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de ne s’en pas soucier, elle enragea de colère et ne pensa plus qu’à se venger d’une façon éclatante. Elle vint quelque temps après à Milan, loua la maison de la signora Daria Boëta, et s’y installa.
Don Pietro di Cardona, Sicilien, se trouvait alors dans cette ville, et commandait la compagnie de Don Artale, son frère légitime; pour lui, il était le bâtard du comte de Collisano, tué au combat de la Bicoque. Ce Don Pietro était un jeune homme de vingt-deux ans, brun de figure, mais bien proportionné, et d’aspect mélancolique : il vit un jour Bianca Maria et s’en éprit follement. Dés qu’elle le connut, elle le jugea : c'était un jeune pigeon à son premier duvet, fort propre à lui servir d'instrument pour ce qu’elle désirait; elle lui fit bon visage et l’encouragea de façon à le prendre dans ses filets et à lui faire perdre la tête. Lui, qui n’avait jamais aimé une dame de qualité, la prit pour une des plus huppées de Milan, et se mit à dépérir d'amour. A la fin, elle le fit une nuit coucher avec
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elle, lui donna toute. sorte de témoignages d’amour, eut l’air d’en être folle, lui fit tant de caresses, et se prêta de si bonne grace à tous ses désirs, qu’il se crut l’amant le plus heureux qu’il y eût au monde. Il ne pensait plus qu’à elle; elle en fit ainsi son esclave, et, bientôt, revenant à son idée-favorite, elle lui demanda, comme une précieuse faveur, de vouloir bien tuer le Comte de Gaiazzo et le signor Ardizzino.. Don Pietro, qui ne voyait que par les yeux de sa bien-aimée, s’y engagea formellement et prit aussitôt ses mesures. . |
Ardizzino se trouvait alors à Milan; Pietro décida de commencer par lui, puisque le Comte. de Gaiazzo était absent, le fit suivre et apprit que tel soiril soupait hors de chez lui. C'était l'hiver, saison où l’on soupe tard; il prit vingtcinq de ses hommes d’armes, armés de pied en cap, et attendit le retour d’Ardizzino. Vous vous rappelez qu'il y avait autrefois une ruelle par où l’on allait, à main gauche, de la rue des Maravegli au Cours de San Giacomo. Sachant qu'Ar-
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dizzino était forcé d’y passer, Don Pietro s’embusqua avec sa troupe dans une petite maison voisine, et, quand il apprit par la sentinelle qu’Ardizzino arrivait avec son frère Carlo, :il disposa ses hommes de manière à barrer le chemin; les deux jeunes gens tombèrent au milieu d'eux. On en vint tout de suite aux mains. Mais que pouvaient deux jeunes hommes avec huit ou neuf serviteurs, n’ayant que leurs épées, contre tant de soldats bien armés qui les attendaient la lame à la main? La mêlée fut courte, les deux pauvres frères y périrent, et, avec eux, presque tous leurs serviteurs.
Le Duc de Bourbon, qui venait de s'enfuir du royaume de France et qui tenait alors Milan au nom de l'Empereur, fit, cette nuit-là même, arrêter et mettre en prison Don Pietro, qui avoua avoir agi d’après l’ordre de sa dame, Bianca Maria. Quand celle-ci sut que Don Pietro était pris, elle avait encore le temps de fuir; elle resta, je ne sais pourquoi, Le Duc de Bourbon, après
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avoir entendu la confession de Don Pietro, fit aussi arrêter la femme, qui, sotte comme elle l’était, apporta avec elle un coffre où il y avait quinze mille écus d’or, espérant s'échapper de la prison à l’aide de quelque artifice.
On prêta les mains à l’évasion de Don Pietro, qui s'enfuit, maïs la misérable jeune femme, après avoir confirmé de sa propre bouche la confession de son amant, fut condamnée à avoir la tête tranchée. On lui lut sa sentence; elle ne savait pas que Don Pietro avait pris la clé des champs, et elle ne pouvait pas se décider à mourir. À la fin, on la mena sur l’esplanade du Château, du côté de la Place d’Armes; à l’aspect du billot, elle se mit à pleurer et à désespérer ; elle demandait en grace qu’on lui laissât voir son cher Pietro, si on voulait qu’elle mourût satisfaite, mais c'était parler à des sourds; la malheureuse fut décapitée. Voilà quelle fin lui attirèrent ses appétits désordonnés; et qui serait curieux de voir son portrait, peint fort ressemblant, n’a qu’à aller
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dans l’église du Monistero Maggiore .:
il l’y trouvera représentée (1).
(t) Ce tableau existe encore; on le montre dans la chapelle de l'ancien couvent de San Maurizio ou Monasterio Maggiore de Milan, transformé en école communale. C'est une fresque de Bernardino
Luini, représentant la Décollation de Sainte. Catherine; le visage de la Sainte passe pour offrir
‘e portrait exact de Ja Comtesse de Cellant.
LE BANDELLO