LIVRE TKOISIËME
Mais depuis le matin du dernier de ces jours
Un prodige plus grand occupait leurs discoursi^
Un homme, car ses traits du moins étaient d^un homme,
Inconnu des vivants avait parii dans Rome !
Jeune, beau, tel enfin que les hommes pieux
Jadis voyaient passer les messagers des cieux.
Son front pur et serein, ses traits ornés de grâces.
Du malheur des humains ne portaient point les traces ;
Ses yeux demi-baisses à travers leur azur
Laissaient lire la paix d'un cœur tranquille et pur,
£t son regard brillant d'amour et d'espérance
Avait des anciens jours le calme et l'innocence !
Le duvet de sa joue à peine se montrant.
Le sourire ingénu sur ses lèvres errant,
La candeur de sqn front et les tresses bouclées
De l'or de ses cheveux sur son cou déroulées.
Marquaient cet âge heureux, ce matin de nos jours,
Où l'astre de la vie, en commençant son cours,
Sur les traits indécis de l'homme enfant encore
Mêle aux feux du midi les teintes de l'aurore !
Cependant le bâton qui pliait sous sa main,
Ses pieds qu'avait blessés la longueur du chemin,
Ses vêtements couverts de fange et de poussière,
La fatigue du jour pesant sur sa paupière.
Et de son front pâli la brûlante sueur,
Tout donnait à ses traits l'aspect d'un voyageur
Qui, marchant nuit et jour vers des plages lointaines,
Arrive avec eflbrt au terme de ses peines !
Mais sur la terre encor qui. pouvait voyager Sf
D'où venait, où tendait ce divin étranger?
Etait-il donc encor sur quelque heureuse plage
Un peuple, une famille échappé du naufrage,
Qui dans un doux asile, à l'ombre du Seigneur,
Des enfants de la terre ignorât le malheur?
Cet enfanl inconnu de ces heureuses terres
Venait- il en montrer le chemin à ses frères ?
Au monde racheté d'un déluge nouveau
Apportait-il au moins le céleste rameau ?
Était-ce un homme, un ange, ou l'un de ces fantômes
Qui sortaient quelquefois des funèbres royaumes
Pour se faire adorer des crédules humains ?
Nul ne pouvait fixer leurs pensers incertains.
Car à peine avait-il sur ce séjour d'alarmes
Promené quelque temps ses yeux mouillés de larmes,
Et par des mots épars, sur sa bouche expirants.
Interrogé de loin les tristes habitants.
Qu'éclatant en sanglots, se frappant la poitrine.
Et traçant sur son front une image divine,
Saisi d'étonnement, de doute ou de terreur,
il s'en était enfui poussant un cri d'horreur,
Et frappés de ses traits pâlis par ses menaces,
Les hommes effrayés avaient perdu ses traces !
Maintenant enflammé d'un désir curieux.
Le peuple en grossissant le cherchait en tous lieux.
Et fouillant les rochers, les antres, les ruines,
De ses longs hurlements frappait les sept colUncs !
Livré troisième. 2ei9
Mais la nuit tout à coup^ en descendant des airs. Plongea dans le silence et Thomme et l'univers !
Ce n'étaient plus ces nuits, sœurs du jour, dont les ombres
Voilant sans les cacher les horizons plus sombres,
Descendaient pas à pas du dôme obscur des cieux.
Et d'un jour plus égal charmaient encor nos yeux,
Alors que rayonnant sur l'azur de ses voiles.
Les paisibles lueurs des tremblantes étoiles
Voyaient les doux reflets de leurs pâles flambeaux
Dormir sur les gazons ou flotter sur les eaux !
Le disque irrégulier de l'astre aux deux visages
Ne guidait plus leur foule à travers les nuages ;
Il ne consolait plus de ses tendres regards
I^s débris dispersés des grandeurs des Césars.
Frappant du Vatican les longues colonnades,
Ses rayons prolongés sous l'ombre des arcades
Ne montraient plus de loin au regard attristé
Les fantômes épars de l'antique cité,
Et passant par degrés sur les saintes collines
N'y faisaient plus grandir l'ombre de leurs ruines !
Ces soleils de la nuit du pilote connus,
Saturne, Jupiter, Mars, la chaste Vénus,
Et ceux que les pasteurs, levés avant l'aurore .
Comme des fleurs du ciel voyaient jadis éclore,
Ayant déjà rempli leur précoce destin,
N'éclairaient déjà plus le soir ni le malin ;
Mais une nuit glacée, universelle, obscure
Comme un voile de deuil tombant sur la nature, Enveloppait soudain de son obscurité Et le ciel, et la terre, et Thomme épouvanté. Ses yeux, en vain levés vers les voûtes funèbres, Retombaient accablés du poids de ces ténèbres; Et le monde muet, sans ciel et sans flambeau, Restait comme endormi dans la nuit du tombeau !