‹ Nouvelles de Charles NodierChapitre 12 sur 22 · HADIMOIg^LLC BE lIiUSAN · texte numérisé non relu

HADIMOIg^LLC BE lIiUSAN

Depuis l'âge de vingt ans, et il en avoit alors vingthuit , sa fortune , épuisée en prodigalités aveugles et en dissipatioos bizarres et solitaires, l'aToit réduit à se re> tirer dans son triste château de la terre-ferme, avec un seul domestique albanois qui n'avoit pas voulu le quitter. Dès lors il ne rentroit de temps en temps à Venise que depuis qu'on voyoit reprendre un nouvel aspect i au moins en espérance, aux afiaires de l'Italie. On renurquoitqu'ily avoit passé jusqu'à deux moisde suite, mais on ne connoissoit pas sa demeure.

Quoique Mario Cinci fût le chef réel de la vendila, où son empire s'accroissoit même de son absence, je ne l'avois jamais vu ni à la vendita, ni ailleurs , mais je connoissois ces détails par la voix du peuple, qui est plus coinniunicatif à Venise qu'en aucun autre pays.

En efTet , Mario Cinci n'avoit pas débarqua aux environs de la Piazetta, que le peuple en éloît lastruit de tous c6tés, le peuple amoureux de l'extraordiniire et qui se prévient volontiers en favear des caractères qui le dominent et qui l'époovantent : et il s'élevoit alors dans les groupes du port et de la place Saint-Marc des conversations presque aussi étranges que rbonune qui ea éloit l'objet.

— Que vient faire ici , disoit l'un, ce démon de malheur qui porte les calamités après lui partout où il se présente, et qui n'aborde à Venise que sous le vent de la tempête? Annonce-t-il quelque peste qui a éclaté en Orient, ou une nouvelle guerre sur la mer? Je croyois qu'il avoit été foudroyé dans sa tourelle au dernier orage, comme le bruit en a couru , car jamais un Cinci n'a échappé depuis trois cents ans aux fléaux du ciel, au poignard ou ji l'écbafaud !

— En vérité, reprenott un antre, je n'en serais pas

rREHIBR ÉPI80DB. 249

fAché , quoiqu'il m'ait fait jAas de bien que de mal qaand il en avoit le moyen, mais parce que je n 'en auroia plus le souci el qu'il faut bien que cela lui arrive l6t ou lard, puisque c'est sa malheureuse destinée. Dieu lui fasse miséricorde en l'autre monde!

— Eh quoi l s'Écrioii un troisième qui paroissoit plus instruit et autour duquel le groupe se rcsserroit pour mieux entendre, ne savez-TOus pas encore ce qui l'amène I Tout enfant , le noble Mario ne pensoit qu'à ressusciter noire Tieilie république a?ec son indépendance et son commerce , et ses vaisseaux rois des merg et du monde, et sa foi abandonnée par les mécréants , et la bienheureuse assistance de saint Marc ! Et co^me il a plus de courage et de génie dans son petit doigt que tout le peuple d'Italie, c'est lui qui nous délivrera des Allemamls et des François, et qui sera notre dt^e, ydus savez que je ne l'aime point, et je n'ai jamais entendu dire que Mario fflt aimé de personne ; mais j'atteste Dieu que Mario Cinci sera doge de Venise et rétablira sa prospérité !

Cies propos se répéloient tous les jours; et la populace , qui se tenoit avec soin éloignée de Mario , de crainte d'eiciier sa colère, crioit à son retour : Five Mario Cinci-' vivo te doge de Venise.'

Voilà pourquoi on l'avoit surnommé te Doge, sans que le gouvernement en prit beaucoup d'inquiélnde , car Mario ne passoit que pour un misanthrope atrabilaire qtii méprisait trop l'opinion pour consentir à loi devoir la moindre importance, et il est possible que ce jugement se trouvât vrai.

Le jour de ma rentrée à la vendita, l'assemblée étoit peu nombreuse , quoique la convocation , qui s'etécutoil par un moyen fort ingénieux et lont-à-fail

250 HADEMOUEtLE DB MABSAN.

impénétrable auK investigatians de la police , eût été eiprimée daiu cette cirGoastance sons ses formates les plus rigoureuses. Je m'éloanai que udI de monde y c&t manqué, et que tout le parti dfl Mario' y fiU cependant réuni, en présence de ses adT^wiree tes plus implacables; mais je ne tardai pas k compreudrc qu'on avoit écarte à dessein les iodilîérenla, parce qu'il s'agissoit sans duule d'une luUe décisive dont nous pressentions depuis long-temps la néce^ité. Il n'étoil en effet quesiiofl dans nos débats ordinaires que des grieb imputés à Slario par les hommes de l'association que nous avions je plus de motifs de mépriser , et que j'ai assez caractérisés lout à l'heure. Alors rien n'étoit oublié de ce qui pouToit nous le faire regarder comme un ambitieux auiraé par des intérêts personnels, qui u'aspiroit ù une nouvelle forme de gouvernemest que pour rétablir l'éclat de sa maison et venger la mort de son père, et qui couvroit d'un égal dédain ses instrimients et set ennemis. Nous ne répondions d'haUtude à ces déclamations odieuses que par le cri du peuple : Vivô Mario Cinoi, et nos discussions n'albient pas |Jds loin. Ce qui ne s'eipliquoii paa pour moi dans cette dernière occasion, c'éloit la confiance que le parti contraire pouvoit fonder dans ses (wces contre ce groupe déterminé de jeanes enUionsia^es dont l'héroïsme fanatique m'avoit seul soutenu dans la foi de nos ^treprises. Il est probable que la même idée nous frappa tous à la fois , car, au même instant, tous nos poignards sortirent d'un tiers hors du fourreau , mais nous les latssimea retomber en criant: Vive Mario Cinci! parce que nous étions en nombre presque égal avec ses ac<»uateurs, que notre jeunesse, notre force et noire courage nous donnoient sur eux des avantagea certains, et que

MtEHlER ÉriSODE. tàV

notro opposîtion prononcée arec celle énergie menaçante snffisoil ponr rendre la délibération impossible.

— C'est Mario Ginci que tous voulez ! répondit avec forear le chef de l'accusation. Eh bien I tous aurez sa tête!

— Viens la prendre , dit nnC vois qni s'éleva au même instant i la porte d'entrée, pendant qae l'homme qui proDonçoit ces paroles se bàloit de la refermer soigneosenKDt , et d'en retirer la clef ponr la glisser dans les plis de sa ceinture.

Five Mario Cinci ! répélèreift mes camarades, el mnis nous pressâmes à ses cOtés pour Itii former un rempart si on osoit l'attaquer. ]e le vis tlors pour la première fois, mais je ne ponrroîs le peindre qne bien hnparfaitemeat ponr cem qui ne le coontrisselit pas , et sortoat pour cent qui l'ont connn. L'écrJTata qoi fa représenté sons les traits d'tia ange de luenlère incamé avec toute sa beauté dans le corps d'an Titan, a fait une pbrase ambitiense et rien de [^s. Il y atoit en lui tin , aalre typeqnejenesanrmsexprimer, celui d'un dompteur de moDSires des temps fabalenx , ou d'un gëant paladin du moyeu âge. Un moment je le cruâ coiiïé comme Hercule de la crinière' d'un lion noir; c'étoi«nl ses cbeveoi.

Il parconrul lentement la salle en se balançant sor se» hanches avec une nonchalance sauvage, s'accouda snr la table des dignitaires en poussam un rire farouche , et répéta : — Viens la prendre '. — ' La voûte en retentit.

Il se retourna ensuite de notre c6té, secoua h lôte e t crrasa les bras.

— C'est qae les viclimaires ont tout ameué , dit-il. Où sont préparées les ijuirlandes? Ceta feroit certaine -

L;,,n:prh.G00yle

352 MADllHOISELLE DE MAKSAK'.

menl un sacriljce agréable à Teofer, si les ponrvoyeurii desdéffluns en étoient oix ils peaseQt! Donne-moi la main, cher Paolo. Bonjour, Aunibal, mon Patrocleet mon Cassius ! Tout à loi , Fdice I â loi , Lucio , dignes et intrépides enfants ! Courage mon petit Pctrovich ! ta moustache martiale s'épaissit; la poudre la noircira. Qui est celui-ci , coniinua-t-il en s'arréiant d'un pas au-devant de moiT Je dois le reconnoilrc à sa grande taille, presque aussi élevée que la mienne, ainsi qu'on me l'avoit dit. C'est le voyageur (rançois que notre ami Cbasteler nous a si vivement recommandé. — Quel dessein vous proposez-vous, jeune bomme, dans les événemeuis qui se préparent?

— De vous servir contre toutes les tyrannies et de mourir avec vous si vous êtes surpris avant l'accomplissement de votre vertueuse entreprise; mais je dois déclarer que je briserai mon épée sur le champ de bataille le jour oii les François y seront.

— Bien , bien , re[Hil Mario en me regardant fiiement. Le lien qui nous unit n'auroit pas été de longue durée si vous m'aviez répondu d'une autre manière. Nous aviserons à vous rendre utile au salut des nations, sans vous commettre avec les gens de votie pays, qui ont d'ailleurs , en rcsutiat , le même intérêt que nous à l'affranchissement général, puisque nous ne voulons pour tous que l'indépendance de tous, et pour nous que les vieilles libertés de Venise. Mais il faudroit quitter Venise , dont les dalles brûlantes couvrent un volcan sous vos pieds, et les François de votre âge ne passent pas quelques jours dans les murs d'une ville voluptueuse sans s'y livrer h quelques folles amours ', car cette distraction de jeunes tilles est votre plus grande affaire , après la gloire cl les conquêtes.

PBEHISa EPISODE. 253

— Vous me jugez mal , Bergaeur Mario. Je n'aspire qu'à ni'éloigner de Venise pour toujours, et j'en parlirois demain si je le pouvais sans lâcheté, au milieu des dangers qui tous menacent.

— Est-il vrai?... répondit-il avec un oiouTement de joie. Noos en repaderons tout à l'heure , mais il faut d'abord que je tous rassure , en imposant silence au bourdonnement de ces guêpes qui m'importunent sans m'effrayer, insectes chélits donl le Tenin ne fait pas de mal quand on les écrase sur la blessure.

La tempête, que l'arriTée de Mario avoit un moment interrompue , Tenoit en effet de reprendre son cours, et il paroissoit jusque-là le seul qui ne s'en fût pas aperçu.

~- Assez, cria-t-il, et qu'on se [aise. Je me sais rendu it votre appel, parce que cela me convenoit ainsi ; mais ce n'est pas aujourd'hui qu'on me juge. Il me reste auparavant quelques récusations à exercer, et c'est un droit dont je ne ferai usage qu'à la face des Vénitiens , au milieu de la place Saint -Marc.

— Le jour, répliqua le plus acharné de ses ennemis, 0(1 tu monteras sur le Bucentaure, et où tu jetteras lou anneau à la mer?

— Pourquoi pas, dit Mario, si j'éloisle plus digne, et si c'est le vœu de Venise? Mais tu t'abusns sur mon ambition, Tadeo, comme sur mon imprûToyance ! Je crains trop les rigueurs de ma justice pour l'eiposer à l'épreuve du pouvoir dans une république habitée par des hommes tels que toi. Quant à épouser la mer, c'est une destinée trop illustre pour un Cinci. Le prophète de Ravenne a prédit que le dernier de tous mourroit au passage d'un torrent.

La rumeur s'étoit accrue aux extrémités de la salle,

254 HADEIID1SELI.E- DE flARSA.V.

H nous nous menions en défense contre uue de ces atuques inopinées qni terminent i Venise tontes les altercations liolenles , qoasd Mario éleva la Toii encore une fois.

— Paix ! de par Saint-Marc et son Iton , si tdos ne Toulez nons forcer à tous imposer un silence qui ne sera plus tronblé qoe par ia trompette du jugement dernier! Je n'ai pas fini de parler 1 — En ma qmVxi de grand-

' maître de tontes les vendUe d'Italie, Je dissous la vetif/ita de Venise t je romps l'alliance de ses membres comme je romps la bâcbette de coudrier taiUée de biseau qui BOUS seiToil de ralliement *, «t je vous Interdis la conomunauté du toit et do pain, de l'ean el dn sel de mes frères, comme i des apostats et à des parjure». — Que murmuret-voHs de mes droitsî Ïkk de cens que nos règlements m'ont conférés peur l'occasion maudite où. la majorité d'une vendita te lrou?eroit saisie en fliagrant délit de trabison, etb preuve de tos iraiiisofn esl entre mes inaias. La contesterér-TOosî

Au même instant Mario déploya devant eux on papier chargé du scean de le vendita, et il poursuivit :

— Regarde, Tadeo, regarde i ce cadran, «A Paignille va marquer la vingt-quairiëme heure. C'est qna«d elle BOMera que nous devons être livrés toi aoi soldais que

' 11 est lise de ronprendre pearquoi j( ne me iHli eervi d'aucun des moli taotKrét du carbonaritme. Le petft fnuni- DieDt dont Mario parle ici esl cependant il connu ifits je I'mi* rois désigné par son nom, qui n'est pas un njsière, si ce nom nem'tvoit pas A;liflppé, por uae ronconlte assez singulière, co italien, en allemand et en tran^ois Je ne siis sl.l'cioblènie dont ce «ipie pst l'eipresïion esl cortiiu dans le carbonarisme moderne ; mais le signe 1ui-mi>mc ne s'y est peutêtre pas cowwvé.

BBBMIca EriMDB. 3ââ

tu 3» iiHuadéB, et qui l'appeneal , en édiange de BOtrc saDg, les Tilfi deniers auxquels ta u taxé ta lâche perfidie. Ce sont les CDUTeniions écrites de ton marché de Judas!... Ce marché, le voici en original. Le padia du grand empereur n'en a que la copie , et les noms que tu signalois à dos tyrans j sont remplacés par ceux de ces deux Ijches que je vois à tes côléa, et qui ont eu U basseaw d'y souscrire. J'ai eu pitié du reste de tes fonleurs ordinaires, qui s'éloignent déjà de loi en rougissant, et dont la complicité aveugle ne mérite pas d'autre sentiment. — Ne l'alarme pas, Tadeo ! Tu n'as pas perdu les infâmes bonneors de cette négociation i elle porte ta signature, et ion accusation pourra conserver un certain crédit si tu parviens à m'arracher avec la vie une pièce tout aussi importante, l'acte par lequel 114 t'es engagé , il y a trois mois, k faire massacrer les François dans Venise, au motnent où la guerre éclatera. Cet autre marché d'assassin, le voici en original comme le dernier. Tu t'es étonne, n' est-il pas vrai, qu'une propositioQ si avantageitse restât sans réponse, mais c'est que lA ne savois pas qu'elle eUt passé d'abord d^ins mes mains , et que je l'avois dérobée h {ous les yeux , par respect pour ce tilrff de Vénitien, dont je m'enorgucillirois davanuge si je n'avols le malheur 4^ 1<^ paruger avec toi. Il ne te reste donc poqr lémoip que Ion honnête émitisaire, le secrétaire fidèle de tes commandements, un homme de bien qui s'éloit fait courtier de délations et entremetteur de calomnies pour se dédommager de n'être plus bourreau , un des iiiJqHes bandits qui se travestirent en juges pour égorger le vieil Afidré Cinci ! Cciqi-là , l^ pourras l'atlestgr dans la vallée des morts , si les abîmes du goUe daignent Iç le reqdre !

LJnniprh.GoOglc

256 SADEHOIBELLE DE HAHSAN.

Tadeo avoU fait un monTement de rage, mais il s'étoit contenu en se voyant abandonné.

~~- La vengeance que je prétends tirer de vous, conliuua Mario, né sera pas proportionnée à voire crime. Tadeo sera cm sans douie sar la justilicadon de ses complices, puisqu'on a pu croire Tadeo sur quelque cbose ; et personne ici n'est tenté de vous arracher i l'ennui d'une indigne et honteuse vie. Si mes bras se plongent encore dans lé sang un jour de bataille, c'est parce qu'il sera noble et pur comme le mien,etqii'ilne les salira pas. Allez donc en paix , vivez , jouissez demain comme aujourd'hui de l'air et du soleil , et que le ciel fasse une large part dans sa miséricorde à ceux qui deviendront meilleurs.

En parlant ainsi , Mario fit rentrer la clef dans la serrure, ouvrit la porle qu'ils franchirent en se précipitant les uns sur les autres, et, à leur grand étonnement sans doute, il la referma sur eux. Minuit sonnoit. Nous n'avions pas fait un pas.

— Que dites-vous, amis, reprit Mario, de cette bande d'aventuriers écervelés qui s'imaginent follement que je les ai introduits dans ce vieux palais sans m'y ménager une sortie inconnue? Il appartendîc à mes pères; j'y suis né, et je ne m'occupois qu'à en étudier les détours pendant mes heures de récréation, à l'âge où les autres écoliers s'extasient devant les marionnettes de Girolamo, ou sedispuientsurlagrande place une tranchedezucca. Je l'ai perdu d'un coup de dé, s'il m'en souvient, mais je n'avois pas joué mon secret.

Il appuya sa main sur un ressort caché entre les refends de la boiserie gothique , et une porte invisible s'ouvrit.

L'impression que cette seine avoit produite en moi

PRBHIBfl EPISODE. 257

eachainoit mes mcmTemenlB, comme mi de ces réres fanlastiques doDt le sommeil est quelquefois fasciné ; et je cherchois dans mon esprit si ce n'étoit pasUt l'occasion de monrir qae j'avois désirée tant de fois. Soit ré* signatron, soit stopeur, le bruit des coups de crosse qui ébranloient la porte un moment plus tard ne m'avoit pas fait sortir de la méditation oit j'étois absorbé , qnand Mario revint subitement sur ses pas, me saisit d'une main de fer, et m'entnina après lai dans le passage qu'il referma de nouveau avec précaution. Je le suivis sans résistance à travers de longs coMdors qu'édairoit à peine devani nous la lampe de son domestique albanois. Nous descen^mes des marches d'escaliers tortueux, nous en remontâmes d'autres, nous parcourûmes des espaces plus larges et plus aérés, mais toujours couverts; nous soivimes i plusieurs reprises des galeries autrefois somptueuses et encore chargées de noires dorures, mais depuis long-temps solitaires, et nous arrivâmes en quelques minutes de marche à une poterne basse comme un guichet, qui donnoit sur un canal. J'entendis encore au loin de l'un et de l'autre côté la rame de nos amis et le cri d'avertissement des gondoliers. Je moulai sur la gondole de Mario -, et sur sa demande; je lui répondis à voix basse : A l'aubei^e de la reine d'Angleterre. G'éloit mon logement. Quand nous fûmes i l'instant de nous quitter, il se leva près de moi â la proue de la barque, et me prit les mains avec une émotion aiïecineiise qui m'étonnoit dans un homme de ce caractère , au moins selon l'idée que je m'en faisois jusqu'alors sur la foi de la multitude.

— Si vous ne changez pas de sentiments , dit-il , et que rie# en effet ne vous retienne à Venise, où attire liberté et votre vie ne sont pas en sûreté, nous nous re-

m HAnEMOISBtXE DB HAUSAIt.

funxrns Uemôl. Veus me trouverez avant deux Dwis, le propre jour de sainte Honorine, à la chapelle qui lui eat consacrée dans l'église paroissiale de Codroïpo, quand le prêtre donnera la bénédiction de la première messe.

— Il ne me faut que vingt-quatre fae^res pour prèparer mon départ, qui ne pent être trop rapproché au gré de mes soubaiis, rûpondis-je, et comaie l'emploi de ces deux mois dépend toat-à-£ait de ma volontâ, je vous jure de me trouver fidèlenept au jour , à l'heure et au lieu qne vous désigne), po^r y recevoir vos ordres suprêmes, 8t la mort ne porte empScbement à l'evécution de ma promesse.

~~ Je puis mourir aussi, reprit ftlario avec une sorte de gaieté, mais cet accident n'ani)uleroit pas nos eag^gements. Prenez ce morceau de la bAchette de coudrier que j'ai rompue ii la vendita, pi suiveï où e|Je le voudra, et quelle qu'elle soit, la personpe qui n nus présentera l'autre.

finsnite il m'embrassa ; je descendis sur le perr()i| ie l'hôteUet la gondole fila sur le canal, comme une cb^uvesouris.

La lumière qui deaccndoit de mes croisées m'annoqça que j'étus attendu dans ma chambre. J'y montai précipitamment, etj'ëprouvai une surprise qui ne le cédoil à aucune de celles de ma journée, quand j'y trouvai M. de Marsan, non que cette beure avancée de la puit fût indue à Venise, mais parce qu'il n'y avoit aucune raison pour qu'un homme de cet âge et de cette qualité me Ht une pareille visite.

— Assieds-toi, me dit-il pendant que je balbutiois quelques mois, et prends le temps de me répondre d'une manière calme et posée. La démarcbe que je&is

auprès de ti^, Haiime, doit t'annoacer assez qttc j'ai besoin de ton alteotion; et si tu rends justice à mon amilié , je pense asoh- aussi quelques dfoUs à ta siocériié. Je t'ai crq occupé ou aWnt, parce que j'ai l'habitude de te croire . et je sais cependant qua-|u n'a^ pa^ quitté Venise. Apprends-moi sans hésiter quel« iflptifs l'ont éloigné de ma maison?

Je sentis que je me iroublois , je penchai m^ tête sur mes mains, et je' ne répondis point.

— Ne crains-tu pas, continua -t-il, que j'interprète mal ton silence! On ne cache i l'amitié que des secrets bonteui.

Je tressaillis! — Non, non, m'écriai-je, rien de bonteui n'a flétri mon cœur ! Mais il y a une autre pudeur qne celle de la ïertu , et l'aveu d'une témérité absurde que j'ai dérobée i tous les yeui , et que j'aurois vouln me dérober â moi-même , peut coûter un efibrl pénible à maTanilé. Vous l'psigez pourtant, continuaije sans relever les yeux vers lui. Prenez du moins pitié des illusions d'un insensé !

J'aimoJs Diana !

— piana est assez belle pour être aimée , et il n'y ^ point de femine dont l'amour te soit interdit l'a seule faute, Itfaxime , est d'avoir tenté d'intéresser son ctrnr dans ta passion sans que je fusse prévenu de tes vues.

, Mes rapports paternels qvec loi dcmandoient peijt-étre plus de confiance, et je croyois avoir assez fait pour m'en rendre digne. Cette distance qui nous sépare au jugement de la société, penses-tu que j'aie épargné quelque chose pour l'effacer?...

Dès le cpmmcnremenl de cette phrase, mon courage m'éloil revenu. J'osai regarder M. de Marsan.

960 HADEMiDISeLlE DE MAItSAK.

— Intéresser son cœur sans vous prévenir de me vnesl... ahl ceU pouvott m'arriver auprès d'une jeune fille que le monde auroit regardée comme mon ^ale, avec une femme née pour moi, et dont la main seroit tombée dans la mienne à la joie de ses parents t Mais loin de moi la pensée d'étnonvoir un cœur que la raison des convenances ou l'orgueil des' rangs peut me refuser! Jamais ma bouche n'a inquiété Diana d'une déclaration , d'un aven , d'un soupir, et si elle se plaint des ennuis que lui a donnés mon amour, c'est qu'elle Fa deviné, A dire vrai, cela n'élolt peut-être pas difficile.

— Tu ne lui as pas dit que tu l'aîmois 1 Tu ne sais pas si elle aime, et si c'est toi qu'elle aimel Ob! si eUe t'aimoil ! — Écoute-moi , cependant , car c'est à moi maintenant i te rendre franchise pour franchise, et je te dirai tout comme ta m'as tout dit. N'insiste pas I j'en suis sûrl — Diana est mon seul enfant; je l'aime comme mon seul enfant, de toute l'affection que le cœur d'un homme peut contenir, quoique son caractère noble et bienveillant, mais sombre et austère, m'ait procuré peu de ces douces joies dont le bonheur des pères se compose. Toute ma vie s'est passée depuis sa naissance à rév,er pour elle un établissement honorable ; et malgré la médiocrité de ma fortune et l'abaissement passager de ma condition, il s'en est présenté un grand nombre qui auroient fait envie aux familles les plus illustres de l'Italie. Diana les a tous repoussés. Les qualités les plus brillantes , les vertus les plus signalées, les assiduités les plus tendres, ont échoue contre l'opiniâtreté de ce caprice farouche que je ne peux m' expliquer, et qui me condamne à voir mourir en elle les espérances de ma vieillesse. Il y a là dedans.

PREHIER iPISObE. Î6I

je te l'avone, un mystère qui m'ëpouvante et me confond.

— Permellez , mon père , dis-je , et pardonnez-moi de vous intenter â mon tour, car il le faut absolument pour que je parvienne à éclaircir vos doutes et à dissiper vos inquiétudes. Ëtes-voas bien sur que sa tendresse n'appartient pas secrëlement â un homme qui a en des raisons de ne point se Taire connottre, on dont vous avez peut-être vous-mÊme rebute les prétention^?

— L'idée qui te frappe n'est pas toui-5-fait nonvelle h mon esprit , répondit M. de Marsan d'un air soucieux ; mais la circonstance que tu supposes ne s'est présentée qu'une fois , et si f ai cru devoir ta dissimuler à Diana , c'étoit pour lai épargner un monvement d'indigoalion et d'horreur qui anroit pu devenir fatal à son repos. Ta en jugeras par le nom seul de celui qui osoil prétendre...

— Je n'ai pas besoin de savoir son nom , et je sens an bouillonnement de mon sang que je ne l'apprcndrois pas sans danger pour l'un de nous deux ! Que dîriezvous cependant, mon noble ami, car le cœur des femmes est rempli d'énigmes impénétrables, que diriezvous si l'indigne amant qae vous avez rejeté avec tant de dédain éloil précisément celni qu'elle anroit choisi î

— Ce que je dirois! s'écria M. de Marsan en se levant de sa chaise avec emportement , je dirois : Fille indigne de mot , sois maudite à jamais , et que la colère et les vengeances de Dieu s'attachent à loi comme le vautour è sa proie ! que le reste de les jours s'écoule dans la solitude et dans le remords I que le pain quotidien de tous les hommes se change en gravier sous tes dents!...

LJnnzprh.GoOyle

36% HADEHOISCtLE BE HARBAN.

Il allait coniinaer. J'impo^ ma nuio sur u boudie,

et je Ip pressai contre moi de l'antre bras,

— Que le ciel , mon ami , iatercepto celte hsrribio malédictioa entre voua et Diana , et la faue plutôt retoiuber sur ma të(e, qui est' dévouée dès l'enlauce à toules les épreuves et il toutes les misères. Hais il parait que ma lapposilion .étoit complètement dénuée de Traisemblaiice, et je regrette de l'avoir hasardée, puisqu'elle pouvoit dévelop|>er en vous uqe si vive irritalion. — Il ue me reste qu'à savoir, rcpris-je eu souriant pour le distraire de plus es plus de sou émotiout quf Ile part vous m'avez donnée i supporter dans vos chagrins domestiques, etce quia pu vous résoudre à exiger d'un cœur foihle, mais sans reproche, l'aveu humiliant que je vous ai fait?

M. de Marsan se rassit. — Je croyois avoir remarqué que tu aimois Diana , et tu conviens que je ne me trompois pas. Je pensoàs qu'elle devoit l'aimer ; je le pense encore , peut-être parce que je le désire, ft que mon propre bonheur est intéressé dans le tien. J'attribuois ses retas an sentiment que tu lui avois inspiré; ton silence, je l'attribuois à une timidité délicate et défiante, et c'éloit ce vain obstacle que je me flattbis de rompre d'un mot. Sois mon fils par le sang, t'aurois-je dit, comme tu l'es, ou peu s'en faut, par l'amitié que je (e porte. Voilà tout ce que je voulois. Nos aDaires ne me paroisseiit plus aussi avancées , mais je n'en désespère pas encore. Tu me parlois dans ta dernière lettre d'un projet arrélô de partir après-demain. Il n'y aura pas de mal, si je me trompe sur les dispositions de Diana , car les peines s'aggiavcroieni de la déccplioif d« nos espérances; et d'un autre citlé, la société où lu vis d'Iiabitude, au moins depuis que lu t'es éloigné de

FBEMieR ÉPISODE. 363

moi , n'est pas bonne par le temps qoi court pour un jeune homme déjk suspect au pouvoir. Yiens donc dtner demain avec moi, arec Diana. Tu lui feras cet aveu que j'autorise, et duquel dépend notre aienir è tous trois. Qui sait si nous ne devons pas nous réreiller le joar suivant sons du soleil plus Ëtvorable que oelm qui in'felaire depuis qudqnes mofct

— Hélas! répondis-je, pendant qa'it prraoit mon liras ponr regagner sa gondole , je n'angnre pas tout-àfail aussi farorableoient que vous de cette démarche; nais si elle m sert qu'ï me convaincre de mon infortune, j'espère au inoins inspirer assez d'esiiine et de con&anGe h mademoiseUe de Marsan pour obtaiir d'elle le secret qui vous luache, et vnr se rétaUir en voue quittant ta tranquillité que vous avez perdoe. Quant à ma propre destinée , il y a long-temps qne je n'y fonde 1^ d'aussi dODces espérances , et qne d'antres épreuves m'ont accoutumé i la résignation. Mais quel que «Ht mon son, il ne ebaogera rien ï ma reconnotssame envers vous, et le titre de Disque vous m'àvei donné, ■ je le garde peur toujoorE.

Je »'ai pas besoin de dire que celte nnil se passa dans d'étranges agitations ; BHts l'espéranec eot si peu de part à mes rfives, que j'acbevois d'arrêter au point du jour Ions les arrangements de mon départ pour le jour suivant, et que j'employai b matmée à les régler avec te catme impassible d'un homme dont les résolutions n'ont plus de vicissitudes à subir. J'arrivai enfin chez M. de Marsan , où tout avoil un air de léte, car l'exceïtent vieittard ne voyoit dans cMie solennité d'adienx qtve les approches d'un heureux événement q»i albit me faer i Venise , et l'assorance de son contentement crédule éclatait dan» ses regards de pH<ù^

V, ,,Gooylc

264 MADBMOI8liU.il DB HARSAK.

à m'eofaardir à la hna et à me désespérer. Je cherchai ceux de Diaaa ; ils n'avoienl pas chaDgé d'eipression , et je me connoissois aux symplCmes de l'amour, car j'avois été aimé. Il u'cst pas nécessaire d'être bien des fols inalbeureux pour saroir Jire dans le cceur d'une femme, et la plus habile ne m'auroit pas trompé sur ses impressions secrètes ; mais l'antipathie ingénue de Diana avoit quelque chose de plus cruel , je ne sais quoi d'accablant et de froid qui me pesmt sur le sein comme du plomb. — On me plaça cependant auprès d'elle à lable. Je frissonnai d'une émottoo mêlée de crainte, et je ne la regardai plus.'

Les c(mvi?es étoient nombreux. La couTersatioa fut long-:emps ce qu'elle est i Veoise , ce qu'elle est partout, un frivole échange de nouvelles sans importance. I.e vin de Chypre l'anima.

, — Qu'est-ce donc, dit un des «if^nori, que celte nouvelle tentative qui a failli troubler hier la tranquillité de la ville! Ou dit que la garnison et les sbires ont été sur pied toute la auit.

— Eh quoi! répondit un autre, ne le savez-vous pas? Va complot d'aventuriers, pour la plupart étrangers, qui se proposoient d'égoi^er les François et de changer le gouvernement.

— En vérité, interrompit M. de Marsan, il n'y a qu'i les Liisser faire ; leur sagesse est éprouvée , et les nations ne peuvent pas choisir de plus dignes législateurs! Celte ivresse des peuples durera-t-elle encore long-iempsT

- — Heureosemeni, reprit le second, cela est si misérâble qu'une poignée de soldats a sufTi pour les disperser, et le bruit de leur conspiration ne parviendra peutêtre pas à la Judecque.

PHEMIER ÉF18O0E. 36Ô

— Mais que Teuleol-iU encore, les malheureux? leur projet écliODé ne pourroit-il pas sertir de prétexte à quelque nouvelle persécution contre les serviteurs de la vieille dynastie ^rançoiseT

— Nullement ! il ne s'agissoil que de Venise et de sa république. Sarez-vous que , s'ils avoient réussi , no«s vivrions aujourd'hui sous le gracieux gouvernement de Mario Cinci, doge de Venise T

— Mario Cinci ! dirent tous les assistants.

— Mario Cinci, répéta M. de Marsan, le poing fermé sur le manche de son couiean !

— C'est le dieu de la popubce , ajouta un vieillard , et cela (ait trembler pour l'avenir !

— Rassurez-vous au nom du ciel I les bandits s'étotent assurés de précautions sj prudentes qu'on n'a pas pu en arrêter un seul; mais on sait par des rapports certains que Mario ne se irouvoit point parmi eux, car il se coounet rarement aux dangers qu'il fait courir à ces misérables, dont la vie n'est dans ses mains qu'un jouet de peu de valeur. Use renferme, pendant qu'on agit pour lui , dans sa Terre Matadetta du Tagliamente, à la grande épouvante des voyageurs, pour s'y livrer sans doute à h fabrication de la fausse monnoie et des poisons, comme toute sa famille de parricides.

— Malédiction ! m'écriai-je en me levant, tout cela est horriblement faux! Quiconque vous l'a dit est un calomniateur infâme , plus coupable que l'assassin mercenaire qui vend h la haioe des lâches son àine et son stylet! Le projet de ces horribles vêpres vénitienneB dont vous parlez, c'est Mario Cinci qui l'a déjoué, ce sont ses ennemis qui l'avoient conçu. Il n'en a pas coûté de grands efforts aux soldats pour dissiper les

266 MADEMtMULE >B MAK8AN.

ctHiRpinteBrs ; car perswine u'ignorc lualntetHint qn'Us ont parcoarn nn paloia désert, et comnie ils sont François, je mas jure que te bruit de leurs pas répété par un écho u'étoii pas capable de les épominicr. Le gouverneur de Venise, qne j'ai fisité ce matla pour le prtreair de mm départ, ne voit dan« ce prétendu cMBpta que ce qui 7 <toit réellement , la basse spéculation de quelques espiobs , q«i se flattoient d'fttlînr sur eux des faveurs et des récompenses» la prime du nwHBoHge et l'HHndae bonteose de la ptdice, en snpposant des crimes pe«r Mre valoir des ««rvtecst Ceci est h vérité, messienri I -^ Qalal ï Marin Cinci, je ne sais quels loris de sa jetfaeeM ml pB «ll^er sur lui la réprobalRm HniTerselle ; nais j'avoue qae je ae croîs pas anx folles baincsde la multitude, et que je ne Croîs gu^re davantage aux aveugles colères de la fatalité. Tout ce que je comtois de lui me l'a moairé conmie le |4us géBéren des bommn. L'in|ttstk« de l'oplnlafl qnî le pounott le granclit encore i mes yeux , et )e dofe vous prtveHir, nessieurs, ati imnKM do vota quitter pow toajonrs, que telle eonvcrtation m se pn^owgerok pat sans porter mon cœtir i des «Kravemenis qne je voMbvis éviter. La cause de Mario Cinci eM la nitiiÉe : et quel ami suNroit sans transport et «an vengeance les injures faites i son ami absent TVteitieo», je von le deonnde 1...

— "RM ami? dit M. de lUarsIn. Gonnoitaois-m Mari«T

— Je ne l'ai tn qu'une fois ; sa voix n'a pas froffpé mon orHHe pendant cinq minutes, mais je suis ptes prompt i me sainr d'ine affiectioa , et nés offaetions ne se démentent jamais.

— ]e M t'anb jamais n cette ekalutiaii , ctmdmu-

nanu spueos. 267

t-îl «B se raf^rochant de tatà , ear la cenvenatisB générale avoit fini, et les InTiléx s'éloieat distribués denx à deux dans la grande salle, sans témoigaer l'envie de s'entretenir davanlage. — Et cependant je ne peux te savoir mauvais gri, ajonta M. de Uarsan, dea errenrs d'un ficeor foDement aflectneux, qui prend part aatia réfleiinn à la querelle dei absenta. L'eipérience t'apprendra b'op tât qu'il ne faut pas se fier à des apparences impe^anies dans le jugement qu'os porte du premier venui quand il aurmt, comme Marie, la (aille d'intbée, qui lutta contre Hercule, mais qui ne reprenoit de forces qu'eu embrassant la bwe dont il étflil sorti. L'ipiagiQalioq dupe le cœur- Je ne t'en parlerai donc pas, quoique cette explosion passionné^ ait cruelleoient tourmenté le mien. Il est question d'autre chose entre nous, et l'intérêt si vif que Diana te témpigne atyourd'hui ^mbl^ m'annoncer que jamqis l'occasiot) n'a éti^ plus favorable et mes préviBioos plus justes. Âccompagne-la cbezelle, et songe que j'attends mon arrêt du tien I

En elTet, et je l'arouerai, je m'en élpis à peine aperçu , tant je me croyois désioléressé dans fiette espérance. Diana, qui avoit <iuitté sa place aossiiât que moi , venait de ber sa main â ma maiu , e| autant que j'en pouvois juger sans l'avoir revue, sq têt# se penchoit vers mon épaule , presque de manière ji |a |oucber, le me retournai vers elle, et je vis qu'elle était pâle. Je pressai cette main qui trembloit; je reconduisis Diana , et je ta {\s asseoir , plus disposé à la quitter qu'à la troubler d'une ^motion inutile. J'alloi» (fl'éloigiier quand elle me retint. Je ip'^Sijs. Nous gfii'd^mes quelque temps le silence ; mais ses doigts , que tant de fois j'aurais voulu presser au prix de ma vie, s'étoieot

268 HADEHOnELlE DE MAMAK.

DDis {dos éiroitemeot aox miens ; ils étoient hnmides et tiëdes. Elle palpiloit d'une émotion que je ne comprenois pas : je ne savois si c'éloit l!i un sujet de joie on de désespoir, et cela dura plusieurs minutes, ces longues minutes que tous savez, et que durent les troubles et les inquiétudes de l'amour. Elle paria enfin,

— Maxime , dil-elle , combien je vous aime !

— Prenez garde! m'écriai-je, les mots que vous avez prononcés li sont affreux pour moi, si tods n'en prévoyez pas les conséquences. Vous ne savez pent-êire pas , Diana , qne je viens vous demander votre main , parce que voire père me Ta promisel....

Elle se leva, marcha, passa devant moi les bras croisés, le front penché, le sein haletant. Elle s'arrêta; elle appuya ses mains sur mes épaules , les croisa derrière mon cou , et me dit d'une voix qui s'éteignoit sur ma joue : — Pauvre Maxime I L'ami de Mario Cinci ne savoit donc pas son secret quand il le défendoit tout i rhenreî,,.

Je ne répondu point : un voile se dédiiroit devant mes yeux ; mais je ne devinois pas loot.

— Pourquoi, sans cela, conlinua-t-elle ^ aurois-je insulté â ta tendresse de bon et digne jeune homme T Ah ! cela seroit odieux si l'on n'avoit pas aimé I mais je l'aimots, vois-to!... mais il était mon ameetmafiel... il en disposoit à jamais , et ton amour me remplit de douleur en s'égarant vers moi , qui ne ponvois le payer de retour. Le caractère et l'aspect que je me fis pour te rebuter dévoient me rendre haïssable. Je m'en flattois amèrement, parce qu'il falloit pour ton bonheur que je fusse haïe de toi ; et comprends ce qu'il m'en coâtott, à moi, Maxime, qoi t'aimai du premier jour comme un frère, et qui t'aurais donné volontiers

PHEHIER EPISODE. S69

tout un cœur si j'en afois en denu !,... Me pardonaeras-In ?

Je restai quelque temps sans parler et sana voir ; msuitejclar€gardai.

Eile pleurait. Je l»isai ses bras palpitants, et puis ses joues, ses yeux humectas de larmes, et je mêlai mes larmes anx siennes.

— Vous aimez Mario , Diana ! c'est un digne choix ! Que le ciel toqs favorise!

— Je l'aime, dis-tu!.... reprit-elle avec force. Mon existence est plus complète que lu ne le croîs : je suie sa femme !. ..

— Sa femme! et votre père, mademoiselle, avez- Toos pensé k lui?...

Elle abaissa ses paupières, comme si elle avoit été honteuse de me laisser lire dans son Sme.

— Mon père!... mon excellent père!... Oh! qu'aux dépens de mes jours la natnre prolonge les siens! qu'aux dépens de mou bonheur, elle les embellisse!..; Hais quand Mario, prosterné devant loi, cherchoit ù vaincre son cœur :^ Votre femme! dit mon père; j'aimerois mieux qu'elle tùl morte ! — Il l'a dit. Mon père m'aura morte comme il l'a souhaité, et Mario m'emmènera vivante,

— Votre raison se trouble, Diana!... Que ditesvous?

— Ce que je dis, l'avenir l'expliquera ; mais n'accusez pas ma volonté. Elle ne m'appartient plus, (lonservez-moi un souvenir, un souvenir rigoureuiï si vous le voulez, pourvu qu'un peu d'amitié, cher Maxime, en adoucisse la sévérité.... Et si ma vie vous intéresse encore , ne craignez pas que j'en dispose sans votre aveu.

t70 HADEI|0»IU.E »B M4RSAN.

— . Uainlenaat l'heure «'approelte qA 11 faut... Êtw* Touspréle, Aona?...

Sa femme ie chaptlire mirn 0t TÎot se plaeer k cè\& d'elle.

^Mon père vous attend, M^ime; aile» Ini dire que V0U4 m'accompagDci à Tnti<gOpâQ)e' ^ Il D'y avoil qu'une porte à putrir. Il m'attendoit les yeux fixes et ardent^ 4'iropatience ; je tombai à ses pieds.

— ' Au nom du bonheur de Qîana et du vôtre, mon aaiî , revenez sur vos injustes préventions contre le nodIc Mario Clnci ! C'est l'époux que vous devez h Diana pour sauver sa vie...

-- Mario Cinci' cria le vieillard en me repoussant avec dureté... Qu'elle l'épouse et qu'elle meure!... Une parricide de plus dans la famille des Cinci I... Béatrice et Diana!...

Il marchoit précipitamment et il m'entraliKùt sur ses pas, parce qne maq mait» l'étoient qtlacbéesà ses genoux.

Il g'arréu en nie disant: ~^ Va-t'Hii, traître I.... Et ensuite il m& regarda en pitié. — Va-t'en, dit-il plus doucement en passant ses deux ravins sous mes bras pour m'aider à me relever, va-t'en , pauvre enfant, et que je n'entende plus parler de tout ce que j'ai aimé, car le reste de mes vieux jours a be$oin de solitude et de repos.

Je me retrouvai près de Diana , je lui ofTris la main sans prononcer un mot, et elle ne m'interrogea pas, car j'avois laissé la porte enlr'ouvprte dans le trouble de ma démarche , et il étoit impossible qu'elle R'eflt pas entendu.

Qpand je la qpitOi â sa giinddle, j'ai^rocbai ses

patMIER ÉPISODE. 271

doigta de mes lèvres ; elle les retira et se jeta dans mes bras. Un moment après , j'élois seul.

Je suivis long-temps du regard la gondole de Diana entre toutes les autres, el je la reconnoissois de loin, parce qn'elle éloif: ce jour-là, contre l'usage, roarqnée d'un nœud flottant de rubans cramoisis.

Je me présentai inutilement le même soir chez M; de Marsan, lia majsoii étoit interdite à togt le mQRde.

Au lever du soleil , par un jour triste et froid de jan^^ vier 1809, le petit bâtiment ijui me conduisoit à Triesle déboucha des lagunes dans la grande mer, qui étoit haute et houleuse , car la nuit avoit été fort mauvaise. Kotre patron héla quelques barques de mariniers, qui paroissoient occupés à relever sur la pointe d'un lloi uiie gQnâo]^ éptiouée,

— Quelqu'un a-l-ij pÉri, ^'éçrifi-i-on tfe notre bor4?...

— Selon tQtite ap|ti|rence, répondit |p Quitre; mais 11 eat probable que les i:adavre9 pnt été emportés par la Iqme, puisqu'on ne les a pfts (rouvés«i)r les ffpor^. Cette gundole sans chilTre e( sans ttoax qe se distinguoit d'ailleurs des autres que par pc çhjQtin de rubans.

Je m'en saisis, je l'attachai à ma cbemjse, et je défaillis. Je fus long-temps à r^venii' à mai. Le Iendein^i|i j'étois à Triesle.

DEUXIÈME ÉPISODt.

LE TCNGEND-BUND.

Ce qne je redoute le plus dans mes frivoles compositions, c'est de passer pour avoir la prétention d'inventer , et la raison en est toute simple : ce n'est pas do tout mon talent , et je m'en aperçois aussi bien que personne quand je suis obligé de travailler d'imagination. Quant a mes souvenirs , il n'en est pas de même. Us peuvent être plus ou moins romanesques dans l'aspect , plus ou moins emphatiques dans rcxpresslon , tenir de l'hyperbole par la parole , et du drame par l'arrangement ; mais c'est la faute de mon oi^anisation et non pas celle de ma sincérité. Je ne saurois trop répéter qu'il faut s'en prendre au malheur de l'artiste, qui voit noir , qui voit jaune , qui voit vert , qui voit te ciel plomb , la mer ardoise , la verdure velours , et qui copie ce qu'il voit. Ce n'est pas i bien écrire n qui est le plus beau de tous les dons de la nature , comme l'a dit Pope ; c'est « bien voir, » et je ne m'en suis jamais flatté. Do reste , il ne faut pas trop s'en rapporter au lecteur insouciant, quoique ingénieux et sen9ible> qui

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DECXIÈIIE ÉPISODE. 273

VOUS dit dn coin de son feu : fotci du vrai , du vraigemUaiie et du faux, en parlant d'an événement éloigné ou d'une époque d'exception , qu'il aurait Tue aulrement iui-mdme à vingt-cinq ans , avec l'inlétét de sa vie et les passions de son âge. Au commence-' ment de 1809, les hommes de ma façon n'éLoient pas des spectateurs à moitié endormis sur des banquetles , qui regardent froidement la pièce en clignint de l'œil jusqu'à la cfaule du rideau. G'étoient, et le malheur en est à la nfcessilé des temps et des caractères , ou des acteurs très-préoccupés de leur imporiance dramatique, ou des comédieos très-habiles à calculer les chances de la recette. Les acteurs que j'aimois ont disparu : les comédiens sont là : Piaudite, cives!

Jamais je n'ai été moins intéressé è celte explication qa'jk la tête de ce chapilre , dont mon pauvre barbet noir, l'honnêle Puck , pourrait vous rendre aussi bon compte que moi, s'il avoit joint à ses dignes facultés de chien celle d'exprimer la pensée , et surtout s'il n'éloit pas mort trois ans après sur mon oreiller , dans un petit bourg du Valais. Pauvre Puck , qne j'ai appelé dis ans mon dernier ami avant de trouver un homme qui

méritât de le remplacer dans mon cœur! Je vous

réponds que la plus grande preuve des justes vengeances de Dieu contre notre folle espèce, c'est la brièveté de la vie du chien. Il ne faut aimer que lorsqu'on est vieux ; on a moins à regretter quand on s'en va.

Mais ce n'étoit pas cela que je voulois dire ; c'est que cet épisode n'est guère plus attrayant que ce que vous venez de lire jusqu'ici. Ce sont des faits assez vulgaires qui ne lient les deux extrêmes de ma trilogie que par des rapports peu visibles, mais fort essentiels, et qui ne manqueroient pis d'un certain mérite d'artifice

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274 MADEIU1BIU.E DB MAKiAN.

et de combinaisoa , s'il y avoîl de l'artifice et de la combinaisoD dans ce que j'écris. Il n'y sera plus question de mon' amour eitravi^nt 4op( vous savez que l'issue a'a pas été beureuse. Les persoDuages avec lesquels vous aviez fait counoissance n'y reparoltroBt pas, et vous ëa verrez d'autres ^ue voua connoinez tout au plus de nom , mais donl le portrait n'est pas indigne de l'histoire, qui ne leur a jusqu'ici accordé que de (purlea et froides notices peu Batisfaisantes pour un esprit Curieux. C'est dans cette galerie que je vous introduis, et je n'y ferai que l'office d'un cicérone exact ; le rôla fort insignifiant auquel j'ai été réduit parmi eut ne me permet pas d'autre emploi.

La seule particularité de mon premier récit qu'il soit essentiel de vons rappeler maintenant , c'eat que j'avois lieu de croire , en arrivant à Trieste , que Diana de Marsan étoit morte victime d'un naufrage m 4'un suicide. Va billet noue d'un rubaii cramoisi conMOe celui de sa gondole, et que le patron me remit au débarquement, me tira de cette cruelle angoisse. Il n'éloit pas sigQé , et je ne connoiESois point l'écriture de Diana; taiis il ne pouvoit venir que d'elle. J'en rapporterai sans peine les propres eipressions, car on 4^t imaginer qua je ne l'ai pas perdq : < Ne vous alarmez » pas, Maxime, des bruits qui pourront vous parvenir : xun cœur que vous avez pénétré de rccopnoissance et 0 d'amitié palpite encore pour vous. Un cceur 1 il (al|o)t udire deux. On vous engage à n'oublier ni le rendez- 4 vous , ni l'église , ai le signal, et je sens que je suis Il intéressée aussi à l'accomplissenient de votre pro- >> messe par un sincère désir de yons revoir, »

Tout s'espliquoit ainsi. Le repdez-vuua dnnt il m'étoit parlé , c'étoit certainemei)^ celui qui defoit me

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' •KVXIBHB ÉPISO^. 275

rënnlr k Mario Cincf , dans l'égtise de (.lodnApo , i la i^pelle de Sainte-Honorine. Mes inqnMtndes s'éranoairent , et je ne songeai ploi qu'à me reposer des agiutioin passées , dans les douces émo^ns de t'élude, qui devenoit déji le premier de mes ploéirs.

(^k n'éioit pas facile à Trieste, oiï le parti ademaiMl et le parti de la GonqnSte divisoieni tons les esprits et tontes les conversaiions ; mais , par nn basnrd qtri vaut h peine d'être remarqué , l'émigration françofse n'y ^toil pas suspecte. Les hoanMS de cette classe qn'un henrenx t^trfx aroit fixés dans ces contréei charmantes s'y natnraliiDient si fociiemeM , qn'om oubtinrde jour en jonr leurs litres d'erîgmie en les voyadt se livrer k d'tatMes et laborieuses industries. Un de nos plus brtllanls marqnis y avoil fondé one vaste maison de commerce dont la rotation est européenne. La nœillenre •«berge d« pays émit tenue par un chanoine , l'aimable et savant abbé Maurice-Trophime Rcyre , et il en éloit à pen près de même pour tout le reste. Les opinions s'étment identifiées comme les mœurs, suivant les po- ■ilioHi et les caractëtM ; mais les sédnctioiis de la gloire ont unt d'empire sor notre vanité nationale qne le parti de Bonaparte domiMit m peu. Il faut l'avoir vu pour le (attire. Ainsi , je le répète, il n'y avok point de prévention exclusive cuitre les François, parce qu'il n'y avoit point de «mullanéité enu% eux : cbacan comptoit les siens.

il'arrivois dé^ dans mes montetita lucides à cet ige d'édectisme qui est celai de ta raison ; mais les moments lucides étoient rares dans ma vie de jeune homnw, et le vieux levain de la ligue, ccwome avoit dit Henri IV , fermentoit quelquefois dans mon cœur au s cul nom de Napoléon : belle et savante iiiimiUé qui

•276 HADBHOISEIXE DE HARSAN.

noDs a meaés loin , le monde et moi — grâce pour le raj^rochement ! — J'en ëtois d'ailleurs venu au point de regarder la part obscure que je prenois â cette opposition impuissante comme une condition imposée par la /atalllé qui me dominoiL Je ne croyais plus à la possibilité de cette république du genre humain, pour laquelle une poignée d'écoliers ingénieur , passionnés et absurdes, avoient fait nue langue, des institutions et des lois; mais j'étoia retenu à leur cause par le souvenir même de leurs inutiles et malbeurcui sacrifices. Leur sang crioit dans mes oreilles, et me reprochoit de n'être pas mort avec eux , si je n'étois capable de servir leur mémoire et leurs projets, au moins par le concours des forces qu'ils m'avoient connues et autquelles ils s'étoient si tendrement confiés. Je pensois souvent que nous avions eu tort ; mais aucune réflexion ne pouvoit me délourner du devoir de les suivre et de finir comme eux.

Pour le peu de temps que j'avois à passer k Triesle, il falloit cependant me décider, parmi mes compatriotes, entredeux sociétés bien distinctes, et que le peuple lui-même avoit signalées, celle des Nàaoniet ceHe des Gobbi. Ces appellations insulunies , déterminées probablement par quelque défaut physique des deux personnages les plus imposants de l'une et de l'auti-e opinion, séparoient d'une manière insurmontable nos voyageurs, nos réfugiés et jusqu'à nos proscrits , tant il est vrai que les hommes les plus faits pour se rapprocher trouvent partout d'excellentes raisons de se h^ïr. Comme je ne toulois haïr personne , je pris un parti non pas moyen , mais excentrique avec les deux opinions, et je me sauvai, sans qu'on y prît garde , à 11 plus simple auberge du quartier des juifs, qui n'éloit

BEUXIÈHB ÉPISODE. 277

fréquentée ordinairemeiit que par les peLils marchands et les paysans des montagnes. Cette solitude très-réelle que l'on trouve au milieu d'une multitude indifférente m'agréoil Tort. II n'f a rien de moins importun que la foule qnand on n'y est pas connu.

Mon premier objet avoil été de commencer de là mes excursions , si belles en espérance , aux villages poétiques des Morlaques, aux tribus toutes primitives du Monténègre, aux ruines de Salone, d'Ëpidaure, de Traguriumetde Macaria. Mes engagements avec Mario ne me permetloient plus ce long voyage, et d'ailleurs li petite , mais brillante armée du général Marmont se répandoit déji sur le pays intermédiaire pour aller exécuter, sous les ordres de ce brave capitaine, cette fameuse jonction deBrug, qui est une des plus belles opérations militaires des temps modernes, et qoi sembla 6xer éternellement à Wagram les destinées du nouvel empire, k me bornai donc à parcourir des lieux plus rapprochés de ma siation de banni, les restes d'Aquilée , les grands débris de Pola , les merveilles naturelles de Zirchnitz , les mines fantastiques d'Idria , et ces antiquités nominales qui n'ont que la tradition pour monument , le bord de la Save oii restent imprimés , à ce qu'on dit, les pieds de Castor et Follux, l'endroit où Jason fil sceller la première pierre desa jeune ville d'Emona , le rocher d'ofi parloit Japix , et le cirque de Diomède.

Je passois mes jours de résidence à errer dans le Famedo, vaste bosquet qui teooit lieu de promenade à Triesie avant que son spirituel et habile intendant , Lucien Arnault, en eût ouvert de nouvelles, plus l'égulières, plus élégantes, plus françoises, plus rapprochées de la ville et du port, mais qui ne me rappelleront ja-

S78 HADEHOISELLE DE MARSAN.

mais autant de douces rêveries et d'impressioiis délicieuses. Le Famedo, c'est la forêt da naturaliste, du poèie et de l'amant. La «aiioa n'éloit pas favorable à en jouir au commencement de mon sdjour ; mais dès la fin elle commençoit à s'embellir. Le printemps prêloit à peine au Farnedo ses premières grâces ; mais c'étoit le printemps du Farnedo , qui a tout en naissant, des femmes , des fleurs , des papillons ; qui avoit cette foislà , pour qu'il ne manquât rien i son attrait roounesque, des brigands et des dangers. Je ne sais si j'y ai été plus heureui sous la protecticni de nos gouTerneurs, de uns régiments et de nos canons.

La table d'hôte à laquelle je m'asKyois tous les soirs, au retour, ofl'roit peu de ressources à la conversation , et j'en étois enctianié. Les convives étoient ordinairement de très-dignes gens, fort préoccupés de leurs aO'aires , qui me laissoient jouir en paix du bonheur de n'en point avoir, et qui avoient d'ailleurs la complaisance, pour me mettre lout-i-fait à mon aise, de s'ei- I^querdansun des cinquante dialectes de t'esclavon, ou dans un des cinquante patois plus impénétrables 1 mon intelligence, du Frioul, du Tyrol et de la Bavière. Cependant le renouvellement journalier de ces rapports devoit finir par ëlabhr entre quelques-unsde mes commensaux et moi une espèce d'inlimitë. Il s'en trouvoit deux parmi eui qui parloîeot d'ailleurs françois avec une grande élégance , et qui étoient plus versés que moi-même dans la technologie des sciences physiques , Mon principal objet d'étude et d'affection. Nous fimes bientôt coiiiiolssaiicc.

Le premier étoit connu à Trleslc sous le nom do docteur Fabricius, et c'est ainsi que je te désignerai à l'avenir, quoique j'aie entendu dire qu'il s'appeloit au-

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DBTTXIÈIIB ÉPISODE. 279

trement. Dans sa vie eslérieare. Il s'étivit fait inn hante réputation médicale fondée sur des théories singaliè'reB, mais extrêmement contestées par lea gens qui prétendoient s'entendre à cet art d'hypothèses dont il ne (ai* soit pas fort grand cas.

Le second étoit un jeune Polonais , nommé Joseph Solbioski, et Don Solbie^t, comme disent les biographes. Joseph avoit tout ce qu'il faut d'esprit et de cœur pour entraîner une Sme moins atiirafale que la mienne, qui ne demandoit qu'à aimer quelqu'un. Je l'aimai tout de suite. Il éloit h peu près de mon Sge ; ce que j'aimois, il l'aimoit aussi; ce que je satois, il le saroit mieux. J'étais plus fort et plus graod ; il étoit plus doux , jAm sage ei plus bean. On fait avec cela des sympathies indissolubles. Je ne le croyois pas éloigné de mes opinions ; mais une opinion est si peu de chose auprès d'une al^tion !

Nous nous tenions tous les deux, de crainte de nous contrarier réciproquement, dans une réserve si étroite sur les questions politiques dont le monde étoit occupé , et j'attachols de mon côté si peu d'importance t m'assurer d'une harmonie de plus dans nos sentiments , tant il sufGsoit des antres pour nous unir inséparablement à jamais , que je n'essayois pas d'en savoir davantage. Comme celui-ci a obtenu depuis en Allemagno une réputation historique dont le brnit n'est probablement pas venu jusqu'à vous , vous me pardonnerez de vous le faire connoitre avec plus de délails au commencement d'un récit où il ne me quittera presque plus. Nous commencerons cependant par l'autre.

te docteur Fabricius avoit près de soixante-dis ans ; mais c'étoil un de ces sepinagénaires adolescents d'âme et d'imagination, qui imposent ï l'esprit des jeunes par

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