LIVRE DEUXIÈME. 2ir
« les rapporter à la voiture et pour en embaumer, le (( soir, la terrasse de sa chambre. Mes mains en « étaient embarrassées. Elle courait devant moi ; « elle faisait envoler les merles déjà endormis qui « traversaient les allées en sifflant et en rasant ses <( mains étendues de leurs ailes bleues. Les teintes « roses des vapeurs du soir, qui flottaient sur Thori- « zon du côté de la mer, se réverbéraient sur son « front, sur son cou, sur ses mains, comme un fard « céleste versé du haut du ciel sur la plus divine « forme de la nature. Ses cheveux, qu'elle relevait <t et qui se dénouaient sans cesse par la course, re- « tombaient en tresses trempées de rosée sur sa joue « et sur ses épaules. On eût dit qu'elle sortait d'un « de ces bains de Diane dont les ondes murmuraient « dans les canaux à ses pieds. Jamais encore je ne « l'avais vue si belle, et jamais sans doute ces jardins « n'avaient été foulés par une plus radieuse image « de la joie, de la jeunesse et de l'amour. Je ne com- « prenais pas^ en la regardant, que la douleur osât d jamais jeter son ombre sur un pareil front. Elle ^< me semblait inviolable au malheur comme à la « mort.
« Quand elle était lasse, elle se suspendait par ses << deux mains à mon bras déjà chargé de ses fleurs, « et s'y appuyait en exagérant le léger poids de son « corps, pour me faire mieux sentir qu'elle était là, « et pour sentir mieux elle-même l'appui que je lui
« prétais. Elle s'amusait à traîner par moments ses « pas, comme si elle eût été trop essoufflée pour (t marcher si vite; puis tout à coup elle abandonnait « mon bras avec des éclats de doux rire et des. défis « de l'atteindre, et s'élançait en bondissant devant « moi sur le sable des allées.
« Puis, elle se laissait dépasser et me priait alors, « en feignant de bouder, de l'attendre. Puis, elle se <c rapprochait, les mains jointes sur sa robe, dans « l'attitude de la langueur qui rêve, en me regardant c( et en paraissant rouler quelque image importune « dans sa pensée. Puis elle rélevait et secouait tout à <( coup la tête dans un mouvement de fougue et « d'impatience, et s'écriait : Non ! je ne yeux pas y M penser, Saluce ; nous ayons deux ans ainsi devant « nous !
«— Mais comprends-tu, lui disais-je, ce que sera « pour nous la vie séparés l'un de l'autre, après « deux ans de cette félicité surhumaine!
« — Il y a une Clotilde au ciel, me répondait-elle « alors en me montrant du doigt levé iine des étoiles « qu'on commençait à voir poindre dans le firma- « nient, entre les larges parasols verts des pins d'Ita- « lie. Celle qui nous a réunis saura bien nous proté- «ger encore.
«.-^Penses-tu à ce que doit être pour moi la « solitude du palais démon père, après des soirées «passées toutes ainsi? Oh! pourquoi, si Clotilde