MADEMOISELLE DE MARSAN
qu'elle ne vonloit pas m'aimer. Quant aus suites de ce sentiment, elles n'atoient rien qui Tût capable de m'dfrayer. La fortune de Diaua étolt trop m^ocre pour tenter des prétendants redoutables, et la condition d'un vieux genUlhomme françois exilé au bord des lagunes ne promettoit pas plus de chances à l'ambition d*ua gendre qu'à sa cupidité. Ma position à venir devoitau contraire s'agrandir, selon toute apparence, par le iriomi^e de mon parti , dont M. de Marsan ne douloit pas. J'avois tant hasardé, j'avois tant souffert, et les rois heurenx sont si reconnoissanis!
Diana ne se méprit pas sur la passion qu'elle m'inspiroit : tes femmes ne s'y mépreuacnt jamais. Je ne m'aperçus cependant de sa découverte qu'au rembrunissement sinistre de son regard et à la mesure de plus en plus sévère qu'elle gardoit envers moi dans ses paroles. Je me serois expliqué cette rigueur Uujours croissante de procédés par la différence de nos conditions, car je savois ééji ce que c'est que l'oi^ueil de la noblesse, et comment il peut affecter les formes de la haine, si Diana eât été informée de cette circonstance ; mais j'ai déjà dit que M. de Marsan tenojt avec opiniâtreté à m'anobtir, et depuis le jour mémorable où j'avois reçu de loi l'ordre de chevalerie, d'un côté a l'autre. d'une table de jeu , le titre de chevalier s'étoit tellement identifié avec le nom honorable , mais obscur, que j'ai reçu de mes aacËlres , que les Chérin et les d'Hozier n'aùroient osé me le contester. Il suffit de connoîlre le génie hyperbolique des Vêniiiens , surtout dans ia classe du peuple , pour élrc sûr d'avance que la politesse des domestiques ne s'étoit pas arrêtée à si peu de chose. J'étois comte au moins â l'antichambre, et comte illustrissime, si je n'éloiï que. tout juste aussi bon geu-
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Ijlhomme qu'il le falloit au salon. J'avois fini par n'y prendre plus garde , et je subissois sans façon une métamorphose qui humiliait un peu ma francliisc et ma modestie, pour ne pas blesser la vanité capricieuse, mais innocente, d'nn grand seigneur dans lequel j'avois trouvé un ami.
Je m'ctois bien promis de commencer avec Diana par cette explication, quand elle m'auroit donné le moindre signe de condescendance à mes sentiments ; mais elle m'en épargna l'embarras. Sa froideur passa rapidement jusqu'à la rudesse, son indifférence jusqu'au dédain. Au bout de quelques jours il n'y eut plus moyen de s'y tromper, et un homme plus convaincu que je ne le fus jamais de son ascendaul sur le cœur des femmes n'auroit pas hésite à renoncer comme moi à des prétentions sans espérance. Quelques jeunes gens de Venise , mieux fondés dans leurs démarches , m'avotent déjà montré d'ailleurs l'exemple de ce sacrifice.
Je ne boudai pas. Il ne m'auroit manqué que cela pour être complètement ridicule. Je ne pleurai' pas non plus. On ne pleure que lorsqu'il faut perdre l'espoir d'être uni à la femme dont on est aimé. Je m'indignai , je me révoltai contre moi-même, je me rongeai les poings de colère ; je prétextai des indispositions , des occupations , des voyages, pour expliquer la rareté de mes visites ; je jouai gros jeu , je me battis en duel , et puis je me rejetai avec frénésie dans les complots téméraires dont j'avois cru un mois plus tôt me séparer à jamais. Je me réjouis de l'idée de mourir d'une manière tragique et glorieuse, pour qu'elle eût honte de m'avoir méprisé. Je me berçai dans cette fantaisie furieuse de conspirations , de proscriptions et de suppliai
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ces, comme dans ua rére d'amour et de volupté. EnuD
mot , je rederins fou.
Nos assemblées se lenoient aui environs de Rialto , dans l'appartement le plas délabré d'un lieux palais qui étoil lui-même abandonné depuis loi^-temps, et
. dont je ne désignerai pas le propriétaire, que sa bauie position actuelle dans une cour d'Allemagne a probablement désabasé de nos folles théories populaires. Il n'y paroissoit point , mais il eu avoit laissé la disposition à on de nos chefs , en se retirant dans la campagne de Venise, et peut-être im peu plus loin du danger. Il est presque inutile de dire de quelle espèce d'hommes se composoient ces réunions clandestines. On peut le deviuer sans avoir une grande habitude des trames politiques , et ntfme sans s'être livré à une élude appro-
, fondie de l'histoire. Cinq ou six Jeunes gens sensibles et géaéreui, mais aigris par les malheurs de l'humanité et par les excès des tyrans, y lenoient tout au plus une place imperceptible , et, peu a peu détrompés comme moi , ils roccup(»ent de jour en jour plus rarement ; le reste, c'étoil ce qu'est partout la foule des ennemis de l'ordre établi , qnel qu'il soil ; am cohue d'ambitieux sans talents dont les prétentions s'accroissent el s'irritent en raison de leur nnlhlé; des hommes perdus de dettes , de mceurs et de répuiaiioa , vils rebuls du pharaon et de la débauche ; el quelques misérables cent fois plus vils encore qui n'attendent que l'occasion de vendre au premier pouvoir venu la hste de leurs complices ou de leors victimes au prix d'un or infâme el d'une ignominieuse impunité. Ce jugement est celui que je commençois à en porter dès lors, mais il étoit moins général , et surtout moins arrêté dans mon esprii. 11 faut avoir revu cela partout pendant le cours
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d'une trop longoe rie pour être arrivé à y croire. On conviendra que mon ambition de mort n'étoit pas tout-d'fait auBsi f linement présomptueiue dans une pareille assanldée que mes projets d'amour auprès de Diana. J'avoî» des chances, et peu d'hommea, en v^ rilé , auroient conwnli à les courir à ma place ; car le succès , presque étranger aux destinées de mon pay^ et à ta mienne, oedevoit pas même me [Hvcurer la foible satisfaction que nous donne un coup de partie dans la main d'un inconnu au jeu duquel nous nous sommes intéressés par hasard. Dans le cas contraire , c'étoit différent ; le bourreau emporloit mon enjeu. Cette prodigalité insensée de la vie est l'effet d'une passion sans nom , qui ne peut se î»in comprendre que de ceux qui l'ont éprouvée, et il n'y a pas de mal.
Les agsocialÛHiB de l'espèce de la nôtre marcboient à découvert dans tous les pays où Napoléon n'avoit pas daigné laisser en passant soa administration et ses soldats. Elles y agissoient avec liberté , non publiquement avouées par les cabinets, qui n'avoient pa« ce courage , mais flattées, enhardies et prot^ées sous main , avec plus d'astuce que d'babiteté , moyennant une certaine réserve mentale dont il seroit â soubaiier que le secret fat connu de tous les hommes sincères et dévoués qui engagent leur vie à la défense des couronnes, c'est-àdire sauf l'inLcation lâchement prémédita; de les sacrifier an besoin à nue combinaison de paix. Cette organisation, cependant, auroit été incomplète si elle n'avoit pas pénétré jusqu'au cœur des États déjà soumis au ' grand empereur par les victoires et les traités, et il n'étoit pas une ville oCt l'on ne trouvât les éléments nécessaires à son développement. Tel éloit le but de ces audacieuses propagandes de la liberté européenne qui sou-
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levoienl çà et là des barrières d'hommes contre l'oppresseur du monde; postes aventureux d'ëclaireurs jetés au-devant de la sainte coaliiion des peuples dans le camp de l'ennemi, et qui auroienl élé si puissants s'ils avoient élé plus purs. J'abuse jusqu'à un certain point des privilèges du conteur en inlraduisant cette page d'histoire dans un petit écrit dont la forme n'annonce qu'un roman , mais elle ne sera comptée que pour une page de roman par quiconque n'a pas vu l'histoire de près ; et de tous les jugements qu'on' en peut porter, c'est celui qui m'inquiète le moins.
Le but primiiif du car6onarisme de ce temps-là , qui n'avoit rien de commun avec celui dont nous voyons aujourd'hui se manifester l'œuvre informe , comme ces monstres gigantesques et hideux qui jaillirent du chaos dans les premières journées de la création, étoit donc certainement le plus noble qu'une con.<<piration pût se proposer. 1) n'avoit pour objet que la pieuse fédération des patriotes de tous les pays contre les progrès d'un insatiable despotisme qui aspiroit sans déguisement à la monarchie ujiiverselle , et oadaslroit l'furope en préfectures ppur la donner i ses capitaines. Cette pensée magnanime avoit remué profondément les esprits partout où l'indépendance et le bonheur de la terre uatale éloient encore tenus pour quelque chose, mais plus particulièrement l'Italie et l'Allemagne. Je ne parle pas de la' vertueuse et chrétienne Pologne, que l'asceodant d'une déplorable fortune avoit donnée pout auxiliaire au conquérant, et qu'une irrésistible fatalité de position ré" dttisott au choix d'un tyran.
Le mouvement imprimé à la peusée des peuples par ces graves questions en avoit soulevé d'autres. A force de s'occuper des garanties de l'équilibre universel , oit
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exhumoit tous les jours quelques déltris des libertés anciennes que les usurpatioas progressives du pouvoir détruisent lentement, et qui sont une propriété imprescriptible pour les nations. L'occasion éioil belle pour les réclamer; et c'est alors qu'arriva ce qui n'étoit jamais arrivé- au monde , et ce qui n'arrivera peut-être plus : une stipulation amiable, solennellement promise entre les populations et les rois , jurée dans les palais , gardée dans les chaumières , et dont les termes synallagmatiques éloient, d'une part : Résistance unanime aux armées de Napoléon; et, de l'autre : Franche et entière reconnoissance des droit» ■politiques anciennement écrits dans tous tes États de l'alliance. Il est possible que ce contrat ne se retrouve pas dans les documents officiels de la diplomatie; et je ne vois pas que l'histoire en ait beaucoup parlé jusqu'ici. Mais l'histoire ne sait rien en France et ne dit ailleurs que ce qu'on lui fait dire , quand on lui permet de parler. Cette combinaison accidentelle d'intérêts si cruellement trahis par l'événement fut, du reste, beaucoup. trop passagère pour être saisie dans tous ses détails par les observateurs les plus soudains et les plus avantageusement placés.
On comprend qu'elle avoit donné une grande importance i la position des sociétés secrètes devenues, pour la première fois, dans le vieux système européen, une autorité légitime, et qui n'aspiroienl pas encore i remplacer toutes les autorités légitimes pour essayer de la tyrannie à leur tour.
Elles n'en proQtèrent pas alors. La diffusion des égoïsmes, des ambitions et des vanités se fait sentir trop vite pour cela dans ces tristes conciliabules, empreints de tous les vices de la société-mère dont ils se séparent.
346 MMtEmnaKLLE be harsan.
Deux mois tie s'étoient pas écoules qae l'unité prmùire étoil brisée en quatm ou cinq fractions dans la vendita uiprême ei dans (out£s celles qui en dépendoient. L'uœ aToit pris les teruiBs du traité dans uos acccpiion si large , qu'filla p'eaMadojt laire servir la victiHre qu'à l'ânancipation absolue du peuple et au rétaUisKineat dfi celte funeste démocratie dont Venise conservoit an sangbnt sourenir. L'autre, qui ne pouvoit ntanquer de réunir la majorité en recrutant au momept décisif, par l'ascendant de l'intérêt, les hounnes indécis et les hommes corrompus, avoit ^t bo» marché à l'Agiriche, par un pacte secret , de ces libertés da pays si vaioement réservées. Quelques-uns passoient pottr entmeair des intelligeuces mystérieuses arec le gourernemeot de Napoléon ,-et se ménager ainsi une transacUoo dorée en cas de défaite. Le parti le moins pombreui , mais eerlainsment le plus épei^ique et le plus pur, n'avoit engagé m poopératjon intrépide et sincère que sous la condition ei^esse de l'indépendance des États Téoitieps et de la restauration de leur ancienne république, H s'appuyoit au dehors sur l'imposante coalition des montagnards , et il avoit pour cbief un de ces hommes résolus, à longues vues et à puissante exécution , dont le noiB seul vaut tout un parii.
Ce chef s'appeloit Hario Cioci , surnommé ie Doge, et c'est à ce parti qne des sympathies particolières m'avoient rattaché.
Mario Cinci descendoit de cett« malheureuse famille romaine dont le crime exécrable n'a cependant pas tari pour elle toutes les sources de la pitié , et qui a fourni l'exemple unique d'un supplice de parricides, arfosé di>s larmes de la religion, de la justice et du peuple. 1^ frère cadet de Béatrice, banni à perpétuilpdes États de
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l'ÉglÎM , ■'éloil réfugié dans un vieux ehlUau àe» bords du Ta^ianenle, oil la Iradition rapporte qu'il mminit frappé de la foudre dans un Sge assez avancé. Une faUlilé vcngereise s'était appesantie depuis de génération en génération sur chacun de ses descendants, dont l'bis- Unre chronoii^ique campose une tragédie à ploBieurs actes, comme celle des Pélopidea, Le dernier élml mort gnr l'échafaud de la révolution italienne, et, de ce sang proscrit par les k^ d par le ciel, il ne restoit sor tonte la terre que Mario Cinci.
La Jetniease de Mario, commencée sous de si funèfarea anspices et privée de tout appui dans la société des bofimies , «voit été violente et redoutée ; il sembloit méine qu'anean sentiment donx n'en eût tempéré les emportements, car la senle pensée d'être aimées de lui étott nn sajet de terreur pour les Véniliennes , qui n'en partoient qu'avee un mouvement de fritsim. Il ne paroiaioit jamais dans lei lieux publics ; mais brsqu'il parcouroit nue des mes étroites de la ville, on seul, ou lOQt an pins accompagné de qndquet amis presque aussi mystérieux que lui-mSme, les honmies les {dus aguerris se retirment de son passage, comme poar te dérober à l'influence de ses regards. Cependant,, et ceci éloit propre à ce caractère étrange , ou ï je ne sais quelle sombre impression d'effroi qu'il prodaisoit sans le savoir, on le eraignoit tans le haïr, ainsi qu'on craint les Uoob; et il n'; a pas loin de ce tentiment i ces admirations exaltées qui deviennent quelquefois no culte. Personne ne ponvoit lui reprocber un acte injuste ou une cruauté réflécbie , et on en raconmit au contraire une multitude d'actionsgénéreuses, nuit exécutées tans tendresseet sans sympatbie. Souvent il avoit sauvé des enbuts de la mort en les retirant des flots, et jamais il ne les avoit emlH-assés,