LIVRE PREMIER
léle, étaient recauverts par une frange de cils plus longs que ceux d'aucune femme que j'aie vue, excepté en Asie. Son front était raccourci par les cheveux qui poussaient plus bas, comme celui de mon père. Son nez était droit, court, un peii moins effilé que dans notre race ; ses lèvres un peu plus modelées montraient, quand elle souriaijt, des dents d'un émail plus mat, d'une ordonnance plus parfaite et d'une forme plus petite que les nôtres.- L'ovale de ses JQues s'arrondissait davantage; sa peau, moins
fine et moins blanche, avait les tons chauds et colorés de foyer intérieur que les peintres roinains donnent sous leur pinceau aux figures de Judith ou de Sophonisbej dans la Chnsieté dé Scipion. Cette carnation n'était pas de la moire, mais du velours de fraîcheur et dé vie. La voix aussi avait chez elle un timbre plus mâle et des vibrations plus pleines que chez ses sœurs. On eût dit qu'acné parlait la langue de Dante avec l'accent de Sienne ou 'de Flo- . rence. En tout, c'était une jeune fille romaine éclose par un caprice du hasard dans un nid des Gaules, un. souffle du vent du midi qui avait traversé les. Alpes pour venir animer ce corps, un rayon de la côte de Sorreute ou de Portici, incrusté 'en chaleur et en splendeur sur un front dépaysé dans le Nord. Sa beauté, bien différente dé celle de Suzanne, et bien supérieure en reflet, bien qu'elle ne ^égalât pas peutêtre en perfection, ravissait par l'éblouissemènt. On
pouvait contempler à froid les autres ; celle-ci enflammait, car c'était un foyer. On prédisait qu'à l'âge de son développement complet et de son rayonnement dans les âmes, elle serait une des beautés les plus prédestinées à embraser les cœurs et à brûler les yeux, les plus fatales au regard qui oserait s'y arrêter. Son caractère, à cette époque, semblait répondre à ces augures. Elle avait l'attrait soudain, l'abandon naïf, la fougue, l'obstination, les rébellions, les caprices des âmes de feu do l'Italie, avant qu'on jette un aliment de passion à dévorer à leur flamme. On craignait qu'elle ne donnât plus tard bien des difiicultés et bien des peines à notre mère. Ces appréhensions étaient vaines. Tout ce feu extravasé de l'enfance s'amortit dans le cœur de la jeune fille. Une inclination combattue et vaincue par la volonté de la famille, un mariage de raison et de devoir pieusement accepté en sacrifice d'obéissance filiale, la langueur et la mort Sans un climat qui n'était pas celui de son sang, devaient être toute la destinée de cette sœur. Une larme sur du feu, voilà toute Césanne ! J'y penserai jusqu'au tombeau.
Elle donnait la main en ce moment à la dernière d'entre nous, une sœur plus petite et encore tout enfant, qu'on nommait Sophie. C'était une figure des bords du Rhin, aux yeux d'une eau pâle, à la chevelure humide de plis, à l'expression méditative, sensible et douce. Elle tournait sans cesse le visage et
levait ses yeux sur ma mère, pour deviner et pour obéir à ce qu'elle aurait deviné dans ses yeux. Tendresse^ ingénuité, obéissance, tous les éléments de son caractère étaient des vertus. Ma mère l'adorait comme toutes les femmes adorent par-dessus tout leur premier et leur dernier enfant, celui qui vient le premier sur leurs genoux pour leur apprendre qu'elles sont mères, et celui qui reste le dernier à la maison pour leur, rappeler qu'elles ont été jeunes. Cette faiblesse de ma mère aurait gâté Sophie si Sophie eût été susceptible d'abuser d'un ascendant de tendresse. Mais Dieu n'avait pas mêlé une imperfection à l'argile dont il avait pétri cette enfant des jours avancés de notre père. C'était l'innocence de la famille : elle en avait le visage et la voix, comme elle en eut plus tard la destinée.
Ma mère, qui me cherchait involontairement des yeux pour se parer de tout son bonheur groupé ainsi autour d'elle à la porte de la maison de Dieu à qui elle reportait tout, me fiit un sourire et un signe. Je perçai la foule, je me joignis à mes sœurs et à elle. Mon père nous attendait un peu plus loin. Nous revînmes lentement tous ensemble à la maison, accom-
pagnés encore de quelques amis de la famille qui dous accostaient de rue en rue. La foule se ran6:eait et murmurait des demi-mots d'admiration en voyant cette mère au milieu de ce charmant cortège qu'elle s'était fait à elle-même. C'était la Niobé des bords de la Saône avant ses malheurs. Je lisais dans tous les yeux la cordialité et la bénédiction intérieure des physionomies du peuple sur cette belle et sainte femme. Je marchais seul* à quelques pas derrière ce gracieux faisceau de mes jeunes sœurs, dont je voyais les blondes tresses flotter sur leurs robes de même coupe et de même couleur. Le spectacle dé ce père et de cette mère ramenant de la maison de prière à la maison de tendresse cette chaîne d'enfants aimés, aimant, heureux et beatis; ; de ces amis, de ces pa* rents, de ces voisins, de ces artisans, de ces serviteurs s'associant des yeux, du sourire et du cœur à cette magnificence de nature, dans une famille aimée de tous, me fit une forte impression, qui ne sWaça plus. Je comparai, sans m'en rendre compte, cette innocence, cette pureté, cette sérénité, de cette mère et de ses filles, cette majesté du père, cette sécurité de la conscience, du devoir et du bonheur, dans ce cercle d'affections vivantes, ainsi resserré autour de la maison de notre berceau, avec les évaporations, les délires^ les plénitudes et les vides désespérés du cœur que je venais d'éprouver tour à four dans mes premières excursions à travers la vie. Je nepus m^em-
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iè^cher de reconnaître en moî-inême que si Dieu à lis le délire dan&les songes^ il a mis le bonheur et
l^ paix de l'âme dans lés réalités. Une famille ver-
^euse et tendre est la racine de l'arbre de vie. Quand la branche se détache du tronc, le vent l'emporte aux tourbillons et aux précipices des passions.
Mais bien que je sentisse en rentrant sous le vesti^ . bule paisible et sombré de la maison de mon père ce que l'on sent quand oii entre dans un sanctuaire dont la porte qui nous sépare de la foule se referme sur vous, cependant, tout brisé que j'étais par ma tristesse, j'étais trop jeune et trop tumultueux encore pour ne pas me lasser bieiitôt de cet asile trop étroit pour mes ailes, et trop monotone pour ma mobilité. Mais au premier moment je ne sentis que l'apaisement pieux,, cette douce contagion de l'âme de ma mère qui se répandait sur ses pas comme l'ombre visible de la maternité. Je me fis une retraite, un silence et des occupations uniformes dans ma chambre, à l'exemple de ce que je voyais autour de moi.
Voici ce qu'était alors la maison paternelle, et de qui se composait le reste de la famille.
Mon père, ma mère, mes sœurs et moi, nous ne formions pas à nous seuls toute la famille. J'ai dit que mon père avait acheté une maison à la ville pour achever l'éducation de ses filles. C'est celle que nous habitions. Mais il y. avait, en outre, dans un quartier plus élevé dé la ville, l'hôtel de notre nom, la maison héréditaire de la famille, la demeure de mon grand-père autrefois, et maintenant la demeure du frère aîné de mon père et de ses deux sœurs, plus âgées que mon père aussi et non mariées ; maison haute, vaste, noble de site et d*aspect, et conservant ce reste de splendeur un peu morne que la Révolution avait laissé sur les édifices dont elle avait frappé le seuil, immolé ou proscrit les habitants. Une porte massive, un long et large vestibule donnaient naissance aux rampes d'un escalier d'honneur; au rezde-chaussée, une enfilade de salles d'attente, de salles à manger et de salons magnifiquement pavés de marbre et lambrissés de boiseries sculptées à dessus de portes peintes et à glaces encadrées d'arabesques. Toutes ces pièces ouvraient sur un jardin encaissé, comme à Naples ou à Séville, dans de hautes murailles sur lesquelles des peintres italiens avaient colorié des perspectives. Au premier étage.