LIVRE PREMIER
paysans, la justice de paix de l'amitié. Le curé disait: «Ce n'est pas la justice de paix, mes amis, « c'est bien mieux; c'est la justice d'amour! c'est « l'Évangile que je vous prêche et qu'elle vous mon- « treen visage et en action. Si vous ne voulez pas a m'écouter, regardez-la ! sa grâce est si belle qu'elle te vous fera comprendre la grâce de Dieu ! »
Ce curé-là était le curé de Bussières, cet abbé Dumont qui m'a servi de type dans le poëme de Jocelyn^ et qui devint mon ami plus tard. Il n'avait pas la piété de ma mère^ mais il avait l'enthousiasme de sa vertu.
Les deux villages, dans le voisinage de Milly, où ma mère dirigeait le plus souvent et le plus naturellement ses pas, étaient Bussières et Pierreclos. Le château antique et pittoresque de Pierreclos était habité par le comte de Pierreclos , ancien seigneur de toute cette gorge à la naissance des montagnes de Saint- Point. Figure des romans de Walter Scott dans un pays parfaitement semblable de physionomie à l'Ecosse ; vieillard illettré, rude, sauvage, absolu sur sa famille, bon au fond, mais fier et dur de langage avec ses anciens vassaux, qui avaient saccagé sa
demeure pendant les premiers orages de la révolution, ne comprenant absolument rien ni à la marche, ni aux idées de son siècle, ou plutôt ne sachant pas ce que c'était qu'idée ; treizième siècle empaillé dans un homme; bizarre, original, grotesque de costume autant que d'esprit, et de plus goutteux, ce qui ajoutait encore à Tâpreté de son humeur; mais aimant le monde, gourmand, voluptueux, tenant table ouverte, et accueillant bien dans son château nonseulement ses voisins, mais tous les aventuriers d'émigration, de guerre civile, de Vendée ou d'aristocratie qui se recommandaient du titre de royalistes. 11 avait perdu sa femme de bonne heure. Sa famille se composait de son frère cadet vieillissant à la maison comme son premier domestique^ d'une vieille sœur, veuve, appelée madame de Moirode, femme aussi étrange de costume et d'habitudes que lui, mais d'un esprit piquant et inattendu. Elle habitait dans le vaste salon démeublé de son frère une espèce de tente roulante avec un ciel de lit et des rideaux pour se garantir du froid ; elle ouvrait ses rideaux et faisait rouler sa tente vers la table de jeu quand l'heure du reversis ou du tric-trac sonnait, et elle sonnait avec le jour, car depuis huit heures du matin on jouait au château jusqu'à midi, heure du diner. Après diner, on se remettait au jeu jusqu'à quatre heures ; on se promenait alors un moment sur les hautes terrasses qui dominent les prairies et les champs. Le maître du