OBSERVATIONS
1" Uréthrotomie périnéale. M. X., pharmacien suisse, âgé de quarante-huit ans, atteint depuis -1835 d'un rétrécissement, et depuis une année d'une listule urinaire, a été sondé avec avantage, en ^836, par M. Wurtzer, de Bonn, et cautérisé, en -1841, par M. Fr^nkel, d'Elberfeld. Je l'opère le 22 juillet 1851, on présence de MM. les docteurs Donné, inspecteur général de l'université; Moreac, médecin en chef de l'hôpital militaire; Michel, professeur agrégé de la faculté; Lenoir, Jacquin, IIugueni , Gérard. I^e malade qui n'avait pu être sondé depuis plusieurs mois , était parvenu h introduire dans son rétrécissement une bougie filiforme, et je profitais de cette heureuse circonstance pour pratiquer l'opération de la boutonnière. Le malade est resté complètement privé de sensibilité et de mouvement pendant une heure cinq minutes. 128 grammes de chloroforme furent consommés. Aucun accident n'entrave la cure qui est complète le 20 août A cette époque la fistule est fermée, et
^Gazeite médicale de Strasbourg du 20 novembre -1850.
le canal reçoit librement des sondes Mator n"» 3 et 4. M. X. a quitté Strasbourg , le 2 septembre, parfaitement guéri.
2" Uréthrotomie périnéale sans conducteur. M. B., capitaine, âgé de quarante-sept ans , a été sondé pour la dernière fois à Lyon, en 4840, par M. le docteur Laroche ; depuis six ans il n'urine plus qu'avec les plus grandes diflicultés. Toutes les tentatives de cathétérisme faites depuis quatre mois avec des bougies tordues ou non, avec ou sans chloroforme, ont été infructueuses, quoique renouvelées par plusieurs personnes. L'urine est purulente et ne coule plus que goutte à goutte et chassée d'arrière en avant par la main du malade comprimant le périnée.
Opération le H juillet 4851 , en présence de mes confrères MM. les docteurs Thinus, Lenoir, Fourquet, Kacla, et de MM. les chirurgiens sous-aides Ferru, Foucault, etc. L'opéralion a duré une heure un quart. 145 grammes de chloroforme ont été consommés. Aucun accident. Le 2S août la plaie du périnée est complètement fermée et le malade urine depuis ce moment avec la plus grande facilité. Les sondes Mayor n"* 3 et 4 traversent le canal au niveau de l'incision périnéale sans y rencontrer d'obstacle. La fièvre a disparu, l'embonpoint renaît, et après quinze jours d'intervalle, la sonde a traversé le canal sans aucune diCTicullé*.
3° Cheiloplastie de la lèvre supérieure , par mon procédé à double lambeau. W., maréchal-des-logis , âgé de quarante-neuf ans, atteint depuis plus de quinze ans d'un cancer épithélial de la lèvre supérieure, ne conserve plus aucune trace de cet organe qui a élé détruit avec une portion de la joue gauche, la cloison et l'aile du nez. La lame antérieure du contour alvéolaire du maxillaire supérieur n'existe plus et cinq dents (les quatre incisives et la canine gauche) sont mises complètement à nu jusqu'au sommet de leur racine.
^On avait objecté à M. le professeur Stme, d'Edimbourg, l'impossibilité de pratiquer l'uréthrotomie périnéale dans le cas de rétrécissements infranchissables. On voit , par noire observation , que cette objection n'est pas fondée et que la diflicullé peut être vaincue.
Le 28 mai ^85^ , en présence de MM. les docteurs Thincs, Pégat, Secourgeon, Lenoir, Fourquet, Remy, Bodïron, MicuEL et de MM. les chirurgiens sous-aides, deux lambeaux verticaux sont taillés dans l'épaisseur des joues et servent à reconstituer la lèvre supérieure, dont le bord libre est doublé par la muqueuse. L'opération a duré une heure et demie, sous l'influence du chloroforme, dont la quantité employée a été de •155 grammes. Aucun accident. Guérison. Le malade porte aujourd'hui moustache et est en étal de reprendre son service (voy. la thèse de M. le docteur Perréon, 2« série , n» 235. Strasbourg
mi).
AP Tumeur érectile veineuse. Ligature de la carotide externe. K...., enfant de neuf ans, atteint d'une tumeur éreclile veineuse de tout le côté gauche de la face. Envoyé à la clinique par M. le docteur Herrgott, de Belfort.
Section de la carotide externe entre deux ligatures , à un travers de doigt de distance de la carotide primitive^. Même opéralion sur le tronc de l'artère thyroïdienne supérieure, qui eût entretenu la circulation sur un point trop rapproché de la ligature inférieure.
L'opération, à laquelle ont assisté MM. mes confrères et collègues Schûtzenberger, Michel , Wieger , Joyeux, Bolu , Lenoir , Fourquet , Hugueni et les élèves de la clinique, a duré une heure un quart. Plus de 100 grammes de chloroforme ont été employés sans aucun accident. L'enfant se promenait dans les salles el la cour de l'hôpital dès le huitième jour.
S*" 'Résection du coude droit. Jeune fille de dix-neuf ans. Opération faite le -14 août 1851 , en présence de MM. les docteurs Warren père de Boston, Michel, Schaaff, Bolu, Lenoir et des élèves de la clinique. L'aneslhésie a duré quarante-six minutes el a exigé 77 grammes de chloroforme. La malade se levait à la fin du mois, et se trouve aujourd'hui , 15 septembre, dans les conditions de santé les plus satisfaisantes.
*Voy. De la section des artères, dans l'intervalle de deux ligatures, comme méthode de traitement des hémorrhagies et des anévrismes.
6" Résection du tibia droit pour l'extraction d'un séquestre occupant toute la longueur du membre. Jeune fille de seize ans. Opération faite le 24 juillet 1851 , en présence de MM. les docteurs Michel , Jacquin, Lenoir, Gérard, Hdgdeni et des élèves de la cliiiique. L'anesthésie a duré trente minutes et a exigé 48 grammes de chloroforme. La malade est presque entièrement guérie.
7° Ablation d'une tumeur thyroïdienne. Jeune femme de vingt-quatre ans. Opération faite le ^7 juillet -1851 , en présence de MM. les docteurs Michel, Lenoir, Fourqdet, Gérard et des élèves de la clinique. L'anesthésie a duré quarante-neuf minutes et a exigé 66 grammes de chloroforme. La malade a quitté l'hôpital parfaitement guérie.
8° Tumeur blanche du genou droit terminée par fausse ankylose. Chute et luxation en dehors. Réduction au bout de quatorze semaines. Guérison. X., âgé de dix - huit ans, a été traité avec succès, dans mon service, d'une tumeur blanche du genou droit terminée par fausse ankylose, avec flexion permanente de la cuisse. J'avais promis au malade d'opérer le redressement de son membre à la reprise de ma clinique. Dans l'intervalle , chute et luxation au dehors du genou ankylosé'. Réduction, le 12 juin -I8S1, avec mon appareil à mouiïles régularisés par le dynamomètre, en présence de MM. les docteurs Mgreau , Michel , Bolu , Lenoir , Fourquet , Jacquin et de MM. les élèves de la clinique. La luxation datait de quatorze semaines. L'extension n'a pas dépassé dOO kilogrammes et la coaptation a permis de constater la disparition des cartilages articulaires et l'éburnation des surfaces osseuses. L'anesthésie a été poussée très-loin pour détruire les contractions musculaires, qui se réveillaient sous l'influence des tractions, quoique la résolution des membres parût complète. Plus de 80 grammes de chloroforme furent employés. Ce jeune homme marche aujourd'hui facilement sur le membre
^Nous suivîmes, en cette occasion, l'exemple de M. le professeur Langenbeck , de Berlin , qui recommande le redressement subit des fausses ankyloses, sans sections ténotomiques des tendons , et qui a publié de nombreux succès de cette méthode.
malade, qui est entièrement redressé et qui jouit de légers mouvements de flexion et d'extension dans la jointure du genou , qui est redevenue normale ^
9° Réduction d'une luxation sous-acromio-spineuse datant de trois mois. Femme de soixante ans. La réduction est opérée avec mon appareil à mouflles régularisés par le dynamomètre le 13 mai 1851 , en présence de mes confrères MM. les docteurs Gros de Moscou, Bolu, Michel, Wieger, Kadla, Four- QUKT, TniNus , Lenoir et des élèves de la clinique. Les tractions furent portées à ^10 kilogrammes et la réduction fut obtenue. La malade avait consommé plus de 70 grammes de chloroforme sans en éprouver le moindre accident (voy. la thèse de M. le docteur Piel, 2* série, n» 252. Strasbourg 1831j.
Ablation d'un cancer du maxillaire supérieur. Celte opération, très-difiicile en raison de l'extension du tissu encéphaloïde du globe de l'œil et à la base du crâne, fut faite à ma clinique par M. le docteur Michel , professeur agrégé de la faculté , dura une heure vingt-six minutes et exigea 182 grammes de chloroforme. Le malade n'a pas eu d'accidents, et a quitté un mois plus tard l'hôpital dans un état très-salisfaisant.
ii° Ablation d'un cancer du maxillaire supérieur. Cette opération, f;dte sous mes yeux par M. le docteur Bertherand (voy. le compte-rendu de l'Académie de médecine du 9 septembre ^83^), a duré plus d'une heure et a exigé plus de 100 grammes de chloroforme. Guérison complète.
Il serait inutile de multiplier de tels exemples qui ne sauraient laisser aucun doute dans l'esprit de personne sur l'innocuité de doses Irès- considérables de chloroforme pur, lorsque l'application en est convenablement dirigée et qu'aucune contre-indication ne s'y oppose.
iLes moules en plâtre du genou ont été pris par M. Heer avant et après la guérison, pour être déposés au muséum de la faculté.
Nous avons pratiqué neul" amputations à la clinique de la faculté pendant le dernier semestre. Trois de cuisse, trois de jambe, une du pied (tarso-tarsienne), une du troisième et une dernière du cinquième métacarpiens.
Tous nos malades ont guéri, et un des amputés de cuisse se leva le dix-septième jour, et tous, à l'exception du dernier, qui ne fut pas chloroformé, avaient été plongés dans une anesthcsie complète et avaient consommé de 32 à 75 grammes de chloroforme.
Il est donc véritablement impossible de taxer de témérité, comme le fait M. Chereau, un chirurgien qui n'a pas employé 2 grammes de chloroforme , et si la mort du malade est arrivée, l'on doit nécessairement l'attribuer à d'autres causes qu'à la quantité consommée de l'agent anesthésique.
Il me paraît d'autant plus important d'insister sur ces considérations que plusieurs chirurgiens (je ne veux pas dire comme M. Chereao : les chirurgiens français) me semblent faire fausse route et se laisser entraîner hors des voies d'une pratique rationnelle.
On s'est imaginé que l'usage du chloroforme ne réclamait ni études, ni expérience, et chacun s'est cru apte à l'employer.
Des étonnements très-naïfs et des frayeurs exagérées sont résultés de ce défaut d'habitude et d'observation. Ceux-ci ont cru avoir sauvé leurs malades en leur insufflant de l'air vital; ceux-là eu recourant à telle ou telle autre manœuvre.
Tout dernièrement un médecin avec lequel je faisais une opération, était bouleversé et réclamait de l'air, de l'ammoniaque, des affusions froides pour un malade qui était simplement anesihésié, comme le sont tous mes opérés, et
qui revint très-nalurellemenl à lui sans que j'eusse voulu écouter aucun des conseils de ce confrère effrayé.
Lors de mes premiers essais d'anesthésie, nous avions employé du chloroforme dont la pureté n'était pas complète et nous avions observé des réactions dont nous n'avons plus d'exemple. Il faut surtout veiller à ce que la liqueur ne renferme aucune trace d'alcool ni d'huiles essentielles ^
^ Voici une note de mon savant collègue, M. Hepp, pharmacien en chef de l'hospice civil, que je recommande parliculièrement à l'attention des chirurgiens :
«Deux substances surtout peuvent altérer ia pureté du chloroforme, ce sont l'alcool et des huiles essentielles non encore examinées, qui communiquent a la liqueur une odeur particulière, persistante, après qu'on en a laissé évaporiser quelques gouttes sur la main. Traité par l'acide sulfurique, le chloroforme, qui renferme de ces huiles, prend une couleur jaune plus ou moins foncée.
« Le chlore libre , les acides ou autres corps étrangers ne peuvent se rencontrer, à moins d'une grande négligence dans la préparation du chloroforme.
«M. le professeur Simpson, à son passage à Strasbourg, me rendit attentif à la présence de ces composés huileux et à leur influence délétère sur les personnes soumises aux inhalations chloroformiques. Je m'empressai de profiter de ce précieux renseignement, et depuis lors je ne considère comme pur que le chloroforme qui ne subit aucun changement dans sa couleur, môme après plusieurs heures de contact avec l'acide sulfurique.
«On peut résumer les caractères indiquant la pureté du chloroforme et les établir de la manière suivante :
« Le chloroforme doit être insensible au papier de tournesol.
«Légèrement agité, dans un flacon, avec de l'eau, il ne doit pas présenter un aspect laiteux.
«Traité par son volume d'acide sulfurique, le chloroforme ne se colore pas môme après plusieurs heures de contact.
« L'évaporation ne devra laisser aucun résidu.» (Voy. aussi la Gazette médicale de Strasbourg du 20 novembre 18S0).
Le seul danger, lorsque le chlorororrae est pur, résulte de la mauvaise application de cet agent. Le cas le plus ordinaire est celui où la personne chargée de l'auesthésie étouffe le malade en lui fermant le nez et la bouche avec le mouchoir. Rien n'est plus commun et telle est la cause la plus ordinaire des morts que l'on a eu à déplorer.
Quelquefois on maintient de force l'opéré et on continue l'usage du chloroforme malgré le spasme qui arrête la respiration et détermine promplement une asphyxie irrémédiable.
Enfin, il arrive par l'inattention de l'aide que l'anesihésie est portée au delà de toute limite jusqu'à la mort dont on s'aperçoit trop tard.
Tels sont les véritables dangers et ils doivent inspirer aux chirurgiens la plus grande circonspection.
11 faut qu'ils forment des aides habiles pour leur confier l'auesthésie, et ces aides sont rares, ou qu'ils surveillent constamment la marche de l'opération.
Je terminerai par un fait qui confirme hautement ces remarques.
Obs. 12. Je pratiquai le 13 juin 18S^ une opération de varicocèle par le procédé si connu de mon savant confrère et ami M. le docteur Vidal de Cassis. Le malade était craintif et s'était trouvé mal pendant qu'on l'examinait debout. Mes confrères MM. les docteurs Moreau, Thinus, Lenoir, Fourquet, Dubodon, Michel étaient présents.
J'appliquai le chloroforme, et lorsque la résolution musculaire fut complète et que. toute sensibilité eut disparu , je donnai le mouchoir a tenir à l'un des assistants, en lui recommandant de le rapprocher de la bouche du malade dès qu'il apercevrait quelques traces du retour de la motilité.
Je commençai alors l'opération , sans me préoccuper de l'agent anesthésique dont je croyais l'usage suspendu. Tout à coup un de mes confrères me pousse du coude et me dit à l'oreille : le
malade est mort. Je jetai es yeux sur mon opéré et je (us un instant frappé de la crainte que cette fatale parole ne se confirmât. 11 n'y avait plus de circulation ni de respiration, et la face paraissait affreusement cadavérique. L'aide distrait par l'attention qu'il prêtait à la manœuvre opératoire avait maintenu la compresse près de la bouche du malade. Je fis sur-le-champ comprimer alternativement la poitrine pour produire une respiration artificielle, j'écartai les mâchoires, j'aspergeai d'eau froide la figure, et je pratiquai des frictions un peu rudes à la nuque, au-dessous des oreilles et sur la face. Au bout de deux ou trois minutes qui me parurent longues, on vit les inspirations reparaître d'abord Irès-courles et à intervalles éloignes, ensuite plus profondes et plus rapprochées. Je fus alors entièrement rassuré et je terminai l'enroulement des veines du cordon. Un quart d'heure après, le malade était revenu à lui et manifestait une joie bruyante d'avoir été opéré sans douleur. La guérison se fil bien et sans accidents.
Je suppose que je n'eusse pas élé averti et que le malade fût, mon. On eût cer tainement accusé le chloroforme, el cependant cet agent n'eût pas mérité d'être mis en cause, car la faute consistait dans le mode d'applicaliou.
Je me résume en disant : Le chloroforme pur n'est pas toxique lorsqu'il est employé avec les précautions convenables.
L'anesihésie doit être complète pour être utile, et l'on peut en prolonger la durée pendant les plus longues opérations sans danger.
Tous les cas de mort publiés jusqu'à ce jour ont eu pour cause ou l'impureté ou la mauvaise application de l'agent anesthésique.
Veuillez agréer. Monsieur le rédacteur, etc.