‹ Nouvelles confidencesChapitre 39 sur 160 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

lions de ses poésies et de ses couplets de société, essais malheureux qui sont restés dans ma mémoire comme les fameux vers de Malebranche. Il est presque impossible de faire comprendre à un savant que la poésie n'est pas la rime. L'abbé Sigorgne , qui mourut longtemps après, laissa son nom à la rue de la ville qu'il avait habitée. Quand on n'a pas de famille, c'est quelque chose que de donner son nom à des pierres.

Un autre abbé, nommé l'abbé Bourdon, figurait tous les soirs dans le salon de mon oncle. Abbé de cour, ancien grand vicaire, homme de table et de boudoir dans sa jeunesse, homme d'aventure ensuite pendant une longue émigration, il avait fréquenté les salons du cardinal de Bernis et de madame de Pompadour plus que les salles de la Sorbonne. Gros, court, joufflu, goutteux, d'une figure qui avait dû être aussi agréable que spirituelle, il y avait en lui de l'abbé de Chaulieu plus que du prêtre martyrisé par une révolution pour sa foi. Mais le temps et le décorum des émigrations et des spoliations de bénéfices subies pour son état, lui en donnaient le maintien et la gravité. Il ne l'oubliait que dans la chaleur de la conversation et dans l'espèce d'enthou-

Ce vieillard s'appelait M. de Valmont. Il parlait rarement, mais il parlait avec une maturité de sens, une connaissance des choses et une propriété de termes qui faisaient faire silence des qu'il entr^ouvrait les lèvres. Il ne cachait pas qu'il avait été employé dans de hautes missions diplomatiques secrètes par les ministres de Louis XV, et peut-être par ce roi lui-même, qui avait une diplomatie en dehors de ses ministres ; on savait aussi qu'il avait habité Gonstantinople, l'Italie, et surtout la Russie et la Prusse.

Il racontait le grand Frédéric, aussi bien que Voltaire et les philosophes de la colonie de Potsdam pouvaient le raconter eux-mêmes. La conversation ne tombait jamais sur ce roi, sur ce temps, sur cette cour, sans que M. de Valmont ne l'intéressât et ne l'enrichît aussitôt des récits les plus intimes et les plus neufs. C'était une chronique vivante des soupers philosophiques du roi de Prusse, des amours babyloniens de la grande Catherine, et des mœurs mêmes du sérail. Quant à la politique de la France et du moment, il n'en parlait jamais. On était à une ^époque de réaction religieuse et aristocratique de l'opinion contre les principes de la révolution française. On voyait à sa physionomie, à son silence et à son sourire mal contenu, quand la conversation tombait sur ce sujet, qu'il était resté ferme dans la philosophie de sa jeunesse, et qu'il avait intérieurement pitié de ce commencement du dix-neuvième

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