DE M. LE PROFESSEUR SÉDILLOT
M. LE D"^ A. LATOUR, rédacteur en chef de l'Union médicale.
Strasbourg , e 15 septembre 1 8î)^ .
'Monsieur le rédacteur,
Un de vos habiles collaborateurs, M. le docteur A. Cheread, a publié dans le numéro du 30 août 4851 de votre journal un nrlicle intitulé : Anesthésie , mort par le chloroforme , dans lequel se trouvent consignés les détails de l'accident et les réflexions de l'auteur.
Si M. le docteur Chereau se fût borné à parler en son nom et à exposer son opinion particulière, j'aurais laissé au temps et à l'expérience à en juger le mérite; mais M. le docteur Chereau s'est porté le représentant de la pratique française et s'est fait l'écho d'une doctrine générale qui me paraît erronée. J'ai cru dès lors devoir défendre les principes que je propage officiellement par mon enseignement et mes exemples, et j'ai pensé qu'il ne serait pas sans intérêt de discuter publiquement une question d'une si haute importance pour l'avenir de notre art.
Dans l'observation rapportée par M. Rooke dans le Médical Times, il s'agit d'un matelot américain mulâtre, opéré par M. Bosk le 8 juillet dernier à Londres , à Seamen's hospital , d'une ablation du testicule.
Le malade avait quarante-cinq ans et était (rès-robuste. La quantité de chloroforme eniployée fut de 70 gouttes ou et la mort survint à la suite d'une anesihésie
complète, malgré tous les moyens mis en usage pour la prévenir.
Dans ce cas la quantité de chloroforme était très-faible et n'atteignait pas deux grammes*. Ou eu avait d'abord versé 20 gouttes sur le mouchoir destiné à être placé sous les narines du malade; puis, au bout de quelques minutes, 20 autres gouttes avaient déterminé des phénomènes d'excitation ; mais comme l'anesthésie n'était pas complète, on ajouta encore ^0 gouttes, puis vingt autres, total 70. Ce fut alors que l'insensibilité fut obtenue.
Ce mode de chloroformisation , si prudent et si régulier en apparence, excite cependant la réprobation de M. Che- READ , qui blàrae énergiquoment les chirurgiens anglais et américains de porter l'anesthésie au delà de la période d'excitation.
« Ils ne font pas attention , dit-il, que la période d'ex- « citation, tout en laissant aux sujets soumis à l'expéri- « mentatiou la faculté de parler, de se mouvoir, ou même « de conserver une certaine lucidité dans les idées , suffit a pour émousser presque complètement la sensibilité, pour «ne laisser aucun souvenir de l'action des instruments, « et pour remplir largement le but qu'on se propose, ce- « celui de soustraire l'humanité aux tortures d'une opcra- « tion. »
Ainsi voilà formulé au nom de la chirurgie française le précepte d'opérer les malades pendant qu'ils parlent, se meuvent et ont encore une certaine lucidité intellec-
^La goutte de chloroforme pur pèse O^rjOSS.
(iielle. Et M. Chereau trouve qu'on oblient de celte méthode « des résultais magnifiques qui ont surpassé tout ce « que les expériences les plus brillantes en avaient auguré.»
J'avoue, malgré mes regrets de me séparer en ce poinl de la pratique française , que s'il me fallait opérer ainsi mes malades , je n'hésiterais pas à m'abstenir de celle prétendue anesthésie, dont les avantages sont à peu près nuls et les inconvénients immenses, et je proclamerais la cause du chloroforme irrévocablement perdue.
La première condition d'une opération est l'immobilité du malade. Comment M. Chere4d veut-il que l'on se hasarde à débrider un étranglement herniaire, à mettre à nu une artère , à enlever une tumeur au milieu d'organes dont la blessure serait mortelle, lorsqu'à chaque instant le blessé peut échapper aux mains qui le maintiennent , et provoquer les accidents les plus graves par un effort subit et impossible à éviter ?
Comment pratiquer pendant cette période d'excitation des opérations de longue durée?
Une autre remarque doit être faite.
Il n'y aurait pas de plus horrible spectacle que celui d'un blessé en proie à une exaltalion quelquefois furieuse et se débattant loul sanglant entre les bras de cinq ou six assistants.
Ou peut affirmer qu'un très-grand nombre d'opérations deviendraient impraticables dans de pareilles conditions, et ce serait ôter toute sûreté à notre art et le faire rétrograder.
Nous ajouterons que l'emploi des anesthésiques serait presque forcément réduit à la pratique hospitalière, car où le chirurgien de campagne, et celui qui ne peut se faire accompagner par cinq ou six aides vigoureux et de sang-
froid , trouverait-il des assistants propres à concourir à ses opérations?
Les témôins officieux s'effraieraient et abandonneraient le. malade qui pourrait mourir d'hémorrhagie, sans qu'on parvînt à lui porter secours; on se jetterait sur le chirurgien dont la position deviendrait fort délicate.
J'ai été témoin de toutes ces épreuves, et je regarde comme un moyen des plus dangereux d'employer la force pour dompter la résistance des malades pendant la période d'excitation , si l'on n'a pas su les eu préserver.
Je repousse donc d'une manière formelle cette fausse doctrine française, et je me déclare hautement partisan de l'anesthésie complète, la seule qui, plongeant les malades dans une insensibilité et une immobilité absolues, donne à l'art une sûreté et une puissance dont nous n'avions pu jusqu'ici approcher.
M. Cheread ne contestera certainement pas l'immense supériorité de cette méthode au point de vue opératoire.
Un malade immobile, et dont la -eusibilité est éteinte, ne nous afflige et ne nous trouble plus par ses plaintes et ses cris ; il conserve toutes les positions qu'on lui imprime , et permet des prodiges de dextérité et de hardiesse, incompatibles avec l'agitation et les violences d'un homme privé de tout empire sur lui-même, et n'obéissant plus qu'à la contrainte.
On a vu quelquefois des opérés , après une anesthésie complète, recouvrer l'intelligence, la parole et le mouvement sans la sensibilité, et dire à leur chirurgien : Je vous vois agir, mais je ne le sens pas. Ces cas remarquables ne sont jamais malheureusement le résultat d'une anesthésie primitivement incomplète,
La sensibihté, en effet, ne disparaît qu'après l'intclli-
genceet les raoïiveraents, et elle reparaît également la dernière , lorsque l'anesthésie se dissipe.
11 n'y a pas , on le voit , de moyen terme ; il faut choisir entre les deux méthodes. L'une opère un corps privé de sentiment, de mouvements et de pensée, mais qui s'animera de nouveau, le sourire aux lèvres, après les plus terribles épreuves. Dans l'autre , l'action de l'homme de l'art est amoindrie , et le malade dompté par la force recueille pour tout bénéfice l'avantage douteux de n'avoir que des souvenirs vagues et confus des douleurs et des violences qu'il a subies.
J'ai dit les raisons de ma préférence.
Quelles sont celles de M. Chereau en faveur de l'opinion contraire? Une seule, le danger. «D'un côté, l'inno- «cuilé de l'usage sage et modéré du chloroforme, de «l'autre, la grande majorité des accidents qui incombent «à l'Angleterre et à l'Amérique. »
M. Chereau justifierait difficilement, je crois, une telle assertion.
M. CQEREiu a-t-il recherché tous les cas de mort par l'emploi du chloroforme aujourd'hui connus? Les treize ou quatorze exemples qu'il admet si sa mémoire , ditil, est fidèle, seraient facilement doublés, et sa conclusion devient très-contestable . puisqu'elle repose sur une élude insuffisante des faits
Nous ferons remarquer en outre que la plupart des morts attribuées au chloroforme ont été produites par des doses très-faibles de cet agent.
^M. le docteur Eissen a eu la bonté de me communiquer le tableau de tous les cas de mort attribués à l'emploi du chloroforme, et nous publierons prochainement ce document d'une si haute importance en l'accompagnant de quelques réflexions.
Hannah Greener avait été seulement chlorol'ormée pendant une demi-minute ; Mistriss Simmons pendant deux minutes; Walter Badger, une minute et demie. Dans ces trois cas, les doses de l'agent aneslhésique n'avaient pas dépassé deux ou trois grammes , et dans d'autres observations, les quantités employées avaient été encore moins élevées.
Il faudrait donc que M. Cheread se donnât la peine de nous apprendre au nom de la doctrine française quelles sont les doses qu'on doit pas dépasser. Or , une telle détermination est impossible en présence de faits dans lesquels la mort est causée par quelques goutles seulement de chloroforme, tandis que des doses de la même substance comparativement énormes ne déterminent aucun accident. Aussi M. Cheread n'a-t-il pu se défendre d'une surprise assez naïve à la vue de pareils exemples.
Ayant assisté à une opération d'ectropie de la vessie dont la durée dépassa une heure , sur un enfant plongé pendant tout ce temps dans une complète insensibilité : «Nous ne savons, dit-il, la quantité de chloroforme qui « fut ainsi employée , car l'agent était versé un peu in- « distinctement, mais elle a dû être considérable ; or, ce « qui nous étonnait, c'était qu'une liqueur qui, donnée à « très-petites doses, a pu , dans des cas rares, foudroyer « les malades , fut supportée ici sans résultat terrible. »
L'étonnement de M. Chereau montre seulement son peu d'habitude de pareilles observations ; mais la réflexion aurait dû lui faire comprendre qu'il fallait renoncer à attribuer la mort à l'action de deux ou trois grammes de chloroforme, lorsque plus de cent grammes sont consommés sans danger. La disproportion des doses est beaucoup trop considérable pour qu'on puisse expliquer la diffé-
rence des effets par de simples idiosyncrasies, et il devait exister d'autres causes rationnelles de résultats aussi dissemblables.
Depuis notre première publication sur ce sujet {Gazette médicale de Strasbourg, 20 décembre -1847), nous n'avons pas cessé d'employer le chloroforme avec production d'une anesthésie complète. Nous avons toujours attendu que les malades ne donnassent plus de signe de sensibilité, et que l'action des instruments ne provoquât plus de mouvement. Nous avons multiplié les opérations pendant près de quatre années de services cliniques des plus actifs, et nous n'avons jamais eu d'accidents ni de mort à déplorer. Cependant beaucoup de nos opérations ont dépassé la durée d'une heure. Nous avons consommé jusqu'à la dose de ^155 grammes de chloroforme. Nos malades n'en ont pas moins guéri parfaitement, comme le prouvent les résumés cliniques publiés par nos élèves. L'explication de ces faits est très-simple. Pour nous, le chloroforme pur et bien employé ne tue jamais ' , Aussi n'hésitons-nous pas à attribuer tous les cas de mort soit
1 Voici les règles que nous suivons : Le cliloroforme est versé sur une compresse roulée, de manière à présenter une cavité assez large pour recouvrir facilement le nez et la bouche du malade. L'autre côté de la compresse est froncé et iixé lâchement par une épingle pour ne pas empêcher complètement le passage de l'air. Le malade ne doit pas être tenu , mais reste couché sur le dos, la tôte légèrement soulevée par un oreiller. On commence par verser sur la compresse 1 ou 2 grammes du liquide , et on approche le linge à quelque distance de la bouche, pour laisser le temps au malade de s'habituer îi l'odeur et à l'impression du chloroforme. 11 ne saurait arriver à personne de se laisser plonger dans une'perte de conscience absolue , et d'affronter une opération sans une émotion plus ou moins vive. Le chirurgien s'efforce de tranquilliser ses opérés , leur parle doucement , leur de-
à l'impureté du chloroforme qui devient uu véritable poison, soit à la mauvaise application de cet agent.
mande quels eflets ils éprouvent, leur explique qu'ils doivent respirer naturellement et sans effort, et qu'ils ne s'endormiront pas tout h coup , qu'il faut pour ce résultat un temps assez long. S'il voit les malades faire des inspirations précipitées, il retire entièrement la compresse et attend un peu plus de calme. Bientôt la respiration se régularise et on reprend l'usage de l'aneslhésique. Lorsqu'on s'aperçoit que les inspirations sont bien supportées et que l'émotion est en partie dissipée, on verse largement le chloroforme sur le linge et on cherche à en faire inspirer les plus fortes quantités dans le temps le plus court , ce qui est le meilleur moyen de prévenir la période d'excitation et une anesthésie trop profonde. Le succès nous a paru moins prompt chez les , individus vigoureux et habitués aux alcooliques. S'il survient du spasme , de la gêne respiratoire , de la turgescence de la face , on s'arrête, puis on recommence dès que la normalité respiratoire se rétablit. S'il y a un peu d'exallalioa, des mouvements brusques, les signes d'une ivresse bruyante sans que la respiration ni la circulation soient gênées , on active l'action du chloroforme et en imbibant abondamment la compresse. Souvent alors le blessé s'allanguit, ses paroles deviennent plus lentes, sa voix plus faible, sa tête se penche sur sa poitrine et il se renverse complètement endormi sur son oreiller. Dans d'autres cas assez rares, la compresse est repoussée. On attend que l'exaltation diminue. Puis l'on renouvelle les mêmes épreuves. Si l'on ne réussit pas et que le malade continue à se défendre , on essaie seulement alors de le maintenir et de le sidérer par de grandes doses de l'agent aneslhésique. L'on n'en suspend l'usage qu'après l'apparition de la résolution musculaire, lorsque les membres soulevés retombent inertes par leur propre poids. Le chirurgien commence alors l'opération et fait reprendre le chloroforme à la moindre trace de mouvement sous l'action de ses intruments.
L'indication consiste à maintenir cet état d'insensibilité et d'immobilité sans en exagérer le degré. Avec de l'intelligence et de l'habitude l'aide accomplit cette délicate mission d'après des signes qui le trompent rarement, et dans tous les cas son erreur ne doit consister qu'à ne pas chloroformer assez le malade et ja-
Nous n'avons cependant jamais méconnu le danger des aneslhésiques. Nous disions à l'Académie de médecine
mais à porter trop loin l'anesthésie. On éloigne la compresse tant que ne se manifeste aucune contraction musculaire, mais lorsqu'un mouvement de la bouche ou des paupières lévèle le retour de la motilité, on revient à quelques inspirations de chloroforme, puis on les suspend momentanément. On écoute la respiration , on cesse lorsqu'elle faiblit, pour recommencer après. Quelquefois on a pu rester fort longtemps sans donner de chloroforme, dont les effets étaient suffisamment persistants.
En agissant ainsi, on consomme manifestement beaucoup plus de chloroforme que n'en absorbent les malades, mais c'est là une perte de peu d'importance.
Voici quelques chiffres, recueillis par un de nos élèves, M.Heer, propres à élaljlir, d'après des faits de notre clinique, les quantités de chloroforme employées pour amener une insensibilité et une immobilité complètes , et le temps correspondant nécessaire pour arriver à ce résultat.
Temps nécessaire Quantité de chlorofornu^
Afi^- P"""" piodiiirc l'aneslhésic. employée.
^2 ans. 4 minutes. grammes.
5 1/2 ans.
Ce tableau révèle les grandes pertes de chloroforme qui ré-
en i 848 [\o^. Bulletin de V Académie de médecine, p. 249 el250, année 4848), toutes les fois qu'on a recours au chloroforme , la question de vie et de mort se trouve posée. Ces paroles, nous les répétons encore, et c'est en ne perdant jamais de vue la gravité de notre responsabilité et le péril des moindres négligences dans le mode d'application, que nous sommes jusqu'ici parvenu à préserver nos malades de tout accident.
La règle que nous avons déjà posée ' est très-simple ; maintenir l'intégrité , la normalité de l'acte respiratoire. Depuis ce moment, nous avons étudié avec beaucoup de soins tous les cas de mort , et nous sommes restés convaincu que les questions de dose et de durée étaient secondaires; aussi avons-nous entièrement approuvé ce passage du compte-rendu d'une de nos cliniques par un de nos internes, M. le docteur Herrenschneider.
« L'application de ces principes permet de maintenir « sans danger l'insensibilité pendant un temps très-pro- « longé, comme on eu a de nombreux exemples dans la «pratique de MM. Textor, Heifelder, Simpson, etc. «Tant que les deux principales fondions de l'économie, « la respiration et la circulation, ne souffrent pas, et que « la résolution musculaire est à peine complète , on peut « sans crainte continuer l'anesthésie, et nous croyons que « l'épithète de casse-cou , si légèrement employée par
sultent de l'évaporalion et des quantités restant dans la compresse au moment où l'anestliésie est complète. On pourrait certainement mettre plus d'économie dans l'emploi de cette substance , mais la question nous a paru trop secondaire pour rien sacritier à la sûreté des malades.
^ De l'insensibilité produite par le chloroforme et par l'éther. Paris 1848.
(( iM. RicuELOT, revit-nl de droit à la conduite de ceux qui , « par leur ridicule couflance en des règles sans valeur, « s'exposent à tuer leurs malades en quelques minutes et «avec des doses insiguiûantcs de l'agent aneslhésique^» Du reste, dans unequestiou toute d'expérience clinique, il faut surtout s'en rapporter aux faits et en rechercher la valeur.
Voici quelques observations empruntées au dernier semestre de ma clinique.
Les quantités de chloroforme employées ont été constatées publiquement par un de mes élèves, M. Heer, et j'espère qu'après en avoir pris connaissance, M. Chereau sera moins lenté de reprocher à MM. Rooke et Bdsk les 70 gouttes de chloroforme {^^,75;, auxquelles il attribue la mort de leur opéré.