PREMIÈRE PARTIE
Pour juger le caractère d une nation et d'une race , il faut considérer ce qu'elle a fait dans le monde, rechercher par quoi elle a marqué sa trace dans l'histoire , voir en quoi elle a réussi. Cela posé , quelle est l'œuvre de la race sémitique envisagée dans l'ensemble de l'histoire universelle? Cette œuvre , c'est évidem- <o ment la prédication et la fondation du monothéisme.
' L*auteur a essayé dans le présent mémoire de répondre à diverses objections qui furent adressées au premier chapitre du premier volume de son ouvrage intitulé Histoire générale et sysùme comparé des langues sémitiques. Dans Tavertissement placé en tête de la deuxième édition du volume susdit, l'auteur a expliqué les motifs qui Tavaient poi*té d'abord à réserver le présent mémoire pour le deuxième volume de son ouvrage, non encore publié. D'autres motifs l'ont depuis engagé à le donner ici séparément.
J. As. Extrait n^'S. (iSSg.) i
Les trois grands faits généraux par lesquels la race sémitique est sortie du domaine étroit que la géo< graphie lui assigne sont le judaïsme, le christianisme et Tislamisme. Or en quoi se résument ces trois faits , auxquels nul autre dans Thistoire des religions ne saurait être comparé? En la conversion du genre humain au culte d'un dieu unique. Aucune partie du monde n'a cessé d'être païenne que quand une de ces trois religions y a été portée , et , de nos jours encore, la Chine et l'Afrique arrivent au monothéisme , non par le progrès de la raison , mais par l'action des missionnaires chrétiens ou musulmans. C'est la Bible qui, portée furtivement par l'action des missions protestantes au sein de la société chinoise , y a produit ce mouvement religieux qui parait destiné à aboutir à une sorte d'islam^. D'un bout à l'autre de l'Afrique , la prédication musulmane , partant du Caire et de Mascate , fait à l'heure qu'il est de surprenants progrès : tant il est vrai qu une sorte d'inoculation sémitique est nécessaire pour rappeler l'espèce humaine à ce qu'on a nommé la religion naturelle, avec assez peu de raison, ce semble, puisque en réalité l'espèce humaine , en dehors de ia race sémitique , n'y est guère arrivée par ses instincts naturels.
Une objection , je le sais, peut m'être ici adressée. Le judaïsme et le christianisme , me dira-t-on , sont l'œuvre de la même tribu, et l'islamisme n'est, à son
^ Voyez le Rapport de M. Mohl dans le Journal asiatique , yxiWei i856.
tour, quune sorte de contrefaçon du judaïsme et du christianisme, grossièrement amalgamés; par conséquent, on n'est pas fondé à regarder comme Toeuvre de toute la race sémitique ce qui est Fœuvre spéciale du peuple juif, et le résultat des dons spéciaux qui lui furent départis.
Je remarquerai d abord que, lors même que le monothéisme pur aurait été parmi les Sémites le partage exclusif du peuple juif, on n en serait pas moins autorisé à faire figurer ce trait dans le caractère général de la race. Le caractère général d*une race doit être dessiné d*après celui des fractions qui le représentent le plus complètement. L'initiative artistique, philosophique, scientifique dans la race indo-européenne n'a guère appartenu qu'à la Grèce : la Grèce joue dans la race indo-européenne un rôle fort analogue à celui de la nation juive dans la race sémitique. Or, si l'on faisait un tableau général des aptitudes de la race indo-européenne, on serait forcément amené à prendre plusieurs traits de ce tableau dans l'idéal que nous oiFre la Grèce. Pour tracer le rôle général delà Grèce elle-même, n'estce pas A Athènes et h l'Ionie, bien plus qu'à Sparte et aux Doriens, que l'on songe? Une race , dans son ensemble , doit être jugée d'après la résultante finale qu'elle a insérée dans le tissu des choses humaines, et quand même nous ne saurions rien des antiquités de la race sémitique, nous serions autorisés à l'appeler une race monothéiste , puisque le rôle de celle de ses branches qui est arrivée à une importance de
premier ordre a été de fonder le monothéisme dans rhumanité.
Une réponse plus directe, d ailleurs, m*est permise , et je crois pouvoir établir que le monothéisme des Juifs n'a pas été dans la race sémitique un fait isolé. La race sémitique se divise , sous le rapport de la religion et des formes extérieures de la civilisation , en deux branches bien distinctes : i^ la branche nomade, renfermant les Arabes, les Hébreux et les populations rattachées à Térach ou Tharé, qui avoisinaient la Palestine ; 2° les populations sédentaires et formant les sociétés plus organisées de la Phénicie , de la Syrie, de la Mésopotamie, de ITémen. Je vais essayer de prouver que le monothéisme a toujours eu dans la première de ces branches son boulevard le plus sûr, et qu il est loin d'avoir été aussi étranger à la seconde qu on serait tenté de le croire d abord.
La première de ces deux thèses est, je crois, la moins contestée. Je laurai établie , si je réussis à démontrer, 1^ que le fond de la religion hébraïque, dès la plus haute antiquité, a été le monothéisme; 2^ que les autres Sémites nomades ont dû avoir à Torigine une religion peu différente de celle des patriarches hébreux.
L L'ensemble des écritures juives nous présente les Hébreux comme monothéistes, au moins depuis Abraham. Mais comme ces écritures laissent entrevoir chez ceux qui leur ont donné la dernière forme
un système historique conçu en vue de leurs idées religieuses, plusieurs critiques ont révoqué en doute Texactitude de la tradition juive en ce point, et, suivant une analogie qui leur paraissait naturelle , ils ont supposé que les Hébreux, comme toas les peuples , furent d'abord polythéistes ^ Une des preuves alléguées en faveur de cette hypothèse est la forme plurielle du nom de la divinité (DNnbN).C'est là, je l'avoue, une preuve à laquelle j'accorde peu de valeur. La forme plurielle de ce nom, comme celle de plusieurs autres noms de la divinité, V'^K, nçf, s'explique par un idiotisme de la langue hébraïque qui fait employer le pluriel pour les mots abstraits, et en général pour les mots qui impliquent une idée de majesté^. L'éthiopien hS^Ail = Dieu (proprement les seigneurs) fut aussi primitivement un pluriel , et la même particularité se retrouve en himyarite*. Le polythéisme , d'ailleurs , ne réside pas dans le simple fait de concevoir l'être divin comme une pluralité; il part de la distinction fondamentale des principes du monde, chacun de ces principes ayant son nom propre et son individualité. Un peuple dont le polythéisme se bor-
' L*ouvrage de Vatke [Die hiblische Theoloyie; Berlin, ]835 ) est celui où le système que nous combattons est exposé avec le plus de conséquence; mais les assertions du savant auteur sont souvent gratuites, et son système sur la chronologie des écrits canoniques est, en beaucoup de points, tout à fait inadmissible.
* Gesenius, LeJùrgebàade , S ia4, a, et S 171, 1. — Ewald, ÂmfâhrUches Lehrbuch, S 1 78 6. Le féminin est souvent employé pour le même objet.
' Osiander, dans le Zeitachtift der deatschen morgenUuidischen GeseUscht^t, 1 856 ,,p. 60-6 1 •
ocrait à dire Elohim au lieu d*Eloqh, sans appeler chaque eloah d un nom spécial , mériterait à peine ie nom de polythéiste. Ce n*est pas le pluriel dii qui prouve le polythéisme de lantiquité classique t ce sont des noms tels que Zeus, Hermès, etc. Or il est évident qu'on ne trouve rien de pareil chez les Hébreux. Le mot Elohim n était pas dans leur pensée un mot générique , impliquant plusieurs eloah et pouvant s'appliquer à chacun d'eux, comme cela avait lieu pour le mot dii, qui convenait également à Jupiter, Mercure, etc. Il n'y a dans la catégorie à' elohim qu'un seul être, qui est Jéhovah. Elohim est, il est vrai, un nom commun, et Jéhovah un nom propre, d'où Ton s'est cru autorisé à conclure que Jéhovah ne fut d'abord qu'un dieu particulier, qui aurait fini par absorber les autres. Mais les absorptions de divinités, dont l'histoire des cultes polythéistes offre de nom* breux exemples, se passent d'une autre manière: les divinités absorbées ne disparaissent pas entièrement; elles sont subordonnées aux dieux supérieurs, comme demi-dieux ou commehéros, non exterminées comme des êtres dont l'existence même serait un blasphème. Jéhovah n'est pas le plus grand entre plusieurs dieux ; c'est le Dieu unique. La critique ne peut trop se mettre en garde contre la tentation d'appliquer au développement de la race sémitique des lois constatées dans d'autres familles profondément différentes de celle qui nous occupe par leurs tendances et par leur esprit.
Tous les autres noms de la divinité, chez les Hé-
breux, expriment, comme celui diElohiM, l'être par excellence et unique; tels sont : Vk, ntt^ , ^^IH, ]V^v. L origine et la valeur propre du nom de mn^ e«t fort obscure^; en Tabsence dune meilleure hypothèse, il n'y a pas de raison décisive pour rejeter l'étymologie qui en est donnée dansrËxode(m, i&), et qui le tire de l'idée d'être ^. Ces sortes d'éty mologies sont souvent arbitraires et conçues en dehors de toute philologie; mais il est certain que, dans le cas dont il s'agit ici , on n'en aperçoit pas de plus satisfaisante. J'en dirai autant de n1^e3S , expression qui n'est pas fort ancienne chez les Hébreux^, et qui semble paradlèle au (:3&JLU}I c^ des musulmans.
Gomment concevoir, d'aiHeura, cette prétendue conversion , qui des Abrahamides polythéistes aurait fait les sectateurs les plus zélés de l'unité divine? A quelle époque la placer? Par quelle influence l'ex* pliquer? Dira-t-on que c'est par suite dune longue réflexion s'excrçant sur les choses divines? Mais qu'on y songe. Une seule tribu serait arrivée , dès une époque reculée , et en tout cas bien des siècles avant que la philosophie en eût eu la première aperception , à la doctrine que l'humanité, en l'acceptant, a reconnue pour la plus avancée. Il faudrait donc regarder cette tribu comme surpassant de beaucoup tous les autres peuples en intelligence et en vigueur de spéculation.
^ Cf. Vatke, Die hibUsche Théologie, p. 668 et suîv.
^ Gesenius, Thés, s. h. v. — F. P. Scboltz, De online nominis mn"* (Vratislaviae, 1857). — P. Bœtticher, Radimenta mjrthol, semit. p. 1 . — Schlotimann , Dos Buch Hiob ^ p. 128-129.
^ On ne la trouve qu*à partir de l*ëpoque des prophètes.
Une telle conséquence est évidemment insoutenable. Â part la supériorité de son culte , le peuple juif n en a aucune autre; c'est un des peuples les moins doués pour la science et la philosophie parmi les peuples de lantiquité; il n'a une grande position ni politique, ni militaire. Ses instiflitions sont purement conservatrices; les prophètes, qui représentent excellemment son génie , sont des hommes essentiellement réactionnaires , se reportant toujours vers un idéal antérieur. Comment expliquer, au sein d une société aussi étroite et aussi peu développée, une révolution d'idées qu'Athènes et Alexandrie n'ont pas réussi à accomplir? Ajoutons qu'un abime sépare le monothéisme sémitique du déisme philosophique. Le déisme n'a jamais réussi à fonder chez le peuple un culte durable; principe excellent pour un petit nombre d'esprits cultivés, il a toujours été impuissant à remuer les masses et à produire dans le monde de grandes révolutions.
Dira-t-on que le monothéisme juif est l'œuvre personnelle de Moïse? Mais un tel changement serait sans exemple dans l'histoire de l'esprit humain, et il faudrait expliquer où Moïse lui-même aurait puisé cette idée qui, évidemment, n'était pas chez lui le fruit de la réflexion philosophique. En Egypte , dirat-on sans doute. Mais l'état de la religion égyptienne à cette époque reculée nous est trop inconnu pour qu'une telle assertion puisse offrir une sérieuse vraisemblance. Je suis prêt à me rendre à toute démonstration qui établirait que l'Egypte, douze ou
quinze cents ans avant Jésus-Christ, avait une religion fort épurée ; car tout parti pris à priori doit être banni de la science. Mais j*avoue que je n y suis pas incliné , et que les preuves qu on a alléguées en faveur de cette opinion ne me paraissent pas suffi* santés*. Le polythéisme et le symbolisme de l'Egypte me paraissent infiniment éloignés du monothéisme des Hébreux. Il ne s*agit point ici, d'ailleurs, de déterminer quelle était en elle-même et dans les écoles des prêtres la doctrine égyptienne , mais de savoir ce qu'elle parut aux Hébreux. Or les Hébreux, qui, en leur qualité de nomades fermés à toute idée du dehors , paraissent être restés à côté de la civilisation égyptienne sans la comprendre, nous présentent toujours la religion de l'Egypte comme le plus grossier polythéisme, et n'en parlent qu'avec un sentiment d'horreur (voir en particulier le psaume cxiv). Dira^ t-on que c'est là une de ces ingratitudes fréquentes aux époques où manque la critique , et qu'il n'est pas plus surprenant de voir l'auteur du psaume In exita traiter les Égyptiens de barbares idolâtres , qu'il ne l'est de voir les chrétiens du moyen âge traiter d'impies et de mécréants les Juifs , auxquels ils devaient leur propre foi? Mais qu'opposera-l-onau témoignage du livre de l'Exode , qui nous reporte , sinon par sa rédaction définitive, du moins par plusieurs des documents qui sont entrés dans sa composition , à l'époque de la sortie de l'Egypte? Loin que le monothéisme Jious y apparaisse comme un firuit du^contact
^ Mariette , Mém, sur la mère d'Apis, Paris, i8â6, p. a 4 etsuiv.
— iodes Israélites avec l'Egypte, cest, à l'inverse, contre les souvenirs de l'Egypte que Moïse et ses adhérents ont à lutter durant le séjour du peuple dans le désert. Le peuple, fidèle imitateur des superstitions dont il avait été témoin , élève sans cesse des Apis, et ne sépare point l'idolâtrie du bien-être matériel relatif que la civilisation égyptienne lui avait procuré. Je suis donc porté à croire que la famille israélite arriva monothéiste en Egypte, et que, loin d'y épurer son culte, elle y contracta, tout au contraire, des souillures païennes, dont l'œuvre de ses libérateurs et de ses réformateurs consista à la délivrer. On dii*a peut-être que toute l'histoire de l'époque patriarcale et même de l'époque mosaïque, qui nous présente les Béni Israël comme des monothéistes purs, a été retouchée à ime époque de zèle pieux, où l'on s'efforçait de montrer au peuple, dans le passé , la racine des institutions qu'on voulait lui imposer. J'admets volontiers que des épurations de cette sorte se soient exercées en une certaine mesure, qu'on ait interprété d'une façon évhémériste plus d'un ancien mythe, qu'on ait adouci bien des traits qui pouvaient paraître scandaleux dans des personnages tels qu'Abraham , qu'on proposait à la vénération. Je pense également que plusieurs des prescriptions qu'on attribue à Moïse sont de Tépoque de réforme dont il vient d'être question, et que le Pentateuque ne prit qu'alors la forme définitive où nous le voyons; mais je ne puis admettre que ces retouches aient été jusqu'à altérer la pliysionomie
des antiques récits. Observons , d*ailleurs, que la couleur dévote et puritaine qui caractérise le Deutéro* nome ne se renaarque pas également dans les livres précédents. On trouve dans ceux-ci plusieurs passages que les exégètes postérieurs se crurent obligés d'atténuer par des explications, et qui n'échappèrent, dans les recensions faites à Tépoque des prophètes, que parce que les parties historiques des anciens livres n'avaient pas alors l'importance qu'elles ac* qufrent plus tard. En tout cas, il n'est guère admis* sible qu'une telle épuration se soit exercée sur les noms propres : or, parmi les noms propres hébraïques antérieurs à Moïse, il n'en est aucun qui implique un polythéisme caractérisé, et plusieurs, au contraire, impliquent le monothéisme. Tels sont Israël, la* mael, Uzziel, Etkana, Melchiel, Ragael, Jahlel f?K^n^), Jahsel ( ^Ksn^), Jokabed, nom de la mère de Moïse, le seul, je crois, antérieur à Moïse, où se trouvé le nom de Jéhovah. Tous les récits d'origines contenus au livre de la Genèse , et qui ftirent fixés dans leur forme actuelle à une époque fort reculée , sont aussi essentiellement monothéistes. Les my thologies étrangères y sont déjà interprétées d'après le système évhémériste que le christianisme et l'islamisme adoptèrent plus tard: Juhal, Tubalcaïn, Nemrod, Methuselach, ressemblent fort à de vieilles divinités transformées en patriarches, en rois et en inventeurs^. Or révhémérisme est le signe le plus certain du monothéisme. Tout peuple qui s'attache à la
' J*ai développé ceci dans mon mémoiFe sur Sancboaiathon, in-
croyance en un Dieu unique perd le sens de la mythologie, et est entraîné à ne voir dans les personnages des vieilles fables que des hommes divinises. Mais si les Hébreux étaient monothéistes , au moins pour le fond des idées, à Fépoque patriarcale, cela n équivaut-il point h dire qu'ils Tétaient par le$ instincts les plus profonds de leur constitution intellectuelle? Ce n'est point dans une famille de pasteurs nomades, sous la tente du Bédouin, qu'on peut attendre un grand mouvement de réflexion et de philosophie. Ce genre de vie est le plus fermé au progrès , comme il est de tous le plus à l'abri de la décadence et de la corruption. Si le monothéisme avait été pour les Hébreux le fruit d'une marche lente de la raison arrivant peu à peu à une notion plus pure de la cause suprême, on trouverait chez eux, dès leur plus haute antiquité, une organisation d'écoles ou de prêtres, un commerce d'idées actif et fécond, il faut même le dire, bien plus actif et bien plus fécond que chez les peuples de Tantiquité qui nous sont le mieux connus , puisque les Hébreux seuls sont arrivés par leurs propres forces à la notion fondamentale que le genre humain a reçue d'eux. Or, je le répète, nous ne voyons rien de semblable. La Genèse nous représente les Béni Israël comme une tribu nomade, trës-fière, très -aristocratique, trèsattachée à ses traditions, mais étrangère à toute culture réfléchie et à tout mouvement d'idées. Le
séré dans le tome XXEII, 2* partie, des Mémoires de t Académie des insctipUons et helUs-leUres,
peuple hébreu, comme les peuples sémitiques en général, ignore complètement ces évolutions de systèmes, cet enfantement laborieux de la vérité par une série d'approximations successives, qui est l'esprit même de la philosophie et de la science telles que les peuples indo-européensies ont conçues.
On ne saurait prétendre , sans doute , que le monothéisme de*ces époques reculées eût la sévère pureté qu il atteignit chez les Hébreux bien plus tard, vers répoque des prophètes et sui'tout de Josias. Au temps des Juges en particulier, Jéhovah n'était évidemment conçu que comme le dieu national dlsraël ; mais c'était au moins le dieu unique de la tribu, et d'ailleurs on voit percer dès lors ce sentiment d'intolérance et de dédain qui devait faire déclarer plus tard que Jéhovah seul est dieu , et que les autres dieux ne sont que des images vaines. Beaucoup de superstitions empreintes de fétichisme, le culte des Téraphim , celui des Bétyles , ou pierres consacrées^, celui des Ephod au temps des Juges ^, celui de la bonne fortune (Gac{)', représentent cette part
^ On peat voir les discussions auxquelles a donné lieu ce point obscur , résumées avec soin , mais discutées avec peu de critique dans Topuscule de J. Grimmel, De lapidnm cultu apud patriarchas quœstio. Marburgi Catt. i853. Voir aussi le mémoire de Falconnei dans les anciens Mémoires de V Académie des inscript, VI,5i3 etsuiv.
' Vatke, Die hihl. TheoL p. 367 et suiv. M. Valke tire de ces différentes particularités des conséquences exagérées. Il y voit le fond même du culte hébraïque, tandis qu^ii ne faut, ce semble, les envisager que comme des faits accessoires, bien qu'ils fussent très-fréquents.
' Selden, De diis Syris, Synt I, cap. i.
de scories plus ou moins grossières, dont le culte d*un peuple sans sacerdoce organisé n est jamais exempt. Quelques récits, surtout dans Tliistoire de Jacob , conservent même des traces d*une certaine fluctuation, et nous montrent Tidée de la divinité suprême confinant parfois à celle de puissances mystérieuses et inconnues ^ Dans les religions dont lessence, comme cela a lieu dans le judaïsme, est plutôt négative que positive, en ce sens qu'on s'y est proposé comme but principal d'éviter les pratiques superstitieuses, il y a toujours beaucoup de différence d'individu à individu , très-peu d'hommes étant capables de s'en tenir à une foi simple et abstraite. Le monothéisme rigoureux n'a certainement été, chez les Israélites eux-mêmes, que le fait d'un petit nombre. Il ne fut jamais bien pur dans les tribus du nord, où il y eut toujours des Ephod et des Téraphim^ consacrés par le respect universel^, et où, depuis le schisme, des cultes idolâtriques furent régulièrement établis. Mais ce n'est pas là une objection contre notre thèse. C'est par lartstocratie qu'il faut juger du caractère d'une race. Quand on dit que le génie fut le partage de la race grecque pour tout ce qui tient aux ouvrages de l'esprit, cela veut-il dire que , parmi les contemporains de Socrate, il n'y eût une immense majorité d'hommes, médiocres et de sots? Non, certes. Cela signifie que, comme résultat définitif, la Grèce représente la plus grande
^ Gen. xYii, XXXI, xxxii, xxxv.
- Juges, VIII, 27; xvii-xviii.— Osée, m, k.
éclosion de génie qu*on trouve dans Thistoire de l'esprit humain. Pour expliquer Socrate, Aristote, Platon, et tant d'autres hommes supérieurs, nous sommes obligés de supposer, chez la race qui les a produits, un don particulier pour la création philosophique et artistique. De même, pour expliquer des caractères tels que celui de Moïse, d'Elie, de Jérémie et des prophètes en général, pour expliquer des ouvrages comme la Thora, le poème de Job, les Psaumes, il faut supposer, chez le petit peuple qui nous les ofire, une aptitude spéciale qui, durant sa longue existence , l'a toujours porté à revenir sur la même idée religieuse avec un degi^é inouï de ténacité. J'admets donc que , depuis une antiquité qui dépasse tout souvenir, le peuple hébreu posséda les instincts essentiels qui constituent le monothéisme. Avec quelque défiance qu'il faille accueillir les vues à priori en histoire , il est certain que , dans la question présente, elles sont en parfait accord avec les faits. On ne saurait citer un seul exemple de peuple qui se soit converti spontanément au monothéisme. Les religions primitivement polythéistes , quelles que soient les révolutions qu'elles subissent , conservent toujours la marque de leur origine , et n'arrivent jamais à exclure entièrement les complications qui entourèrent leur berceau. Le zoroastrisme , qui est de toutes les religions païennes celle qui s'est le plus rapprochée du déisme , en est encore fort éloignée , et n'a jamais su se détacher entièrement du culte de la nature. Tous les peuples non sémitiques qui sont arrivés au
monothéisme ont eu, à un certain moment, une brusque rupture à accomplir avec leur passé.
n. Le même raisonnement nous amène à croire que les Hébreux, si semblables par toute leur constitution intellectuelle et morale aux autres Sémites nomades , ne furent pas les seuls dans l'antiquité è croire au Dieu unique. En effet, dès quon admet que le monothéisme ne fut chez eux ni un emprunt fait à rÉgypte, ni la conséquence d*un grand mouvement philosophique , il faut y voir le résultat d*unc certaine disposition de race. Toute idée de supériorité et d'infériorité doit être ici écartée. Le point de vue sémitique n'est pas le fruit d'une constitution intellectuelle supérieure : elle est le fruit d'une constitution sai generiSf qui avait ses avantages et ses inconvénients, mais qui, en tout cas, ne peut avoir été l'apanage exclusif d'une tribu isolée. Gela seul est propre à une peuplade ou à une tribu qui est son œuvre réfléchie et voulue; or nous venons de voir que le monothéisme n'eut point chez les Hébreux le caractère d'une découverte et d'un progrès scientifiquement accompli.
Le peu que nous savons des tribus voisines de la Palestine , liées aux Hébreux par une étroite parenté , quoique séparées d'eux par ces conflits de jalousie si ordinaires entre les tribus nomades, confirme ce résultat. Toute la famille de peuples rattachée dans la Genèse à Tharé (Édomites, Ismaélites, Ammonites, Moabites , Thémanites , etc. ) , famille essentiellement
distincte des Ghananéens, paraît avoir pratiqué, & un degré de pureté fort inégal sans doute , et avec diverses alternatives de réforme et de dégradation, le culte du Dieu très -haut. Â une époque relativement moderne , les Hébreux se firent , il est vrai , un système historique d'après lequel, avant la vocation d'Abraham, la race de Tharé avait dû être idolâtre ^ Mais rien de semblable ne se lit dans les documents bien plus anciens de la Genèse^; toute l'histoire des patriarches, telle qu'elle y est racontée, suppose même le conti*aire, puisqu'il n'y est fait mention d'aucune différence sous le rapport religieux entre la descendance d'Abraham et les tribus collatérales issues comme lui de Tharé, non plus qu'entre les Israélites et les tribus qu'on suppose sorties d'une branche bâtarde ou cadette de la famille d'Âbraham« Plusieurs des noms propres qui figurent dans les génés^Iogies de ces tribus impliquent le monothéisme; par exemple : Bathael, Ismaël, AdbelfEliphaz^RagBel, Magdeelf Badhanan, Mehetabel (^K3B^id) : quelquesuns de ces noms se retrouvent identiquement chez les Hébreux.
On est donc autorisé à supposer que les Israélites ne furent qu'une branche dune famille de peuples plus étendue, dont le culte était au fond peu différent du leur. Abraham trouve dans le pays de Gha-
^ Josuéfixiv, 3, i4. Les deux discours contenus dans les ch«pitres xxiii et xiiy du livre de Josué sont certainement modernes et conçus dans la manière du Deutéronome. (Cf. Judith, Yy 7 etsuiv.) Josèphe et ies rabbins suivent la même tradition.
' Voir surtout Gen. m.
J. As. Extrait n** 3. (iSôg.) 2
naan un certain Melchisedech , resté célèbre dans les souvenirs de la nation , et qui était prêtre du Dieu très-haut (iv*?y '?K^ jnD, Gen.xiv, 18-20; Ps. ex, 4), etauquel Abraham paye la dîme en cette qualité. L'épisode de Balaam ( Nombres , xxn-xxiv) , qui correspond à une circonstance incontestablement historique, nous montre, chez les peuples sémitiques contemporains de Moïse, un prophète fort analogue à ceux dlsraêi, qui parle au nom de Jéhovah, quoique adonné lui-même au culte de Baal-Peor^. Il est vrai que, dès Tépoque de l'entrée des Israélites dans la terre de Ghanaan, les autres Térachites nous paraissent en général adonnés aux religions chananéennes de Milkom , de Baal-Peor, de Chamos. Mais cela s'explique d'une manière fort naturelle. Seuls, parmi les peuples rattachés à Tharé , les Israélites arrivèrent à se constituer un système de précautions suffisant pour maintenir victorieusement leur culte patriarcal. Il arriva pour les autres Térachites ce qui serait arrivé cent fois pour les Israélites, si l-aristocratie intellectuelle de la nation , fortement attachée au monothéisme et hostile aux images sculptées, n'eût organisé autour du peuple une garde sévère pour le préseiver de tout contact avec l'étranger. Il ne semble pas d'ailleurs que la perversion des tribus dont nous parlons ait jamais été complète : à l'époque des rois de Juda , et peu avant la captivité , toute trace de l'affinité religieuse des Israélites et des tribus non chananéennes voisines de la Palestine n'avait point en-
^ Comparez Nombres, xxii , 1 8 , et xxxi , 1 6.
core disparu. Ces tribus furent, à diverses reprises depuis David, annexées au royaume de Juda, et l'on ne voit pas qu une seule fois les Juifs de cette époque aient fait effort pour les convertir, tandis que, bien plus tard , à la suite de la conquête de Jean Hyrcan, les Iduméens furent de force circoncis.
En général les tribus de Sémites nomades paraissent avoir pratiqué en religion une sorte d'éclectisme : les cultes les plus divers coexistaient parmi çux. C'est ainsi que dans l'ancienne Arabie on trouve presque tous les cultes pratiqués par les indigènes , et cela sans préjudice, comme nous essayerons de le démontrer bientôt , d'un fond toujours persistant de monothéisme patriarcal. La légende de Ruth, dont la rédaction est ancienne , nous montre une entière tolérance réciproque entre le culte de Moab et celui d'Israël ^ L'auteur ne croît pas abaisser la maison de David en la rattachant à un mariage entre un Is^ raélite et une femme moabite : on sait que ces sortes de mariages furent plus tard regardés comme des abominations^. Â l'époque de Salomon, tous les pays situés au sud et à l'est de la Judée paraissent en parfaite conformité intellectuelle avec Israël : la poésie parabolique , dont nous possédons des types accomplis dans les livres des Proverbes et de Job , et même en quelques Psaumes, est essentiellement monothéiste. Or cette poésie ne fîit pas exclusivement propre aux Hébreux ; tous les peuples voisins y par-
^ Voir, en particuiier, i, 16.
^ Esdr. IX ^ I etraiv. — Néhem. xni, 1 etsuiv. sS et suiv.
tidpaient^. Plusieurs tribus, comme celle des Thémanites , étaient renommées pour leurs sages, et l'auteur du premier livre des Rois ne croit pouvoir mieux faire pour relever la sagesse de Salomon que de le comparer aux sages de ces tribus (I Reg. v, 9). D est probable que les livres paraboliques des Hébreux renferment plus d*un morceau provenant de la sagesse thémanite \ et de bons interprètes voient un prince arabe dans ce roi Lemuel , sous le nom duquel nous avons un petit poème gnomique [Prov. xxxi). Le livre de Job, certainement antérieur à la captivité, nous montre toujours les peuples voisins de la Palestine, chez lesquels la scène se passe, comme de purs monothéistes : un Arabe y porte le nom monothéiste de BarakeL On dira peut-être que le contenu de ce livre n'est pas historique et que l'auteur ne s'est pas astreint à observer la couleur locale. Sans doute; mab l'idée de choisir les héros du poème monothéiste par excellence chez des peuples voués à un grossier polythéisme aurait-elle pu venir? Jamais les Juifs font-ils appel à la sagesse chananéenneP Conçoit- on la scène d'un poème comme celui de Job placée à Tyr ou à Sidon ? J'en conclus que la sagesse parabolique des tribus térachites resta , en général, monothéiste, même quand la masse populaire de ces tribus eut passé à des cultes fort différents de ceux des temps patriarcaux , cultes d'au-
^ Cf. Uitzig, Die Sprûche Sabmo's (Zurich , i858) , p. vu et saiv. ^ J*aî développé ceci dans IHntrod action de ma traduction du lÀvre de Job (Paris, 1869).
tant plus insignifiants que peut-être le peuple qui les adoptait ne les comprenait pas bien. Que serait devenue la religion dlsraël si Moïse et Âaron eussent succombé dans les luttes de leur apostolat, et que les idées religieuses de la tribu qu ils avaient tirée de rÉgypte se fussent bornées à un souvenir du culte d'Apis, réduit à la grossière image dun veau d'or? La thèse que nous venons d'établir pour les tribus térachites voisines de la Palestine , on peut la soutenir pour les anciens Arabes rattachés, eux aussi, à Abraham par Ismaël. Le nom dilsmaél est mono* théiste, ainsi que celui d'Adhel (^ksin), qui figure ilans la plus ancienne généalogie des tribus arabes {Gen, XXV, 1 3 ). Les Béni Kedem ou Saracènes, occupant l'Auranitide et la province d'Arabie, sont rattachés, dans le livre de Job (i, 3 , etc.) , aux nations patriarcales, et connaissant la sagesse. L'immense lacime qui s'ouvre dans l'histoire de l'Arabie depuis les temps bibliques jusqu'à l'époque qui précède immédiatement l'islamisme nous dérobe, il est vrai ^ durant des siècles la connaissance de son état religieux. Néanmoins les notions éparses que nous Fournissent les écrivains grecs et les inscriptions nous amènent à croire que la religion des Arabes différait peu de la religion patriarcale. Le nom d'ùpordiX, donné par Hérodote (III, 8) comme celui du Bacchus de l'Arabie, est regardé assez généralement depuis Pococke comme l'équivalent de JU3 ^Ml = le Dieu suprême ^ Cela n'est guère admissible , puisque
^ Pooocke, Spécimen hUt. Arab. p. i lo-i 1 1 (éJit. White). — Caus-
— gale inotu:»UJ^I étant rendu par kXtXdr , comme nous le verrons bientôt, Allah taâïa devrait être rendu par kXiXardk. Je préfère , surtout en tenant compte de la variante ôporuXflfT, voir en ce mot un composé dans le genre de M ij^\ ou c;>l4}l fi)^\^. Mais, dans les deux hypothèses , le sens du mot est monothéiste. Le nom d'ÀXiXâ^T donné également par Hérodote comme synonyme de Oipavlri^^ et qui se retrouve dans les inscriptions himyarites sous la forme rn'7K, semble, il est vrai, au premier coup d*œil, signifier déesse; mais tous ceux qui se sont occupés des inscriptions himyarites , MM. Fresnel , Rœdiger, Osiander, sont d'accord pour y voir plutôt un féminin abstrait désignant Dieu ou la divinité : en effet « on le trouve construit avec le masculin singulier (nn^KOm*»)*. L'arabe M fait aussi au pluriel i^I. Il est possible que le nom de la déesse Lât(c:»!MI), qui ne paraît jamais sans article , doive être rapporté à la même étymologie*. Peut-êlre aussi le nom d'OtJpaviri , par lequel Hérodote traduit ÀXiXûfr, renfermet-il une allusion à l'idée de divinité suprême contenue dans ce dernier mot. M. Gaussin de Perceval,
sin de Perceval, Essai sur t histoire des Arabes avant Vislamisnie, I,
^ Movers, Die Pkœiùtier, I, 337.
* Cest à tort qu'on a îdentiGé ÂAïAdb = Ov'pccWn (Hérod. III, 8) avec AAiTTa=MtJAiTTa (Hérod. I , i3i). ÂAitta se rattache, je crois, à la racine l'?^ , comme MuAirra. Aow^S (L Oi5Aif^)= k^poêkv dans saint Épipbane , 'il(it;. hœr. I, p. 34, édit. Petau.
^ Zeitschrift der deatschen moryenlàndischen GeselUcluift , i856, p. 60-61.
^ Pococke, op,i)it. p> 9a.
qui a étudié si profondément TÂrabie anté-islamique, croit qu*à côté et au-dessus des divinités particulières que chaque tribu adorait , il y avait une divinité supérieure, Allah, auprès de laquelle toutes les autres divinités n* étaient que des anges ou des personnages d'une cour céleste (4ttl c:>lu, analogues aux Q^nSir*J3 des Hébreux) ^ Le culte à*Allah-taâla parait avoir été pratiqué dans l'Yémen^. La Cooia enfin, malgré les pratiques idolàtriques qui la souillèrent lorsqu'elle devint le panthéon des Arabes, fut d'abord, selon toutes les vraisemblances , le centre d'un culte mo« nothéiste : peut-être même eut-elle son prototype dans ime tente carrée et transportabie , comme le tabernacle des Hébreux ^. Elle s'appela toujours oy^ 4ttl « la maison de Dieu » , « les idoles , ajoute M. Gaussin, d'après les auteurs arabes, n'étant considérées que comme des dieux subalternes , des intercesseurs auprès d'Allah ^. » Mahomet, en effet (on ne Ta point assez remarqué), ne prêche jamais Allah comme une nouveauté; tout son effort se borne à détrôner les anges, les djinn, les fils et les filles qu'on lui associait *.
^ Gaassin, £5^01* sur tHist, des Ar. I, p. 197, 198, 269, 370, 3d8.
' IdLibid, I,p. ii3.
^ Bergmaun, De reîigione Araham anteislamica (Strasbourg, i834« p. ] 7 et suiv.). — Cf. A. Sprenger, The Life of Mohammad, p. 5i et suiv. (Allahabad, i85i].
^ C^. du I , p. 370. — Gomp. Coran , vi , 4o-A3 , 137 ; x , 1 3 *, xyi > 55, 58; XXIII, 86-91 ;xxix, 63; xxxi, 24, 3 1 ;xxxix,39; xliii, 8.
* Pour saisir cette nuance importante, lire surtout les surates