‹ Nouvelles confidencesChapitre 45 sur 160 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

établi d'horloger, comme ces chartreux dont j'avais visité autrefois la petite chambre,, le petit jardin et le petit laboratoire ; diversion obligée de l'homme qui a besoin, sous peine d'ennui mortel, de travailler ou de corps, ou d'esprit^ ou des deux, tour à tour; c'est sa loi.

Le chevalier de Sennecey, pour vivre à Londres pendant une longue émigration de douze ans, avait appris l'état de bijoutier et d'horloger. Il y avait ajouté l'état de tourneur, afin de faire lui-métne les bpîteSj les tabatières, les écrins, les étuis des portraits qu'il montait, des montres qu'il fabriquait. Il était adroit et patient comme un homme qui, ayant perdu la faculté de se servir de tous ses membres, concentre dans ceux qui lui restent tout ce qu'il a d'activité et d'énergie. Son travaill'avait largement soutenu à Londres, et il avait même soutenu, du seul travail de ses mains, plusieurs de ses compagnons d'infortune doués de moins de talent et de moins de bonheur que lui.

Depuis qu'il était rentré en France, rappelé par cet attrait irréfléchi du pays qui devient malaise chez le Français, et qui ne lui permet presque jamais de jouir de son bien-être sous un autre ciel, le chevalier de Sennecey avait continué son état. Mais il l'exerçait gratuîteûient pour les sœurs de l'hôpital, pour les malades, pour ses amis et ses connaissances dans la ville, qui empruntaient ses talents d'horloger ou de

bijoutier. Il passait sa journée entière à démonter, à remonter des pendules, des montres, à encadrer des miniatures, à tourner en métal ou ivoire des orne* ments ou des parures de femmes. Il prenait son métier au sérieux, bien que ce métier ne fÙt plus pour lui qu'un divertissement; il allégeait sa solitude. De temps en temps, un vieux camarade d'émigration ou de régiment venait charitablement passer une heure avec lui, pour causer de Tannée de Gondé, du comle d'Artois, du duc d'Enghien, ou du prince régent d'Angleterre, la providence des émigrés.

L'attrait que j'éprouvais pour cet excellent homme, le sentiment des heures de distraction que ma présence et ma conversation lui donnaient, et enfin le désœuvrement qui met les pas de demain sur ceux d'hier, me ramenaient régulièrement tous les jours à l'hôpital. A force de voir limer la lime, serrer Técrou, tourner le tour, pivoter le poinçon, grincer la scie d'acier, je voulus travailler aussi moi-même. Le chevalier m'enseigna l'horlogerie et le tour. Je maniais ses outils sous sa direction, je préparais, je dégrossissais le bois ou le cuivre; il y donnait le dernier fini. Nos conversations, bientôt taries une fois qu'il m'eut dévidé l'écheveau de ses souvenirs un peu monotones, se soutenaient ainsi à peu de frais, grâce à notre commune occupation. On n'entendait dans sa chambre que le bruit uniforme de la corde à boyau qui sifflait sur la poulie du tour, le frottement de la

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