LE PAUVRE FRANTZ
Un jour j'élois sorti de bonne heure, et je marchois an hasard dans le bois. Rrantz m'aperçut et vint à moi; mais j'étois trop à Stella pour rien voir. Il saisit ma
main : Tu souffres, dit-il. — Je portai la sienne sur mon sein. — Tu aimes, ajouta Frantz : et il me considéra avec une pitié inquiète*
Oui! tu aimes! oh! malheur à toi, malheur à tout ce qui aime dans la nature!
Son cœur étoit brise, le son de sa voix avoit quelque chose de douloureux, et quand Técho répéta cette imprécation comme un gémissement lugubre, un frisson d'é» pouvante glaça mon sang.
— Oui, malheur à tout ce qui aime; connois-tu cette passion funeste qui brûle, qui dévore, qui use la vie, qui fait mal partout? as-tu déjà posé tes lèvres sur cette coupe d'am^ume?
Comme toi, quand le premier éclair de l'amour vint échauffer mes sens, je souris à l'avenir, et je m'endormis dans mon bonheur; mais c' étoit un rêve d'enfant, car il n'est point d'amour heureux sur la terre.
Tu sauras comme il est contrarié par tous les événements, comme il est froissé par tous les orages, comme il semble frappé par le destin d'un éternel anatheme !
Tu verras comme tout est conjuré pour empoisonner sa pureté» pour souiller son éclat, pour changer ses douceurs en angoisses !
9 Tes-tu jamais représenté ta bien-aimée , couchée sur un lit de mort, luttant contre la douleur qui la poursuit, contre le trépas qui la presse, cherchant à ressaisir l'exis-
tence qui lui échappe , soulevant vers loi une main qui ne te trouvera plus, tournant sur toi un regard qui ne pourra plus te voir, en exhalant un soupir qui ne sera plus suivi 'd'un soupir?
Arrête, Frantz ! m'écrîai-je, tu me déchires.
— Oh! si tu avois connu les fureurs de la jalousie, si tu avois gémi sur Taniour trompé, et que tu pusses comparer à ces tourments la foibie douleur de pleurer sur une maltresse qui n'est plus...
Éronl(^ l)i('n! rtro s'^jiaré de la moitié de son ftme par la plus noire dos pci iidies; interroger un cœur qui no se souvient plus de ce qu'il a senti ; renfermer ses larmes dans son sein, tandis que celui de TinCdèle frémit de volupté sons les lèvres d'un nouvel amant; languir abandonné quand elle existe pour im autre ; être seule, quand elle est doux! voilà le comble de T infortune!... Et, réfléchis un moment! qui sait si maintenant elle n'a pas déjà accueilli un rival ? qui sait si elle ne le couronne pas des fleurs que tu cueillois hier pour elle, et si elle ne palpite pas d'amour dans ses bras?.,.
— Frantz, dis-je en le repoussant, laisse-moi! tu m'as blessé...
— Tu ne m'aimes plusl dit Frantz...
— Non, je ne t'aime plus... — et je me maudis pour cette imposture; mais Frantz étoil déjà loin.
(a) tort pèse cruellement sur mon cœur! il souHroit et je Tai maltraité... Sa raison éioit altérée, et j'ai aigri son mal; depuis deux jours il erroit dans la montagne... il avoit oublié son asile, et je ne lui ai pas tendu la main d'un ami... J'ai insulté à ses chaj^rins, et je l'ai repoussé aM*c (liirelé... Qu'il est alfrrnx d'être coupahle (^nvers ceux que l'on aime, et coaibicu ce souvenir oppresse!
11 m'a pardonné depuis, mais je ne me pardonnerai jamais. Frantz, hélas! celte larme est encore une larme de repentir !
li fut ion^^lomps ab&eut; loi s les soiis, je l'appelois.
LES PHOSCRITS. 31
il ne répoiidoit ]>as; je rentrois seul, cl je cucliois imn trouble ù i%a mère.