LIVRE PREMIER
Je matin les raisons de douter qu'elle se donnait ensuite à réfuter le soir. Sa pensée était un combat sans fin entre les doutes qu'elle chassait et la lumière qu'elle ne voulait pas admettre. Son esprit rebellie était. un ressort d'acier toujours élastique; elle le pliait en vain de tout le poids de sa volonté^ il se redressait de toute la vigueur de son intelligence. Ce conflit intérieur, qui a duré quatre-vingt-dix ans en elle, avec toute la ténacité d'un esprit jeune, aigrissait souvent son humeur. Elle avait souvent des révoltes dans la foi et des remords dans le doute. M^ partout, parce qu'elle n'était tout entière ni dans la raison ni dans la foi.
Cette situation de son esprit ne la rendait pas plus tolérante pour cela en matière de dévotion, de cérémonies religieuses, de sermons à entendre, de carêmes à suivre, d'abstinences à observer, de livres orthodoxes ou non orthodoxes à lire. Elle avait la sévérité tracassière d'un docteur ou d'un casuiste sur toutes choses, matières ordinaires de la conversation intime de l'après-diner dans le salon de mon oncle, pendant la visite obligée à la famille. Le ton de cette conversation était souvent aigre et blessant de sa part vis-à-vis de notre mère. C'étaient des leçons, des allusions, des insinuations, des reproches, des ironies amères et provocantes sur les plus futiles sujets; tantôt sur la religion trop facile et trop séduisante que notre mère faisait aimer au lieu de la
78 NOUVELLES CONFlbENCES.
Taire redoater de ses filles ; tantôt sur leur éSucâtion trop élégante ; tantôt sur leur parure trop soignée ; tantôt sur la dépense de notre maison, Qui dépassait, disait<-on, les ressources bornées de mon père ; tantôt sdr les personnes de condition trop plébéienne que nous y reeevlofià ; tarllôt sur les livrés d'instructiori trop pôU épurés t|ti'oo y lisait j tantôt sur Télcès de tolérance d'opinions ()u^on y pratiquait ; tantôt sué les faiblesses de mon père et de ma mère à mdd égard, Sur les absences fréquentes qu'elle me permettait, ^ur les séjours à Paris où Sur lès voyages à l'étrâûgér qu'elle favorisait de séfe épargnés ati-dessus de nos forces. Notre mère écoutait d'abord, iavéc une patience souriante et véritablement surhumaine, tout cet examen quotidien de conscieûce fait par ses belles-sœurs et par son beau-frère; elle palliait, elle eitousait, elle réfutait avec grâce, humilité et douceur; mais si une parole un peu vive et un peu défensive venait à lui échapper dans sa réfutation, la contradiction se ranimait, s'irritait, s'échauffait ; les trois antagonistes qu'elle avait toujours réunis devant elle ne faisaient plus qu'un esprit et qd'tine voix pour la condamner^ chacun avec son caractère, mon oncle avec autorité, mademoiselle de Lamartine avec douceur, madame du Yillars avec obstination et emportement. Notre mère, affligée à causé de nous, finissait quelquefois par se révolter, souvent par pleurer de ces injustices; je prenais vivement et passionné-