LA CHAUMIÈRE DE STELLA
Oui, répondis-je, proscrit...
Hais» ajoutaifje» c'est ici qu*es( le bonheur I Avec un cœur pur et des souvenirs qui ne reprochent rien, le bonheur est partout, dit Stella. — Je le pense aussi; ce n'étoit point cela cependant que j'avois voulu dire, et elle s'en aperçut. Elle ne m'invita point à m'asseoir auprès d'elle, mais elle lit un léger mouvement de côté pour me donner une place; je m'assis; je la Umchai,
et un frémissement inconnu parcourut toutes mesTdnes.
Le vide de mon cœur étoit rempli.
Quoique nous ne nous fussions jamais vus, il sembloit que nous avions beaucoup de choses à nous dire, et nous nous taisions pourtant... Stella étoit émue, embarrassée, attendrie, peut-être... elle chercboit une diversion, et sa main ramena son livre sur ses genoux; il s'ouvrit à Tendroit où Werther voit Chai ioUe pour la première fois, car c'étoit Werther; j'attachai ma vue sur cette page et je la reportai sur Stella. Stella soupira.
Werther aussi, dis-je en lui présentant le volume de Frantz. — L'ami des malheureux, dit Stella... Vous avez doiK^ aimé? repris-je vivement; et cette question étoit si irréfléchie que j'en rougis. Stella ne répondit pas; elle détacha de l'églantier une rose sauvage et Teifeuilla. Quand elle ramena sur moi ses yeux, elle vit sans doute au trouble qui m'agitoit que j'avois deviné sa funeste allégorie, et elle serra ma main avec tendresse, car les malheureux aiment qu'on les devine. Je recueillis les feuilles de rose et je les déposai sur mon coeur; il y a longtemps (ju'elles sont flétries, mais elles sont encore là avec un de ses gants, sa romance et son ruban vert.
Quand le soleil se coucha derrière la montagne, Marthe avertit Stella qu*il étoit temps de retourner à la chaumière; j'aurois donné un empire pour accompagner Stella, mais j'aurois mieux aimé perdre mille fois la vie que de lui déplaire ; je la consultai par un regard discret, et elle sembla me répondre : Pourquoi pas? — C'est que la défiance est étrangère aux nobles âmes.
J'ai peu goûté les faveurs de l'amour... Je sais qu'il en est de brûlantes qui suspendent toutes les facultés, qui enivrent tous les sens, qui jettent la vie dans une extase délicieuse, et qui font briller sur nous une lueur d'apothéose... Mais je doute que l'amour ait rien de plus doux que ces plaisirs délicats et purs qui sont enc^m le désir et qui sont déjà le bonheur. 1^ jouisssunce a
quelque chose d'amer et de douloureux; plus elle est
parfaite, plus elle est accablante; quand on la goûte, on n'a pas la force de la saisir, et dès qu'on peut la saisir elle s'évanouit : c'est une flamme qui dévore et qui s'éteint. Oh! je regrette bien plus l'instant où Stella gravissoit avec moi le sentier difficile de la chaumière! elle étoit appuyée sur mon bras qui pressoit le sien; son haleine eÛleuroit ma joue; je respirois sa vie, et nos âmes se confoudoient dans une étroite union de pensées. J'éiois si heureux!
La chaumière étoit euTironnée de chèvre4SBuilles et de cytises en fleur qui la déioboient à la vue; l'intérieur étoit simplement orné; mais cet ameublement modeste n'étoit pas sans élégance ; il y avoit môme du luxe dans la chaumière de Stella» le luxe de l'infortune qui s'entoure des arts consolateurs. Ty remarquai une harpe, des livres, de la musique et quelques dessins qui repïésentoient les plus beaux sites de la montagne. — Je m'en étois douté. — Proscrite aussi» dis-je tout bas. — Elle m'interrompit en imposant sa main sur ma bouche... Mes lèvres avoient touché sa main!...
Il étoit tard ; je demandai la permission de revenir.— Souvent, dit Stella. — Tous les jours, répondis-jc. — Bientôt» reprit-elle. — Ohl demain... et la nuit me parut si longue!
le partis» et ses yeux me suivirrat jusqu'à ce que je lusse rentré dans le bois.