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PREMIÈRE PARTIE

n y a marioiMiettes et moHannettes^ comme il y a bgols

et fagots.

On connoît mes scrupules, et on sait avec quel soin j'évite les questions qui touchent de près ou de loin à la politique.

Je parlerai de la politique un jour, si Dieu me prête

vie, mais je fais le vœu de n'en parler que lorsqu'elle se trouvera élevée au niveau des marionnettes.

Les marionnettes dont je m'occupe aujourd'hui, ner» fHs alienis mobile lignum^ dit Horace, sont celles que le meilleur des dictionnaires définit en ces termes :

« Petites figures de bois ou de carton qui représentent des hommes ou des femmes, et que Ton fait mouvoir ordinairement par des fils, quelquefois par des ressorts, quelquefois simplement avec la main. »

n reste seulement bien entendu que fi ces p^iie$ figures étoient moyennes ou grandes.

Qu'on les fit mouvoir à l'aide de cordes de hoyau, ou de fil de fer, ou de laiton.

£t qu'elles représeutasseiit autre «iiuse que des hommes ou des femmeSt c'est-à-dire des enfants, comme les innombrables rejetons de madame Gigogne, ou des esprits inlVi iiaiix, comme lo diable de Polichinelle, les marioïincUf's n'en seroient pas moins des marionnettes,

11 est bon de remarquer aussi, en passant, que les marionnettes^ au contraire, qui se meuvent par des ressorts ne sont pas des marionnettes proprement dites. L'usage est de les appeler des automates^ et on ne sauroit avoir trop d'égards pour les automates^ dans un siècle de perfectionnement où Tintelligence humaine a cru devoir s'abdiquer elle-même au profit des machines.

Ces modestes considérations n'ont pour objet que l'ulilil/' <les honnêtes élraniifrs qui croient apprendre le irauçois dans les dictionnaires, mais elles peuvent servir à prouver deux propositions importantes :

La première, c'est que la composition d'un article de dictionnaire, complètement satisfaisant, osl laiiliisrnde tàclie (pie puisse s'imposer l'esprit humain quand il n'a rien de mieux à faire.

La seconde, c'est qu'il n'y a rien de plus difficile à définir que les marionnettes^ même dans la terrô tdassi« que des marionnettes,

I>e toutes les questions inutiles qui peuvent être soumises à rinlelligence de ce siècle progressif, il n'y en a certainement point de plus inutile que de savoir si les mariomePk» ont précédé le drame, ou rii le draâie a précédé les markmnettee.

C'est pourquoi je pense, en considérant lYtat de sotte décrépitude où est tombée la raison humaine, qu'il n'y en a point d'aussi urgente à résoudrè.

le vottdrois pouvoir donner aux comédiens une ari«

LES MAHiO.NNËTTES. 387

gine plus illustre, mais il Hi*est parfaitement démotttié

qu'ils descendent en droite ligne des marionnettes^ et on conviondra que plusieurs d'entre eux, même parmi ceux qu on est convenu d'admirer sur nos grands ihéà^ très, ont conservé un air de famille.

Quant aux marionnettes, il est impossible de n'^ pas retrouver le type dans ce jouet cosmopolite qu'on appelle une poupée,

La poupée, à laquelle nous voilà parvenus dans cette savante généalogie, est évidemment contemporaine du premier berceau où a vagi une petite fille.

La poupée ne se comprend pas sans la petite fille, mais la petite iille ne se com{)rend pas sans ïs^ poupée.

G*est un instinct naturel chez la femme de prévoir, dès Fftge le plus tendre, l'âge où elle sera mère; elle devine Tenfant, et elle invente la ^ow/;^e. La |)ow/3é;ô est le symbole d'une cause finale.

A cette époque heureuse de la vie, la poupée vit, elle pense, elle raisonne. Le mmologne est bisipide, surtout pour les feânmes qui n'aiment pas à être interrompues, mais qui aim^'ut k être écoutées. Le dialogue leur convient à inervedlc, au contraire, surtout quand elles parlent pour d^x. Le dialogue, c'est une scène, et il n'y a point de scène qui ne suppose une fable ou une acti<m. La comédie n'est pas loin.

Arrive un artiste ingénieux (c'est un père) qui articule la poupée, qui la suspend à un fil, à autant de iils qu elle a d'articulations mobiles, qui la fait tourner sur un pivot, qui la fait courir sur des coulisses, qui lui prête une voix, un langage, des passions. La petite fille est toujours actrice, mais elle n'est plus auteur. Le grand homme dont je viens de parler est, sans qu'il s'en doute, une espèce de Christophe Ck^lomb dans les espaces de l'intelligence ; il a presque découvert Vauiomate, et il a créé . le drame, car il a créé les marionnettes.

Corneille, Vaucanson et Tahua procéderont de lui.

388 FANTAISIES DU DÉRlSIiUR SENSÉ.

Je déclare hautement, comme Montaigne dans une

drconslance moins sérieuse et au sujet d'une hypothèse de bien moins grande valeur, qu'on me feroit une peiue extrême « de me déloger de cette créance. »

hà poupée a donné naissance aux marionnettes^ qui ont donné naissance à la comédie.

La comédie des marionnettes est le drame plastique.

nu

Je sais qu'en attribuant cette haute antiquité à la poupée^ je me coinniots singulièrement avec les savants, mes ennemis naturels; non pas que les savants soient d'accord sur l'origine de la poupée, ils s*en garderoient bien, mais parce qu'ils s'entendent merveilleusement pour n'être pas d'accord avec moi.

11 y a donc des savants qui vous diront que les poupées furent inventées à Foccasion de Poppée, femme de Néron» qui avoit la détestable habitude de se farder, et ce n'étoit pas là, malheureusement, le plus grand de ses défauts.

Mais Marcus-Terentius Varron, dont je suis enchanté de leur faire faire la connoissance, et qui écrivoit cent ans avant la naissance de Poppéé, prend la peine de parler des poupées comme d'une chose qui étoit loin d'être nouvelle, et il les appelle pupœ, ce qui est, en bonne prononciation latine, un véritable homonyme.

D'autres savants qui avoient lu Varron, et qui étoient par ecmséquent plus savants que les premim, prétendent au contraire que Poppée avoit pris son nom des poupées, dont la mode couroit de son temps ; mais Tacite n'a pas dédaigné de leur apprendre, au liv. Xlll des Annales, que Poppée s'étoit nommée Pc^pée en mémoire de s(m aieul Poppasus Sabinus, personnage consulaire illustré par les honneurs du triomphe. Or, il est

assez difficile de trouver le moindre rapport entre une poupée que\com[\w et un porsoiinai'c coiisul iire.

Les règles de la traduction étymologique ne permettent pas d'ailleurs que pupa vienne de Poppœa, m Pop^ posa de ptipa, ce qui n'empêchera nullement ces absurdes sottises d'avoir force d'élymologicdans les livres approuvés [)ar l'Université.

Heureusement pour la question que nous traitons, nos poupées et nos marUmneites n'ont rien à démêler avec l'Université.

Celte illustre fille aînée de la monarchie, qui a hérité de tant de privilèges que sa mère ne possédoit pas y n*a de droits que sur nos enfants.

Le drame de la poupée est incorn parahlement le plus simple de tous les drames possibles , et je ne veux pas d'autre preuve de sa supériorité essentielle sur le drame

classique.

11 se joue entre deux personnages dont l'un est nécessairement passif, et dont l'autre , qui est , comme vous savez, une petite fille, remplit un office très-compliqué.

Celle-ci est auteur.

Elle est acteur à deux voix.

£lle est spectateur et juge.

Le drame de làpmpée est la seule comédie composée par im des personnages de Faction où le poète ait sacrifié son rôle naturel à celui de son interlocuteur.

La poupée est négligente , insuboidoimée , opiniàti e , bavarde. C'est la petite iille.

La petite fille est grave, austère, absolue, quelquefois inexorable. C'est TAriste du poëme; c'est d'elle que relève la moralité de la pièce.

La petite fiUe a compris la première des vérités mo-

390 FANTAISIES DU DÉRISEOR 8ENSÉ.

raies. C'est que la subordiualion est la partie la plus essf ntielle de l'rpiivre de la vie.

£Ue a compris la première des vérités littéraires* C'est que la moralité est la partie la plus essentielle des compositions de respi it.

Ënfanly elle se livre aux défauts de sa poupée. Auteur dramatique, elle s*exerce à l'autorité de sa mère. La récréation finie, la mère viendra, et Tauteur dramatique ne sera plus qu'un enfant.

A compter de ceci, je ne parlerai plus dè imupécs. Si j'avois été maître de ma vie , j'aurois voulu en rester là. Retournons aux fnarUmneUe$.

L'antiquité des maHùnnettes est maintenant un fait

ac(|iiib ù riiisloiic. Les partisans les plus décidés du progrès conviennent mérne de Vexacte identité des marionnettes anciennes et des marionnettes modernes. Le savant M. Champollion, qui n*a peut-être pas retrouvé

Talphabet des hiéroglyphes, a retrouvé le galbe de Polichimile dans le tombeau de Sésostris.

Et ces deux, ^auds débrU se consoloient entre eiu.

Les marionnettes 9 inventées pour servir de jouet aux enfants, ne restèrent pas longtemps bornées à ce doux et modeste usage/ Si elles étoient aussi intelligentes et

aussi sensibles qu'elles en ont Tair, elles le regretteroient sans doute. •

Mais les marionnettes avoient leurs destinées. Elles montèrent sur les tréteaux. Elles entraînèrent la multitude à leur suite. Elles résumèrent en elles la grandes comédie du monde. Elles soumirent les nations à leur empire , du droit de Taudace et du ridicule. Ce n'étoit pas la dernière fois que cela arrivoit.

Les MAHIONNETTES. 391

li ne faut pas s*y tromper. Ce fut là le point culminant

de la civilisation pertoctionnée dans les limites que la sagosse étornolle lui impose. Depuis le jour où les marionnettes oui cf^ssé d'être les précepteurs du genre humain, il n*a fait que descendre.

La comédie classique est une sup» fétation.

Le drame, comme nous le connoissoiis aujourd'iuii, n'est pas un progrès. Cesl un plagiat. La comédie^ vivante ne fut qu'une transformation téméraire de la comédie de bois. Le théâtre s'élai^it un peu ; il passa des proportions d'une logette de deux pieds carrés à celles d'un lorubercau; mais les boulions de la vieille Athènes se barbouillèrent de lie comme Polichinelle, de noir de fumée comme Arlequin, ou da farine comme Pierrot. Les mairiùtmeUeê s'incarnèrent.

Tout disparut , les monuments , les peuples , les religionTout changea, les lu m unes, les temps et les lieux. L'art primitif ne changea point, et l'art primitif, c*e&t la comédie des marionnettes.

IjCs compagnons de Thes^Ms , moHonmettee !

Les mimes des aldlanes, marionnettes î

Les maschere de l'Italie, marionnettes !

Les enfants sans-souci 9 marionnettes!

La comédie ancienne conserva le masque , et fit bien ; car le masque est le secret de sa puissance, comme je le démontrerai bientôt.

Le masque tombe, l'homme reatot Et la leçon s'évaDouU,

L'héritier iiifiniment dégénéré de cette solennelle dynastie des BriocMdes qui a présidé pendant iwni de siècles à la saine éducation du monde, Séraphin fait jouer aujourd'hui à ses marionnettes les vaudevilles de

M. Scribe.

Si M. Scribe, (^ui a autant de goût ( t d'cbprit à lui

seul que toutes les marimneites ensemble , avoit vécu

dans les beaux âges de Tinspiration et du génie, il auroit fait jouer aux acteurs du Gymnase les comédies des tifiOr rionnettes.

Ou bien le directeur du Gymnase auroil fidt ses pièces à lui tout seul, suivant Fusage immémorial des directeurs de marionnettes^ et son théâtre ne seroit pas nujjourd'hui en interdit, comme le royaume de Lotbaire que M, Thierry appelle autrement

Je vous prie de me faire la grâce de m*apprendre à quoi peut servir désormais la comédie classique?

La coiiiédie classique étoit charmante, quand elle avoit ses coudées franches ; mais , quand la comédie classique avoit ses coudées franches, elle étoit Texpression d*un s^ de Fesprit qui n'e&iste plus.

Ce sens de Tesprit qui n'existe plus , c*est le sens commun.

L'homme cesse de rire de ses défauts quand il n'est plus capable de s'en corriger.

On a dit de la comédie qu'elle chàtioit les moeurs en

riant. C*est une erreur des siècles d'ignorance. Aujourd'hui , pour rire et pour faire rire , il faut qu'elle les outrage.

La tragédie» du moins, n*a pas changé sa devise, «d$o( xol IXtoc : elle fait horreur ou pitié.

Le théâtre contemporain est un établissement industriel subventionné par l'État, et constitué pour l'exploitation de d^ paradoxes qu'on appelle des idées, depuis que ce qu'on appeloit des idées s'appelle des paradoxes.

La première de ces idées, cest que la vertu a sea ridicules*

La seconde, c'est que le crime a son beau côté. Avec la première de ces idées vous faites une comédie.

Vous faites une tragédie avec la seconde. Plaudite^ cives.

A quel homme oseriez-vous adi esser de nos jours ces foudroyantes paroles : De te fabula mrratur^ c'est pour toi que la farce est faite?

Si c'est un pair de France, vous aurez un coup d'Étal.

Si c'est un épicier, une émeute.

Si c'est un journaliste, une révolution.

Dans la charte des sociétés corrompues U y a deux dioses inviolables, le vice et la sottise.

Riez des marquis si vous voulez; cela est permis à tout le monde. Ils n'(^xislent plus que dans les aluianachs.

Mais ne riez de rien de ce qui donne envie de rire ; cela n'étoit permis qu'aux manonnettes.

Je crois fermement que la Providence envoie un homme spécial pour toutes les occasions solennelles, et c'est ainsi que notre absurde société se débat encore misérablement sous une vieille toile suspendue à quelques ficelles, avec tant de raisons de la baisser.

L'homme de mission, dont im philosophe sérieux au» roit eu (jnelquc; droit d'attendre le salut du monde, u'eist pas, hélas! le fondateur d'un culte nouveau!

Ce n'est pas un pontife!

Ce n'est pas un l^islateur!

Ce n'est pas un roi!

C'est le conq)ère de Polichinelle.

Mais le compère de Polichinelle a bien autre chose à faire, par le temps qui court. 11 pèche des sardines à Gaprée, cultive des laitues à Salone ou règle des horloges au monastère de SainVJust. Il a abdiqué.

Le compère de Polichinelle , qui sait presque tout, sait d'ailleurs à merveille qu'un peuple qui a subi l'orthographe de Voltaire, la division dépariem^tale et la nouvelle nomenclature des poids et mesures, n'est plus bon qu*à finir, car il faut que tout finisse, et les peuples

progressifs comme les autres; ce sont même ceuk-là qui finissent le pins tôt

Ce que j'admire le plus dans les marion nettes ^ et j'y admire presque tout, c'est l'exquise bienséance de cette fonne pcimiUye du drame. La comédie classique met Thomme en scène. C'est à l'homme qu'elle se prend. Elle attaque lo vicieux,

La comédie dos marionnettes ne met en scène que des marionnettes. Elle se prend à dès marimnettes. Elle attaque le vice.

La comédie des marionnettes exerçoit un ministère utile et sévore, mai^ tout à fait inoflcnsif.

La comédie classique est une personnalité.

La comédie des marionnettes se rappeloit que la vie privée doit être murée» comme l'a dit le plus sage des philosophes I et peut-être le seul philosophe de noire temps.

La comédie classique a cassé les vitres. . Dans la comédie des mariomnêties^ il n'y a rien, de Fespèce, pas même la substance.

Dans la comédie des masques ^ et celle-ci s'en rapproche de si près qu'il est permis de les coi^ondre, il n'y a rien de l'individu, pas même l'habit.

Arlequin a le vêtement bigarré de certains perroquets, le masque noir et lustré du grillon des champs, et la tradition le fait borgne :

Aneehino batocohlo Era Ofbo A* un oceUo

Pantalon a le nez et le menton pointus» recourbés et croisés, comme les pinces d'un insecte ou les défenses d'un Sanglier.

Polichinelle est hossu par devant et par derrière, particularité physiologique très-rare à laquelle il doit sou

nom iivf'c, qui n'est |)rol)al)lcment que la traduction de son iioiîi priinilir; et sa manière de prononcer est si étrangère à tout Forcî^anisnie de la voix liumaine, que je ne Bems pas étonné de voir créer pour ^ie une chaire spéciale au Conservatoire.

Gilles est pale tît anémique, à la \ér ilé, comme les convalescents du célèlTe docteur Broussais; mais cette ressemblance accidentelle B*est» pour ceux-ci y qu'un résultat inattendu des nouveaux progrès de la médedne; et d'ailleurs Gilles se porte ttès-foien.

11 n'est àme qui vive qui puisse se reconnoître dans Polichinelle^ dans Arlequin^ dans Gilles f dans Panla^ Um\ mais, sous ces apparoiices ingénieuses et circonspectes, la comédie primitive (je parle toujours de la comédie des marionnelles ] a vivement cliàlié la iirossièi elé des mœurs et la brutalité rustique, la gourmandise et la paresse, la ruse et le larcin, l'avarice et la colère* L'enseignement mcxral étoit tempéré, dans la comédie des marionnettes^ par toute Taménité d'une précaution pleine de grâce. La comédie classique en a fait un alTront.

Quant à la comédie njoderne, qui n'est pas même classique, elle n'en a rien fait du tout. Elle est trop bien . avisée pour offenser ceux qui Tapplaudissenl et ceux qui la payent.

Il est évident que l'esprit de convenance et de politesse a toujours été du côté des marionneltes^ et voilà pourquoi tout le monde leur sourken passant. Ce grand sceptique qui a tout frondé, Bayle, s'arrétoit avec respect devant les marionnettes. On n a jamais sifflé les mario7inetfes, même en France, où l'on siffle tout.

Bonaparte adoroit les marionnettes. Je ne sais pas s'il en est dit quelque diose dans les volumineux Mémoires de Sainte^HMène ; msâs, si on ne Ta pas dit, on Ta oublié. On ne peut pas [)enser à tout.

Bonaparte, qui étoit /'oZec/ime//e fait homme, et je prends cette comparaison dans son acception la pius

flallonsc pour riin ci pour raiiiio, car je ne m'aveugle pas plus sur Polichinelle que sur Napoléon, Bonaparte est mort avec le regret de n'avoir pas consacré le théâtre des martùnneites par un acte authentique de sa protection impériale.

Les marionnetlcsi m sont pas subventionnées, du moins en tant que marionnettes. Les marionnettes vivent par elles-mêmes, du consentement universel» indépendantes des gouvernements qui passent et des nations qui s'en vont; et c*est pour cela qu'elles vivent toujours.

VÎIL

Étiennc l^otet, qui prioit peu, avolt cependant une prière quotidienne dont il a fait, dans la plupart de ses livres, sa devise typograf^ique : c PréservesHOOoi» grand Dieu, des calomnies et de Tinjustice des hommes! »

Cette précaution oratoire ne l'empêcha pas, comme on sait, d'être brûlé en place de Grève, le 3 août de l'an de grftce 154d.

Les marionnettes ne sont pas à Tabri des calomnies

et de l'injustice des hommes, qui s'attachent infailliblement à tout ce qu'on voit s'élever au-dessus du vulgaire, ne fiH-ce, hélas! que la modeste hSiuteur du théâtre de Polichinelle.

Opéra sur roulette on qo^on porte à dos Momme,

suivant Vexpression du poète Lemierre, auteur fécond

de vers du même genre, c'est-à-dire plus remarquables par la précision que par l'euphonie.

Les marUmnettes ont été sévèrement jugées. Les gens graves leur reprochent d'Atre puériles; les gens comme

il faut les trouvent basses et triviales. On s'accorde à ne les juger propres qu'au divertissement du peuple et des enfants.

Ces critiques sont, heureusement, le phis bel éloge qu'on puisse faire des marionnettes, considérées comme inslifnlioii nationale, et c'est snrtont comme iuslilulioii nationale (|ueje considère les marionnetfes.

Un des objets les plus essentiels de toute société politique sagement organisée est» en effet» de divertir les enfants et le penple :

Les enfants, parce qu'ils ne parviendront que trop-tôt à l'âge où l'on ne se divertit plus;

Le peuple, parce qu'il est toujours enfant.

Ceci n'empêche pas le peuple (un vieux mineur que vous connoissez tons et qui ne s'émancipe jamais sans péril pour lui-même) d'exercer la souveraineté quand il en trouve Toccasion ; maâ si on laissoit faire les enfants ils ne demanderoient pas mieux que d'être souverains aussi.

Seulement, la sonveraineté des enfants expireroit devant une férule comme la souveraineté du peuple expire devant un sabre. •

C'est qu'il n'y a qu'une souveraineté inaliénable et imprescriptible, la souveraineté des marionnettes.

Pour en revenir aux reproches dont les marionnettes ont été l'objet, il est faux de dire que les marionnettes soient essentiellement puériles et triviales. £lles ont leur gravité, leur grandeur, leur solennité. Les iTiart'onnettes ont représenté des idées sérieuses, et elles en représenteroient bien encore si elles osoient oser. La tragédie grecque à la manière d'Eschyle, accessoire obligé de la liturgie païenne, étoit jouée par des comédiens masqués dans les grandes villes, et par des marionnettes dans les bourgades. Les idoles parlantes ellesmêmes n'étoient que des viarionnettes. Le coni[)ère do Polichinelle a été grand-prêtre comme M. l'abbé Châtel.

J'ai souvenance que dans ma jeimesse, dont je ne me souviens plus que par un grand eiïort de mémoire, les marionnettes jouoient encore les mystères des confrères

398 FANTAISIES DU DÉRiSBUR SENSÉ.

de la Passion, reviis, corrigés, et mis en bon français par les poêles ordinaires et privilégiés des marionm ties. Taurois un peu mieux aimé le mauvais français du siècle de Villon et de Coquillart, ne fûtril que de la façon de J(»han Michel on fins frères Grébau; mais le style de la nouvelle école ne inaiiqnoit pas d'un cerlairi genre de mérite, ainsi qu'on en peut juger par les deux derniers vers du premier acte de ce beau drame de Joseph vendu par ses frères ^ qui m'a ooûté tant de larmes :

HAtonft-nous, mM amis, car il est d^à tard Pour arri?6r ce soir chea moiiBieiir Pat^phor.

Je ne crains même pas de dire que ces vers ont deux genres de mérite pour un :

Ix' premier, c'est d'être si pariailemenl en situation qu'ils ne peuvent pas avoir été pensés autrement; et je voudrois pouvoir faire le même éloge du récit de Théramène.

L(3 second, c'est d'exprimer exactement ce qu'ils doivent exprimer, sans se perdre en digressions ambitieuses et conrusesy et je regrette de ne pouvoir rendre le même témoignage à la déclaration d*Orôsmane.

Le vif intérêt que je porte au progrès des nations, dans la voie constitutionnelle où nous sommes si heureusement engagés, me force à défdorer amèrement leur indifférence systématique à l'égard des marioiwrftes. Les marionnettes sont essentiellement conslitiitioiinî lies.

J'irai plus loin, les ahirionnettes sont la seule tradition authentique des démocraties anciennes ; et quand on aura fermemait résolu d*enlourer un tr6ne d'institutions républicaines, il f^.id"^ l'entourer de marion^

LES MAKIONNLTTES. , 399

Là principale difflculté du gouvernement sous un système représentatif, résulte de l'impossibflité presque absolue de iiiainleiiir un équilibre parfait entre deux pouvoirs (jui se menacent int;cssainnient, et qui ont ' d'excellentes raisons pour cela : le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif. Je ne parle pas du pouvoir électoral, qui est un. mythe et qu*on appelleroit peut^tre um mystification, sans le respect de M. le procureur du roi.

GôUje pondération merveilleuse que Louis XYlIl rêva, sans la trouver, pendant vingt-cinq ans d'exil et de loi»

sirs, malheureusement perdus pour son instruction, n'est pas, comme on se l'imagine, ie secret des philosophes, des économisted ou des doctrinaires. C'est pure^ ment et simplement, le secret des marùmmttes.

Descartes disoit un peu légèrement. tDonnez-moi de la matière et du mouvement, et je ferai un monde. » On puuiioil dire avec ])lnsdc raison : « Donnez-moi des marionnettes et des iiceiies» et je ferai uu gouvernement représentatif. »

Descartes n'avoit oublié que rnmsLUGBEiGB dans sa création d'étourdi, et tout le monde convient que le système représentatif peut s'en passer.

L'inlluence des marionnettes sur la politique est un lieu commun sur lequel je ne m'arrêterai pas. Mous sommes parvenus à un point de perfectionnement logique et littéraire où les idées qu'éveillent le moi politique et ie mot marionmttcs impliquent un pléonasme trop grossier pour quiconque se mêle d'écrire avec la prétoition d'être lu.

Je voudrois cependant montrer jusqu'à quel point des mxirionnettes bien dirigées, et dont une tradition respectueuse a lentement consacré Tautorité morale, pouvoient influer en temps et lieu sur la police des États,, et protéger contre la tyrannie la plus insolente les saintes libei'téb de la pensée*

400 PAMTAI8IBS DU DÊRISBUR SBNSÉ.

Je voudrois prouver qu'à ces jours néfastes où les nations éplorées se disent lamentablement ; Que mm reste-t^l f Polichinelle a osé quelquefois répondre par le moi sublime de Médée :

Moi, di^f et c'est assez!

Or, il faut pour cela que je raconte une hislorictto, et il n'y a rien de plus ennuyeux qu'une historicité, quand ce n'estpas Despériers, Brantôme, Tallemantdes Réaux, de Musset, Dumas ou Méry qui l'écrivent.

Je la raconterai, ccp( ii<lant, car je ne me suis livré à cette longue élucubration que i)0ur en venir là; mais, par un favorable hasard dont nous devons également nous féliciter, il n'existe aucune loi qui vous oblige à la lire. En matière de langue el de littérature, la loi esti-ésers'ée jusqu'à la pruderie. La souhi chose un peu diffidie à expliquer qu'elle ait exigée de nous jusqu'ici, c'est de parler grec la mercière et à l'épicier.

A rftge oik Ton fait ordinairement ses études, et où

j'aurois pu faire les miennes comme un autre, si mon inclination m'y avoit porté, j'habitois Hcsançon, la vieille ville espagnole de Victor Hugo: Fksançon qui fut plus qu'une ville espagnole^ qui porta le titre glorieux de cité libre et impériale, qui en exerça les droits, qui ne dut à rEs|)ague, et à la royale maison sous laquelle l'Espagne florissoit alors, qu'une ri comioissance légitime imposée par une protection bienveillante et presque gratuite; Besançon, la petite et fière république ' des montagnes, renommée par les prouesses chevaleresques de sa noblesse, par le savoir et la gravité de ses magistrats, par la piété, le pati iolisme et la bonne foi proverbiale de ses citoyens. Telle étoit Besançon^ du

LES MAItlONNËTTES. 401

moins 9 quand LoiiîB XIV forma le projet assez bien conçu de l'attacher à son vaste domaine royal. Soumise par le fer ou vendue à l'argent et livrée par la trahison, Besançon subit le destin que lui réservoit le vainqueur. De souveraine elle devint vassale, et de capitale forteresse. Les gens intéressés à la chose trouvèrent même qu'elle avoit gagné au change. Il ne faut pas disputer des goûts.

La conquête s'accomplit d'ailleurs comme toutes les conquêtes. On pendit quelques Imyes qui avment osé résister; on récompensa largement quelques l&ches services. Pélisson écrivit une mauvaise relation que Précliac n'auroit pas signée. Boileau laissa tomber de sa plume solennelle quelques méchants vers qui n'ajouteroient rien à la réputation de Gotin. La ville de Paris, toujours empressée à voler au secours de la victoire, érigea, dans son ivresse municipale, un arc-de-triomphe assez maussade et fort insolent, fanfaronnade en pierres de taille qui auroit dû répugner à la pudeur d'un peuple loyal et sensible; je n'ai jamais passé dessous.

La cité impériale n'avoit pas cédé toutefois sans placer ses libertés sous la sauvegarde des capitulations, et on sait ce que vaut une capitulation dans la langue des conquérants. Du côté de ceux qui se soumettent, on appelle eapitulationyàes espérances qui ne seront pas réalisées ; et, du côté de ceux qui ratifient, des promesses qui ne seront pas tenues. Une fois que les traités sont signés de part et d'autre, on peut compter sur un fait infaillible dans l'histoire; c'est que les choses se passeront comme s'il n'y avoit pas de traités. II n'est point de vérité plus incontestable en diplomatie, à supposer qui! y ait des vérités eu diplomatie.

Les franchises du pays s'oublièrent peu à peu dans les douceurs d'une brillante servitude. La noblesse ellemême en fit assez bon marché, et on ne sauroit lui en \ouloii'. Elle avoit gagné trois cents lieues sur le chemin

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402 FANTAISIES DU ÛEhlSËUH SEiNSÉ.

pour allerfaire sa coar. Le peuple fiit plus fidèle à ses in-

térêls, mais les souvenirs du peuple passent vite. Un jour les altère et une année les emporte. Quand arriva la révolution, un tyran bien plus impérieux que Louis XiV et devant qui disparurent toutes les libertés au nom de la liberté , il ne restoit à Besançon que deux traditions vivantes de sa puissante jeunesse, Jacquemaud et Bar-

BISIËR.

Mais vous auriez beau consulter tous les historiens » Ckimpulser tontes les chroniques»

Épeler tous les manuscrits,

Gratter tous les palimpsestes,

Vous réduiriez à la dernière expression de l'analyse Gilbert Cousin, CMfflet, Dunod, Boyvin , Béguiilet, Morisot, Clerc et Grappin, que vous ne trouvent pas trace, dans ce caput mortuum aichéolo^iiique , de JAcmjEMAiU) et de Bahbisikr.

Il faut cependant vous parler de Jacquemard et de Barbisibr avant de poursuivre mon récit.

0 mon cher Wciss, toi, le vieil ami de mon coeur et le vieil oracle de mes études, qui as inventé, pour toi seul, l'art merveilleux de relever la plus aride des sciences par les chanms de Télocution et par les grâces de Tesl^it, prête-moi ta plume pour écrire un mot...

Ta plume , hélas ! quand il reste à peine ce quHl faut d'encre dans mon écritoire pour tracer la liii ne unique de mon codicille: Je ne possède rifu sur la ierre^ et je ne donne rien parce que je n*ai rien à donner.

le dois cependant au leeteui de ces pages cliniques, minutées in articula mortis :

Premièreuient, la biographie de Jacquemard, qui est une marionnette^

Secondement» la biognqphie de Barbisier, qui est une marionnette^

•Troisièmement, une anecdote historique échappée à la couimissiou des documenta ^ et qui démontiera, d'une

LES MAR10NNBTTB8. 403

manière irrésistible , l'iniluence morale et patriotique des ht(irionnetles\

Quatrièmement enfin, et ceci est d'une grande importance pour le bien-être à venir des sociétés» Mon dernier mot sur POLICHINELLE.

Ces maliôres, aussi curiouses que nouvelles, seront l'objet de la .accoude parlie de cet écrit, et je m'engage formellement à la publier un jour, si Dieu, dans sa souveraine bonté, me réserve encore qut^lque temps [ our vivre et quelque ibrce pour écrire.

Docteur Néophobus.

Avis de Véditeur. La propriété de cet article, si impatiemment attendu du public, étant, comme personne ne l'ignore, la seule propriété de l'auteur, les contrefacteurs sont prévenus qu*ils seront poursuivis selon toutes les rigueurs de la loi. Notre candeur bien connue nous fait un devoir d'ajouter qu'indépendamment des peines légales auxquelles ils s'ex[)Osent, ils courroient la chance» probable et presque sure de ne pas retirer leurs irais d'impressim.

LES MÂRIONNETIËS.

SECONDE PABTIE.

0 savants biographes, illustres archivistes de Télat civil des renommées , patients vérificateurs de quelques gloires légitimes, industrieux fabrieateurs d'une multitude de gloires frauduleuses!

0 vous, qui avez érigé cette Bahel célèbre de noms connus et inconnus, qui s'élève de nos jours à la hauteur de cent volumes in-8<> lourdement superposés , et qui atteindra dans la suite des siècles les effrayantes dimen* sions de la Jérusalem céleste !

0 mineurs infatigables , qui a\( z creusé dans toute sa profondeur cette immense vallée de Josaphat, où tout le monde peut passer à son tour; celui-là pour ses crimes, celui-ci pour ses vertus; les uns recommandés par quelque savoir, les autres signalés à la mémoire des hommes par leur ignorance et leurs erreurs; certains, en faveur du bruit qu'ils ont fait, le plus grand nombre en fiKveur du bruit qu'ils ont voulu faire!

Greffiers patifinls et trop éprouvés des vicissitudes de

LBS MARIONNBTTBS.

ropinioii et des partis» annalistes dociles et souvent trop respectueux de nos sottises et de nos misères; biogra* pheSy je vous salue, et celle-ci n*étaDt guère à autre fm, je prie le Dieu des barbouilleurs de papier qu'il vous ait en sa sainte garde, car je ne demando rien de vous, si ce n est de ne pas oublier de m*oublier*

Quelle ligure féroit en effet le pauvre docteur Néophobus entre ce grand helléniste Conrad Néobar et ce courageux martyr Jean Népomucène, clans votre Pandîcmoniuni élastique y Hélas! non licet omnibus adiré Corinthum, c'est-à-dire rue de Richelieu, 67, ou à tout autre bureau de rédaction de la Biographie universelie. ( Voyez les annonces ci-contre.)

Mais je vous supplie de me rapprendre! Pourquoi, dans ces colonnes géantes au sommet desquelles vient s'inaugurer en petites majuscules, comme la statue triomphale d'un héros, le nom méprisé de tant de cuistres à peine dignes de la consécration annuelle des almanadis; pourquoi, dans ce Panthéon à moitié solennel et à moitié burlesque dont l'accès n*est pas interdit à l'auteur d'un madrigal ou d'un triolet, aves*vous négligé la mémoire toujours vivante de Jaeguemard^ de Barbi' sier et de Polichinelle?

Je prévois facilement votre réponse : a Jacquemard^ Barbisier et PoUehineUê^ me direz-vous, sont des mythes, de simples mythes qui échappent à la biograjAiie comme au nécrologe, et dont les actes de naissance, de mariage et de décès, n'ont jamais enrichi les fastes volumineux d'une mairie quelconque. 11 faut avoir vécu , et, ce qui est beaucoup plus désagréable, il faut être mort pour obtenir une place dans la Biographie verselle. Vous-même, docteur Néophohus, qui appartenez plus aux morts qu'aux vivants, et que la république des letti^ a tenu pour mort du premier jour où vous avez écrit, vous n*y reposerez un jour à tout jamais entre deux feuillets non coupés, qu'après avoir

justifié par vos hoirs que vous »cles Jjicu et (iùiiicut enterré quelque part ailleurs que dans vos livres , car ce n'est qn*à ce prix qu'on peut être enterré jusqu'à

la fin des siècles dans ce vaste cimetière de la gloire, qui s'appelle communément la Biographie univers

selle. j>

Cette fin de nouHPeoevoir n'est que spécieuse, et ma réclamation subsiste; car, moi qui vouâ" parle, j'ai vu

et tenu Jacquemard^ Barbisier et Polichinelle \ je les ai rencontrés dans diHérentes circonstances très-mémorables où ils occupaient avantageusement l'attention publique; je leur ai parlé avec égards, ils m'ont répondu avec à-pro[)os, et je n*ai lu nulle part un témoignage aussi formol Je rexistence de Nenirocl, de Zoroastre et de Sésostris, qu'on apjX'lle aujourd'hui Ramessès pour ne pas iaire mentir les hiéroglyphes. Eh! messieurs, si vous portez si loin les scrupules en matière de créctibilité histori({ue, oilren seree^vous donc avec Homère, dont mon savant ami Dugas-Montbel écrivoit par postscript ium^ après avoir blanchi sur l'Iliade et l'Odyssée .* c JNota bene qu'Uomère n'a jamais écsit, puisqu'il n'a jamais vécu. » Ge qui fait très-bieii comprendre le débat élevé entre sept villes de la Grèce sur le lieu de sa naissancuî. 11 est clair, en efVet, que si Homère n'est venu au monde nulle part, les villes ûocit il est question auroieat pu se disputer longtemps.

Je ne erois pas ans mythes, savants biographes! ou pfutôt, je crois fermement que le mythe humam s'est formé sur des existences réelles que l'heureuse imagination des peuples, jeunes encore, a enrichies à plaisir d^atiribttts mervdlleux et revêtues de couleurs vives et poétiques dont Téclat efface peut-être celui de la réalité* J'espère même que dans les fortunes à' irwestigations et de documents où nous vivons par la grâce des académies, le type se retrouvera nécessairement un jour sous le mythe comme réoritoresous le paUmfsestey dans quel»

LB8 NARIOimBTTBS. 407

i|ue ruine historique ou monumentale, inexplorée jusqu'à nous. Je soupire après le moment où Brioché, BruscamlHlIe, Gauthier Garguille, Gringalet, Guillot Gorju,

mais surtout .lacquemard ^ Barbisier et Polic/iinctle, ressusciteront avec Homère de la vie métaphorique dans la vie positive, sous les formes propres à leur briU lante et ingénieuse individîuUitéy jeunes d'actnalité^ beaux d*espéraiiee, airides de progrès, et j'avoue sans détour que la curiosité impatiente avec laquelle j*attends la palingénésie infaillible des Maiuonnettes est désormais le seul lien qui m'attache aux destinées de Tayenir.

Mais je ne me sens plus la force de discuter sur ces matirres ardues qui exigent un trop grand appareil d'éruciiliuu teclmique, et ma mémoire étoit à peine en fonds pour couvrir le papier des barbarismes transcendants dont îe vi^is de faire étalage. Il n'y a pas longtemps que je m'arrêtai (ni plus beau chemin avec Tonomatologie franque, théolis([U(î on méiovingienne, qui ii*est toutefois pas plus mérovingienne que Polichinelle^ mais qui est infiniment moins amusante, et je ne m'en» foncerois point dans ce dédale, où l'on n'est pas même conduit par le fil des idées, quand on m'offriroit en perspective la chance flatteuse de trouver, toute grande ou- ▼erte, la porte de V Académie des Inscription» et Belle»' Lettres à la moitié de mon pdoton.

Tout le monde sait d'ailleurs, et je le dis ici pour la dernière fois, que je ne considère les mariovnr/fes que 8008 le rapport de l'esthétique, l'esthétique et rien de plus. Je ne sortirai pas de l'esthétique; cela est clair.

La présente dismrtation est donc unîqueinent de la compétence de Y Académie des Beaux-Arts,

FANTAIS(t:s Ul ni<:ULSEljR SKNSB.

Je n'ai pas la sollc pi élenlion d'être le premier éditeur lesponsable de l*histoire héraldique et généalogique de iAGQUEMARD. 1^6 savaut M. PeigHot a épuisé la question

dans une excellente monographie à lacpielle je renvoie le lecteur. 11 y gagnera deux choses : la preniirre, c'est le plaisir de lire un des charmants petits écrits de M. Peignot ; la seconde, c'est de pouvoir se dispenser très-parfaitement de lire le mien. Je ne vois même aucun incouvéniont à cequMl ne lise ni riiii ni l'autre.

A Besançon {il lie sedi/nus et jlevim iis^ eimi recordaremur Sion), Jagquemard étoit le muezzin du minaret chrétien.

C'est lui qui, au bruit du battant bondissant dans les

cloches, appeloil les fidèles à la prière du haut du donjon de nos basiliques.

C'est lui qui éparpUloit, sous d'infatigables marteaux, les noces joyeuses du carillon, pour donner le signal des solennités urbaines et des fôtes populaires. Quand .Iac- QUEMAHD réveillé faisoil vibrer tout à coup srs sonnettes argentines, quand leurs chants aigus se i é[)an(Ioient dans l'air comme la voix d'un essaim de farfadets émancipés, la multitude ne manquoit pas de répondre à son appel. On se coudoyoil, on se pressoit, on se fouloit dans les rues, sur les places et sur les ]>onts, mais sans aigreur, sans disputes, et en souriant les uns aux autres, car on jouissoit autant du bonheur prévu pour les autres que pour soi, les vieillards pour leurs enfants, les jeunes gens pour leurs maîtresses, les bonnes gens pour tout le monde. Une longue et agréable rumeur couroit dans la fouie : Entendez-vous Jacquemard ! Tous les regards s*animoient d'une espérance, toutes les bouches s'épa* Douissoient de ce rire doux qui n'éclate que dans le

coeur; et il n*y avoit personne (6 Dieu! que ce peuple» qui a tant yieilli depuis, étoit aimable et naïf encore!)

qui ne se crût quelque raison soudaine et inconuue d'èlre heureux.

Couronnez ce tableau d*un ciel d*azur dont aucune vapeur ne trouble la pureté. Faites glisser au front des toits et au sommet des pignons les rayons horizontaux

d'un beau soleil levant, qui vient, comme un convive attendu, mcler sa joie aux joies de la terre. Faites-en trembler quelques autres à travers les vitres émues des fenêtres qui s'ouvrent de toutes parts. Laissez-en dormir un seul, je vous le demande en grâce, entre les plis de la blanche cornelte de cotte jeune fille aux cheveux blonds dont le front virginal annonce tant de candeur, dont les yeux noyés d'une flamme humide promettent cependant tant d'amour; embaumeK cette scène du parfum des fleurs printanièros qui parent tous les seins, qui se balancent sur toutes les chevelures, qui pl cuvent de toutes les croisées en neige odorante ; et puis, demandez-moi encore pourquoi je n'aime plus la musique, la peinture et la poésie!

Je ne sais pas aujourd'hui si c'est le départ du bel âge qui m'a fait perdre Jacquemard, ou si c'est Jacquemaro qui a emporté avec lui les illusions du bel âge; mais ce qu'il y a de certain» c'est que ni l'un ni l'auU^ ne sont

revenus.

Jacquemard n'est pas un de ces personnages tout d'une pièce qu'on fait connoître en les nommant. Au temps de l'aristocratie féodale, il avoit été soldoyer ou homme d'armes, et il gardoit de son premim* état les cuissards, les brassards, la robuste cuirasse et le pot en tête. Sous l'autorité ecclésiastique du moyen âge qui ouvroil à tous une voie de progrès raisonnable et de liberté légitime, il passa sur son armure le noble sarrau du laboureur. Sous l'empire des états provinciaux, plus iavuruble encore à l'émulation des classes inférieures,

JACorFMAiU) (Imlnt lioiiiL^cois, ot dix niill'^ trmoins aW lesteront qu'ils l*ont vu s'élever jusqu'au luxe Uu rabi4 et des manchettes. La inanité le perdit. Comme tous lei hommes placés trop haut par le caprice de leur fortune, iî se laissa étourdir du vertige dos grandeurs, non pas à ce degré d'enivrement stupide qui rend insolent, mais à celui qui rend servile. On le vit courtisan de tous les pouvoirs et saluant tous les avènements, de manière à fatiguer ce qu'il y a de plus infatigable au monde, l'orgueil si ridicule et si bôte des sols parvenus. Les serments et les flatteries de Jacquemaud paroitroient désormai? aussi frustes et aussi rouillés que son èpée de bataille. Blasé sur ses adulations banales, le bon sens municipal le relégua, diWon, et je serois fâché qu'il en fAt autre ment, dans une des cryptes de la mairie, à côté du bison endormi de Tancienne république, dcTaigle à deux tètes de Charles-Quint, des capitulations menteuses de la conquête, des haillons sanglants de la révolution, des oripeaux trop chèrement payés de l'empire, au milieu d'un fatras confus d'édits, d'ordonnances, de déclarations, de constitutions faites ou à faire, de sénatus-consuites organiques, d'actes additionnels et de chartes à l'essai, pour y attendre patiemment ce qui nous en reste. Ce n'est pas moi qui le tirerai de là.

On ne peut rien écrire de complet sur les poifpées^ automates et les marionnettes, sans |»arler de Jacqlh;- MARO, dont la jeunesse réveille d'ailleurs quelques aimables souvenirs; mais je n'ai fait mention de Jacquemard que pour satisfaire aux devoirs de l'exactitude historique. Je n'y reviendrai plus.

S'il y avoit quelqu'un en France qui n'eût pas fait ou qui ne pût pas faire le voyage d'Éeoeaet je lui conseil-

LES NARIONNBTTBS.

lerois de visiter la haule Franche-Cloinlé, où il trouveroit de quoi se dédommager. Le ciel est peut-être moins vaporeux et la figure mobile et arUtraire des nuages moins pittoresque et moins bizarre que dans le royaume bninieux de Fingal; mais, à cela près, la ressemblance des deux pays laisse peu de chose à désirer. Des montagnes arrmdies et boisées aux sommets longtemps neigeux, sur lesquelles se dressent çà et là, en pans rompus et menaçants, les ruines de quelques vieux châteaux qui se confondent de loin av<*c les rochers de leurs crêtes sourcilleuses; des gorges étroites et fraîches où serp^tent des ruisseaux qui deviendront des torrents» où roulent des torrents qui deviendront des ravins, où se creusent des ravins qui deviendront des précipices; des bouquets de sombres sapins et de bouleaux frileux qui se courbent et se relèvent en gémissant au souffle du vent; des lacs bleus et purs qui se bercent douce- , . ment au soleil, dans les vallées bien ouvertes, et que le martin-pcchcur effleure en sifflant avec Téclat et la rapidité d'une ilèche d'azur ; des lacs noirs et endormis qui n*ont presque jamais réfléchi le ciel» tant ils reposent profondément encaissés entre leurs rivages : c*est la Franche-Comté du Lomond et du Jura, c'est TÉcosse du .Inra et du Lomond, car le hasard ou la nature a voulu que les montagnes culminantes de deux contrées si semblables Tune à l'autre portassent le même nom.

La même analogie se remarque entre les highlanders ou les montagnards des deux pays. Ce sont là comme ici des géants à la stature athlétique, aux vastes épaules» aux mains larges et puissantes; robustes comme le bison» agiles comme le rénne de ces régions d'un monde usurpé par l'homme, où le renne et le bison ne se trouvent plus ; c'est la vigueur native de l'espèce, aujourd'hui servie par une habileté qui va quelquefois jusqu'à la ruse; un reste de candeur qui charme avec un commencement de pénétration et d^adresse qui épouvante;

une ma{^iiili(|iie organisation naturelle qui achève de se civiliser pour se perdre. Ce moment est précieux pour l'obsei^ateur. Demain, il ne sert plus. Quand le wagon , aura labouré les lieux âpres, il n'y restera pas une seule semence des vertus antiques.

Ces deux races, qui n*en font peut-être qu'une, ont dû être également animées d'un merveilleux instinct poétique. L'esprit .de poésie a reposé à la surface de leurs lacs étemels, comme celui de Dieu sur les abîmes de la création ; il y a rayonné dans les météores de leiH's montagnes, comme celui de Jchovah dans les foudres du Sinaï. Il en brille encore quelques éclairs dans les traditions franc-comtoises; non pas que la Franche- Comté se rappelle un Ossian qui n'a point eu de Mao» pherson, un Bruce qui n'a point porté de couronne, un VVallace ignoré de l'histoire (l'éducation françoise y a mis bon ordre) ; mais parce qu'il n'est point de pays où, en dépit de l'Université, il ne batte encore dans l'artère populaire quelque goutte de vieux sang. Les Francs- Comtois ne se souviennent pas de si Ibin, mais ils n'ont pas tout oublié. Les récits du bisaïeul qui les tenoit de son père berçoient encore dans son enfance les veillées conteuses de la jeune famille. Quand j'arrivai dans les HighlandSj on m'y montra la maison de Rob-Roy, on m'y fit soulever la lourde épée qu'il brandissoit dans la mêlée, de ses longs bras dont il pouvait nouer ses jar^ réitères êansÊfi baisser; on m'y introduisit cUms la cave mystérieuse où il disparoissoit tout à coup aux yeux de ses ennemis prêts à le saisir. J'avois vu dans les montagnes de Franche-Comté la maison, la lourde épée, la eave de Lacuzon. U n'y a qu'un nom de changé.

Un immense avantage des Écossois sur les Francs- Comtois, comme sur tous les peuples d'aujourd'hui, c'est qu'ils ont produit un Macpherson d'abord, et depuis un Waltor Scott, pour consacrer à la dernière postérité leurs souvenirs natioraux. Dans l'intérêt de mon

LES MARIONNETTES. 4l3

pays, je me contentorois de cduirci, qui arrivera peut* être un jour.

El s*il arrive jamais, cet historien éloquent, ce poète seasiblBy inspiré par la mémoire des temps passés; si les pages que j^écris pour lui sans le connottre viennent à tomber sous ses yeux , je ne lui recommande ni Arioviste» ni Crîspus, ni Charlcs-Quint, ni Louis XIV, ni Vauban, ni Jacquemard^ ni les héros de la vogue, ni les héros de rhistoire.

Je lui recommande Barbibieb.

Barbister n'étoît cependant pas un grand homme. Ce n*ctoit qu'un honnête homme, et ce n'est pas à ce titre qu'on se feroit maintenant de la réputation et de la gloire. Sorti de la forte race des Bonssehots ou des vignerons, noblesse héréditaire des familles laborieuses, qui en vaut une autre quand elle est soutenue par la noblesse des sentiments, il s'étoit distingué comme soldat dans les guerres de sa jeunesse; il s'étoit fait remarquer depuis dans ces fonctions de la magistrature républicaine que décemoit ou qu'imposoit le v<bu public, par sa modération, par son désintéressement, par son intellip^ence des affaires. Orateur sans culture, mais soudain, naïf ( t sensé, dans la langue agreste de son pays, à laquelle il ne renonça jamais, il étoit devenu populaire^ sans flatter le peuple, et c'est un genre de popularité dont on a perdu le secret.

La conquête le trouva cassé, mais non vaincu par Tâge, désarmé, mais non pas soumis.

Louis XIV, qui avoit triomphé de TEurope, ne tricnnpha pas de Barbisibr. Lucain auroit peutrètre dit de lui ce qu'il a dit de Caton : Vicirix causa Diis plucuit^ etc.; mais je ne suis pas si lier.

Barbisirr, chef des méconUmts, n*étoil pas dangereux pour le pouvoir, et, en général, les mécontents ne sont dangjereux que pour les pouvoirs qui ue saveot pas ce qu'ils peuvent. On ne sauroil imaginer combien il fiiut peu de force apparente à un gouvernement pour faire croire qu'il en a, et combien il lui faut de force réelle pour le prouver.

Babbisœr, né malins comme le François auquel il «uroit été désolé de ressembler en autre cbose, étincelait de saillies vives et acétées; mais la presse, qui est dans les monarchies bien constituées la messagère officielle des rois, se gardoit bien d'emport(îr avec elle ces traits impuissants, et ils venoient se perdre à une portée d*épigramme sans avoir atteint personne.

Gomme l'opposition n'étoit pas encore un moyen de fortune, Bauiusikr mourut pauvre. Ses funérailles ne furent pas solcnnisées par une émeute sanglante. On ne sacrifia pas une seule victime humaine sur sa fosse» et son nom est resté si pur et si vénéré qu'on a peine à comprendre aujourd'hui que ce nom ait été porté par un

liuiiirJK; politique.

Si 13AHD1SIEK étuit mort dans le Péloponnèse, les Grecs en auroient probablement fait un de leurs sages.

S'il éloit mort dans le Latium, les Romains en auroient peutrètre fait un de leurs dieux domestiques.

Je ne sais ce qu'en auroient fuit les Francs-Comtois des premiei s âges.

Les Francs-Comtois du xvu* siècle n'hésilkent pas un moment : ils en firent une fnarionn^te.

Un ouvrier rustique tailla de son couteau un morceau de bois en forme de figure humaine; il le montra au peuple aûligé, m lui disant; Voilà Barbisibr; et le peuple rit.

Barbmibr ne powf oit pas être de ces marionnettes tri»

voles qui ne servent qu'à ranmsement des enfants. Ce fut une marionmtte libre, bincèrey sémillante^ osseuse, doucement railleuse, nmocemmenl mordante, un peu narquoise, mais au fond sârieiise et austère, qui auroit

dédaigné les jeux trop faciles de l'esprit, si elle n*avoit pu les faire concourir au triomphe du bon sens et de la vérité.

Ce fut une maHameUe raisonnable» et c'est la seule de son espèce que j'aie rencontrée en ma "vie.

11 y a deux places à prendre dans roppusition ; celle du censeur qui juge de haut les hommes et les ( lioses dans l'indépendance de sa raison, et celle-là demande l'autorilé de la yertn; celle de Tinsulieur qui les dilfame par métier, dans la confiance de son impunité, et celle-là ne demande que l'audace sans e(»iiiat;e d'un calomniateur retranché sous rinviolabilité du dégoût qu'il inspire.

Je n'ai pas besoin de dire que Bahbisier , transformé en mariùfMiieite^ n'avoit pas balancé sur le choix. Barbi- SIBR marionnette demeura l'homme que la mémoire du peuple aimoit encore dans Baubisier citoyen, res|)!it grave aux enseignements badins, le sage aimable qui redresse les moeurs sans les corrompre et les corrige en riant, le faeetu$ consul de Caton.

Mais Polichinelte avait une loge.

Jacquemard avoit une niche.

il lalloit un théâtre à Babbisier.

Les théâtres étoient «ares alors, et Besançon n'en avoit point.

QtfestKîe, hélas! je vous le demande, qu'une marioii^ nette sans théâtre, c'est-à-dire dépourvue de ses planclies, de son rideau, de sa coulisse à roulettes, de ses ncelles, et surtout de son compèrel Un soliveau presque informe

416 FANTAISIES OU DËRISBUR SBNSÉ.

roulé dans de méchants haillons. Vous la trouveriez cent fois sous la main que vous la repousseriez avec dédain cent fois, comme le livre d*un podte romantique ou autre

oublié par la réclame. C'est tout au plus ce je ne sais quoi qui n'a de nom dans aucune langue, et dont TeriuUien a parlé dans une matière plus grave , quelque chose d'abstrait et d'indéfinissable qui tient dans le vide immense des vanités humaines une place imperceptible, infiniment au-dessous de rien : que vous dirois-jo? un auteur de vaudeville en disponibilité, sans commerce livec le feuilleton; — un spéculateur égaré dans les pays» s'il en reste, qui produisent des gens de bon sens et qui ne produisent pas d'actionnaires; — un orateur politique tout près d'offacer Démoslhènes ( au moins k l'avis du journal affidé qu'il prend la peine de rédiger lui-même), et qu'un dérangement inattendu de sa machine élector raie a fait tomber de la tribune. Quel néant!

Les seules représentations dramatiques dont la tradition eût conservé le souvenir étoient celles des Confrères de la Passion j comédiens nomades comme le sont encore les comédiens de province» mais alors justement avoués par la religion, dont ils développoient nafv^nent les Mystères, et qui ne perdirent plus tard leur crédit moral qu'en associant le talent innocent du mime au succès des muses profanes. Une de leurs pièces vivoit toujours, inaltérable dans le fond, plus ou moins habilement rajeunie dans la forme, et elle florissoitde nouveau chaque année depuis l'octave de Noël jusqu'aux ïk)is. On l'avoit même vue quelquefois prolonger jusqu'à la Chandeleur, sous le bon plaisir du prélat, le cours de sa vogue et de ses recettes; car elle avoit dee recettes, libre et joyeux tribut que les mères et les enfants venoient déposer aux mains de la charité.

C'étoit le drame touchant de la Nativité^ c'esté-dire la i^us solennelle et la plus gracieuse des histoires, celle d*un Dieu qui daigne naître à la rigoureuse destinée de

LES MARIONNETTES. 4l7

riiumaiiité, et qui choisit pour berceau la crèche d u no pauvre étable, an milieu des indigents et des affligés de la terre. Les acteurs n'étoient pas des hommes : quels hommes soroient dignes de représontor un pareil poëini^? r/cloient des ma'ionneites. La confection de la troupe étoit remise aux soins habiles et délicats des religieuses, filles toujours pures du Seigneur, qui partagent leur douces vies entre les espérances ineffables que donne la prière et les souvenirs charmants (pie rappelle la poupée. Tous les arts, tous les instruments de la toilette mondaine, étoient mis à contribution dans ce travail coquet, mais innocent : FaiguiUe qui brode et qui chamarre, les ciseaux qui festonnent ou qui découpent, le fer qui roule en anneaux la soie flottante des cheveux, le pinceau même qui relève d'une légère couche de vermillon la pâleur d'tme joue décolorée. Je vous réponds que ce petit peuple sans subvention, de comédiens pimpants et fhiis habillés, coiffés, poudrés, parés, attifés, enjolivés, enluminés, enrubannés, étoit une chose mcrveillense à voir.

Quant au théâtre, on le prenoit d'ordinaire sur le parloir du couvent, et on Tappeloit la crèche^ pour l'étable, comme on dit le parquet pour la justice, la cour pour la monarchie, ou la chambre pour la nation, en vertu d'une figure de rhétorique très-abusive qui consiste à expiimer le tout par une de ses parties^ fût-elle aussi insignifiante que possible, et dont vous trouverez le nom grec dans Dumarsais, si vous n^aimez mieux lui en fabriquer un à votre fantaisie, ainsi que cela se pratique journellement à l'Académie des Sciences.

Dans ce dernier cas, vous pourrez même vous passer de savoir le grec.

C*esi dans cette troupe mignonne et choyée du peuple honnête que fut enrAlé à ses risques et périls le simul-.

418 FANTAISIES DD DÊRISBim SENSÉ.

lacre de BAKBisifiR, pour y exercer l'emploi du paysan gracieux des tragi-comédies espagnoles, mais sans abdiqaer font à fait, je le répète, la gravité imposante de son caractère. W y a des ty})es naturellement nobles qui peuvent faire sourire l'esprit par (juelque délant (U3 tact et d'à-propos, de convenances et de manières, mais qui ne descendent point» quoi qu*ii arrive, jusqu'au galbe grotesque de la caricature, et qui désespéroroient les pinceaux de Callot et de Goya.

On reconnoissoit BAunisiER, dès son entrée, à sa chaussure lourde et sonore, à ses dieveux plats et lustrés, à son chapeau triangulaire aux longues ailes latérales, horissontalement posé sur la tète, à son habit de camelot gorge dr /ligron, qui chatoyoit au regard, et que portoient de temps nnmémorial , dans leur solennités, les cot^rères de Saint-Vernier ; mais on le recoii-» noissoit surtout à la vive sympathie de la multitude, qui ne manquoil pas de raccueillir, de tous les rangs de l'auditoire, par un hourra tiioniphal, tel que les con(jncrants, les danseuses de l'Opéra et les députés de l'extrème gaudie n'en ont jamais oui de semblable sur leur passage.

La mission spéciale de Barbisirr étoit d'exprimer aux pieds du Dieu nouveau-né les véritables doléances du vrai peuple, qu'il faut bien prendre garde de confondre avec l'autre. Elle consistdt surtout à fronder avee une courageuse liberté les mauvaises mesures de l'adminislralion publique, les mauvaises mimrs dont les grands se faisoient trop facilement un privilège, les mauvaises doctrines que les petits prennent trop vite pour d'utiles enseignements, les abus du pouvoir impruàeni qui sort des bornes, et les dangers de la licence, qui ne peut jamais s'y renfermer.

Et c'est ainsi que le despotisme le plus absolu qui eût jusqu* alors pesé sur le monde, car Bonaparte n'avoitpas obtenu encore de la mansuétude réydutiomiaire ce scan-

LBS VARIONNBTTBS. 419

daleux brevet fie perfectionnement qui fut Tempiue, étoit tempéré depuis plus de cent ans, dans la vieille cité sé* quanoise» par un Aristophane de bois.

le propose en toute humilité cette instiiuticm sublime el commode aux républiques à vanir. Elle n'a rien qui répugne à la parcimonie patriotique fies gouvernements à bon marché. Cela ne coûte que la bagatelle de deux sous.

Si le christianisme n*amt pas existé, il amxHt fallu Tinventer pour fond^ une république.

C'est le du istiaiiismc qui a émancipé le monde ancien ; c'est le christianisme qui a appris aux esclaves, et, ce qui paroit bien plus difficile, c'est lui qui a appris aux maîtres que tous les hommes étoieni formés du même limon. C'est le christianisme qui a fait sortir la loi des nations d'un village obscur, et dans ce village fl'uno étable, et dans cette étable de la bouche d'un enfant proscrit qui n'avoit pour appui qu'un pauvre artisan ; c'est le christianisme qui a soumis le sceptre et l'épée à la croix, et qui a donné pour insigne de liberté au genre humain l'instrument du supplice d'un innocent.

Quand les faiseurs de révolutions sauront cela, il leur sera permis d'avoir foi à leur ouvrage.

La révolution de France n'avoit pas de pareilles vues. ' Elle n'aspiroit qu'au pouvoir, et comme tout pouvoir la gênoit, elle s'étoit prise surtout au pouvoir de Dieu. Elle ne pouvoit d'ailleurs pardonner au Christ d'avoir chassé les marchands du temfde ; elle vouloit les y faire rentrer, et elle y a réussi. Tous ses résultats ont abouti à livrer le pays, par les mains d'une centaine de courtiers politiques, aux chances d'un encan éternel.

La révolution passa donc comme un météore sur tous lesétaUissemeots du passé.

420 FANTAISIES DO DÉRISBUR SBNSt.

Elle emporta dans sa course dévorante le sanctuaire, le trône et le théâtre des marionnettes.

La tyrannie royale avoit laissé à Besançon, fumant sur son roe foudroyé^ les consolations de Bardisier; la tyrannie républicaine les lui enleva.

L'innocente effigie de Barbisieh, le vigneron patriote, fut abandonnée aux flammes avec celles des pontifes et des rois. 11 ne s*étoit attendu» sans doute, ni à cet excès d*honneur ni à cette indignité.

CiCIH'ndant l^esancon, (pu n'avoit pas encore produit Victor Hugo, possédoit déjà un de ces hommes de génie que la nature s'essaie longtemps à rendre complets.

Celui-ci n*étoit que sculpteur, mécanicien et poète; mais il savoit se contenter.

Un jour que (lharles Fcn éol Landryot se promenoit pensii sur les bords du Doubs, en remontant son cours vers le gracieux ermitage de Saint-Léonard, occupé à la recherche de quelque invention nouvelle on distrait par quelcpie douce rêverie du passé, le hasard lit échouera ses pieds, dans une petite baie que la rivière s'étoit creusé en ce lieu , un joli morceau de bois de cytise, égaré du reste de la flottaison.

Il le prit, il le tourna dans sa main, il en étudia la coupe, les couches concentriques et les accidents.

m Qu'en fera, dit-il, mon ciseau?

« Sera-t-il dieu, table ou cuvette?

< 11 sera marianneite, reprit-il après un moment de réllexion. Môme je veux qu*il ait à sa main un fouet sanglant dont il châtiera les travers et les vices de mon temps. »

Quand il fat rentré diez lui et qu*i) (Ait dégrossi le

tronçon informe, il s aperçut qu'il en avoit tiré Daïibi-

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