LIVRE DEUXIÈME
Je rejoignis au Pont-de-Pany la princesse et sa grand'mère, prêt à les accompagrier partout où l'assistance d'un ami de Saluce pouvait les protéger contre leur isolement. Après un instant de délibération avec elles, il fut reconnu que leur séjour à Paris, sous les yeux du nonce et sous l'action d'un gouvernement lié par dès rapports de déférence politique et religieuse avec la cour de Rome, avait quelques inconvénients et quelques dangers. Elles résolurent, d'après mes avis, de sortir de France et de se rendre à Genève par la route de Dijon. Dans ce pays de neutralité, rapproché de l'Italie par le Simplon et Milan, elles pouvaient plus sûrement envoyer des messagers confidentiels à Rome, en recevoir, et attendre avec plus d'isolement et de sécurité la liberté de Saluce et les suites du procès qu'elles étaient décidées à soutenir devant les juges romains pour contester la validité du mariage et recouvrer leur indépendance.
Nous reprîmes donc ensemble la route de Genève ; nous y arrivâmes sans événement.
Je m'occupai, d'après leur désir, aussitôt après notre arrivée à Genève, de chercher sur les bords du lac une maison modeste, solitaire et d'un séjour
agréable, où ces deux femmes, qui voulaient rester inconnues, pussent passer le temps plus ou moins prolongé de leur exil. Je ne trouvai cette maison qu'à une certaine distance de Genève, aux environs de la jolie petite ville de Nyon. Elle consistait en deux ou trois pièces au rez-de-chaussée, ouvrant sur une pelouse plantée de tilleuls, et quelques chambres basses au premier étage pour la comtesse Livia, sa fille, la nourrice et les deux femmes que je leur avais trouvées à Nyon pour les servir. Une petite chambre, dont les murs étaient de sapin, au-dessus de la maisonnette de bois du jardinier, séparée du corps de logis par un verger, me servit de logement à moimême. Ce séjour, quoique pauvre en apparence, était délicieux. Le verger se confondait, du côté opposé au lac, avec un taillis de châtaigniers coupé çà et là de sentiers naturels de sable, où l'on pouvait s'égarer jusqu'aux montagnes. Une source descendant par un tuyau de sapin et coulant par un robinet de cuivre tombait nuit et jour avec un bruit modulé diversement, selon le vent, dans un bassin de pierre où venaient boire les vaches et les oiseaux. Devant la façade de la maison de la princesse, une colonnade de troncs de sapins coupés et replantés en terre avec leur écorce s'avançait de quelques pas sur le sable d'une allée, et recouvrait un divan de bois raboteux, où l'on apportait les coussins du salon et où la comtesse Livia passait toutes les heures tièdes du jour avec