LIVRE TROISIÈME
Et dans leurs douces tnains la livrant tour à tour, D'un bonheur nonchalant jouissait jour à jour?
Hélas ! j'ai vu moi-même, après deux mille années,
Par l'homme et par le temps ces rives profanées
N'offrir dans leur tristesse et dans leur nudité
Qu'un triste monument de leur caducité.
L'antiquaire y fouillait sous la ronce et Tépine
La poudre des tombeaux, la pierre des ruines,
Et foulant sous ses pieds la cendre dés héros,
De leurs noms oubliés laissait d'ingrats échos !
Des générations rapides, ignorées,
Avaient passé, sans trace, en ces mêmes contrées.
Et vers l'éternité précipité leur cours,
Semblables à leurs flots qui débordent toujours !
Les hommes n'étaient plus ; les dieux, les dieux eux-mêmes
Étaient avec le temps tombés du rang suprême ;
D'autres dieux les avaient chassés de leurs autels ;
Les vils lézards rampaient sur leurs noms immorlels ;
Du beau temple où Tibur évoquait sa sibylle,
La croix couvrait le dôme et consacrait l'asile ;
La chasteté veillait au parvis de Vénus,
Et dans ces bois souillés du nom d'Antinous,
Sur les débris épars de ces mêmes demeures
Où la lyre d'Horace avait charmé les heures^
Le solitaire errant chantait à demi- voix
L'immortel testament d'un Dieu mort sur la croix.
Et la cloche du soir, dans le ciel balancée,
2Tâ NOUVELLES CONFIDENCES.
D'un pieux souvenir éveillant la pensée,
Tintait de Tangclus Tharmonieux soupir,
Comme un adieu plaintif du jour qui va mourir !
Mais alors, l'Anio sous ces voûtes profondes
De rochers en rochers jetait encor ses ondes ;
Au pin pyramidal les pâles peupliers
S'entrelaçaient encor sur de riants sentiers ;
D'un radieux couchant les vapeurs empourprées
Baignaient de Tusculum les cimes azurées,
L'Océan sans rivage en bornait l'horizon ;
Mille débris sacrés y jonchaient le gazon,
Et les yeux enivrés de ces sublimes scènes,
Retrouvaient quelquespleurspourlesgrandeurshumaines.
Le voyageur assis sur un cype effacé
Cherchait à l'horizon la ville du passé,
Kt de cette grande ombre à ses yeux transformée
Voyait monter ericor réternello fumée !
Maintenant le sol même avait péri : les yeux Ne reconnaissaient plus la nature et les cieux. La terre avait tremblé ; dans le sein des vallées. Les monts avaient baissé leurs têtes écroulées Sur ce lit où le fleuve avait perdu ses eaux ; Les bois n'étendaient plus leurs ombrageux rameaux. Un silence éternel, effroi de la nature.
Régnait seul où régnait son éternel murmure.
L'Océan semblait mort, le ciel vide, et pour l'œil L'horizon n'était plus que solitude et deuil.
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De rochers entassés une ceinture énorme,
De monts déracinés débris sombre et difforme,
Semblait avoir fermé d'un invincible ru ur
Ce fortuné vallon qui fut un jour Tibur :
Formidable rempart, vaste amas de ruines,
Qu'en leurs convulsions les nionts .et les collines
Avaient confusément l'un sur l'autre entassé
Et de rochers hideux sur ses flancs hérissé ;
Nul arbre n'y plantait ses racines rampantes,
Nul gazon n'étendaît ses tapis sur ses pentes ;
Maîsj pareil aux amas par les volcans vomis,
tJn chaos inégal de rocs mail affermis,
;En rapides degréss'élcvant jusqu'aux unes, ;
De ces bords interdits dérobait les issues, 1
Et jamais des mortels les. pas audacieux .
N'auraient osé tenter d'escalader ces lieux.
Cependant Élôïm, l'Esprit ainsi me nomme
Le jeune pèlerin qui s'est montré dans Rome,
Éloïm vers ces lieux, poussé par la terreur,
Fuyait, le cœur glacé d'épouvanto et d'horreur;
Il entendait de loin retentir danô l'espace
Les cris des insensés qui couraient sur sa tracé.
Et, tremblant de tomber dans leurs barbares mains.
Se frayait sur ces rocs dç périlleux chemins.
Tel qu'aux flancs escarpés des pics de rErymanthe,
Le son lointain du cor suspend la biche errante ;
tel aux cris des mortels qu'il entend approcher,
Éloïm s'élançait de rocher en rocher,
Et, gravissant les pics, franchissant les abîmes,
De ces remparts ailiers escaladait les cimes.
Quand son œil tout à coup découvre un antre obscur,
Contre les pas de Thomme asile affreux, mais sur !
Il y plonge ; il en suit les ténébreuses routes.
La caverne tantôt ouvre ses larges voûtes,
Où le bruit de ses pas, par l'écho reproduit.
Redoublant son effroi, rouleau loin dans la nuif,
Et tantôt resserrant ses parois sur sa trace,
Semble, pour l'étouffer, lui refuser l'espace.
Et le force à ramper dans de sombres chemins
Dont le sol déchirait ses genoux et ses mains ;
Mais, le corps insensible aux douleurs qu'il endure
Il fuirait les humains au bout de la nature.
Et, suivant à tâtons ces immenses détours.
Dans leur muette horreur il s'enfonce toujours ;
Trois fois de la clepsydre où l'homme en vain le pleure,
Le sable aurait versé la mesure d'une heure.
Depuis qu'enseveU dans cet antre profond,
Éloïm avançait sans en trouver le fond.
Déjà, depuis longtemps, le jour livide, oblique.
Qui glissait en rampant par son étroit portique,
De détour en détour, par degrés affaibli.
Sur les flancs de la grotte avait encor pâli,
Puis, s'éteignant enfin dans des vapeurs plus sombres,
Rappelé ses rayons du sein glacé des ombres ;
Dans une nuit sans teinte il perdait son regard.
Il marchait, il tombait, il rampait au hasard.