‹ Nouvelles confidencesChapitre 131 sur 160 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

« Mais, honorant du moins par les dons de ton inaitrc

« L'obscurité fatale où le sort te fit nailre,

<K Je te fais châtelain de la tour d'Ildefroi ;

« Ces domaines, ces champs, ces vassaux sont à toi !

« Tu peux h ton vieux père y donner un asile ;

« Mais toi, loin d'y languir dans un loisir stérile,

« Lèves-y des soldats, va porter ta Valeur

« Parmi les conquérants du tombeau du Sauveur

« Va disputer un prix digne de ta vaillance,

< Va mériter un nom qui couvre ta naissance ;

c Après ce que tu fis et ce qu'ont vu tes yeux,

« Il ne te convient plus de paraître en ces lieux,

« Jusqu'à ce qu'un héros, entrant dans ma famille,

c Ait pris sous son honneur la garde de ma fille ! »

Tristan ne répondit que par un seul soupir,

Et tout bas dans son cœur se dit : J'irai mourir 1

Hais Hermine pâlit; comme une fraîche aurore.

Qu'un nuage subit tout à coup décolore.

Son beau front s'inclina pour cacher ses douleurs,

Et ses cils abaissés voilèrent mal ses pleurs.

Tout se tut : jusqu'au bord on n'entendit qu'à peine

Du sein des deux amants s'exhaler leur baleine ;

Les vassaux, sur la plage, avec des cris d'amour^

De leur dame chérie attendaient le retour ;

Et prenant dans leurs bras la belle châtelaine,

La portèrent en foule aux bras de sa marraine.

Tout est joie et tumulte aux murs de Béranger ; Les vassaux, qui d*Hennine ont appris le danger, Les jeunes chevaliers qui briguaient sa conquête. Venus pour le combat sont restés pour la fête ; Les cours et les préaux sont couverts d'étrangers ; Les dames, les barons entourent les foyers; Le jour ne suffit pas à leur foule enivrée ; Mais des feux du sapin la nuit même éclairée Ouvre une lice ardente à des plaisirs nouveaux. C'est l'heure où Béranger, conviant ses vassaux. Prodigue des trésors que son orgueil étale, Fait dresser à la fois vingt tables dans la salle. Et jusqu'aux premiers chants de Toiseau du matin. Entouré de ses preux, prolonge le festin.

Ces salles, où des preux les tables sont dressées, De soie et de velours ne sont pas tapissées ; Elles n'offrent aux yeux qu'une voûte d'acier : Lances, piques, écus, brassards et boucher; Et des lambris de fer et des festons d'épées Avec un art sauvage autour des murs groupées. Réfléchissant les feux des nocturnes flambeaux. Jettent un jour sanglant sous les vastes arceaux. Nul art dans ces festins n'ajoute à la nature. Et leur nrofusion est leur seule parure; Les hôtes des forêts, des cerfs, des sangUers, Sur des plateaux de bois s'y servent tout entiers ; Et dans la salle même, entre chaque embrasure, Des outres, des tonneaux qui coulent sans mesure,

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Versent aux échansons des vins nés sur ces bords, Dont la coupe se vide et s'emplit à pleins bords.

Sur un siège élevé d'où son regard domine

Béranger est assis : plus bas la belle Hermine ;

Puis enfin les baronsVies écuyers, les grands.

Placés par les hérauts chacun selon leurs rangs.

Descendent par degrés jusques aux servants d'armes

Où Tristan va cacher son triomphe et ses larmes.

Là, tandis que son nom retentit en tous lieux.

Sur ses égaux d'hier n'osant lever les yeux.

Il rougit d'être assis parmi ceux qu'il honore,

Et plus bas, s'il se peut, voudrait descendre encore.

En vain les écuyers, pour plaire à leur seigneur.

Lui présentent les vins et la coupe d'honneur ;

Du doux jus des coteaux en vain sa coupe est pleine,

En feignant d'y puiser sa lèvre y trempe à peinei

Et son cœur, d'amertume et de honte abreuvé.

Lui fait trouver amer tout ce qu'il a goûté.

Il accuse en secret la lenteur des convives.

Il compte chaque instant des heures trop tardives ;

Puis, d'un regard furtif contemplant ces doux traits

Qu'il grave dans son âme et va perdre à jamais.

Il se dit, en comptant le temps qui s'évapore :

Dure à jamais le jour où je la vois encore !

Les lices aux tournois, les danses aux festins.

De Taurore à la nuit, de la nuit au matin,

Durant trois jours complets, durant trois nuits entières.

Chassèrent le soinmeil de toutes leurs paupières. Mais au dernier r^s de la troisième nuit, Quand, déjà chancelants de fatigue et de bruit, Les couTiTes lassés succombaient à Tivresse, Le baron de NeuMours à Béranger s'adresse :

« Seigneur ! n'arez-Tous donc pour orner rotre oour « trouvère ou ménestrel, barde ni troubadour?

< ûuitteronft-nous ces lieux sans que de son édiarpe « L'enfant perdu du lac ait dénoué sa harpe....

— « Excusez-moi, seigneur, dit Tristan tout confus,

< J'imite les héros, je ne les chante plus. »

Le baron, à ces mots, lui lance un faux sourire ; Mais Béranger, honteux qu^on ait osé dédire En sa présence même un noble chevalier :

< Vous chanterez, Tristan ; tant d'orgueil doit plier ! c Ëcuyer, apportez la harpe du trouvère ;

< Hermine, que ta voix charme aussi ton vieux père,

< Et chantez tous les deux Thistoire d'Amadis,

« Ou vos deux voix d'enfants s'entremêlaient jadis. »

Il dit. Hermine tremble et murmure en son âme ;

Le page avec respect s'approche de sa dame,

Lui présente son luth, au ctou d'or suspendu.

Ce luth dont le doux son, à sa voix confondu,

Résonnait autrefois de loin à son oreille

Plus gai qu'un premier chant de Toiseau qui s'éveille ;

Et lui-même, prenant des mains d'un écnyer

Une harpe nouée auprès d'un bouclier,

L'accorde lentement et d'une main distraite.

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Et (le saisissement la foule était mueite.

Enfin, d'une voix faible et sans lever les yeux, Hermine commença le doux lai des adieux.

Or, c'était un récit, triste comme leur âme Et que, sans y penser, avait choisi la dame, D'un chevalier quittant pour ne plus la revoir Celle dont la pensée était son seul espoir ; Un vieux barde, exilé des bords de la Durance, L'avait porté jadis de l'Italie en France.

Deux voix, pour imiter cette scène d'amour, S'en devaient partager les couplets tour à tour ; Et la harpe et le luth, de leurs notes plaintives. En suspendre un moment les stances fugitives.

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