‹ NouvellesChapitre 29 sur 32 · AI · texte numérisé non relu

AI

LE PAlUGUAY-ilOUX

n LA PALiUitiJ^ésiB AUSTMAUS»

PAR TKlDACE-.IAri-TnBODROn M KAOUT* GBOUK» BTC.

Il y a des g( iis qui se persuadent que le métier de journaliste est une des sinécures les plus fainéantes de ce monde» et ils se trompent grandement, si j'ose' en juger par l'ennui que j'éprouve à trouver» dans le cercle de mes petites atUibutioiis, quelque sujet nouveau qui soit digne de distraire le lecteur de la politique, ou de Taouiser du rien-faire. J'étois tout prêt à me noyer de désespoir dans un fatras de brochures narcotiques et absorbantes , quand ma main s'est retenue par hasard (ou par cet instinct merveilleux de conservation qui ne manque jamais à Thomme) aux Voyages de Kaôut' V Càouk, savant étranger dont le nom trahit sensiblement l'€ri([ine* Gomme il n'y a, entxe JEsotiT f Ck(mh et moi;

aucune de ces suaves et sonores haimonies qui entretiennent l'accord parfait des auteurs et de leurs critiques, je puis vous faire en secret une révélation bien précieuse pour l'histoire littéraire, et dont il faut que mon jeune et savant omi M. Quérard j^nne acte le plus tôt possible dans le bel ouvrage où il dit tant de mal de moi. C'est que cet écrivain souple, élastique et moelleux, qu'on appelle KaouV f Chouk^ n'est autre qu'un jeinie Chinois fort connu, que les mandarins de la Chine avoient eu la complaisance d'envoyer à Paris pour y apprendre la perfectibilité, et qui s'en retourne à Pékin, bachelier ou maître ès-arts, la letii pleine de sciences , de découvertes et de nomenclatures. Je ne sais où il a écrit son voyage, mais je pose en fait qu'on ne le raconteroit pas mieux à Paris, quand on a dû i la prudente largesse de ses parents l'inappréciable bonheur d*y passer quelques années dans les bonnes écoles.

J'avois souvent entendu parler de Kaouf t* Chouk^ et qui n'a pas entendu parler de Kaout* V Chouk? Je le conuoissois même sous ses prénoms de Tridaee et de Théobrame, parce qu'il est bien difficile de ne pas les lire inscrits en gros caractères au second verso du journal, si distrait que l'on soit d'ailleurs de l'occupation essentielle d'une journée régulière par la visite d'un médecin, ou par celle d'un créancier. Quant au Paraguay-Roux, j'ai toujours désiré de recevoir quelques renseignem^ts positifs sur cette contrée célèbre, depuis qu'elle occupe infailliblement un paragraphe officieux ou officiel de toutes les feuilles publiques où le compositeur lui réserve une rubrique inamovible, comme à l'article Espagne et à l'article Angleterre; mais les voyageurs n'y pcnsoient pas. Vous trouviez à tout bout de champ d'intrépides explorateurs des régions inconnues qui revenoient de Tombouctou sans y être allés ; mais du Paraguay-Roux, point de nouvelles. Ët j'étois dans ces dispositions d'esprit quand je reçus franc de port le charmant livret exo-

370 FANTAISIES DU DëHISëUR SENSÉ.

tique dont j*ai ragiémenlde vous ^tretenir au]ourà*hiii,

ç'esi-à-<Hi e le Voyage pittoresque et indu^trkidêÉimilt f Chouk dans le Paraguui/'Houx,

La preuûère chose qui li a^ipe les yeux et Tesprit dans ce délicieux spécimen des arts du nouveau monde, c'est la perfection de son exécution typographique, égale, si plus passe, à loiit ce (jif I Jzévir cl Didol ont produit de plus achevé. La presse à la vapeur, qui est déjà en usage aux sources du Mesrhacébé, no nous avoit pas accoutumés dans notre vieille Europe à l*élégance et à « la pureté de ce tirage. Le )>apier est ferme, retentissant, et susceplible d'être soumis à l'action d'un air un pi u chaigé d iiuinidité sans se décomposer en bouillie comme celui de nos fabriques, ce qui offi*e im certain avantage aux consommateurs de livres, si multipliés de nos jours par les pro^nrès de l'instruction . Quant aux lettres fantastiques ou ornées, on ne peut se dissimuler (pie le graveur meschacébite a laissé fort en arrière les ingénieux artistes parisiens qui se «Mit proposé, comme un agréable sujet d'émulation, le travestissement de l'aijJiahet on peliles capitales étiqnes, obèses ou bancroches, d'une riante ditYormitc. La ligne imprimée en ce genre au frontispice du Voyage de Kaouf f Chouk a le mérite mcontestable d'ôtre complètement illisible, ce qui n*avoit jamais été tenté jusqu'ici, et ce qui prouve bien de l'esprit et bien du goût. Malgré la lonprue habitude que je me suis faite de ces utiles difficultés dans Tétude des hiéroglyphes, et surtout dans la correspondance autographe du docte M. Midiel Berr, je déclare avec franchise que cette ligne seroit restée en blanc dans mon article, si réditeni- n'avait eu l'attention délicate de la traduire en lettres humaines à la page de Tavant-titre. Publiée il y quelques années sans cette aimable attention, die auroit hâté nécessairement la mort déjà trop précoce de mon illustre eonfWre M. Champollion. Voilà ce qu'on peut appeler mi prugrè» intelligent et moral de

VOTAftC DAïfS LE PARACUAT-ROUX. 37 1

l'iniprinierie, et c*est ainsi qu'il iaudroii imprimer presque taus les livres.

iSaottf f ChoHk s'embarqua le 81 février 1631 (style diînois) sur la fameuse corvette la Calembredaine^ au ix)rt de Saint-Malo. Nouvellnnenl initié alors aux my«;l( rcs de la langue romantique et de la littérature maritime» il en prodigue la terminologie avec toute la cou* fiance d'un nAôphyte qui s*attadie moins à lA valeur des expressions qu'à leur effet. Après avoir caréné les amarres et déferlé les haubans, on part toutes voiles dedans, sous un vent de sudf«st-nordrH)uesi« 11 vente frais sous un ciel bleu; les lames clapotent en silence ; les brisants se jouent snitôiir des flancs du bâtiment c[ui file son nœud, et qui a bientôt doublé le cap Finistère, endroit où commence la iin du monde, ainsi que l'indique son nom. Je le iaisserois vaquer sans moi aut premii^ eiplorations scientifiques de son voyage, quoiqu'il y ait beaucoup de choses à apprendre dans son histoire de la fabrication du madère sec, et dans sa profonde tliéorîe des raisons physiologiques en vertu desquelles le serin des Canaries a les plumes jaunes» ce qui n*empêclie pa& nn méthodiste de l'appeler vert^ et un autre de l'appeler brun. Ces considérations ne manquent certainement pas d intérêt^, mais elles touchent de trop près à nos habitudes, à nos besoins ou à nos plaisirs, pour mériter d'bccnper sérieusement rintelligenoe d'un homnfô qui * sait faire bon usage de son éducation, le but prfndpal delà science étant, comme tout le monde sait, d'ajtprofondir les choses inutiles, et d'expliquer les choses inexplicables» surtout quand elles ne valent pas la peine qu'on les explique.

le ne peux me dispenser cependant de m*anièlm* un mcinent avec KaouV f Chonk au sommet du pic de Ténériffe, où il fait la rencontre d'un des industriels les plus avancés de notre époque. Ce gi*and homme est parvenu à convertir la neige en sel marin pai* dessbca*

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tion, sans autre apprêt que le mélange d'un alcali volatil bien compacle, et le plus dur que Ton peut trouver. La neige, enveloppée hermétiquement par la flamme, se cristallise à Tinstant et se retire tonte rouge de la fournaise; on la jette alors dans des baquets remplis d'une légère dissolution d'alun et de salpêtre animal, et c'est dans cette préparation qu'elle reprend sa blancheur primitive, c Nous goûtâmes ce sel merv^leux» ajoute KaouV V Chouk; il étoit très-sapide, agaçant légèrement les houppes nerveuses de la langue, et superbe à l'œil. »

Le particulier si éminemment recommandable qui a établi cette précieuse manufacture étoit depuis longtemps en possession de tirer une huile exquise de certains cailloux de Ténérifîe, qui contiennent Voléagine puriî et pour ainsi dire native; mais celle opération est trop connue aujourd'hui pour qu'il soit nécessaire d'insister sur ses procédés. On comprend avec quelle facilité tes végétaux ligneux de la montagne lui fournissent le seul vinaigre dont nous fassions usage à Paris; et comme Yhumus qui la couvre est prodigicuscnuînt fertile en plantes saladîformes, il est aisé de conclure de cette heureuse combinaison de circonstances que le pic de Ténérifle est rendroit de la terre où Ton mange les salades les mieux conrectionnées, au poivre près (ju'il faut encore tirer de Cayenne. II y auroit un moj en fort simple de remédier à cet inconvénient; ce seroit de trouver la pipéfine dans qudque racine ou dans quelques herbes propres aux localités, comme la laitue ou la betterave, et notre chimiste agronome trouvera infailliblement la pipérinCf si elle n'est déjà trouvée. Après cela, il n'y aura plus rien à trouver, grâce au ciel, si ce n*est lasi^ lade toute faite.

Nous ne ferons pas une relâche plus longue au Cap de Bonne-Espérance, où Kaout V C/iowA; remarque fort spirituellement que tous les indigènes du pays sont Anglois ou HollandoiSy ce qui donne à cette population autoch-

VOYAGE DANS LE PAnAGUAY-ROUX. 373

tone une physionomie saa vs^e très-particulière, dont on ne peut guère se former une idée que dans les tavernes

de Londres et les musicos d'Amsterdam. LfCS voyageurs ne manquèrent pas de visiter la fameuse montagne de la Table ^ qui était alors couverte d'une nappe d'eau, parce qu'il y aToit eu de l'orage. Ils n*en pr^ratèrent pas moins leurs hommages au célèbre M. Herschell , « digne neveu d'un père illustre, » et je demande grâce en faveur de KaouV V Chouh pour ce lapsus linguœ d'érudit. C'est le nepoè des Latins que nous traduisons par neveu dans la langue poétique, en parlant de nos petitsenfants dans la ligne directe de descendance. Au reste, il doit être bien rare, quand on possède tous les idiomes de la terre, de ne pas commettre par-ci par-là quelques l^ers sproposiii dans celui dont on prend la peine de se aemr pour la commodité du public, et c*est ce qui explique suffisamment pourquoi les savants ont en général un style si baroque.

Je reviens à M. Herschell : « Il s'est installé pour trois ans à la Table du cap de Bonne-Esp&rance, » dit Kaouf f Chmikj » afin de vérifier si l'envers des étoiles dont il avoit observé le côté opposé, à Green\^ich, en Angleterre, est identiquement semblable à leur endroit. )^ Personne n'ignore que M. Herschell se sert pour cette belle investigation mpyréenne d'un télescope géant dont la portée échappe à tous les calculs, car il a la propriété inexprimable en chiffres de rapprocher les corps célestes douze fois plus près qu'ils ne sont loin. L'admirable exactitude avec laquelle M. Herschell et ses élèves reproduisent journellement le pratpeetf le profil et le plan des monuments de la lune, est par conséquent un garant bien sûr de la fidélité de leurs dessins, dans la topograjjhie si inipalieinmcnt attendue de Saturne et surtout d'Uranus, où ils discernent les moindres objets beaucoup plus nettement qu'ils ne pourroient le faire dans leur chambre en plein midi, c'est^ire à l'heure oii ces messieurs <mt

374 PA!ITAI8IR8 DD DÉRfftEUR SBN8É.

ci»iili acté l'habitude immémoriale de nous faire voir les étoiles.

Beaucoup de gens auront dit jusqu'ici du voyage de mon ('Jiiiîois ce que disoit lo vioiix Foiilenelle cruii amphigouri de Collé : « Je n'ai garde de m'étonner de ce que. î*enteuds tous les jours. » Voilà réi Uement d'étranges merveilles pour qu'elles vailleni qu'on les raccmte ! Pendant que voyageoît Kmuf f Chouk^ la sdence cou» roit devant lui. Le boulet souterrain qui se propose de nous arriver, en vingt-deux minutes et demie, par un tunnel pratiqué de Iftruxelles à Paris» est encore plus fori que le télescope d'Herschell , et plus difflcile à digérer que la salade du picTénériffe. Le jeune découvreur que je suis rcli cri eu sèment à la trace a commencé, connue le souriceau de La Fontaine, qui n'avait rien vu, par s'amuser innocen^ment aux bagateUes de la porte. 11 faut le retrouver dégagé de ces intuitions naïves, s'associant, ou plutôt s'assimilant ])rogressivement aux apercei)tions les plus écleetives de sou sens intellectif, pour jouir estéthiquement des acquisitions de sa compréhensiyité. ^ n suffit pclur eda de Tacéompagnedr jusqu'aux îles de 1^ Polynésie éft il a eu le temps de parvenir, selon toute appareuce, pendant que j'écrivois les mots ci-dessus.

Vanova - LeboH ne retint pas longtemps Knout' V Chùukf cette île étant tellement déserte qu'on y rencontre souvent des villages immenses où il sercHt impossible de trouver une seule maison. Notre Kaouf f Chouk^ animé de cet esprit de philanthropie qui impose aux gens de savoir le droit impérieux d'éclairer le genre humain» et de lui apprendre à connoltre à fond toutes les choses dont il ne se soude p^, sentent ce besoin généreux de discourir et de disputer qui demande ordinairement un auditoire. Cest ce qui décida le choix de l'estimable voyageur en faveur d'une autre ile déserte 6ù il y avoît beaucoup de monde, et oè les moindres bourf^ules lui parareiit eomvenafaleinent peuplées, 8ur>

VOYAGE DANâ LË PARAi'liAY-ROUX. 375

tout de jour. Il eut la politesse d^ate d'en prendfe

possession au nom de la France, mais sans en faire part aux habitants, car il éloit un peu diplomate, et il l'appela par instiaci ïilede la Civilisation. Kaout' t' Chouk ne croyait pas si bien dire. Si Ton s'en rapportoit à ses Mémoires (et à quoi s'en rapporteroii-on, je le demande, dans la lillérature actuelle et dans riiistoirc coutciuporaine , si on ne s en rapportoit pas aux Mémoires, de Ka(mf t Chouk?)^ la civilisation de ce pays est en efiet la plus complète qu'une nation extraordinair^ooent perfectionnée paisse désirer pour son usage particulier, au moins jusqu'à nouvel ordre. 11 ne faut jurer de rien avec la i>erfectibilité.

Je n'ai presque pas besoin de vous dire que Vik de ia Civilisation a des chemins de fer* la civilisation ne mar* ehe plus sans cela; mais elle a depuis longtemps abandonné notre procédé, à cause de la lenteur des résultats. Le moteur a( tu(;l qui est incomparablement plus rapide, puisqu'il est physiquement impossible de distinguer le moment de l'arrivés de celui du départ, et vice versàf par la plus minime des divisions du temps , est le fluide électrique. « La minime locomotive entièrement eu ni<;tal, dit KaotU' i' C/iauk, a la grandeur et la forme d un pistolet d'arçon, ce qui lui a fait donner lei nom de j^m* kdei de VoUa. On attadie le wagon par un anneau de fer à une caisse de voiture en verre dans laquelle se place le voyageur, et cet appareil vole avec une lapidilé incalculable sur un lil de fer qui lui sert de Qonduci^ur^ ce qrstèine de diiigmoes rendant tout autre conducteur inutile. » On voit qu'à l'avantage de la célérité la méihode ingénieuse dont nous parlons réunit l'avantage plus précieux encore pour la population statiomiaire , qui est asses nombreuse dans tous les pays, de n'entraîner ni expropriationa veauitoires, ni violation permanente du sol sacré de l'agriculture, au bénéfice de quelques spéculateuis pressés de gagner. L'beuie du départ (Expirée, une

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manivelle mue par quelque moyen analogue rappelle le fll d*archal sur sa bobine immense, et le laboureur paisible peut retourner à ses travaux, avec autant de sécurité que s'il avoit pris naissance dans la pastorale Arcadie, dans la gracieuse Tempé, ou dans toute autre Ue arriérée et barbare de rarchipd des Bueoliqftes*

Le service des postes se fait par ces routes , et Kaouf f Chouk assure qu'il n'est pas rare de recevoir la réponse d'un lettre qu'on n'a pas encore fait partir ; mais il est difficile de ne pas supposer là une petite exagération.

Ce qu'il y a do certain , c'est que nous n'irons ^ère plus avant dans la route des sciences, ou dans la science des routes , à moins que nous ne retrouvions le secret inappréciable de Tile A' Ode où leê chemins chemiwnewt^ et dont il nous est resté des traditions assez authentiques tlans la véritable Histoire de Pantagruel et dans les souvenirs du peuple, comme le témoignent ces locutions si connues : Ce chemin vient de tel endroit; ce diemin doit aUer à tel autre ; celui-ci m vous égarer. Heureux temps où une voiture 8*appeloit encore une chaise^ parce qu'on ifavoit pas besoin de sortir de la sienne pour parcourir le monde, pourvu qu'on l'eût placée sur le pavé du roi dans une voie bien tracée 1 C'est de cette grande époque de notre civilisation (Dieu nous la rende !) que date la coutume de commencer tous les voyages d'instruction par celui de Rome où tous les chemins cUloient, selon le proverbe antique, et il faut avouOT que c'étoit une grande commodité* On assure qu'elle est enccM'e à l'usage d'un grand nombre de voyageurs qui composent leurs relations sans quitter la place, mais c'est ce qu'on ne pourra pas dire du voyage de la Calembredaine^ où l'Europe avoit tant de députés. Quelques-uns soutiennent même qu'elle portoit à son bord le congrès scientifique , et c'est probddeoient pour cela <^u ou ii m parie plus à Paris.

On imagine aisément que les caisses d'épargne sont parvenues à Vile de la Civilisation, à moins qu'on n'aime mieux penser qu'elles en viennent. Kaouf V Chouk eut la satisfaction d'en trouver jusque dans les plus misérables hameaux et de voir l'ouvrier sans travail , le prolétaire indigent, l'infortuné vaincu par la misère et par le désespoir, verser avec empressement dans ces trésors providentiels l'excédant de leurs besoins, le superflu de leur nécessaire, et le fruit de leurs économies. Cest une chose commune en ce pays-là, et qui n'en est pas moins touchante, que de refuser à cinq ou six pauvres enfants aiîamés leur maigre repas quotidien, afin de se ménager un morceau de pain pour la vieillesse. Le sentiment moral de cette sublime institution a tellement prévalu parmi le peuple, qu'une multitude d'individus ont pris le parti de vivre d'emprunt pour épargner davantage, et ce moyen assez plausible est déjà connu à Paris. Il est résulté de cette magnifique invention de la philanthropie australe que le numéraire a totalement disparu de la circulation, car il n'y a millionnaire assez traître aux intérêts imprescriptibles et sacrés de son argent pour s'en réserver de quoi faire chanter un aveugle. Il aura beau, le déplorable Homère de la borne, faire ronfler sous un archet qui n'a plus que le bois les deiuc cordes rauques qui vibrent encore à soii crin-crin ! En retour du plaisir que ses mélodies moiiolunes procurent à l'oreille des passants, son oreille, à lui, ne sera plus égayée par le son joyeux du sou mal marqué qui bondit seul et à l'aise dans sa timbale de ferblanc. Le sou de l'aveugle est la caisse d'épargne où il ne le porteroit pas . si on le lui avoit donné, car il n'a pas mangé d'aujourdlim. Mais c'est un des inconvénients inévitables de • notre civilisation fiscale et financière qui n'est pas faite pour les aveugles, et qui l'est bien moins encore pour les manchots.

Il y a des esprits hargneux ou malintentionnés qui

allégueront à ce sujet l'iatérêt du commerce, de Tindustrie et des arts, branches essentielles de prospérité qui s'appauvrissent on raison directe des progrès de l'avarice piibliqiu, ; sources abondantes de lu richesse nationale qui promeltoicnt de ne pas (arir, et qu'on détourne ha« biiemçnt par un canal secret pour les faire tomb^ dans l'océan du monopole ei de l'usure. On ne s'occupe guère de ces paradoxes dans Vile de la Civilisation. Toutes les pensées y sont tournées vers les caisses d'épargne qui gagnent journellement en cmboni)oint celui que perdent leurs clients; mais il est vrai de dire qu'elles offri* ront un jour une ressource bien opportune aux personnes qui auront ragroment de ne manquer de rien.

J'avois juré de ne plus parler de politique, parce que la politique est assez parlière d'elle-même i^m se passer de truchement; mais il est bien difficile d'oublier cette science exorbitamment progressive, quand on s'est engagé, à ses risques et périls, dans la discussion d'une question de progrès. La politique est en voie de perfection dans Vile de la Civilisation comme partout, et j'oserois même assurer qu'elle n'y laisse rien à désirer, s'il n'étoit de sa nature de désirer toujours quelque chose. Vile de la Civilisation ]omi conmie nous des douceurs d'un gouvernement représentatif, c'est-à-dire d'une constitution aussi libérale qu'on a pu l'imaginer, dans laquelle la soixante millième partie de la nation repré* sente la cent cinquantième en présence des cent quarante-neuf autres et à leur satisfaction unanime.

La parcimonie philosophique et sentimentale sur laquelle sont fondées les caisses d'épargne est Tàme des gouvernements représentatifs, qui savent qu'ils ont longtemps à vivre, cl qui éprouvent le besoin d'économiser pour l'époque de décadence où ils retouibeiont, par la force des choses, dans l'imbécillité puérile du premier âge. C'est un accident qui peut cependant arriver d'un jour à l'auUe, à cause de l'extrtme rapidité avec laquelle

la eînUsation se développe, le wagon social allant si TÎte querétiuccUe électrique a peine à le suivre. Aussi,

la fixation dos honoraires du roi ne luanquoit pas d'exciter autrefois dans Vile de la Civilisation, à tous les couroDpements, de violents orages parlementaires dont la constitution du pays a été souvoit ébranlée. Le vieius et le vesMuê monarobiques y étoieni tombés à un tel degré de rabais, que les industriels politiques ctoient sur le point de se déclarer en careiK e de matière royale et propre à trôner, depuis (pf une dynastie de grande espéranee avoit eu le malheur de s'éteindre par eieès de régime. On recourut inutilement d*abord à la condamnation judiciaire et à TapprélKuision par corps pour se procurer des souverains à la diète; les inlortuaés se retranchoient sur la liberté individuelle, et les délais de la justice leur pennettoient ordinairement de se sauver, ou du moins de se pendre. La monarchie en étoit là, quand un de ees prodigieux génies qui se rencontrent communément dans l'opposition, s avisa d'un expédient qui a pourvu bien spirituellement à cette diiticulté. Le royaume florit maintenant sous les lois d'un charmant petit monarque de palissandre incrusté qui est mû par des rouages fort simples, connue une horloge de iiois. Quand les poids sont remontés, et le ressort mis en mouvement, cet autocrate débonnaire peut signer de sa main droite, en superbe courante anglc»8e, vingt ou trente belles pièces gouvernementales qui ne coûtent que le timbre; et ce qu'il y a d'infiniment remarquable dans cette merveilleuse machine constitutionnelle, c'est qu'il signeroit égalenmt de la gauche, si tel avoit été le bon plûsir du mécanicien. L'opération terminée, on replace le roi dans le garde-meuble jusqu'à la session suivant^?, après avoir pris toutes les précautions convenables pour le préserver des atteintes de certams insectes malveillants qui 8<mt trèsvfinands de palissandre, mais les seuls ennemis d'ailleurs que œ (rince heureux et paisible ait

880 FANTAISIKS DU DEHISEUR SENSÉ.

à redouter dans son Louvre de carton. Cette ingénieuse invention réduit la liste civile à une modeste somme de 17 firancs 52 centimes, qui sont cotés au budget pour fourniture des lininieiits onctueux nécessaires à Tentretien de la branche régnante; et il en résulte qu'il n'y a presque point de révolution à craindre dans ïile de la CivilisatUm d*ici au premier r^chérissement des huiles d'olive.

Tout en rendant librement justice à ce qu'il y a d'énuaemment grandiose dans ce procédé» je dois peut-être me défendre contre le reproche trop commun aujourd'hui d'avoir eu en vue quelque insinuation perfide ou quelque allusion séditieuse. M. le procureur du roi, que j'honore parfaitement, quoique je n'aie i)as Tlionneur de le connoître, n*aurajamaisàme reprendre, j'espère, sur un délit de la presse, moi qui toumerois plus volontiers pendant toute l'éternité autour de ma pensée, comme le chien de garde au bout de sa chaîne, que de franchir ses limites légales de l'épaisseur d'un atome, ou de la simple portée d'une idée nouvelle. Vieux tory de naissance et d'inclination, je suis connu pour préférer à tous les rois de palissandre du monde les rois du bois dont on les fait*

J'ai du reste par devers moi, pour nieltre ma responsabilité à l'abri , la relation véridique des Voyages de Kmat V Choukf qui sont un livre fort rare, comme il convient dans ces matières de hautes et substantielles études, mais qui ne sont pas un livre de raison, et je suppose qu'on a dû s'en apercevoir de temps en temps en parcourant cette analyse. On parviendrait peut-être encore à s'en procurer chez Grozet ou chez Téchener, les libraires favoris des amateurs , quelque précieux exemplaire imprimé sur peau de promerops, et relié en cuir de griffon, d'ixion, de licorne ou de béémoth, avec des denlelles fantastiques sur le plat, par le Bauzonnet de la Polynésie, ce qui veut dire au moins son Thouve* nin; mats cela coûteroit bon*

Gloire soit rendue à Técrivain par qui cet excellent livre nous est venu de loin ! Ce qui nous manque en France, ce n*est pas cette line gaieté de i*esprit qui effleure en passant, avec l'adresse de l'à-propos, un ridicule superficiel, nous en avcms à revendre. C'est cette ironie pénétrante et profonde qui fouille et creuse autour de lui, et qui ne se lasse de l'ébranler sur ses racines (jue lorsqu'elle Fa extirpé. Voyez Cervantes , voyez Butler, voyez Swift, voyez Sterne : ces gens-là ne se contentent * pas d'émonder Ivxuriam foli4>rum; ils sai)ent Tarbre el le jettent mort sur la terre, sans semences et sans rejetons. Ce genre de critique, dont Voltaire et Beaumarchais ont fait un funeste abus, en l'appliquant par étourderie ou par médianceté à tout ce qui nous restoii d'idées sociales, avoit chez nous des modèles, malheureusement fort difficiles à imiter, dans Molière et dans Rabelais; et il faut que je l'avoue, au préjudice de mes théories philosophiques, si la littérature a ses causes finales, comme toutes choses, Rabelais et Molière ne sont pas arrivés à leur jour, ou bien la providence des vérités nous ménage un Rabelais, un Molière, qui tardent beaucoup à venir. Qu'étoitrce, grand Dieu ! que le jargon des Précieuses et des Femmes savantes auprès de celui qu'on nous a fait, et qui n'a plus de nom dans aucune langue? ' Tartufe lui-même, que le poète a dessiné à si grands traits, seroit un méchant écolier dans ce siècle d'hypocrisie et de mensonge , où le faux seul jouit des privilèges du vrai. La postérité aura sans doute beaucoup de choses à nous reprocher, au cas que nous ayons une po»* térité qui daigne s'occuper de nous; mais ce qtfelle remarquera de plus caractéristique dans notre époque^ c'e$t Tabsence presque totale du i2^meiir sensé qui aie bon esprit de se moquer des autres, et de protester par un mépris judicieux contre l'ignorance et la folie de ses contemporains. Eh quoi! sera-t-il dit que nous ayons vécu pendant fixante ans sous Fempire des myi>tifica-

tiens les plus impertinentes, dont la faussa philanthropie» la fausse science et la fausse littérature aiept jamais aflronté le genre humain (et je ne dis pas trop : je donne le choix dans tous les âges à un homme de bonne foi !); faudra*t-il que cette nation en cheveux blancs» qui a été représentée par Rabelais dans sa jeunesse et par Molière dans sa virilité, épuise jusqu'au marc le calice d'igno* minie où l'abreuvent des charlatans de tonte sorte et de toute couleur, (ioni ïabariii n'auroit pas voulu pour la^ quais, sans qu'une voix vengeresse ait im| osé à ces in<p fftmes jongleries l'opprobre qu^ellesont mérité? 0^^ font cependant les hommes d'un talent vrai , les hommes dignes d'une haute et imporlantcî mission, qui viennent prendre tour à tour un rang distingué dans la comédie, dans le roman, dans la satire! Ët il y en a vraiioent beaii*» coup 1 Ils épluchent minutieusement dans leur labon^« toire de petits ridicules de salon, de petits travers d'intérieur, à peine perceptibles à ce télescope d'IIerscbcU dont mvis parlions tout à Thcure. ils Uvreni une guerre de pygméesà de petites turpitudes, niaisement scandaleuses, qui peuvent indiOéremment être ou n'être pas, car les esprits sérieux et raisonnabhîs n'auroient jamais conçu l'idée de l'existence des originaux, s'ils ne s'étoient amusés des portraits ; ils ramassent dos miettes dédaignée^ à la desserte de Marivaux et de Orébiilon. Le temps où nous vivons nous a cependant compté de$ jours dans lesqnels Aristophane et Jnvénal ne soroient pas de trop; on col elïVonlé d'Archiloque décoclicroit peut-être inutilement son iambe insolent sur, le tripla airain dont le vice heureux est cuirassé ; où ce n'est pti assez de stigmatiser les fous et les méchants des pastels de l'esprit et des pochades de la fantaisie; où ce serait peu, je le crains, de l'acide et du ler chaud; et nous at* tendons encore, non pas Molière, qu'il ne faut plus attendre, mais un Lesagc ou un Danoourt! La poésie morale et la (Kiésie satirique, ces grandes institutions du genre

humain, procèdent précisément aujourd'hui comme le médecin ridicule qui appliquoroit dos cosmétiques à un pestitéré pour le guérir do quelque tache à la peau. Quand m a reçu de son talent le ministère d*éclairer les hommes, de les corriger, et quelquefois de les punir, il faut le comprendre autrement : c'est plus qu'un métier, c'est plus qu un art, c'est un sacerdoce. • Je déclare que si l'auteur des Voyages de Kaoni' • f Chùuk étoit dans les conditions du concours, c'est-àdire François, je Taurois désigné à l'Académie françoise coninio trèsHlignc, à mon avis, de concourir au prix MoulyoUy pour l'ouvrage le plus utile aux mœurs, quoique son ingénieuse bluette n'appartienne en réalité qu'à la critique littéraire et scientifique: les moeurs sont l'expression manifeste de la raison publique. Elles se développi nt et se purifient, s'altèrent et périssent avec elle. Montrez-moi un peuple qui ait de la raison, et je vous réponds de ses mœurs. L'impunité des pervers a le môme point de départ que le crédit des sophistes. Ge' qu'il y a de plus glorieux pour la ^vertu, ce qui atteste le mieux la divinité de son origine, c'est qu'elle ne cesse d'être en crédit parmi les natioas que dans rai)i>eacedii sens corn-

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