‹ Nouvelles de BandelloChapitre 57 sur 63 · NOUVELLE IX · texte numérisé non relu

NOUVELLE IX

AlILAN, comme vous le savez tous et comme on peut le voir, est une de ces villes qui ont peu d’égales en Italie, L'industrie de

l'homme ÿ a suppléé, pour tout £e qui peut rendre une cité noble, populeuse et riche, à ce que la nature ne lui a pas donné; rien n’y manque de ce qui est nécessaire à la vie; bien plus, les insatiables appétits de l'humanité y ont réuni, avec la délicatesse et la mollesse

IX — La Trahison du Moine. 305

de l’Orient, tous les objets précieux et inestimables que notre âge, au prix d’un travail excessif et de périls extrêmes, a conquis sur les siècles passés. Aussi nos Milanais se distinguent-ils de tous par l’abondance et la recherche de leurs mets; leurs repas sont les plus splendides du monde, et il leur semble que c’est ne pas savoir vivre que de ne pas toujours vivre en compagnie. Que dire du luxe de leurs Dames, de la pompe de ces vêtements couverts d’or battu, de garnitures, de broderies, de dentelles et des joyaux les plus précieux? Quand une noble Dame paraît à sa porte, on croirait voir l’Ascension, à Venise. Dans quelle ville y a-t-il aujourd’hui, comme à Milan, tant de superbes carrosses, couverts.des plus fines dorures, des plus riches ciselures, attelés de quatre magnifiques chevaux? Où trouverait-on plus de soixante voitures à quatre chevaux, un nombre infini de voitures à deux chevaux avec leurs riches couvertures ornées d’or et de soie, d’un aspect si varié?

Quand les Dames se promènent en car-

306 Nouvelles de Bandello — Ir partie

rosse par la ville, on dirait qu’on célèbre un triomphe comme le célébraient autrefois les Romains, lorsqu’après la victoire, les rois humiliés et vaincus, les provinces subjuguées, ils rentraient dans Rome. Il me souvient maintenant de ce que, l’an passé, j'ai ouï dire dans Borgo Nuovo, à l'illustrissime signora Isabelle d’Este, marquise de Mantoue, qui se rendait à Monferrat, parce que le marquis Guglielmo était mort, pour faire ses compliments de condoléance à la marquise. Toutes nos nobles Dames l’honorèrent de leurs visites, comme elles l’ont fait chaque fois qu’elle est venue à Milan. Quand la marquise vit réunis tant de riches carrosses si pompeusement ornés, elle dit à ces Dames qui étaient venues pour lui faire honneur, qu’elle ne croyait pas qu'il y en eût autant et de si magnifiques dans tout le reste de l'Italie. Donc les Dames de Milan, habituées à ces délicatesses, à cette pompe, à ce luxe, à ces magnificences, sont ordinairement de relations faciles, aimables, gracieuses, naturellement dis-

IX — La Trahison du Moine 307

posées à aimer et à être aimées; elles donnent à l’amour une grande place dans leur vie. Pour dire ce que j'en pense, il me semble que ce sont des femmes accomplies, et que rien ne leur manquerait si la nature ne leur avait refusé un langage en rapport avec leur beauté, leurs habitudes et leur noblesse :

et, en effet, la prononciation des Milanaïs est telle, qu'ils offensent, par leur accent, les oreilles des personnes étrangères à leur pays. Les Dames ne manquent pas, cependant, de chercher à corriger ce défaut de nature; il en est peu qui ne s'efforcent, par la lecture des. bons livres courants et par la conversation avec des gens dont l’accent est pur, de s’instruire et d'acquérir, en y habituant leur langue, une manière de parler élégante et agréable qui les fait apprécier bien davantage de ceux qui les fréquentent.

Mais pour en venir à la Nouvelle que je veux vous raconter, et qui arriva l'année dernière, en Carême, je vous dirai qu’il y avait alors à Milan un gen-

308 Nouvelles de Bandello — Jr partie

tilhomme d’une ville voisine, lequel, ayant à suivre un procès pour les limites d’un de ses châteaux, avait installé une bonne maison où il vivait honorablement avec ses gens. Il était jeune et riche; quand il avait deux ou trois fois la semaine {plus ou moins, selon l’urgence) conféré avec ses procureurs et ses avocats, il laissait le soin de ses affaires à son Chancelier, qui avait une grande expérience en ces matières, et ne s'Occupait qu’à se donner tout le jour du bon temps et à chevaucher toute l’aprèsmidi derrière le carrosse de telle ou de telle Dame. |

Le Comte Antonio Crivello faisant un jour, comme c’est son habitude, représenter une comédie, donna un somptueux repas à beaucoup de gentilshommes et de nobles Dames; parmi eux était le jeune homme au procès, que Jappellerai dorénavant Lattanzio,- car je ne veux pas, pour le moment, faire connaître son nom véritable, non plus que celui de la Dame dont j'aurai à parler, et que je nommerai Caterina. Il

IX — La Trahison du Moine 309

arriva que Lattanzio fut placé à table auprès de Caterina, qu’il ne croyait pas avoir jamais vue, ou, du moins, s’il l’avait vue, il ne l’avait pas remarquée. Les repas amènent d'habitude, entre ceux qui se trouvent les uns près des autres pour manger, une grande familiarité.

Elle s’établit effectivement entre la Dame et Laftanzio, qui se mit à causer avec elle de choses et d’autres, à découper ce qui était devant elle, et à lui rendre les petits services que les hommes rendent à table. aux femmes. Caterina était fort avenante et gracieuse, elle parlait bien, et, si elle n’était pas des plus jolies, elle pouvait du moins se rencontrer avec des

Jolies femmes sans trop de désavantage.

Tout en causant, Lattanzio la regardait avec beaucoup d'attention, son esprit et sa gentillesse lui plurent ; il se mit donc, sans y prendre garde, à absorber par les yeux le poison de l’amour, de telle sorte qu’il s’aperçut bien, avant même de quitter la table, qu’il avait le cœur trop sérieusement pris déjà. Le repas fini, on se mit à danser; Lattanzio invita la Dame,

310 Nouvelles de Bandello — Ir partie

qui accepta gracieusement. Il la prit par la main, et, tout en dansant lentement, il commença à lui parler d'amour.

Elie parut l’écouter sans déplaisir : Lattanzio alors s’enhardit et lui confia en termes très-tendres à quel point elle lui plaisait; il loua ses belles manières, sa grace, son urbanité, sa gentillesse et sa beauté. Enfin il lui déclara l’ardent amour qu’il éprouvait pour elle, et la supplia très-vivement de le considérer comme son serviteur et d’avoir pitié de lui. La Dame lui répondit avec beaucoup de sagesse qu'elle était heureuse d’être aimée de lui, parce qu’elle le croyait un gentilhomme discret, bien élevé, honnète, et que, quant à elle, elle voulait, avant tout, conserver son bhonneur. La danse finit pendant cet entretien; ils s’assirent alors l’un auprès de l’autre, continuant les mêmes devis. Tant que dura la fête (et elle se prolongea jusqu’après le milieu de la nuit), Lattanzio ne cessa de parler de sa passion ; elle lui répondait toujours qu’elle était obligée d’aimer son mari, dont elle de-

IX — La Trahison du Moine 311

vait sauvegarder l’honneur avec le sien, comme choses plus chères que la vie:

pour lui, le voyant si gracieux et si galant , elle voulait bien l’aimer comme un frère. Lattanzio, s’apercevant que la Dame lui parlait d’amour sans répugnance, après avoir pris avec elle quelques familiarités, s’en contenta pour:

la première fois; il la reconduisit jusque chez elle, de compagnie avec beaucoup d’autres hommes et beaucoup d’autres femmes. Au fond, il en était très-amoureux, et dès qu’il connut sa demeure, il chercha à savoir quelle église elle fréquentait, et sut bientôt qu’elle allait ordinairement à la messe à San-Francesco. Il se mit donc aussi à fréquenter cette église, en compagnie d’autres gentilshommes qui s’y rendaient d'habitude, et à faire une cour assidue à sa chèré Caterina ; elle lui montrait bon visage et paraissait le voir fort volontiers.

Le temps du Carnaval était venu, avec la licence qu’il amène; Lattanzio, masqué, et monté sur son genêt, passa un jour devant ia maison de la Dame, qui

312 Nouvelles de Bandello — Ir partie

était à sa porte ; il s'arrêta, se fit reconnaître d'elle, puis se mit à lui causer, longuement, parlant toujours de son amour. Caterina se montra plus gracieuse qu'à l'ordinaire; elle rit et plaisanta avec lui très-familièrement ; elle était déjà à moitié décidée à le prendre pour amant, mais elle voulait d’abord le fréquenter un peu pour se rendre compte, s’il était possible, de son caractère et deses mœurs. Lattanzio, qui trouvait la Dame aimable et familière, la supplia en grace d’avoir pitié de lui et de lui faire connaitre ses volontés, disant qu’elle le verrait toujours prêt à lui obéir en tout ce qu’elle lui ordonnerait; puis il se recommanda humblement à elle et s’en alla. Quand il fut parti, Caterina rentra dans sa chambre et, tout en songeant à l'amour de Lattanzio, les prières affectueuses qu’il lui avait adressées lui revinrent à l'esprit, si bien qu’elle se sentit plus vivement touchée que d’ordinaire. Son mari était un personnage fort désagréable chez lui; il laissait sa femme aller où elle voulait et s'habiller

IX — La Trahison du Moine 313

avec luxe, mais il lui faisait souvent des reproches. Outre cela, il était fort amoureux d’une belle jeune fille qui tenait dans le quartier San-Rafaele, en face de la cathédrale, un magasin de bonnets, de ceintures, de cordons, de collerettes, et autres ajustements féminins; sa femme l'avait su par une sienne Commère. Cela l’avait mise dans une grande colère et elle était décidée à rendre à son mari la monnaie de sa pièce. Lattanzio lui parut être à souhait pour ce dessein : elle lui fit donc de jour en jour meilleure mine, ce dont il se montrait enchanté. La Commère qui l'avait avertie des amours de son mari demeurait assez près de chez elle, et elle n'avait dans sa maison d’autres personnes qu’un:

enfant de deux ans et une petite servante.

Comme Lattanzio persévérait à faire la cour à Caterina et qu’il lui avait parlé plusieurs fois pendant les fêtes, elle fit un jour appeler sa Commère et la retint à dîner avecelle, comme cela lui arrivait souvent. Le repas achevé, et les masques commençant à passer dans la rue, Cate-

rina se mit à causer à la fenêtre avec elle. Peu de temps après vint à passer un groupe de masques; parmi eux, causant avec son voisin, était Lattanzio monté sur une mule, mais sans masque.

Voyant sa Dame à la fenêtre, il la salua respectueusement, le bonnet à la main.

Dès qu'il fut passé, Caterina s’empressa de dire : « Ma Commère, connaissez-vous » ce jeune homme qui vient de passer » en causant avec un masque? — Je » ne le connais pas, » répondit la Com-.

mère, « mais pourquoi cette question ?

— Je vous le dirai, » reprit l'autre, bien sûre que vous ne tromperez pas ma confiance et que vous tiendrez secret, comme vous verrez qu’il le faut, tout ce que Je vous raconterai. Vous devez vous rappeler que je me suis bien des fois plainte familièrement à vous de létrange vie que mène mon mari ; il y a sept ans environ que je suis entrée dans sa maison; sauf la première année où je n’y faisais pas attention, il n’est jamais resté sans avoir quelque maîtresse avec laquelle

Page 1