LIVRE PREMIER. T
ment le parti de ma mère, je laissais échapper par demi-mots contre ces oppressions la colère qui grondait sourdement dans ma poitrine. On s'expliquait, on s'adoucissait, on s'excusait, les femmes échangeaient quelques larmes et quelques caresses, puis on sortait, plus ou moins bien réconciliés, pour recommencer exactement le lendemain les mêmes froissements, les mêmes récriminations et les mêmes réconciliations de famille. Voilà pourtant ce qu'une pauvre mère, femme supérieure, fière et digne, était forcée de subir toud les jours dans l'intérêt de Tavepir de ses enfants, qui dépendait de ces trois têtes de la famille. Nous appelions cette heure l'hôure du mar-^ tyre, et nous la compensions par nos redoublements de tendresse envers elle quand nous étions sortis ; car c'était toujours pour nous, et pour moi surtout^ qu'elle avait à accepter cet assaut d'humeur. Plus tard, cette humeur, qui n'était au fond que le désœu-* vrement de trois esprits inoccupés, et que la soUici^ tude un peu trop souveraine et un peu trop tracas* sière de la parenté, a bien réparé tous ces petits torts de caractère et de situation envers ma mère et envers nous^ par des sentiments et par des bienfaits qui nous ont donné dans ces tantes et dans ces oncl$s de secondes mères et de seconds pères.
Après cette rude séance, qai se prolongeait une heure ou deux, et dont nous comptions les lentes minutes sur le cadran de la cheminée, dont TaiguilLe Aous semblait paralysée, ma mère rentrait chez elle avec ses filles pour assister au)c leçons de leurs maîtres, ou bien elle recevait à son tour les visites înces* sante^ des personnes de la ville qui préféraient sa. maison et son entretien gracieux et tendre à Taustérité.un peu trop majestueuse deThôtel de la vieille famille. Mon père allait faire sa partie d'échecs, de trictrac ou de boston chez quelque douairière de l'ancienne, génération de Mâcon, ou chez quelque officier de son régiment, marié et ï-etiré comme lui, depuis rémigration, dans sa ville natale. Quant à moi, je remontais dans ma chambre, ou j'allais me promener seul et mélancolique dans les sentiers déserts qui coupent les champs, derrière l'hôpital. On voit de là les toits de la ville, le cours de la Saône, ses prairies à perte de vue, semblables aux steppes du Danube sortant de la Servie pour entrer en Hongrie, et enfin le Jura et les Alpes; les Alpes, d'où mon regard ne pouvait se détacher comme ceux du prisonnier ne peuvent se détacher du mur derrière lequel il a goûté le soleil, l'amour et la liberté.