LIVRE PREMIER
râpe 00 da polissoir sur le bois, les coups réguliers du petit marteau d'acier sur l'or ou sur l'argent concave des boites de moutres, quelques mots rares et courts échangés entre nous^ ou le chant à demi-voix de l'homme qui distrait son oreille en se servant de ses mains. Notre atelier, au midi, éclairé d'une large fenêtre à balcon, était inondé de lumière et retentissait d'un murmure de vie. Ce travail, ce murmure, cette lumière, cette monotonie occupée, ce pauvre infirme soulageant ses maux et abrégeant ainsi sa journée par la fatigue, m'apaisaient et m'assoupissaient à moi-même mon propre ennui. J'avais fini par prendre une véritable amitié pour le chevalier. Il était deveuu une des heures de ma journée. J'y dinais quelquefois, comme le compagnon avec le maitrc. Ces dîners, servis à l'heure du repas de l'hospice et tirés de la marmite commune, consistaient toujours et uniquement en deux rations de bœuf bouilli, sec et maigre, coupées carrément en deux petites tranches, comme celle de l'ordinaire du soldat; des fruits secs et une bouteille de vin de l'hôpital complétaient le repas. Nous nous remettions à l'ouvrage aussitôt après. Quand le jour baissait, nous rangions avec soin l'établi, les outils dans les tiroirs ; je balayais les copeaux de bois ou les limailles de fer qui jonchaient le plancher, et nous causions un moment. Tout l'esprit du chevalier était dans son cœur. Excepté des sentiments et des aventures, il n'y avait
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rien à en tirer. Mais c'est avec cela qu'on fait les épopées. Tout homme simple est uii poëme pour qui sait le feuilleter. L'intérêt est dans celui qui écoute, bien plus que dans celui qui raconte. 11 ne m'ennuyait jamais.
Qu'on se figure cependant un jeune homme de vingt ans, ayant déjà goûté des calices, épuisé des ivresses et des larmes de la vie, fermentant d'imagination, consumé de passions ou à peine écloses ou mal éteintes, dévorant le monde par la pensée et réduit pour toute occupation de ses journées à tailler des morceaux de bois et à limer des morceaux de métal dans l'atelier d'un vieil invalide, sans autre charme d'esprit que son malheur et sa bonté !
. J'avais un autre ami cependant que je ne pourrais ' jamais oublier, tant il m'aimait et tant il descendait avec indulgence et avec grâce du haut de ses années ^ pour se placer au niveau de ma jeunesse.
C'était un vieillard beaucoup plus âgé que le chevalier de Sennecey, le plus jeune et le plus gracieux vieillard que j'aie jamiais vu dans ma vie. Il était l'amour, l'adoration de toute la ville, et greffé pour ainsi dire par sa bienveillance tendre et universelle