LIVRE PREMIER
un salon plus modeste et plus constamment habité, et les appartements des principaux membres de la famille. Au second, des chambres presque nues, destinées aux vieilles parentes religieuses, aux anciens serviteurs retirés, mais encore hébergés dans Thôtel, aux amis et aux hôtes étrangers qui venaient de temps en temps visiter mon oncle ou mes tantes. Telle était cette maison, telle elle est à peu près encore maintenant que les décès et les héritages successifs Tout passée de main en main jusque dans les miennes.
Du côté de la rue elle était séparée des remises et des écuries par une petite place solitaire occupée par un puits banal, dont on entendait à toute heure grincer la chaîne. Des fenêtres du premier étage, on voyait à cent pas seulement les cimes encore basses des quinconces de tilleuls plantés sur une large place empruntée aux anciens remparts de Mâcon. Au-delà, la façade noble mais austère d'un vaste hôpital, construit sur les dessins de l'architecte du Panthéon ; des malades et des convalescents prenant l'air et se réchauffant au soleil sur une pelouse verte devant la porte de l'hôpital ; quelques vieillards et quelques enfants se promenant ou jouant sur le sable nu de la place d* Armes; derrière, les pentes verdoyantes de quelques petits coteaux entrecoupés de jardins et murés de buissons : voilà l'horizon des fenêtres. Il était propre à faire tarir toute imagination, et à re-
foyier toutes les perspectives riantes et grandioses dont eille se nourrit par les yeux. C'était une demeure de gentilhomme espagnol dans quelque petite ville de Castille, moins Id solennité artistique et monacale des cathédrales et des antiques mosquées de son pays.
Nous n'y entrions jamais qu'avec un certain respect.
Le frère aîné de mon père habitait cette maison la moitié de l'année, et la possédait conjointement avec ses deux sœurs. Il était le seul qu'on appelât du nom de famille. L'aînée des sœurs s'appelait mademoiselle.de Lamartine; la seconde s'appelait madame la comtesse de Villars, de son titre de chanoinesse et d'un nom de terre, de Franche-Comté, que lui avait donnée mon grand-père.
Cet oncle avait alors environ soixante ans ; il était cassé pour son âge, par suite d'une . constitution faible et par des infirmités précoces. Il avait la vue basse et marchait en chancelant. Il n'avait rien de la nature forte, souple^ saine et martiale de mon père. Sa taille était moyenne, ses membres grêles, sa taille un peu voûtée par l'habitude de regarder les pavés . de près et de passer de longues heures courbé sur