III
* Voy. Gastelli Lex, hept. s. hé v.
i'idëe fondamentale de cette religion était la suprématie absolue d'un maître unique , qui avait fait le ciel et la terre. Ce serait bien mal comprendre notre pensée que de donner à une telle proposition un sens matériel en quelque sorte , et de la faire synonyme de celle-ci : tous les peuples sémitiques ont été monothéistes. Un tel paradoxe serait trop facile à réfuter. L'esprit des races doit se juger d'après les traits généraux qui font caractère , et non d'après le nombre des cas individuels. On répète tous les jours, et avec raison , que les Français sont une nation spirituelle ; cela veut-il dire que tous les Français sont des gens d'esprit, et qu'il n'y a de gens d'esprit que parmi le» Français? — Je ne puis admettre davantage qu'on oppose comme des difficultés insolubles à la thèse ei-dessns énoncée l'exemple des peuples sémitiques qui n'ont pas été monothéistes, et les cas individuels de monothéisme qu'on trouve en dehors des peuples sémitiques. Il me suffit , i ^ que le caractère dominant du rôle des peuples sémitiques dans l'histoire universelle soitla propagation du monothéisme; 2*^ qu'au fond même de la religion des Sémites païens on trouve beaucoup de traits qui ne s'expliquent que par une conception primitive de la divinité , radicalement différente de celle des peuples ariens , en ce qu'elle impliquait toujours l'idée de royauté absolue; S'' enfin, que le monothéisme ne se soit produit en dehors de la race sémitique que par l'action de la philosophie. La philosophie, en effet, aspirant à n'être d'aucune race et à ne procéder que par la
logique abstraite, n*a rien à faire avec l*ordrc de recherches qui nous occupe* L'esprit humain , tel que le psychologue ie décrit, est le même partout; mais, à côté de Tesprit humain , il y a Fesprit de chaque race, quil faut chercher surtout dans les manifestations populaires. La logique du peuple n est pas celle de Técole : il ne s agit pas ici de savoir si pour être conséquentes les diverses races auraient dû arriver au monothéisme , mais si en réalité elles y sont arri'^ vées.
Or il est un fait capital sur lequel nous ne nous lasserons pas d'appeler l'attention des critiques : c'est qu'il n'y a pas un seul exemple d'une nation poly* théiste quisoit arrivée d'elle-même au monothéisme; Certes, s'il est un moment où il semble qu'une telle conversion aurait dû s'opérer, c'est à l'époque de la lutte du paganisme hellénique avec le christianisme. Sommé de se réformer, sous peine de mourir, l'hellénisme mourut et ne se réforma pas. Ni les sarcasmes des Pères de l'église, ni les exigences croissantes de la réflexion , ni le sourire de l'incrédulité , ni tout l'esprit de Julien, ne réussirent à tirer quelque chose de raisonnable d'une religion conçue en dehors de la raison. On arriva bien à une classification et à une hiérarchie des dieux, dont il n'y a point de trace dans l'état primitif des religions ariennes; on créa une sorte de président ou de monarque du sénat céleste, auquel on prêta la plupart des attributs du Dieu unique; mais le choix se porta tantôt sur un dieu, tantôt sur un autre; le dieu primas inter pares
ne fit point disparaître ses rivaux, et ne réussit jamais à opérer la grande simplification de TOlympe , que les notions claires du monothéisme sémitique avaient seules le pouvoir de réaliser. Les essais d'interprétation monothéiste de la vieille mythologie indienne, qu'ont tentés les brahmanes, ne sont point arrivés à des résultats plus satisfaisants; il nen est sorti qu*un panthéisme vague , fort éloigné du théisme essentiellement personnel des juifs, des chrétiens et des musulmans.
Un naturalisineprimitiftendant vaguement au monothéisme, sans pouvoir Tatteindre , telle parait avoir été la loi des religions ariennes. Un monothéisme primitif, ici se conservant très-pur, li s altérant par divers malentendus et par le contact avec les reli* gions étrangères , telle paraît avoir été la loi des re* ligions sémitiques. Le polythéiste chez les Sémites « au moins chez les Sémites nomades, est celui qui
associe à Dieu d'autres êtres (^jjSki); mais son infi-
délité même est comme un hommage rendu à Dieu. Qu on lise le verset 1 60 de la surate 11 du Coran , on comprendra bien ce qu'était Allah pour les Mouschri- Mn, et la différence qu'il y avait entre les superstitions condamnées par Mahomet et le polythéisme pur. L'isolement ou nous apparaît le dieu des Sémites est du reste la meilleure preuve que dès l'origine il a été unique. Pourquoi Jéhovah , pourquoi Allah nont-ils autour d'eux ni héros, ni demi-dieux? C'est qu'ils ont une tout autre origine qu'un Zeus ou qu'un Brahma. Les dieux du polythéisme, en
effet, ne se détrônent pas les uns les autres; ils se subordonnent les uns aux autres. Déjà dansleVéda on voit certains dieux recevoir des épithètes qui paraissent, au premier coup d'oeil , ne pouvoir convenir qu'au Dieu unique. Mais cela tire si peu à consé* quence, que, dans Thymne suivant, des épithètes équivalentes sont appliquées à un autre dieu. Il semble que la vieille hymnographie obéit parfois à rhabitude qui , selon un proverbe populaire , porte les prédicateurs à exalter outre mesure le saint du jour, et qui, dans le cérémonial de TOrient, fait tou^ jours appeler le souverain auquel on s'adresse roi des rois et souverain de Vanivers*
Loin que le monothéisme sémitique m'apparaisse comme une conséquence du progrès de la réflexion , je suis donc bien plutôt porté à l'envisager comme le résultat d'une intuition primitive , analogue à celle qui présida pour chaque race à la création du langage. En fait de religion et en fait de langues , rien ne s'invente ; tout est le fruit d'un parti pris à Torigine une fois pour toutes. On conçoit que l'idée primitive se soit altérée , au moins parmi ceux des Sémites qui se trouvèrent en contact avec les populations établies avant eux en Babylonie, populations qui paraissent avoir eu une religion entièrement différente de celle des Sémites et de celle des Ariens; mais la notion de l'unité divine se conserva chez les nomades, souvent éclipsée , sans cesse renaissante. Elle arriva chez les Hébreux à une organisation très-perfectionnée , grâce à laquelle elle résista k toutes les attaques , se releva
de toutes les défaites , et s'empara , sous la forme dire? tienne, d*une grande partie du monde. Les mêmes instincts se réveillent six cents ans plus tard dans la tribu de Koreisch , dépositaire des traditions et des institutions centrales deTÂrabie, comme la tribu de Juda lavait été de celles des Hébreux. Us créent Tis^ lamisme, qui conquiert au monothéisme toutes les parties du monde que le christianisme n avait pas eo^ vahies , et achève ainsi Tœuvre providentielle dés Seniites ^ Ce qui prouve , en effet , que les trois relii^ions susdites sont bien Tœuvre du génie de cette race , c'est qu elles sont d autant plus monothéistes qu'elles sont plus sémitiques en leur origine et leur accroissement. Tandis que ces religions restent dans le sein de la race sémitique , elles gardent leur austère simplicité. Dès qu'elles en sortent poursuivre leurs destinées, elles s*altèrent. Le christianisme , la moins purement sémitique des trois, en ce sens qu'une foule d^éléments non sémitiques sont entrés dans sa formation, et qu'il s'est entièrement développé en dehors des peuples sémitiques, est aussi, des trois, la moins monothéiste. Né dans le sein du sémitisme, le christianisme n'est plus reconnaissable cent ans après
^ Cette unité des trois grandes religions sémitiques, procédasl toutes d*on même instinct fondamental , a été fort bien entrevue par ]*hommequi représente le mieux, de nos jours, la race sémitique, je veux dire par Âbd el-Kàder. C'est Ttdée principale du curieux opuscule traduit par M. Dugat (Paris, i858). Voir surtout p. 99 et suiv. — Napoléon , qui avait parfois un sentiment assez juste des -choses orientales, a exposé des vues analogues. (Ceunpagnes dagjrpte et <ie5xrie, cb. V; 3 vol. Paris, 1847.)
qu*il a été adopté par les Grecs , si bien que les Sé^ mites restés exempts d^influences étrangères , o*6St-àdire les Arabes au vif siècle, ne peuvent plus l'adopter, à cause des éléments mythologiques et métaphysiques qu'il renferme , et se font un système religieux bien plus monothéiste ^ L'islamisme subite son tour le même sort. Il s'altère en Perse, dans llnde, chez lesTuros; ia légende de Mahomet, dans l'imagination de ces nouveaux convertis , prend les proportions d'une vie de Kriscbna ou de Çakya^ mouni^. L'Arabie proteste, et essaye diverses réformes, dont la plus caractérisée est celle des Wahhabites. Comment expliquer cet appel persistant à la simplification de l'idée divine , si ce n'est par le puri-* tanisme excessif de la race sémitique , qualité singulière qui fait que , son œuvre religieuse étant une fois sortie d'elle et lui revenant après avoir traversé
' Aux preuves par lesquelles j'ai essayé d'établir rorigioaliié de rislam , ou , en d'autres termes , de démontrer que Tislamisme n'est pas un simple calque du judaïsme, j'en ajouterai une qui m'est suggérée par M. Gaussin de Perceval. Un vers de la Moaliaka de 2oheyr( v. 27 ) est ainsi conçu : « Ne tentez pas de dérober aux regards de Dieu ( aJU I ) vos secrets sentiments; Dieu connaît tout ce qui est cacbé. » Quoi de plus monothéiste? Or Zoheyr avait achevé toutes ses poésies avant l'apostolat de Mahomet. (Gaussin , Essai, II , 53 1 .) Ge qui a empêché de bien voir quelles racines le culte d^ Allah avait dans l'Arabie avairt l'islam , c'est la fausse idée d'une religion unique qu'où suppose avoir régné dans toute l'Arabie avant Mahomet. De certaines traces de paganisme on a ainsi conclu , contrairement aux bons principes de la critique , que tous les anciens Arabes étaient païens.
' Le Hijrat al-Koloab^ recueil de traductions schiites sur la vie du ProphMe, ressemble certainement plus an LalUavistara quauiSiraCerroBonl.
des races étrangères, elle ne la rec<mnait plus , et qu elle éprouve le besoin de la réformer dans le sens de son esprit étroit, sec et dénué de toute flexibilité^? Si les Sémites primitivement domiciliés et civilisés nous ofi&ent sous le rapport religieux un spectacle différent de celui qu'ofiBrent les Sémites nomades» cela s'explique de soi-même. Le nomade veut un culte simple, car il voit très-peu de chose et toujours la même chose. Le citadin , au contraire , veut un culte plus compliqué et des formes extérieures plus somptueuses. Les Sémites monothéistes, perdus au milieu de populations païennes , étaient d'ailleurs exposés à une perpétuelle tentation. Leurs idées é-purées devenaient insuffisantes pour ia foule dès qu'ils em* brassaient la vie citadine. Si le peuple d'Israël n'eût eu le privilège unique de posséder dans son sein une tradition non interrompue de zélateurs religieux, cent fois il eût passé au culte de Baal-Peor ou de Moloch. Manquant ainsi à la vocation qui devait les mener à la gloire , les Israélites seraient auj ourd'bui aussi inconnus que les Ammonites ou les Moabites. Il est probable que , parmi les tribus sœurs des Béni Israël , il y en eut plusieurs qui ne leur furent d'abord inférieures ni sous le rapport des idées religieuses, ni sous ie rapport de l'importance politique. Mais n'ayant eu ni Moïse, ni David, ni Élie, ni Josias, iiî Jérémie , ni Esdras , ni les Macchabées , elles ne furent que d'obscures tribus, privées par leur faute de l'u-
^ Voir les excellentes réflexions da baron d'Eckstein sur ce sujet, dans ses Questions relatives aux antiqmtés des peuples sémidqueSf%20*
nique moyen d'action que la nature leur eût départi pour coopérer à l'œuvre de l'humanité.
Le monothéisme en e£Fet exige, pour être maintenu dans toute sa pureté, des institutions conservatrices très-sévères. Toute religion qui n'est pas gardée par un clergé fortement organisé tombe fa* talement dans le polythéisme. Qu'on songe à ce que deviendrait le christianisme à Naples , par exemple , si le clergé ne maintenait, au moins officiellement, en présence du culte des saints le culte de la divinité ! Le bouddhisme , parti à'une idée si métaphysique , est ar* rivé dans certainspays, dans leTibet par exemple, à se fractionner en cultes locaux , différents de village à vil* lage , et sous lesquels l'unité du Bouddha a totalement disparu. Le monothéisme des peuples sémitiques ne résida jamais qu'en une imperceptible aristocratie. Le peuple était toujours porté vers les pratiques des religions étrangères, à peu près comme de nos jours les Juifs de Pologne font dire des messes en temps de choléra , malgré les rabbins. Mais l'idée mère d'un peuple esttoujours représentée par un petitnombre. L'œuvre de l'ancienne Rome est en réalité l'œuvre du sénat, et pourtant nous l'attribuons avec vérité au peuple romain; car il faut juger une nation par les grandes choses qu'elle a faites dans le monde , lors même que l'immense majorité de ceux qui la composent n'en a eu aucune conscience et y a travaillé sans le savoir.
Un fait décisif traça d'ailleurs de très-bonne heure une ligne profonde de séparation sous le rapport de la destinée religieuse entre les divers peuples sémi-
tiques , je veux parler de l'interdiction ou de la pcrrmission des images peintes et sculptées. Une nation qiiî a sotts les yeux des représentations figurées devient presque infailliblement idolâtre. Toute repré* sentation figurée « chez un peuple naïf et doué de quelque imagination, produit avec le temps une légende ou un mythe. Les législateurs du monothéisme des Hébreux comprirent bien cela. £n défendant les représentations figurées , ils posèrent la grande eon* ilition de salut pour leurs institutions» et ils assurèrent avec habileté l'avenir religieux de leur tribu. On peut dire que les nomades trouvent cette interdiction dans les lois mêmes de leur existence : la vie nomade exclut Tattirail nécessaire à un culte idolâtrique ; il &ttt que le panthéon puisse s enlever avec le doaar. Une arche portative , où sont renfermés les objets sacrés et lesarchives , voilà tout ce que permettentleshabitudes du Bédouin : on voit sans peine à quelles conditions de simplicité le cuHe se trouve par cela secd réduit. Au fond, si Ton sait bien, comprendre les obsetvations qui précèdent, on verra qu au*dessus de ce que j appelle Finstinct monothéiste il y a un principe plus général dont cet instinct n est quune ap^ plication , c est le manque do fécondité dans Tima-* gination et le langage. On a montré avec finesse en ces derniers temps comment chaque mot pour TArien primitif était prégnant, si jose le dire, et renfermait un mythe en puissance ^ Le sujet de
1 Voir Burtont la Comparative mythology de Max Mfilter dans iea
phrases telles que celles-ci : «La mort Ta frappe, une maladie Ta enlevé « le tonnerre gronde, il pleut, » etc. était à ses yeux un être faisant en réalité Taction exprimée par le verbe. Pour le Sémite monothéiste, au contraire, la nature fut l'ouvrage d'un maître souverain. Tous les phénomènes, et en particulier ceux de la météorologie, qui préoccupaient si vivement les peuples primitifs, étaient rapportés par lui à une cause unique. Le tonnerre était la voix de Dieu; l'éclair, sa lumière; le nuage orageux, son voile; la grêle, les projectiles de sa colère, et ainsi du reste. Les derniers chapitres du livre de Job S qu'on peut appeler un cours de physique et d'histoire naturelle sémitiques , ne nous montrent qu'un seul agent pour tous les phénomènes qui y sont décrits, et cet agent c'est Dieu. La pluie, dans toutes les mythologies primitives de la race indo-européenne , est représentée comme le fruit des embrassements du Ciel et de la Terre. « Le Ciel pur, dit Eschyle, dans un passage qu'on croirait emprunté aux Védas, aime à pénétrer la Terre; la Terre de son côté aspire à l'bymen; la pluie tombant du Ciel amoureux féconde la Terre , et celle-ci produit pour les mortels les pâturages des troupeaux et les biens
Oxford Essays, pour i856, -et dans la Bévue germanique^ juin et juillet i858. Cet opuscule a été réimprittié séparément (Durand,
' A partir do chapitre xxiYi ,v. aa.Unedesparticularitésdestyledu discours d*Élihou , est f habitude d'attacher Taffixe ) , se rapportant à Dieu , à presque tous les phénomènes ou agents naturels, )1H , )S^K ,
— sodé Gérés ^)) Dans ie poème de Job, c*est Dieu qui crève les outres du ciel (xxxvni, Sy), qui ouvre des rigoles aux ondées (ibid. a5 ) , qui engendre les gouttes de rosée [ibid, 28).
Il attire à lui les émanations des eaux.
Qui se fondent en pluie et forment ses vapeurs.
Les nuages les répandent ensuite;
Elles tombent en gouttelettes sur la foule des hommes. (Joh, XXXVI, 27-28.)
B charge la nue de vapeurs humides ,
Il pousse devant lui le nuage qui porte la foudre.
Celui-ci se porte de côté et d*aulre sous sa direction , Pour exécuter tout ce qu il lui ordonne Sur la surface de l'univers ,
Soit qu*il s'agisse de punir ses créatures.
Soit qu'il en fasse un instant de miséricorde. [Job, xxxvii , ii-i3.)
L'Aurore, dans les mythoiogies ariennes, est l'objet d'un nombre vraiment surprenant de mythes, où toujours elle joue le rôle d'un personnage et prend des noms divers. Elle est fille de la Nuit; elle est embrassée par le Soleil ; elle engendre Tithonos ou le jour; elle aime Képhalos (le Soleil); elle a pour ri* vale Prokris (la Rosée); elle fuit devant le Soleil et
' Danmdes, Frtgm. 108. Cf. Maury, Hist, des relig, de la Gr^ce antique, I, 398 et suiv. 11 faut lire le Prométhée tout entier (par exemple, v. 88 et suiv. io4 et suiv. et les derniers vers) pour comprendre à quel degré Eschyle avait conservé le sentiment de cettevérité , que les dieux n* étaient que des forces naturelles conçues comme des êtres moraux.
est détruite par son étreinte. Dans le Rigvéda elle va dans chaque maison (I, cxxiii, à); elle pense à la demeure de l'homme (I, cxxiii, i); elle ne méprise ni le petit ni le grand (I, cxxiv, 6); elle amène la richesse (I, XLviii, i); elle est toujom*s la même, immortelle et divine (I, cxxiv, &; I, cxxiii, 8); elle ne vieillit pas (I, cxiii, i5); elle est la déesse toujours jeune, mais elle fait vieillir Thomme (I, xc, 1 1).
L*Âurore 8*approche de chaque maison ; c'est elle qui annonce chaque jour.
L*Âurore, la jeune fille active, revient éternellement relie jouit toujours la première de tous les biens. [Rigvéda, I,
GXXIII, à')
Ù Indra M tu as frappé la fille de Dyaus (FAurore), une femme difficile à vaincre I. . . .
' L*Âurore s'est précipitée hors de son char brisé , craignant qulndra, le taureau, ne la frappât.
Son char git là, brisé en pièces; elle est partie bien loin. {Rigvéda, IV, xxx.)
L*Âurore s*approche de lui (du Soleil); elle expire dès que l'être brillant qui illumine les deux commence à respirer' (Rigvéda, X, glxxxix.)
Dans le livre de Joh, au contraire. Dieu commande au matin, fait lever ou scelle les étoiles (ix, 7 ) , assigne à la lumière et aux ténèbres leiurs bornes réciproques (xxxvin, 19-20).
* Indra est la divinité solaire des Védas.
* Les indications et les traductions qui précèdent sont empruntées à M. Max Mûller.
J. As. Extrait n** 3. (iSSg.) 6
As4u, depuis que tu existes, donné des ordres au matin ? As-lu enseigné sa place à Taurore ,
Pour qu*elle saisisse les bords de la terre, £t qu'elle en secoue les méchants ?
A son apparition, le monde change comme la terre sigillée ; L'univers se montre sous un riche vêtement;
Les malfaiteurs voient s'éteindre leur lumière,
Le bras déjà levé pour le crime est brisé (xxxviii, i a*i5).
Presque toutes les racines des langues ariennes renfermaient ainsi un dieu caché , tandis que les racines sémitiques sont sèches, inorganiques, absolument impropres à donner naissance à une mythologie. Quand on s'est bien rendu compte de la puissance de la racine div, désignant Téclat du ciel pur, on s'explique très-bien comment de cette racine sont sortis dies, divum (sub dio), Zeus, Jupiter, Diespiter, Dyanschpitar^, deva, deas , S^eés. Agni (ignis), Varoana [Oipavos) Ge ou De [ArjfirfTnp), contenaient également le germe d'individualités ^ qui , s'éloignant
* Je rattache à la même racipe le nom ganloi s jusqu'ici inexpliqué de Tentâtes (Teu-tad). Teu correspondait à Zeus; tad, dans les langues celtiques signifie père, (Cf. Gaes. Comm, VI, 18 : cGalli se omnes ab Dite pâtre prognatos praedicant».) Tous les mots qui signifient «jour » et c Dieu » dans les langues celtiques se rattachent aussi à la racine div.
' Le mot déva, dans les Védas, semble encore désigner parfois une classe particulière d'êtres célestes, et en tout cas il conserve pleinement le sens épithétique de «brillant». Je dois Tindication de ces faits à M. Adolphe Régnier. Quant à Tapplication de déva et Q-e6s à ridée abstraite de la divinité, envisagée comme un attribut commun de tous les dieux, ainsi que cela a lieu dans les noms propres BeàSœposy Dévadatta» elle n'a lieu qu aux époques philoso-
de plus en plus de leur sens naturaliste primitif, devaient arriver par la suite des siècles à n'être plus que des personnages h aventures ^. On chercherait vainement à tirer une théologie du même ordre des mots les plus essentiels des langues sëmitiqties, or « lumière » , samâ « ciel » , ars a terre » , ndr « feu » , etc. Aucun des noms de dieux sémitiques ne se rattache à de pareils mots. Les radnes dans cette famille de langues sont, si j'ose le dire, réalistes et sans transparence ; elles ne se prêtaient ni à la métaphysique ni à la mythologie. L'embarras de Thé* breu pour exprimer les notions philosophiques les plus simples, dans le livre de Job , dans TEcclésiaste, est quelque chose de surprenant. L'image physique , qui dans les langues sémitiques est encore à fleur de sol, obscurcit toujours la déduction abstraite et empêche dans le discours tout arrière-plan délicat. L'impossibilité où sont les langues sémitiques d'exprimer les conceptions mythologiques et épiques des peuples ariens n'est pas moins frappante. On essaye vainement de se figurer ce que deviendraient Hésiode ou Homère traduits en hébreu. C'est que,
phîqaes. (Pape, Wœrt, dergriech. Eigennamen, p. i64 et saiv.— Letronne, dans les Mém. de l'Àcad. des inscript, t, XIX, i** part. p. 87 et sttW.) Dira-t-^n que c'est égaiement par suite de raction d'écoles philosophiques qu*on trouve le nom d'Abdallah chez les Arahes ant^ islamiques?
' J*aîine à rappeler que l'initiative de ces vues appartient à Eugène Bumottf. (Voir la préface du tome III du Bhagavata Poarana, p. LxuYi-viii.) Il se plaisait à répéter laxiome Nomina namina, qui est devenu , entre les mains de M. Kuhn et de son école , la clef de la mythologie comparée.
— Sachez les Sémites , ce n'est pas seulement Texpression , c'est la pensée même qui est profondément monothéiste. Les mythologies étrangères se transforment toujours entre les mains des Sémites en récits platement historiques. L'évhémérisme est leur unique système d'interprétation, ainsi que nous le voyons dans Bérose, dans Sanchoniathon , dans tous les écrivains qui nous ont transmis des détails sur les mythes syriens et babyloniens, dans les historiens et les polygraphes arabes , et peut-être dans les premières pages de la Genèse elles-mêmes ^ Ce singulier système tient à ce qu'il y a de plus profond dans la cons-^ titution de leur esprit. Le monothéisme, en effet, comme nous l'avons déjà fait remarquer, est toujours évhémériste dans les jugements qu'il porte sur les religions mythologiques. Ne comprenant rien à la divinisation primitive des forces de la nature, qui fut la source de toute mythologie , il n'a qu'une seule manière de donner un sens à ces grandes constructions du génie antique , c'est d'y voir une histoire embellie et des séries d'hommes divinisés.
La plupart des objections qui ont été opposées aux vues que j*ai émises sur le caractère général des peuples sémitiques seraient, je crois, susceptibles d'être résolues par des considérations analogues. On
^ Xai développé ceci plus longuement dans mon mémoire sur Sanchoniathon.
ma reproché d*avoir tracé un portrait qui ne convient qu^aux Hébreux et aux Arabes. Je persiste à croire que je devais prendre pour types de la race ces deux grandes individualités , dont l'étonnante ressemblance, à travers les siècles, est le plus sûr indice d'une primitive variété psychologique de l'humanité ^. Jt3 maintiens également la limite que j*ai assignée à leur constitution intellectuelle et morale. Tout en reconnaissant l'immense service que la i*ace sémitique a rendu au genre humain, on ne saurait, selon moi, admettre que ce service tout négatif doive être préféré aux dons bien plus essentiels que la race indo-européenne a faits au monde , et qui forment , si j'ose le dire , le substratam de toute civilisation. L'esprit des peuples sémitiques manque en général d'étendue et de délicatesse. Tout ce qui est mesure leur échappe; ils font un règlement de police ayant pour sanction la peine de mort. L'intérêt n'est jamais banni de leur morale; la femme idéale dont le livre des Proverbes (xxxi, lo et suiv.) nous trace le portrait, est une femme économe, intéressée» pro* fitable à son mari , mais d'une moralité fort peu élevée. Le plus saint homme , chez les Juifs et chez les musulmans, ne se fait pas scrupule de commettre
' Je citerai, comme une curieuse coïncidence, Topinion de M. IL Vemet, qui, dans un intéressant écrit {Opinion sur certains rapports qai existent entre le costume des anciens Hébreux et celui des ^Arabes^ modernes ^Varh , 1 856), est arrivé par des considérations d'artiste ( les parties d*érudition de son opuscule sont défectueuses) à entrevoir Tunité du groupe sémitique, dont il ne connaissait pas Texistence scientifique.
— sodés crimes atroces pour arriver à ses fins. La poésie sémitique ofiGre à peines une page qui ait pour nous un charme de sentimentalité; quand iamour s y ex* prime» cest sous la forme d'une volupté lascive et J)rûlante, comme dans le Cantique des Cantiques, ou sous la forme d'une courtoisie de harem « comme dans les Moallakât^ L'égoîsme, la violence et la perfidie qui entachent depuis plusieurs siècles les mœurs de TOrient , et qui donnent à l'histoire mu-* sulmane dans tous les pays une si triste uniformité » tiennent en grande partie à l'influence sémitique, propagée par l'islamisme dans l'Asie tout entière. — On ne peut nooi plus laver ces peuples du reproche d'une certaine sensualité. La musique, le plus sensuel des arts, est le seul où ils aient réussi. Le goût des pierres précieuses , des parfiims , des narcotiques sont dans le monde entier (les noms de ces objets presque sans exception en font foi) des importations sémitiques.
L'ordre intellectuel des pays sémitiques ou sémi* tisés présente les mêmes lacunes. Le peu de cas que les Sémites font de l'homme et de ses facultés les amène à un grand dédain du savoir. Ils en croient les limites beaucoup plus près de nous qu'elles ne le sont en réalité. L'incomparable poésie du livre de Job , et surtout les discours pleins d'une amère ironie cdhtre la science humaine , que l'auteur met dans la
' Quelques IraiU du cycle du Kiiàb elAyâni, en particulier les récits d*Antar, d*liiironlk«îs, des deux Monrakkisch, impliquent cependant une galanterie plus chevaleresque.
bouche de Jëhovah, cachept une absence totale- du sentiment philosophique. Au fond , la pensée de ce livre est bien plus loin de nous que celle des produits en apparence les plus singuliers de l'esprit indien. La logique des Sémites diffère profondément delà nôtre. Le Talmud est, sous ce rapport, un phénomène étrange et effrayant ; les raisonnements de saint Paul , fort analogues à ceux du Talmud, ne sont que de simples chocs d'idées sans lien syllogistique. Le Jiqh des musulmans ne s'élève jamais non plus audessus de la science mesquine du casuiste. Le même trait de caractère qui a interdit aux Sémites la grande mythologie, leur a interdit la métaphysique, c est-àdire la recherche des lois et des principes du monde. Dieu est leur unique ipxjf, et Ton pourrait montrer que , toutes les fois que les spéculations métaphysiques se sont développées dans le sein des religions issues du sémitisme, ça été d une manière subreptice , grâce à l'influence des races indo-européennes , et par une dérogation aux exigences de la rigoureuse orthodoxie. On m'a objecté le développement scientifique de Babylone, des Syriens et des Arabes. En ce qui concerne Babylone , il est certain que cette ville fut le centre d'un assez grand mouvement intellectuel . J'ad-mettrai même volontiers que ce mouvement a pu avoir sur celui de la Grèce une influence plus considérable qu'on ne serait tenté de le croire au premier coup d'oeil. Mais deux observations sont ici nécessaires : i^ il est douteux que la discipline chaldéenne soit de provenance sémitique; il faut y voir
plutôt , ce semble , un reste des institutions d*une race antérieure, qu*à défaut dun nom meilleur on peut appeler coaschite, institutions que la race sémitique aurait acceptées ou laissées subsister, comme la race tartare la fait en Chine pour les institutions chinoises ; 2"* le développement scientifique de Baby lone, quelque graves conséquences qu'il ait pu avoir, paraît avoir été d'assez mauvais aloi. Â partir de f époque des Séleucides, Babylonene lègue au monde que des extravagances et du charlatanisme : lastrologie, la divination, le gnosticisme, des superstitions de toute espèce. Ce que les polygraphes arabes nous apprennent de la science de Babylone (et ion peut, d'après ces écrivains, s en faire une idée assez: exacte) nous en donne la plus pauvre idée. M. Ghwol* sohn soutient, il est vrai, avoir trouvé dans VAgri-culture nabatéenne, dont il prépare uue édition en ce moment, les restes d'une science aussi étendue et aussi sérieuse que celle des Grecs ; mais, quelle que soit mon estime pour les laborieuses recherches de ce savant, je ne puis accepter qu'avec réserve les résultats qu'il assure devoir sortir du livre précité. Il faut attendre, pour en juger, que l'ouvrage ait été publié intégralement, et même alors il faudra probablement de longs efforts pour que la critique arrive à déterminer avec précision la véritable valeur de ce monument singulier. Un caractère qui suffirait à lui seul pour ne faire rentrer qu'à demi le développement intellectuel de Babylone dans l'histoire de la grande science philosophique , c'est son
caractère usuel. La littérature de Babylone, comme celle de Garthage , parait avoir été surtout composée d'ouvrages d'agriculture , de technologie , etc. C'est vers la Chine , bien plutôt que vers la Grèce , que de telles productions nous invitentà tourner nos regards.
En ce qui concerne les Syriens et les Arabes, remarquons d'abord que les Syriens ne sont que des traducteurs et des commentateurs , de purs écoliers des Grecs. Quant aux Arabes, leurs mouvements sectaires et théologiques ont de l'originalité; leur philosophie et leur science n'en ont guère. C'est un reflet de la Grèce , combiné avec des influences de la Perse et de l'Inde. Cette philosophie arabe , qui a tant d'importance à nos yeux , grâce à la vogue qu'elle obtint en Occident au moyen âge , est à peiné connue des musulmans les plus érudits. Mal vue des orthodoxes et souvent persécutée, elle ne compta jamais qu'un nombre peu considérable de partisans, et fut entièrement étoufiée au xiif siècle. Le soufisme est une revanche bien plus éclatante de la liberté de penser contre la rigueur musulmane; mais le soufisme n'a rien de sémitique : c'est un produit de la Perse, ou plutôt de l'Inde , une réaction de l'esprit naturaliste et panthéiste des peuples indo-européens contre la théologie étroite partie de l'Arabie. L'influence des philosophies Yoga et Sankhya sur la foimation du soufisme ne saurait être niée ^. %
On peut donc le dire sans exagération, jamais
^ Cf. Â. Weber, Akad, Varies, p. 2 1 5 (360 trad. Sadous) ; Indische Sku2en,p. 116-117.
une pensée large n'est sortie du sëmitisme. A l'exceptipn du moment où a dominé Tinfluence persane par les Abbasides , Tislamisme a été pour les choses libérales un véritable étoufibir; son effrayante simplicité, supprimant toute vie civile, tout grand développement de science et dart, en a fait un fléau pour dies parties fort importantes du monde , et , quoiqu'une grande fraction de lespèce humaine doive à Mahomet un cuite plus pur, je ne sais si, dans Ten- ^mble de l'histoire universelle , k religion qu'il a fondée a été un bienfait. L'histoire de l'islamisme présente, à chaque page, le triste spectacle de tentatives sans cesse renaissantes d'une civilisation plus complète , ayant pour fauteurs des souverains intel- Mgents, mais toujours étouffées par des recrudescences de fanatisme populaire. Ce fanatisme, il faut le dire, représentait des résurrections incessantes du véritable esprit de l'islam. Le livre d'Abd el-Kâder, récemment traduit, est à cet égard un curieux enseignement. On y voit avec surprise un esprit fort distingué , qui a été en contact perpétuel avec les idées européennes, rester étroitement renfermé, sous le rapport de la philosophie et de l'érudition , dans le cercle de l'encyclopédie mesquine des Masoudi et des Soyouthi. Le même phénomène a lieu en littérature et en poésie. Rien de plus uniforme que la littérature que l'islamisme a portée avec lui d'un bout à l'autre du monde. Les peuples devenus musulmans qui ont voulu conserver quelque littérature nationale ont été forcés de cesser d'être musulmans en
poésie f et de revenir à leurs vieilles fables. C'est ainsi que la Perse s'est créé tout un cycle épique avec son antique mythologie, transformée en histoire. Les Malais font de même : la partie originale de leur littéra* ture est conçue dam leur ancien système mytholo* gique , à peu près comme les peuples modernes , au xvi" et au XVII* siècle, se croyaient obligés, dès qu'ils parlaient en vers, de se faire païens. Dans le chris* tianisme , qui renferme un si grand élément dç poésie, ce retour au paganisme était superflu; aussi resta-t-il toujours entaché d'une certaine fadeur. Mais les cadres littéraires que l'islamisme portait avec lui 'étaient si étroits, que cette espèce de protestation littéraire était inévitable. Certes les légendes relatives aux conquêtes des premiers khalifes renfermaient quelque chose d'épique , et les ^y^l ^-f^^ qui en contiennent le récit, offraient la matière de véritables épopées musulmanes ^ ; mais ce qu'il y a précisément de re« marquable , c'est que ce germe ne se développa point ; pour trouver des matières épiques, on se crut obligé de sortir de l'islam. Les formes roides et froides de la Kasida, si insuffisantes pour des imaginations quelque peu fécondes, restèrent la loi de la littérature arabe ; tant il est vrai qu'en toute chose l'islamisme n'a su que comprimer et étouffer, jamais élargir et féconder.
En politique , comme en religion , les anciens Se* mites paraissent, au premier coup dœil, supérieurs aux ancêtres des Ariens , tandis qu'en réalité le prui-
* Il CD fut de même sans doute chez les Juifs pour les livres antiques, intitulés t mn> mDn*?D iDoct ^^^n ^dd.
eipe de leur société était bien moins fécond. Les Sémites n ont jamais eu de société civile dans le sens que nous attachons à ce mot. Le code mosaïque était complet vers le milieu du viii* siècle avant notre ère ; or ce code suppose, dans quelques-unes de ses parties, des théories sociales si raffinées qu'on est tenté d'y voir des utopies qui n'auraient jamais été appliquées : tel est, par exemple , ce qui concerne l'année sabbatique et l'année jubilaire. Malgré cette apparente supériorité , le peuple juif n'a jamais eu de vie politique, et les institutions juives, qui ont tant servi au progrès religieux de l'himianité , ont très-peu servi au progrès de la vie publique. On peut même dire qu'elles y ont nui , en répandant partout un peuple détaché de toute patrie, et trop porté, ainsi que nous le voyons déjà dans le livre d'Esther, à fournir aux souverains des serviteurs dociles contre leurs sujets. Il faut en dire autant de l'islamisme. L'idée primitive de la société musulmane parait d'abord très-noble et très-propre à maintenir la dignité de l'individu, puisqu'elle est la négation de toute souveraineté humaine , et qu'elle repose sur le principe, en apparence libéral, que le vrai croyant ne relève que de Dieu. Mais en réalité , il y avait là un principe à la fois d'anarchie et de despotisme , dont la société mùsidmane ne sut jamais se débarrasser. A l'anarchie des premières années qui suivent la mort du Prophète, succède une terrible compression, à laquelle la nature de l'islamisme ne fournissait aucun contre -poids. Ne connaissant pas la di&r
tinction du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel , qui a sauvé TOccident et qui renferme le secret de sa supériorité , le monde musulman eut le sort qu aurait eu la chrétienté, si les papes du moyen âge eussent réussi à abattre le pouvoir séculier et à se constituer en chefs des croyants. Un tel état de choses ne pouvait comporter ni liberté de culte, ni liberté de pensée, ni relations régulières avec les nations non musulmanes. La Turquie, qui de nos jours représente, non certes la race, mais rétablissement sémitique (l'islamisme , en effet, est un moule si impérieux pour les nations qui s'y assujettissent, que tous les peuples qui se font musulmans deviennent , en quelque sorte , des Sémites) , porte la conséquence de ce redoutable isolement. Le mur de séparation qui sépare si profondément de nos jours les peuples musulmans et les peuples chrétiens représente en réalité la division de Tesprit sémitique et de Tesprit indo-européen, le christianisme ayant complètement dépassé les limites de l'esprit sémitique, pour se conformer à l'esprit des peuples qui l'adoptaient , l'islamisme , au contraire , ayant violemment plié les races les plus diverses à sa mesure. Les musulmans ont été moins persécuteurs et moins violents dans leur propagande que les chrétiens ; mais, en un sens, ils sont plus exclusifs, parce qu'ils n'ont réussi à créer, en dehoi^ de la religion , aucun lien entre les hommes , ni aucune culture profane indépendante de la théologie. Le Sémite ne connaît en réalité que le pouvoir spirituel , sQit sous forme patriarcale , soit sous forme
prophétique. Le schénf tient son pouvoir d'un principe religieui , et la mission des prophètes n'a point encore cessé de nos jours. Les enthousiastes qui , jusqu'à ces derniers temps, s'élevaient chaque année en Algérie , différaient fort peu des inspirés qui , à chaque fête de Pâque exaltaient le patriotisme et l'enthousiasme religieux du peuple dlsraèl. Les panégyres où, sous Tinfluence de prédications véhé* mentes , se réveille comme par intervalle cet enthousiasme périodique , sont un élément essentiel de la vie sémitique. La scène si originale rapportée dans, le livre de Jérémie (ch. xxxvi), où l'on voit la hardiesse prophétique aux prises avec une police inca* pahle de la maintenir, se renouvelle tous les ans à la Mekke , à l'époque du pèlerinage. Aucune race n'est aussi sensible que celle des Sémites à ce genre d'éloquence , dont nous trouvons le type dans le Deu« téronome» dans Jérémie, dans le Coran. Us ne conçoivent la grandeur que dans l'inspiration divine et la sainteté. Les grands hommes de tous les peuples étrangers, et même les persbnnages mythologiques, deviennent pour eux des prophètes ; tous les monuments ineonnus sont des tombeaux de prophètes, jamais de rois ou de héros ^ Selon une sorte de philosophie de l'histoire , adoptée en général dans l'idamisme, quoique empreinte d'idées persanes , chaque
^ Ceci est sensible surtout dans Tlade musulmane. M. Botta rapporte que, lors de ia première découverte des colosses de Ninive, ses ouvriers s*enfuirent, croyant voir sortir de dessous terre d'an* ciens prophètes.
période de rhumanité a été présidée par son prophète. Aucune race n'a compris comme la race sé« mitique que Tidée (pour prendre un langage con* temporain) gouverne le monde. Presque tous leurs conquérants et fondateurs d^empires sont des penseurs et des philosophes. La révolution almohade sortit d une école de philosophie. Nous possédon» à la Bibliothèque impériale (suppl. ar. n"" a 38) les leçons professées par Âbd el-Moumen , le héros de cette révolution : c*est un livre plein de vues per* sonnelles , qui ferait prendre son auteur bien plus pour un penseur individuel que pour le créateur dune dy nastie^ Chose étrange ! un tel principe degou* vernement, en apparence si rationnel et si noble « ne sut fonder ni le respect de la vie humaine , ni la liberté. Ces prophètes , qui sont les vrais représen* tants de lesprit sémitique , ces saints hommes , qui de siècle en siècle furent comme les chefs de la race, manquèrent toujours du véritable esprit politique. Au point de vue de Thomme d'État, le rôle des plus grands prophètes d'Israël ne saurait être jugé avec assez de sévérité. Les premiers compagnons de Ma-^ homet, et en particulier Âli, leur modèle, étaient aussi dénués qu'on peut l'être de vues de gouvernement. L'idée de la propriété n'a pas sans doute manqué complètement aux peuples musulmans, comme on l'a quelquefois affirmé ^ ; mais elle n'a jamais pris
^ Je dois cette observation à M. Âmari.
* Voir, pour T histoire de cette controverse, Âmari, Storia dei musubnani di Sicilia, IJ, i3 ctsuiv.
chez eux cette solide assise qui est la seule barrière contre le despotisme et rabaissement des mœurs. Le principe, en apparence inoffensif, que la terre n*appartient qu'à Dieu , et que Dieu la donne à qui bon lui semble , renfermait un venin grave qui devait affaiblir, en Orient, l'idée du droit, et faire plier tous les caractères sous la double, oppression du despotisme et de la fatalité.
Le jugement sévère, à quelques égards, que nous avons porté sur les peuples sémitiques est donc justifié par l'histoire entière de ces peuples. Ils ont la gloire d'avoir devancé de beaucoup l'espèce humaine en religion, et même, à quelques égards, en idées morales et sociales ; mais on ne peut dire que le germe du grand et large progrès de l'humanité fût en eux. Les erreurs d'un peuple viennent souvent de ses qualités; réciproquement, le bon sens, qui fait éviter les écarts, n'est pas toujours une garantie de puissance et d'élévation d'esprit. Douze cents ans avant l'ère chrétienne, la Chine était arrivée à une telle douceur de mœurs, que le jour de l'exécution d'un criminel était un jour de deuil dans l'empire, et que ce jour-là l'empereur ne prenait qu'un demi-repas ^ A la même époque , les Hébreux en étaient aux épouvantables guerres d'extermination de Josué, et les Grecs , à l'état de piraterie organisée qui nous est représenté par le cycle de la guerre de Troie. Et pourtant quelle différence entre les destinées que la race chinoise d'une part, les races ariennes et sémitiques
* Voir le Tcheou4i, traduit par Éd. Biot, I, p. 7^ , etc.
d'une autre , portaient en elles ! La complexité et la profondeur de la constitution intellectuelle des peuples ariens fut d'abord pour eux une cause d'infériorité; la nature leur donna le vertige, et, le manque de critique s'en mêlant, leur religion en vint, avec le temps, à n'être plus qu'un tissu d'aberrations. Les Sémites pouvaient alors, à bon droit, les prendre en pitié , comme des insensés adorant des ombres vaines. Et pourtant le privilège dont les premiers étaient si fiers ne tenait pas à une réelle supériorité. Le trait de caractère qui les préserva des fables et des superstitions du paganisme devait un jour leur interdire toute civilisation riche et variée : ainsi ils devinrent un obstaicle dans la marche de l'humanité , après avoir été pour elle la cause d'un grand progrès.
Je répète ici ce que j'ai déjà dit bien des fois , sans que cela ait suffi pour prévenir les malentendus. Ces sortes de portraits de races doivent s'entendre dans le sens le plus général; pour juger de leur vérité, il faut les confronter avec le rôle historique des peuples eux-mêmes. L'histoii*e est le grand cnterium des races, comme la pratique de la vie donne la mesure des individus. La vie des Kirghiz , telle que la décrit M. Hansteen, ressemble d'une manière frappante à celle des Sémites nomades , et pourtant nul rapprochement sérieux n'est ici à faire ; que l'on compare, en effet, le rôle historique des Kirghiz à celui des Israélites ou des Ismaélites; quelle différence! Le fait de la race est dans l'histoire de Thumanité un fait décisif; mais il faut, pour prévenir de graves
J. As. Extrait n"* 3. (iSSg.) 7
erreurs, bien entendre la valeur de ce mot. A fori- ' gine , l'espèce humaine se trouva divisée en un cer- ^tain nombre de familles, énormément diverses les ^ unes des autres , et dont chacune avait en partage ^ certains dons ou certains défauts qui , en se croisant ^plus tard, devaient fructifier pour le bonheur ou le 'malheur de l'humanité. Le fait de la race était alors ^prépondérant, et réglait tout dans les relations hu- 'maines. Peu à peu ce fait alla perdant de son impor- •tance ; des événements supérieurs aux races et d'un caractère universel , des religions propagandistes , telles -que le bouddhisme, le christianisme, l'islamisme, 'des conquêtes telles que celle d'Alexandre, des civilisations envahissantes telles que celle des Romains et des peuples modernes , formèrent des ensembles < artificiels, où l'idée de race fut rejetée sur un se- ^cond plan, sans disparaître pourtant tout à fait. 'Quelques pays modernes, tels que la France, ont même réussi à éliminer complètement cette idée, et 'à fonder, au moins officiellement, leur système so- ! cial sur l'égalité des hommes envisagés comme des 'unités abstraites, quelle que soit leur origine. La • difficulté que l'esprit français trouve à comprendre 4es considérations ethnographiques n'a pas d'autre 'cause : la France n'offrant plus, si ce n'est dans quelques provinces reculées, de trace de variétés ethnographiques , les esprits renfermés dans le cercle des connaissances françaises sont toujours portés à ' regarder les théories qui se fondent sur la diversité I des races comme des exagérations ou des paradoxes.
On oublie qu en dehors de l'Europe occidentale la' distinction des races a encore une importance de' premier ordre, et que, dans le passé, cette distinc^' tion renferme le secret de tous les événements de ^ l'histoire de l'humanité. ^l
Certes il est impossible, au milieu de l'énorme croisement et de sang et d'idées qu'ont amené les siècles , de refaire la statistique primitive de l'humanité , et de dire avec précision ce que chacune des familles qui la composent a apporté au fonds commun de l'espèce. Mais les impulsions originaires subsistent, alors même que les races qui les ont données ont disparu ou^sont méconnaissables. Les races sont à l'origine des faits physiologiques; mais elles tendent de plus en plus à devenir des faits historiques, où le sang n'est presque pour rien. A l'époque de la révolution française , toute distinction entre les Gallo- Romains et les Germains était bien impossible à reconnaître, et pourtant c'était la lutte séculaire des deux races qui se traduisait par la lutte des classes et des idées. Il est probable que dans celui des deux camps qui continuait la tradition germanique il y avait plus d'un Gaulois , et que dans le parti qui , en un sens, revendiquait les droits de la nationalité gauloise, il y avait plus d'un Germain; en tout cas, il est bien certain qu'aucun des combattants n'avait la conscience de représenter un conflit de race remontant à un millier d'années. La Turquie offre, sous ce rapport, un phénomène des plus frappants. Des milices d'origine tartare, sans cesse renouvelées par des rené-
gais de toutes les races, et arrivées par cette perpétuelle substitution à ne plus représenter aucun élément ethnique, ont donné leur nom à une vaste étendue de pays, et se sont mises au service de ]'idée toute sémitique de la domination universelle de Tislam ; en sort e qu'une nombreuse agrégation d'hommes se trouve porter un nom tartare et hériter d'un titre de conquête tartare , sans avoir presque rien de tartare daus le sang, et en représentant un principe qui n'a rien de tartare. On peut dire que la Turquie, à l'heure qu'il est , n a de turc que sa grammaire, puisque les individus qui l'habitent, les lois et les institutions qui ]a régissent, n'ont rien du type ethnique auquel elle doit son nom , et que sa langue elle-même , restée tartare quant au système grammatical, a presque entièrement remplacé le vocabulaire indigène par des mots arabes et persans.
Qu'on n'accuse donc pas l'école qui cherche dans f ethnographie et la philologie comparée la clef de l'histoire, de donner trop au sang et de méconnaître le côté moral et universel de la nature humaine. Les races sont des cadres permanents, des types de la vie humaine, qui une fois fondés ne meurent plus, mais sont souvent remplis par des individus qui n'ont presque aucun lien de parenté physique avec les fondateurs; à peu près comme les édifices séculaires, qui, repris ^n sous -œuvre, gardent leur identité, tout en changeant sans cesse de matériaux. Nous ignorons si, à l'origine, ces grandes déterminations dans le sein de l'humanité furent le fait de condi-
tions de naissance physiologiquement diverses , ou si elles vinrent de groupements postérieurs à f appari* tion de Thomme et devenus par la suite des siècles des divisions permanentes. Ce quil y a de certain, c'est qu'avec le temps les races en viennent à n'être plus que des moules intellectuels et moraux. Le Turc , dévot musulman , est de nos jours un bien phis vrai Sémite que Tlisraélite devenu Français, ou pour mieux dire, Européen. L'Afrique presque entière, et une grande partie de l'Asie , représentent , à l'heure qu*il est, grâce à l'islamisme, l'esprit sémitique, quoique les Sémites purs n'y soient qu'une fraction insignifiante de la population. Les plus graves révolutions morales ont parfois été le résultat d'une infusion de sang peu considérable. Presque partout la race indo-européenne s'est répandue en petites troupes, qui formaient, à l'égard des populations envahies, d'imperceptibles minorités. Le mode selon lequel cette race se propagea , dans les temps antéhistoriques, fut au fond peu différent de celui que nous voyons se pratiquer lors de l'invasion des Barbares, et se continuer jusqu'en plein moyen âge par les Normands. Certes, la proportion de sang germanique répandue en France, en Espagne, en Italie, est bien faible; et pourtant .ces pays, au moins les deux premiers, ont été très-profondément germanisés, et cette légère infusion de sang a suffi pour créer dans l'histoire ce qu'on peut appeler une période germanique (le moyen âge).
Entendue avec ces restrictions , l'idée de race reste