LIVRE PREMIER. H
et je justifierais en mille pages cette impression des villes , ces réceptacles d'ombre , d'humidité , d'immondices, de \ices, de misère et d'égoïsme, que le
poëte Cowper a définis si complètement pour moi en un seul vers : •
C'est Dieu qui fil les champs, c'est riiomme qui fit les villes.
Enfin arriva l'heure d'en sortir et de retrouver, avec ma mère et mes sœurs , l'asile de notre cher et pauvre Milly. Ma mère et mes sœurs partageaient mon sentiment en rentrant dans ces vieux murs, dans ce jardin, dans ce creux de montagne, dans ces sentiers, dans ces. petits prés ombragés de saules au bord de ces ruisseaux entrecoupés d'écluses et de moulins.
La paix rentrait dans mon cœur par toutes les fentes de ce ciel , par toutes les bouffées de cet air libre, par toutes les palpitations de ces feuilles, par tous les gazouillements de ces eaux. Ma mère, heureuse, sereine comme nous, y puisait de plus, dans son allée de charmille, cette piété sensible et lyrique qui faisait chanter éternellement son âme, ou qui
plutôt était la seconde âme de cette femme, véritable instrument d'adoration!
Elle y reprit ses habitudes de .recueillement, interrompues par la société et la charité, qui se disputaient tft)p ses heures à la ville. Elle y continuait à mes sœurs , dans les livres d'étude , sur les sphères, pur le piano, devant les modèles de sculpture chaste ou de dessin, les leçons de leurs maîtres. Elle y visitait, après ces leçons les malades ou les indigents avec ses filles. Elle y passait ensuite les heures tièdes de l'après-dîner, sur le banc sous les tilleuls, en travail des mains, en lectures à voix basse, en causeries avec quelques bons voisins de campagne qui venaient la visiter de loin, quelquefois en promenades avec nous et .en visites à pied dans le voisinage. Ce voisinage était animé, amical, presque une parenté générale entre tous ceux qui l'habitaient. On eût dit qu'elle avait répandu de son âme la simplicité , la candeur, l'affection sur toute la contrée. Elle était en effet pour beaucoup dans cette harmonie générale des cœurs qui. s'ouvraient tous devant sa grâce et sa beauté. Il n'y avait pas d'ombre dans l'i^prit qui ne s'éclairât quand elle paraissait. Elle réconciliait tout en elle; c'était la femme de paix. Une haine dans l'âme de quelqu'un contre quelqu'un l'affligeait presque autant qu'une haine qu'elle aurait sentie naître dang son propre cœur; elle n'avait pas de repos qu'elle ne l'eût dissipée. On l'appelait, parmi les