‹ Nouvelles de BandelloChapitre 27 sur 63 · SO RT RE SC · texte numérisé non relu

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chante était levée ; le Roi regardait fixement au visage Ariabarzane, dont la figure n’éprouvait pas la moindre altération ; on aurait dit que ce qui se passait ne le regardait pas, et cependant il pouvait bien croire raisonnablement que le Bourreau était prêt à lui trancher la tête.

Le Roi, voyant l’inébranlable fermeté et le courage invincible d’Ariabarzane, lui parla ainsi d’une voix haute et que tout le monde entendit: « Ariabarzane, ce » n’est pas moi, comme tu peux le savoir, qui t'ai condamné à mort ; tes actions imprudentes et les lois de ce Royaume t'ont réduit à cette extrémité. Nos saintes lois me permettent de faire grace partielle ou entière à un condamné et de lui rendre la faveur dont il jouissait autrefois; si tu veux t’avouer vaincu et si tu consens à accepter de moi la vie, je te ferai grace de la mort » et je te rendrai tes charges et tes » dignités. » Ariabarzane, qui était à genoux, la tête inclinée, attendant le coup qui devait la séparer de son corps, la releva, et se tourna vers le Roi. Il

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réfléchit que ce n’était pas la méchanceté du Roi, mais plutôt l’envie des autres et les langues envenimées de ses ennemis qui l’avaient amené à un pas si cruel et il résolut, en ‘profitant pour rester en vie de la compassion et de la générosité de son souverain, de ne pas combler de joie ses ennemis par sa mort; il prit donc une attitude respectueuse et répondit au Roi d’une voix ferme et sonore: « Mon » invincible Seigneur, respecté de moi à » l’égal des Dieux immortels, puisque tu » veux (graces t'en soient rendues) que » je vive, j'accepte respectueusement de » toi le don dela vie dont je ne voudrais » pas si Je croyais devoir vivre dans ta » disgrace, et je me reconnais absolument » vaincu. Je resterai donc vivant et je » garderai la vie que tu me donnes pour » ton service, afin de pouvoir te la rendre » quand tu le voudras pour le bien de ta » couronne sacrée, comme je la reçois » aujourd’hui de ta générosité. Je te la » rendrai d'aussi bon: cœur que je » l’accepte de. toi en ce moment. Et, » puisque tu as bien voulu me faire une

si grande faveur, je dirai volontiers ici » en public, si cela ne t'est pas désagréable, ce qui me vient en cemoment à » l’esprit. »

Le Roi fit signe à Ariabarzane de se relever et de dire ce qui lui plairait. Il se leva, la foule fit silence, et il se mit à parler en ces termes : « Il y a deux » choses, Majesté sacrée, qui ressem- » blent aux flots de la mer par leur » mobilité, et aux vents par leur in- » stabilité; la troupe des sots qui les » recherchent avec le plus grand soin » et avec toute l’ardeur possible , n’en » est pas moins infinie. Je veux dire » qu’il en est ainsi le plus souvent. Ces » deux choses que tout le monde désire » si ardemment, sont la faveur d’un » Maître et l’amour d’une Dame, elles »

trompent si souvent celui qui les recherche loyalement, qu’il n’en retire à » la fin pas autre chose que des regrets.

» Je commence par parler des Dames » qui, comme on le dit partout, laissent » le plus souvent le meilleur pour sat- » tacher au pire; on voit un beau jeune

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homme, noble, riche, brave, orné de tous les talents, prendre pour sa bienaimée une jeune fille, la servir et l’honorer avec autant de fidélité qu’on en doit aux Dieux, se plier à toutes ses volontés : il a beau aimer, servir et prier, il ne pourra tant faire qu’il se concilie les bonnes graces de sa Dame ; elle aimera, au contraire, un autre homme dépourvu de tout mé-

rite, se livrera à lui, puis ne s’y tien-

dra guère et reprendra le premier après l'avoir chassé; inconstante et dédaigneuse, après. l’avoir élevé jusqu'aux étoiles, elle cèdera à son naturel capricieux et le laissera tomber au fond de l’abime. A qui lui demanderait la cause de ces changements, elle ne saurait rien répondre, sinon que cela lui plaît ainsi; si bien qu’il arrive rarement qu’un amant sincère puisse avoir quelque tranquillité, il voit sa vie constamment agitée en tous sens par le caprice de sa Dame.

On voit de même, dans les Cours des Rois et des Prinçes, quelqu'un être

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II — Le Sénéchal III

en possession de la faveur de son Seigneur; il semble vraiment que son maître ne sache rien faire ni rien dire sans lui; et cependant quand il aura mis tous ses soins à conserver et à se concilier davantage, au prix de bien des travaux et de bien des efforts; les graces de son maître, voici que tout à coup le goût du Seigneur changera et s'attachera à un autre; celui qui était tout à l'heure le premier de la Cour se trouve en un instant être devenu le dernier. Il aura beau continuer ensuite à être un serviteur diligent, soigneux et empressé, avoir l'expérience de la Cour et s’occuper bien plus des affaires de son Seigneur que de sauvegarder sa propre vie, tout est en pure perte; il n’en est jamais récompensé et il se voit vieillir au service sans en recueillir le moindre prix. Voyez cet autre, très-versé dans n’importe quelle science ; il n’en meurt pas moins de faim à la Cour, tandis qu’un ignorant, un homme sans valeur, reçoit dé son Seigneur de

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grandes richesses dues à la faveur et non à son mérite. Non que les gens ‘instruits, les hommes de talent déplaisent au Seigneur : il en favorise, il en élève un grand nombre; mais c'est que le caractère de l’autre ne lui revient pas; leurs humeurs, comme on dit, ne s'accordent pas ensemble.

Combien de fois arrive-t-1l de voir quelqu’un qu’on n’a jamais rencontré auparavant, et qui déplaît. à première vue comme la peste, dont on ne pourra jamais supporter la présence, ‘et qui, s’il cherche à se rendre utile et agréable, n’arrivera qu’à déplaire davantage? Au contraire, on aperçoit quelqu’un qu’on n’a jamais vu, et il

» plaît tant de prémier abord, on le

trouve sicomplètement à son gré,qu’on ne saurait lui réfuser de faire pour lui le sacrifice de sa vie s’il le demandait ;

» on sent un certain je ne sais quoi qui » oblige à l’aimer, et il aurait beau faire

tout de travers, désobéir aux ordres qu'il aurait reçus, ce serait toujours bien. D'où viennent ces sentiments

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divers? Ne résultent-ils pas de la na-

» ture du sang en lui-même excité par » quelque influence céleste, qui le sait ?

» Il est bien vrai qu’on peut, en ce qui concerne les Cours, trouver à ces changements quelque semblant de raison : c’est l’envie, cette peste, dont les

» atteintes empoisonnées sont mortelles,

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