DIXIÈME LETTRE
« Rome.
« Ta connais la villa Pamphili. Tu te souviens « peut-être qu'un jour nous y allâmes ensemble au « mois d'avril, et qu'en regardant au bout des grands « pins la pente de gazon qui descend vers la chau- « mière et qui se termine dans la plaine voilée de « brumes, que transpercent seulement les arches « jaunes de Travertin des aqueducs en ruines, tu me « disais : C'est trop beau pour l'homme ! Il n'y a que « l'amour qui soit digne d'habiter là !
« Eh bien ! prophète ! Gela n'est pas trop beau ; « l'amour y est venu, et il a mille fois encore embelli « ces scènes mélancoliques de la ville que tu appelais <x le jardin de l'infini !
« Nous y venons souvent à la chute du soleil dans « la Méditerranée, pendant que les Romains et les « étrangers courent au Corso entre deux murs qui se « renvoient la poussière. Gomme la princesse*** est « censée habiter le couvent, la comtesse Livia ne la « promène que dans les lieux déserts, à Albano, à « Tivoli, à Frascati, aux monuments, aux jardins de « Dioclétien, au tombeau de Cecilia Metella, dans « la campagne Ae la Sabine, ici, partout où il n'y
« a qu'elle et moi. Comme je suis peu connu à Rome, « je passe, quand on nous rencontre, pour un neveu « de la comtesse Livia, venu de Sicile pour servir de « bras à sa tante. Mes cheveux noirs et mes traits du « Midi rendent la version vraisemblable.
« Ce soir donc, nous avons laissé la vieille com- « tesse et la nourrice dans la calèche, sur le bou- « lingrin de l'entrée de la villa, et nous nous sommes « enfoncés, comme à l'ordinaire, Régina et moi, dans « les longues allées de lauriers qui descendent à perte « de vue du plateau de la ville vers la vallée. Nous « étions, à cette heure que les Italiens trouvent dan- « gereuse, les seuls habitants de ces vastes salles « de verdure. Les longues murailles d'ombrages que (I forment les haies épaisses des lauriers taillés, les « coudes des allées, les statues, les conques, les per- « spectives de marbre qui en interrompent de dis- « tance en distance l'uniformité, nous dérobaient à « tous les regards. Nous étions plongés dans cet iso- « lement et dans cette sécurité du bonheur qui fait ic cmire que deux êtres qui s'aiment sont les seules « créatures animées, les seuls points sensibles de « toute la nature. Nous nous hâtions d'avancer le « plus loin possible dans ces labyrinthes, pour qu'au- « cun autre œil que les yeux du firmament, ces « étoiles qui allaient se lever, ne pussent tomber sur « nous. Régina cueillait dans les gazons les fleurs a d'automne^ et venait me les confier en gerbes pour