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IT — Le Sénéchal 115:
faut y sacrifier sa propre vie et ne pas penser qu’il soit jamais possible de
‘trouver autre remède. Qui ne. sait,
Majesté sacrée, que si quelqu'un atteint de cette maladie aussi redoutable que la peste, me voit plus que lui en faveur auprès de toi, s'il s’aperçoit que mes services sont plus agréables que des siens, que je suis plus habile que lui à manier les armes, que je vaux mieux que lui en n’importe quoi, et qu’il me porte envie,
qui ne sait, dis-je, que celui-là ne gué-
tira jamais, à moins de me voir privé de tes bonnes graces, chassé de Ia Cour, ruiné complètement? J’aurai beau lui faire tout le jour les plus riches présents, lui témoigner du respect en toute circonstance, le vanter autant que je saurai le faire et lui rendre toute espèce de services, ce sera peine perdue. Il ne cessera jamais de s’employer contre moi, jusqu’à ce qu’il me voie abîmé dans le malheur; tous les autres remèdes seront vains et sans effet. Voilà la cruelle maladie
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qui empoisonne toutes les Cours, qui empêche toutes les actions généreuses, et qui cherche à ébranler toutes les âmes élevées. Voilà le sombre voile qui obscurcit si complètement les yeux d'autrui, qu’il ne laisse plus voir la vérité, qu’il fausse le jugement, qu'il permet malaisément de distinguer le juste de l’injuste; c’est la cause évidente des milliers d’erreurs qui se commettent tout le jour dans les actions humaines. Et, pour m’en tenir à ce qui concerne le sujet que nous traitons en ce moment, il n’y a, en vé-
‘rité, pas de vice au monde qui cor-
rompe les Cours autant que le poison de l'envie, il n’en est pas qui rompe mieux les lièns les plus sacrés, ni qui entraîne à leur ruine plus de Sei-
p gneurs; Car, dès qu’on écoute les » méchancetés qu’il suggère, on ne peut
plus rien faire de bon. Je finis en disant que si l’envieux est heureux du
» bien qui lui arrive, s’il jouit de son » bonheur, il est encore bien plus con- » tent, et il se réjouit bien davantage
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» du mal qui arrive à autrui ;:il pleure, » il se désole quand il voit les autres » heureux, et il consentirait volontiers à » se faire arracher un œil pour en faire » perdre deux à son voisin. J’ai voulu, » Prince invincible, te dire ici ces quel- » ques mots, en présence de tes Sa- » trapes et du peuple tout entier, afin » que chacun sache bien que si j’ai en- » couru ta disgrace, ce n’est ni par ma » faute ni par la tienne, mais à cause » des propos envenimés des‘envieux. »
Le franc parler d'Ariabarzane plut au magnanime monarque: tout en se sentant piqué par ces paroles, il comprenait qu’elles étaient vraies et que tout le monde pouvait .en faire à l'avenir son profit; aussi ne leur ménagea-t-il pas ses louanges en présence de tous. Puis, comme Âriabarzane avait déjà reçu de son Roi la vie à titre de don gracieux et s'était déclaré vaincu; comme le Roi connaissait sa valeur et sa loyauté, et qu’il l’aimait enfin comme il devait l’aimer, il le fit gracieusement descendre de la noire estrade où il était et lui ordonna
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de monter sur la sienne; il lui fit bon accueil, et le baisa, pour montrer qu’il lui remettait et lui pardonnaït toutes ses injures. Il voulut que toutes ses charges lui fussent rendues, et, pour le rendre plus grand encore que par le passé, il lui fit don de Ia ville de Passagarde, où était le tombeau de Cyrus; il le nomma son Lieutenant général dans tous ses États et dans tous ses Domaines, et ordonna que tout le monde lui obéît comme à sa propre personne.
Ainsi le Roi resta le beau-père honoré et le gendre affectionné d’Ariabarzane ; il prit toujours conseil de lui en toutes circonstances, et ne fit jamais rien d’important sans prendre son avis. Ariabarzane était donc plus que jamais rentré en grace auprès de son maître; 1} avait, à force de courage, vaincu tous ses ennemis, brisé et rompu les armes de l’envie. S'il avaît été auparavant bienveillant et libéral, il devint, une fois arrivé au sommet des grandeurs, d’une générosité royale; pour un acte de courtoisie qu’il aurait fait autrefois, il en faisait
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deux maintenant, mais il était généreux avec réserve, il mettait dans ses libéralités de la mesure et de la prudence, et tout le monde pouvait voir clairement qu’il n’entendait pas lutter avec son Seigneur, mais bien faire éclater aux yeux de tous la grandeur de la Cour de son Roi, et que c'était pour cela seulement qu'il dépensait magnifiquement et faisait largesse aux autres des biens qu’il tenait de son Roi et de la Fortune.
Il resta jusqu'à son dernier jour dans les bonnes graces de son Prince, parce que le Roi vit, clair comme le jour, qu'Ariabarzane avait été formé par la nature pour être un miroir éclatant de courtoisie et de générosité, et qu’il serait plus facile d'enlever au feu sa. chàleur, et au Soleil sa lumière, que de le faire renoncèr à ses habitudes de magnificence. Aussi ne cessait-il de lui témoigner chaque jour plus d’estime, de l’élever et de le rendre plus riche, pour lui donner le moyen de faire encore plus de largesses. Et, bien qu’en vérité ces deux qualités, la courtoisie et la géné-
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rosité, soient l’ornement de tous ceux qui les possèdent; bien que, sans elles, un homme ne soit pas vraiment homme, il faut reconnaître qu’elles conviennent surtout aux riches, aux Princes, aux grands Seigneurs, et qu’elles sont pour eux ce que sont pour l'or fin et poli les perles d'Orient, ou pour une belle et gracieuse dame deux beaux yeux, deux belles mains blanches comme l’ivoire :
tels que sont, très-aimable Signora, vos beaux yeux ét vos mains si belles qu’elles défient toute comparaison.