LIVRE TROISIÈME
Ces cris de son Hermine ont ranimé les sens;
Elle rouvre ses yeux, elle entend ces accents,
Voit pencher sur son front la tête paternelle,
Et lui montrant des yeux Tristan : c'est lui, dit-elle ;
Et Tristan, à ces mots, rougissant de bonheur.
De ses pleurs arrosait les mains de son seigneur.
Mais Béranger, ouvrant les bras à son Hermine,
Allait presser aussi Tristan sur sa poitrine,
Quand une sombre image, un soudain repentir,
Resserre tout à coup son cœur prêt à s'ouvrir.
Hermine tombe seule entre les bras d'un père ;
Le beau page, à ses pieds, reste un genou sur terre,
Et le vieillard lui jette un regard incertain.
Où la reconnaissance est mêlée au dédain :
« Partons, dit-il, fuyons ce funèbre rivage,
« Qui de mon désespoir me rappelle l'image,
« Et pendant que les flots nous porteront au por(,
« Tu nous raconteras ce prodige du sort ! »
La rame bal les flots, la barque glisse et vole; Hermine, retrouvant à peine la parole.
Raconte en rougissant ce qu'a fait son sauveur ; Comment il a risqué ses jours pour son honneur ; Comment son bras, plus fort que la vague et l'orage, Au milieu de la nuit l'a portée au rivage ; Comment, près d'un foyer par ses mains allumé. Dans son cœur engourdi son cœur s'est ranimé. Et comment, par ses soins la rendant à la vie,
Il Ta tout à la fois respectée et servie.
Béranger, en silence, écoutait ces récits ;
En cercle autour de lui ses chevaliers assis,
De surprise et d'orgueil ne pouvant se défendre,
Sur l'épaule du preux se penchaient pour entendre ;
Et les rameurs, eux-même, enchaînés par la Toix
Du page rougissant écoutaient les exploits.
Et contemplant Hermine à leur amour rendue,
Oubliaient d'abaisser la rame suspendue.
Quand elle eut achevé, Béranger, l'œil baissé
Sous tant d'émotions resta comme oppressé ;
Puis d'un ton à la fois indulgent et sévère :
<K Tristan, dit-il, en moi ton enfance eut un père,
« Tu m'as rendu ma fille, et ce premier haut fait
« Acquitte en un seul jour le bien que je t'ai fait;
« Mais mon cœur veut sur toi conserver l'avantage ;
« Il n'était qu'un seul prix digne de ton courage,
« Tu l'avais mérité ! je te l'aurais offert ;
« Mais entre Hermine et toi l'abîme s'est ouvert,
« Rien ne peut le combler, et pas même ta vie ;
« Le jour qui me la rend à toi te l'a ravie ;
« Ton père s'est nommé ; ton père, un mendiant,
« Est venu près de moi réclamer son enfant ;
« Je dois te rendre à lui, non tel que sa misère
« Te confia jadis à ta seconde mère,
« Faible, nu, sans espoir que sa tendre pitié,
« Mais enrichi des dons de ma noble amitié,