LIVRE PREMIER. Ui
J'aimais ce lieu, j'aimais cet oncle, j'aimais ces vieuK domestiques qui m'avaient vu enfant et pour qui mon arrivée dans leur désert était un rayon de souvenir et de joie dans leur cœur, une variété dans lear vie, un mouvement dans leur uniformité ; j^aimais jusqu'aux chiens et aux immenses troupeaux de moutons qu'un pasteur vraiment homérique, le vieux Jacques, gouvernait comme Eumée dans là grise Ithaque, avec l'orgueil d'un chef pour son peuple et la providence d'une mère pour ses enfants; j^aimais surtout une femme excellente qui gouvernait le château et les nombreux domestiques avec cette douceur et cette bonté qui soumet la résistance, qui prévient les rivalités, qui fait aimer la discipline, parce qu'on aime celle qui l'impose. Ancienne amie de mon oncle, aimée de toute la famille, sensible, active, désintéressée, intercédant tour à tour pour tous, encore agréable dé figure sous le costume modeste, propre, demi-mondain, demi-monastique qui en faisait la sœur-grise de ce couvent rural. Elle me traitait comme l'héritier futur de ces domaines; elle me gâtait comme l'enfant souvent prodigue du château. Elle me préparait la chambre la plus riante ; elle faisait acheter pour mon arrivée, par mon oncle, les
meilleurs chiens de chasse el le plus joli cheval qu'on pouvait trouver dans ces montagnes. Elle vit encore et m'écrit de temps en temps, quand mon nom lui est reporté en bien ou en mal par quelque contre-coup de la destinée. C'est une heureuse idée de donner ainsi, sur une nombreuse maison, le gouvernement domestique aux femmes. Leur voix douce tempère le commandement par l'affection ; leur main faible laisse un peu flotter l'autorité et prévient ainsi les révoltes et les résistances. On résiste à ce qui impose, rarement à ce qui inspire. Le gouvernement de maison, quand il n'y a pas de mère de famille, est une idée de génie comme tous les instincts.
Mon oncle était le plus aimant, le plus tendre de cœur et le plus facile d'humeur de tous les membres de la fgmille. Il ne savait ni vouloir, ni résister, ni commander; il ne savait que plaire et complaire. Il se déchargeait de tout sur mon père ou sur madame Royer, son premier ministre. Il m'aimait avec la tendresse d'un ami, plus qu'avec la sévère autorité d'un oncle. Je lui rendais cette tendresse de prédilection. La bonté a toujours été pour moi un irrésistible aimant ; tous les autres mérites de l'homme ou de la femme s'effacent devant celui-là. La bonté est la vertu toute faite. On ne travaille sur soi-même toute sa vie, par des efforts ou des préceptes surnaturels, que pour arriver à cette perfection, que certains êtres ont reçue en naissant. Mon oncle avait