‹ Nouvelles de Charles NodierChapitre 22 sur 22 · DE LA CHAT(I>EI.BVR · texte numérisé non relu

DE LA CHAT(I>EI.BVR

rs, n'en ^toit pas moins réelle et Tivaiit«. L'imaginaiirm même de mon Sme , ^parée par le recueillcment et par la prière , ne devoit rien produire qui approchât de ce râvc. Il appartenoit k un ordre d'inspirations auquel l'homme ne sauroit s'élever de lui-même , et que cette science délicate et choisie de la sensation qn'on appelle aujourd'hui l'esthétique est incapable de contrefaire. Ma métaphysique d'écolier philosophe vetlloit encore dans mon sommeil, mais elle s'humilioit devant l'œuvre de la puissance de Dieu. Je copiprenois qu'une création aussi-pure et aussi parfaite ne pouvoit pas être mon ouvrage.

Je ne parlerai pas de la beauté de celte jeune iillc;on ae fait pas de portraits avec des mots ; j'ai douté quelquefois qu'on pût en faire avec des traits et avec des couleurs. 11 y a dans l'ensemble de toutes les formes d'un être animé je ne sais quel jeu de passion et de vie qui ne se reproduit guère mieux bous le pinceau que sous la plume, et ce qui n'est pas moins sur, c'est que la signification de cet ensemble n'est pas également intelligible pour tout le monde. Chacun la lit selon son aptitude è en démêler les caractères , à en pénétrer le sens , à s'en approprier l'esprit. Quand elle est moulée au ton d'une parfaite harmonie avec l'intelligence et la sensibilité de celui qui regarde, elle se sent mille fois mieux qu'elle ne s'analyse, et l'effet en est trop saisissant, trop simultané, pour laisser la moindre place à l'observation des détails. J'imagine qu'il faut être déjà un peu blasé sur les impressions de l'amour pour s'arrêter à l'effet piquant d'un pli de la lèvre ou du sourcil , d'une dent qui se soulève presque imperceptiblemeut sur son clavier d'émail , d'une petite boucle de cheveux rebelles , échappée à l'arrangement de la coiffure. Les sympathies

Cookie

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poissâmes qui décident de la vie tout entière procèdent d'une manière plus soudaine, et on se rappelle que l'appariiion de la Chandeleur ne s'accomplit qu'en raison d'une sympathie complÈte et absolue entre les personnes qu'elle met en rapport. Je ne me demandai pas pourquoi j'aimois celte femme, je ne me demandai pas même si je t'aimois ; je sus que je l'airaois ; je me dis ce que dut se dire Adam quand Dieu combla le bienfait de la création en lui donnant une épouse : J'achève d'élre ; je suis!

L'étrangère paroissoit habillée, comme moi, pour un festin de fiançailles ; mais ses vêlements n'étoient pas familiers aui nouvelles mariées de ma province. Ils me rappeloient ceux que j'avois remarqués plusieurs fois, en pareille circonstance , dans une ville peu éloignée que l'invasion de nos armes et de nos doclriaes venoit d'attacher i la République. C'éloit le costume piquant et gracieux de Monlbéliard, que la société la plus élevée du pays conservoit encore par tradition dans certaines cérémonies solennelles, et qui est probablement abandonné aujourd'hui par le peuple lui-même. Elle' avoit déposé i côté d'elle , sur la table , un de ces petits sacs à mailles d'acier poli dans lesquels les jeunes femmes renfermoient alors ces légers chiffons qu'il leur plaisoit d'appeler leur ouvrage, et je n'àvois pas tardé i m'apercevoir que sa plaque étoit décorée de deux lettres relevées en clouterie d'acier, qui dévoient être les initiales des deux noms de ma future , mais j'aurois inieux.aimé les apprendre tout entiers de sa bouche. Malheureusement, le charme qui m'avoit interdit la parole n'étoit pas rompu, et toutes les facultés, toutes les puissances de mon âme avoient passé dans mes yeux , car ils venoicot de rencontrer les siens, l-a fascination de ce re-

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gard célc&tc aurait suffi d'ailleurs pour me rendre muet. Je conccTois i peine la possibilité d'en supporter l'expression sans mourir, et je uedevoissansdouie la force de résister à une émotion si ¥ife qu'au privilège de la neuvaJne, dont mon esprit u'oublioit point le mystère. C'est que jamais le fen d'une tendresse innocente n'anima des yeux plus doux et ne révéla mieux ces secrets ineffables du pur amour, pour lesquels aucune voix bumaine ne sauroit trouver de paroles. Cependant ua nuage étrange obscurcit loul-à-coup ses paupières. Il sembla qu'une notion confuse de l'avenir qui venoit d'éclore dans sa pensée s'y manifestoit peu à peu sous une forme plus sensible, et l'accabloit d'une horrible certitude. Son sein palpita, ses cils s'humectèrent de quelques pleurs qu'elle cherchoit à retenir, eUe repoussa doucement de la main le pain et le vin que j'avois placés devant elle , se saisit avec ardeur d'un des brins de myrte bénit, et le fit passer sous un des nœuds de son bouquet. Ensuite elle se leva et reprit le chemin par où elle étoit venue. Je triomphai alors de l'horrible contrainte qui m'eochaînoit à ma place , et je m'élançai sur ses pas pour en obtenir un mot de consolation et d'espérance.— Ohl quique vous soyez, m'êcriai-je, ne m'abandonnez pas à l'horrible regret de vous avoir vue et de ne pouvoir vous retrouver ! Songez que mon avenir dépend de vous, et ne faites pas un malheur étemel du plus doux moment de ma vie ! Apprenez-moi dn moins si je pourrai presser une fois encore cette main que je couvre de larmes, si je pourrai vous voir encore une fois!...

— Une fois encore, répondit-elle , ou jamais!... Jamais ! répêia-(-cUe avec un cri douloureux.

En parlant ainsi, elle s'échappa. Je sentis tues forces

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me manquer et mes jambes défaillir. Je cherchai on point d'appni ; je m'y fixai, je m'y abandoonai sans résistance. Le pins obscur des voiles du soomieil avoit remplacé sur mes yeux le voile trauspareDt des songes. Je ne fus réveillé qu'au grand jour , par les éclats de rire d'un domestique qui enlevoit les apprêts de ma collation nocturne , et qui altribuoit cet appareil à des faniaiùes de somnambule, auxqudles j'éiois en effet sujet. Je ne m'en défendis pas, mais j'oubliai de m'as- Burer , dans mon trouble et dans ma coiifusioii , si les deux brins de myrte avoient été retrouvés : c'êtoit la seule circonstance qui pilt donner à mon rêve nue espèce de réalité poùtive, ou la lui faire perdre. Dans le doute; on esprit plus grave que le mien se sentit absteou ; il auroit regardé l'étrange illusion de la nuit pr6cédenie comme l'effet d'une longue préoccupation , de l'imagination , du jeune, et on est libre de croire que ce n'étoit pas antre chose. Mais un amoureux de vingt ans , qui aime pour la première fois , n'est pas capable de tant de raisonnements. Et j'aimois de tonte la puis* sance de mon cœur, avec ivresse, avec frénésie , cette jeune fille inconnue qui peut-être n'existoit pas.

Je n'étois pas d'un caractère qui se déprtt facilement des idées dont il s'étoit fortement occupé une foii. Celle-là devint mon idée fixe, l'unique pensée de ma vie, le seul but de ma destinée. J'abandonnai lout-à-faîl ce monde innocent et doux dans lequel s'éloienl renfermés jusque-là mes habitudes et mes plaisirs ; je diercbai la solitude , parce que la solitude éloit la seule manière d'être où je pusse m'entretenir librement avec moi-même de mes vœux et de mes espérances. A quelle docile amitié, à quelle crédulilé complaisante aurots-je osé les confier? Il me gombloit, dans mon délire, qu'une

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circonstance prochaine, presque anssi imprévue que celle qui m'avoit montré nu fiancée inimaginaire, ne tarderoit pas à la ramener sous mes yeui ; je l'allendois, je croyots la rencooirer dans toutes les femmes inconnues que le hasard me faisoil apercevoir de loin , et partout elle m'écliappoit comme dans le rêve où je l'avois rue. Celte succession perpétuelle d'illusions et de désabusements finit par prendre an ascendant funeste sur mon esprit; elle étoit devenue une manie assidue, invincible , inexorable. Ma raison et ma santé cédèrent à I» fois, et Ea médecine, vainement appelée à mon lit de douleur, renonça en peu de jours à l'espoir de me guérir, La médecine ne pouvoit deviner la canse de mon mal, et une juste pudeur m'empéchoit de l'avouer.

Je n'avois cependant négligé aucun moyen de déconvrir ma mystérieuse amie. Les initiales du sac en filet d'acier n'éloient pas sorties de ma mémoire, et je les avois fait coonoitrc, sous la réserve d'un profond secret, à un de mes jeunes camarades d'étude qui habiloit Montbéliard , en y joignant le portrait le plus circonstancié de la jeune fille dont elles dévoient exprimer le nom. La description ne pouvoit pas manquer de ressemblance : les traits, hélas I en éioicnt trop profondément empreints dans monr.œur, où je sens qu'ils vivent encore. Quant an danger de l'exagération , rien n'étoit moins à craindre : quelle expression , quel langage paroltroit exagéré à ceux qui l'auroient vue?

La réponse avoit lardé long-temps. Elle vint tout à coup ranimer mon cœur dans un de ces moments d'angoisse extrême où mes forces épuisées ne sembloient plus capables de lutter avec la mort. L'être idéal que j'avois rêvé dans la nuit de la Chandeleur existoit réel-

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lement ; b ressemblactce éioii parfaiie. On avoit reconnu la personne que je désignois avec lant de soin , à loua les trails de ce sigiiatement fidèle , et même à un petit signe empreint derrière le cou , qu'elle m'avoil laissé apercevoir dans sa fuile. Elle s'appeloit Cécile Savernier , et ces noms commençoieni par les deux lettres que je me souvenoîs si bien d'avoir lues siir le sac en mailles d'acier. Elle habiloit ordinairement, seule avec son père, une maison située à quelque distance de la fille , et c'étoit celte particularité qui avoil rendu les informations plus difficiles et plus lentes. Depuis quelque temps ils étoient rentrés à Honlbéliard, où les grâces et la beauté de Cécile faisoient l'objet de toutes les conversa tioD s. Mon officieux condisciple, qui regardoit ces renseignemenis comme les préliminaires d'une demande en mariage dans laquelle j'avois consenti à servir d'intermédiaire, se croyoit obligé d'insister sur les qualités incomparables de mademoiselle Savernier; mais il RuissoJt par ajouter, non sans exprimer quelque regret, qu'elle avoit peu de fortune. Celte circoastauce ne me fui pas moins agréable que les autres; car ma fortune ne me permettoit pas d'aspirer à un mariage opulent, et il n'y avoit d'ailleurs rien de plus éloigné de ma manière de comprendre le mariage.

Je n'avois plus rfvé. Mon illusion prenoil un corps, ma chimère devenoit une réalité. C'ëloit Cécile Savernier que j'aimois, et Cécile n'éloil plus l'enfant capricieux de mes songes. Elle existoit à quelques lieues de moi ; je pouvois , je devois la trouver, et passer près d'elle, avec elle, une vie tout entière, douce comuie la première pensée de l'amour. Ma langueur disparut avec mes inquiétudes; ma santé se raffermit; il ne me resta de mou mal qu'un peu de trouble et de foiblesse.

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et mon père coDsolé , pins henrenx de jour en jonr, se réjouit eofia de l'espoir assuré de ma guérison. Un jour qu'il pressoit ma main avec tendresse, appuyé sur le lit que je n'avois pas encore quitté , « Dieu soit loué ! me dit-il , tu as su triompher de ta douleur, et tu me rendras mon fils ! je t'en remercie.

— Ma douleur, répondis-je en me rapprochant de lui pour l'embrasser, croyez-vous en avoir le secret?...

— Oh ! reprit-il en souriant , tous les chagrins de ion âge viennent de l'amour, je les ai connus comme toi. Je vois aujourd'hui d'assez loin ceux qui ont tourmenté ma jeunesse pour n'y penser qu'avec dédain ; mais je sais qu'ils peuvent être mortels. Aussi n'auroîsje pas hésité à voler au-devant de tes vœux s'ils avoient pu être remplis. Je te félicite d'avoir pris ion parti contre un malheur inévitable que l'avenir ne lardera pas à réparer, et que lu compteras gaiement un jour parmi les folles déceptions d'une imagination de dix-huit ans. Promets-moi seulement de me mettre le premier dans ta confidence , quand un nouveau sentiment surprendra ton cceur. Nous en parlerons sérieusement ensemble, comme deux amis, dont Tun a sur l'antre l'avantage de l'expérience , et je m'engage , si lu persistes , à ne rien épargner pour te rendre heureux I Dis-moi sincèrement, cher enfant, si cel arrangement te convient.

Je sai^s la main de mon père, et je la porui à mes lèvres.

— Vous êtes le meilleur des pères, répliquai-je , et votre fils ne l'a pas oublié un moment; mais étes-vous bien sûr de ne pas vous tromper sur la cause de ma maladie? Je ne comprendrois pas que vous l'eussiez devinée!...

— Cela n'étoit pas si difficile que tu te l'imagmes,

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dît mon père avec un noorean sourire. C'étoit l'amotir, et les regarda ou ion ùlence me l'ont dix fois aToaé. Il ne s'agissoil |dua que d'eo chercher l'objet parmi les jeunes filles qui font partie de notre société habituelle. Ce n'étoit pas Thérèse ; elle est trop légère et d'nn esprit trop superficiel pour t'occuper. Ce n'étoit pis Hariande dont le babillage t'amuse, mais qui n'a ni solidité dans l'esprit , ni tendresse réfléchie dans l'flme, et qui n'est bonne que par instinct. Ce n'étoit pas Emilie, qui est froide, pincée, raisonneuse, et qui a appris à tire dans le baron d'Holbach. Ce ne pouioit être que ta cousine Claire , qui est jolie, qui est simple, qui est modeste, et dont l'exaltation nalre s'accorde assen bien avec le lour de ton esprit. Crois>tu que je m'entende si mal i deviner T

— Claire ! m'êcriai-je dans une sorte d'élan qui put ' tromper mon père , car il étoit bien loin d'en connoHre le sujet!....

C'éloit précisément cette jeune fille qui avoit fait la neuvaine de la Chandet&ur en même temps que moi, et dont l'exemple m'avcul suggéré cette idée.

— En Térilé , continuai-je après un moment de réflexion , TOUS aret eu raison de supposer que je préférais Claire à toutes les autres. J'aime Claire comme amie, comme prente, comme une personne excellente qui sera , j'espère, une digne femme et une digne mère; mais je n'ai jamais pcnséàla faire ma femme et la mère de mes enfants !.... CroyeE, je vous prie, à la sincérité de mes paroles!...

Non père me regarda d'un air étonné.

— Je n'ai aucune raison pour en douter, me dit-il , mais ta réponse a trompé mes conjectures. Ce n'est donc pas le mariage de Claire qui t'a réduit à cet état de

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mélaflcolie âtiquel je l'ai tu près de succohiber, et qui m'a causé tant d'affreux soucis?...

— Claire se marie î repartis- je eii itié soulevant sur mon lit.;. Claire se marie! dites-»ous... Oh! rassureivous , mon ami ! je ne tous ai pas trompé; Ce iraiisfiort n'est que de la joie ! puisse ce mariage eire tOnforiiie aux intentions du ciel, et la combler d'iiii parfait boribenr..;

— Jelésonbaite, reprit mon i)êrej et j^alme à l'espérer, quoiqu'il ail quelque ftose de fort extràoMinaire. Claire àToit refusé celle anfiée ifois flablissemeats très-ùTaniageirt , et sa mère la croyoit disposée l embrasser h Tie relieuse' dont elle stitoii les pratiques aTec nne singotière ardenr , quand on jeune bomme inconnu, presque arrivé de la veille, a obtenu son consentement dès le prcrtiiér èfttrefien. tes renseignements ont été fatôrafates, et les denx familles se sont promptemeni frouvées d'accord. Claire se trouve heureuse de celte union , que la sainte Tîei^e lui prépare, drt-elle, depuis le jotrr de la Chandeieut. Tu recftnHois là celte îniaginalian nvysliqne et romanesque à ta fois, qui m'avok fart croire à quelque sympaiWe entre tous.

— Je vous proteste , taon anii , que je' comprends à merveille le Atariage de Claire', el qtrt je ne pense pas qu'elle en eût jamais pu faille un meilleur,

— A la bonne heure,- répKqua-t-il en éclatant de rire, et cela dépend de votre inaniëre de voir à- tous deux. Hais nous tie parlons pas du tien ?

— Pensez- vous qu'il soit déjà temps de s'eil dccupcr. Je n'ai pa^ vingt ans I

— Entre nous, c'est dne affaire qui te regarde; maiS' pourquoi' pas 7 Je me suis marié trop lard , ou les

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années ont coulé trop vite , et je laisserais à goûter les plos dODC«8 joies de la fie si je mourois sans avoir été aimé d'une fille que tu m'aurais donnée , sans avoir joué avec des enrants, sans confier le souvenir de mes traits et celui de ma tendresse à ]a mémoire d'une génération nouvelle qui sera sortie de moi. C'est 11, mm ami, l'immortalité matérielle de l'homme, la seule que la foibiesse de nos oi^anes et de notre intelligence nous permette de pressentir clairement. L'auire est un grand mysière que la religion et la philosophie s'ath stienuenl prudemment d'expliquer. Ton mariage, à td, est donc devenu l'objet principal de mes pensées , de mes esjiérances , et je te dirai franchement que je m'en suis beaucoup occupé depuis ta Chandeleur derni^e...

— Depuis la Cfiandeieur, mon pèrel...

— Depuis la Chandeteur, répliqua-t-il en témoignant un peu de surprise et en me regardant fixement. C'est le temps où les idées de mariage commencent à fermenter, avec la jeune saison, dans le cœur des jeunes gens, et viennent éveiller ta sollicitude des pères, car il y a entre les uns et les autres de secrètes harmonies d'iustjuci et de prévoyance ; mais je me ra[>' pelle que celle date a pu te remettre en mémoire la folle préoccupation de notre pauvre Claire. Ce qu'il y a de certain , c'est que j'ai conçu le même projet pour toi à la même époque, et selon toute apparence I l'insu de la sainte Vierge. Si j'ai négligé de t'en parler, tu en connois les raisons. Alors commençoil pour toi cette longue période de maladie dont tu es à peine sorti , et qui m'a fait craindre pour ta vie. Si l'amour n'est pour rien dans tes souffrances , nous sommes encore à temps ai^ourd'hui pour parler de mes vues,

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mais sans qu'elles puissent tirer i conséqueuce le moins du monde, au cas où elles auroient le malheur de contrarier les tiennes ; car j'entends expressément que loa choix et ton élablissement resteut libres, cl je ne me départirai jamais de celle promesse.

— Vous me comblez de reconnoissance et de joie, m'écriai-je eu m'asseyant sur mon lit, et eu rajuslant mes babils , car je seutois mes forces se rafTermir avec l'espoir de retrouver et d'obtenir C(5cile. J'attends de TOtre tendresse que vous ne m'imposerez point un engagement auquel je ne puis souscrire, et que je ne saurois contracter sans violer les plus saintes obligations. Je vous jure de mon côlé, moji unique et jiarfail ami, que je u'aurai jamais de secret pour votre cœur, et que je ne ferai entrer de ma vie, dans votre maison, une fille que vous n'aurez pas adoptée d'avance.

— Comme lu voudras, dil mon père ; et cependant , celte idée, dont il faut bien que je te fasse le sacrifice, étoil le plus doux des rêves de ma vieillesse. laisse-moi du moins l'en parler pour la dernière fois. Je n'ai peutêtre jamais prononcé devant toi le nom d'un de ces amis d'enfance dont le souvenir rappelle un jour les seules amitiés réelles que l'on ait goûtées dans la vie , les amitiés sincères et désintéressées du colléj;e. Celui là n'éloilpourUnlpassortidema mémoire; mais une grande diiîéreuce de vocaliou , d'habitudes et de domicile sembloit nous avoir séparés pour toujours. 11 éloit devenu colonel d'arlillerie ; il émigra, el celle dernière circonstance rendit noire éloignement plus irrévocable; car j'avois suivi , comme tant d'autres , le mouvement de la révolution , quand j'Ëlois loin d'eu prévoir encore lu but et les résultats. Heureusement^ cette direction pas-

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sag^ d'un espril trompé par les apparences, m'avok valu un crà]U ptdiliqoe que j'ai ta la consolation de voir quelquefois utile. Mon ami, dc^busé i son loar d'un autre genre d'erreur*, regrettoit le séjour de la patrie, toujours si cbère aui cœurs bien oës. Je parvins à obtenir sa radiaiton, et à lui rendre aes foyers, le champ paternel et l'air naul. Nous ne nous sommet pas refus depuis , mais ses lettres ne cessent de me témoigner une tendre recimnoisiance qui récompense bien doncemenl mes efforts. Des coaGdences réciproques nous ont mis au bit des plus petits détails de notre intérieur et de notre fortune. Mon vieil ami Gilbert sait que j'ai un fils lor lequel repose tout mon avenir, et que des rapporta multipliés iul ont tait connoltre , ditil, sooi le point de vue le plus avaotageui ; il a ane fiUe de seiie ans doal l'éloge est dans tontes les bouches et qui fera certainement le boulieur de son mari comme die a (ail celui de aon père. Je se te cacbe point que nous avioas m dans celte union [m>jetée un agréable moyen de nous réunir pour le reste de nos jours, chacun de nous deui étant bien décidé à ne pas quitta son BBique enfiini. C'étoit une vie d'élection que nous noits étions préparée dans notre folle confiance , tant il est vrai qu'on s'abuse à tout âge, et que la vieillesse, mflrie par l'expérience des choses , ne se laisse pas moins eniratner à ses illusions que l'adolescence elle-même. Celte perspective étoit délicieuse, it faut y renoncer 1

— Pardon , mon père , mille fois pardon I Pourquoi le ciel m'a t-il ctmdamné à «i mal reconnottre votre tendresse T.. .

— Rassure-loi , me dit-il, j'ouUierai facilement quelque joie que je m'étols promise à voir mes errances réalisées, pour ne plus penser qu'ans tieiioes. — El

c'est vraiment domnuge , car Cécile Sanrnicr passe pour la plus jolie Qlle d'un pays où l'on a le droit d'être difficile.

— Cécile Savernior, m'écriai- je en m'élançant de de mon lit! Cécile Savernier! 0 mon père, tdob ai-je bien entendu...

— A merveille, répondit-il; Cécile Sivenùer, fille de Gilbert Savemier, ancien colonel d'artillerie, demenrant à Monibéliard , département du Mont-Terrible. C'est d'elle que je te parlds.

)e tombai aux pieds de mon père dans nn état d'agitalion impossible à décrire ; je m'emparai de ses mains ; je les couvris de mes baisers, de mea larmes ; je restai loDg-lemps sans retrouver ta parole ni la voix. Mon père, inquiet, me releva, me pressa contre son cœur , m'intem^ea dix fols avant que j'eusse la force de me faire entendre.

— Cécile Savernier ! C'est elle, c'est elle, mon père, criai-je enfin d'une voix étouffée ! C'est elle que je vous demandoia % genoux l

— En vérité, répliqua-t-il. Alors, tes vœux seront facilement exaucés , puisque l'al^re est presque toute faite; mais le crois-lu bien assuré de celle résololionî Sur quoi est-elle fondée î Où peux-tu avoir vu Cécile T Où peut-elle l'avoir connu T Montbéliard est la seule ville de France où elle ail para depuis son retour de l'étranger, et, quand tu traversois ce pays , il y a deux ans, je suis positivement certain qu'elle n'y étoit pas

Je rougis. Celte question touchott de trop près ï un secrel que je n'avois pas la force de révéler , et dans lequel mon père pouvoit ne voir qu'une illusion ou un mensonge.

■ h.GooyIe

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— Croyez, lui répondis-je, que j'ai tu Cteile, et qne je suis autorisé h penser qu'elle ne repoussera pas mon amour. Sur les circonstances ou l'i^vénenient qui nous ont rapprochés un in&tant, soyez assez bon, je vous prie, pour ne pas m'en demander davanlage.

— Dieu m'en garde, reprii-il en m'emhrassant. Je respecte trop cegeure demyslèrepourt'enleverlemérite de la discrétion. It est des nœuds secrets, U est des sympathies qui ne sont connues qae des amants, et qu'on devine mal â mon Sige. Celle-ci répond si bien à mes désirs, que je n'ai aucun intérêt à m'informer de fion origine. Pourquoi , d'ailleurs , ajouta-t-il en riant, la sainte influence qui se fait sentir depuis quelque temps dans les afTaires de ma famille n'y auroit-elle pas ménagé deux mariages au lieu d'un ? Occuponsnous seulement du tien, qui s'accomplira sans remise aussitôt que tu seras gradué. — Ce délai paroît t'effrayer, mais il n'est pas si long que tu l'imagines. Tes succès dans les écoles Tonl depuis pli^sieurs années mon bonheur et ma gloire, et le temps que ta maladie t'a fait perdre sera promptement regagné. Tu conçois qu'il te conviendroit mal de te présenter â l'acte le plus solennel de la vie sans y porter en dot un titre honorable et sérieux. Ne l'alarme pas, au reste , des rigueurs d'une séparation dont j'<!loigne un peu le terme , et qui rendra ta félicité plus parfaite; car le bonheur qu'on e^ père est le bonheur le plus sûr de la vie. Il est d'ailleurs loul-i-fait conforme aux bienséances que lu voies la future et ion père avant de pousser plus loin les choses, et que tu obtiennes un aveu plus positif encore que celui dont nous nous flattons tous les deux. Puisque voilà ta convalescence en bon train, j'espère qu'un mois de séjour à Monibéliard ne peut que l'alTermir, et ta

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assisteras à la noce de Claire en passant, car elle se fait ï moiiié chemin , dans sa jolie maison du bois d'Arcey. Qu'en dis-tu ? Gel arrangement te convient-ilî

Je me jeui dans ses bras ; il me baisa sur le front, rentra dans son cabinet, et en sortît bientôt avec une lettre à l'adresse du colonel Savernier.

Je partis le lendemain pour Monlbéliard , plus beureuz qu'on ne peut le dire. — Qu'est-ce , mon Diea , que les joies de l'homme 7

J'ai dit que l'étrange illusion qui remplissoit toute ma Tie, qui absorboit toutes mes pensées, depuis la nuit de la Cftandeieur , éioit devenue équivalente pour moi aux vérités les plus posiiives. Le résultat de mes recherches lui avoit donne une extrême vraisemblance. Le concours inattendu des projets de mon père avec l'époque et les circonstances de mon rêve, le faisoit sortir de la classe des rêves ordinaires. Ce n'étoit plus un rêve, c'étoit une révélation ; Dieu lui-même , touché de la soumission de mes prières , ro'avoit choisi l'épouse que j'aliois chercher. Cette idée augmenioit mon bonheur de toute la sécurité doat le bonheur passager des hommes a besoin pour être réellement quelque chose. Disposé par caractère à recevoir facilement l'impression du merveilleux, je m'abandonnai sans résistance à celle-là. Les cœurs qui ressemblent au mien n'auront pas de peine ï me comprendre.

J'embrassois pour la première fois la pensée d'un

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bonhear dont rien ne paroissoit devoir froobler la sérénité ; je volois vers Cécile dans toute la confiance , dans tout l'abandon de mon cœur; et, par une singulière rencontre , qui me sembloit faite exprès pour moi , la Tin de ce doux hiver avoit pris tout-à-roup les grâces el jusqu'à la parure du piintcmps. Les frimais aboient disparu de la base à la cime des montagnes , un air tiède et embaumé circuloit i travers les massifs toujours rcrts des sapins ; les pousses précoces des autres arbres cornmençoient à se colorer de ces nuances d'un rouge vermeil qui peignent les bourgeons pressés d'éclore ; el de petites fleurs , inconnues de la saison , émailloient la mousse comme une semence de perles. Nous n'étions cependant qu'à la un de janvier , et je fus frappé d'un étrange saisissement , quand je remarquai que le jour de la noce de Claire étoît précisément le jour de te Chandeieur. J'arrif ai à temps pour assister à la célébration : une joie modeste et religieuse , sans mélange d'aucune inquiétode , rempMssoit tons les esprits ; la physionomie des mariés exprimoit un contentement parfait , mais céleste, car il étoit calme et recueilli. Le jeune homme étoit beau , plein de tendresse el de pré' venances, et toutefois sérieux, de sorte qu'on l'auroit moins pris pour l'heureux fiancé de la veille que pour un ange envoyé , comme témoin , par le Seigneur , au mariage d'une chrétienne. Lorsque la cérémonie fut achevée, je m'approchai de ma cousine , et je lui dis doucemcnl , en portant sa main h mes lèvres : J'aime ) croire, petite amie , que cet époux est celui qui t'a été annoncé dans la veillée dete Chandeleur? —iAi\n éleva les yeux sur moi en rougissant , avec un regard qui sembloit dire*. Comment savez- vous cela?... — ol puis elle nie répondit en me pressant la main : « Je n'en

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aurois pas épousé an autre. » — Oh ! non, sans doaic, car elle saToit bien que celte destinée de savic,c*éloit Dieu qui la lui STOît faite? Je me sentis agité d'une émotion délicieuse et impossible h décrire , en songeant qu'une pareille félicité m'étoit promlsi?.

Pendant que les fêtes du mariage de Claire me retenoieni au bois d'Arcey un peu plus tong-tcmps que j« n'aurois voulu, mon excellent père aroit prévenu le co* lonel Savernier sur ma Tisîte, dont celui-ci, curieux de me connotire d'abord, n'avoit pas jugé â propos d'avertir Cécile. Lorsque j'eus présenté ma lettre an colonel) il se contenta d'y jeter un regard et un sourire, et venant à moi tes bras ouverts : -~ Je n'ai pas besoin , me dit-il avec une tendre cordialité , de m'informer de ton nom; tu ressembles tellement à l'ami de ma jeunesse, qu'il me semble le voir encore quand toutes les matinées rappeloieni un de nous deux auprès de l'autre. Tu es seulement un peu plus grand. Sois le bien-venu, mon garçou , comme un ami , comme un Als , si too coeur parvient i se faire entendre, ainsi que je l'espère, de celui de ma Cécile. Et puis, maintenant, assieds-toi et repose-toi, pendant que je lirai la lettre de ton père, et que je te considérerai plus à mon aise. —

La douceur de cet accueil fit venir à mes paupières quelques douces larmes , que je cherchai à réprimer en promenant ma vue sur l'inférieur de l'appartement : un chapeau de paille, garni d'un frais ruban bleu de ciel, tjloit pendu i un clou; c'éioit celui de Cécile. Une harpe éloil placée dans un des angles du salon ; c'étoit la barpe de Cécile, tin sac à mailles d'acier avolt été abandonné négligemment sur un fauteuil voisin du mien, et j'y distinguois aisément le chiffre en clouterie qui m'avolt frappé , dans la nuit de ma vision ; c'éloit le chiffre de

476 IX NCVVAINE

Cécile — Et cependant, si ce n'aroit pas été Ci-

rile!... Cette idée, qui ne m'étoit pas encore venne, surprit tout-à-coup mes esprits, et me glaça de terrenr. Je me trouvois engagé de la manière la plus sacrée, la plus irréTocable, par les tœuï que j'avois exprimés à moh père , par la démarche que je faisois auprès de IH. Savernier, et mon aveugle précipitation n'aboutiroit peut-être qu'à me séparer pour toujours de l'épouse qui m'éloit promise. Un frisson mortel parcouroit mes membres, qnaod j'aperçus luin de moi un portrait de jeune femme coiffée d'un cbapean de paille ; je recueillis toutes mes forces pour y courir , persuadé que ta maladresse même d'un peintre de village ne seroit pas parvenue à me dissimuler enlièremenl des traits si bien empreints dans mon cœur. J'arrivai , je restai pétrifié de désespoir ; la foudre , tombée sur ma tète , ne m'auroit pas accablé d'un coup plus cruel, C'dtoit le portrait d'une femme charmante , dont la physionomie avoit quelque rapport avec celle de ma Cécile imaginaire. Ce n'étoit pas elle.

Mes jambes fléchissoient sous moi , quand le bras de M, Savernier, passé autour de mon corps, me soutint : — Hélas , me dit-il en essuyant une larme, tu ne verras plus celle-là! c'est Lidy , ma belle et douce Lidy ! c'est la mère de notre Cécile ! Puisses-tu ne jamais éprouver comme moi l'horrible douleur de survivre à ce que In aimes I... —

Je me retournai vers lut , je m'appuyai sur son sein, et je baignai ses joues de mes pleurs, mais sans démêler, dans mon émotion, s'ils ëloienl produits par l'auendrisseraent ou par la joie. Il n'y avoit plus rien qui démentit mes espérances, il n'y avait plus rien qui ne parût les conHimer. Mon effroi s'évanouit.

DE LA CHANDBLEtIB. 477

— Oui , lu seras mon fils, reprit M. Sarernier d'un Ion de résoluiion solennelle, tu seras mon fils, car lu as une âme ! Tu seras l'époux de Cécile , si elle y consent. Et pourquoi n'y conscntiroit-elle pas ? ajoula-t-il en me r^ardant avec complaisance et ep m'embrassant encore. ]e n'avois réellement pas encore remarqué que tu fusses si bien.

— Causons maintenant, coniinua-t-il en me faisant asseoir et eu prenant ma main dans la sienne. Les bienséances ne peimeitoiezit pas que lu Itérasses chez moi, mais nous nous y verrons Ions tes jours, pendantle temps que tu as à passer à Mootbéliard avant d'aller reprendre tes études. La douce intimité qui doit précéder un engagement sérieux et iaviolable s'établira d'elle-même. Il ne faut pas procéder légèrement dans les ailaires de la vie entière el de l'éternité. Cette époque d'épreuves a d'ailleurs un charme que le bonheur lui-même fait quelquefois regretter, et j'imagine que ton père te l'a dit comme moi ; el puis elles ne seront ni longues ni rigoureuses, car les vieillards ont encore de meilleures raisons que les jeunes gens pour se hâter d'être heureux. Je te parle en tout ceci comme si je n'avois point de doute à former sur un consentement réciproque entre la jeune fille et toi, et Dieu me garde de me tromper : Mais j'y suis autorisé par les communications que ton père m'a faites, et dont il résulte, i mon grand étonnemeni, que tu aimes déjà ma Cécile. Ce qu'il y a de plus étrange, s'il est possible, c'est que son cœur naïf, qui ne m'a jamais rien caché , se sent entraîné vers toi du même ]>enchant , quoique vous ne vous soyez jamais vus... à moins pourtant que ma vigilance n'ait été déjouée par quelqu'un de ces artifices que la jeunesse pratique d'instinct et que la vieillesse oublie.

Ah! je te le déclare, c'est lii tm point snrleqnelje désire avec ardeur des éclaircissements, et ma bonne et franche amitié pour toi me donne quelque droit à tes obtenir!,..

Le colonel me r^ardoit fixement, et le trouble oii sa question me plongeoit ne poovoît pas lui échapper. Je baissois les yeux, j'hésitai, je cherchai une réponse, et je ne la Ironrai pas.

— Je jure surThonoeiir, monsieur, répondis-jeeofin, que je n'ai jamais vu Cécile , que je n'ai jamais vu son portrait, que je n'ai jamais eu l'audace de lui écrire, que son n(»n m'étoit connu depuis deux jours i peine, quand mon père l'a prononcé devant moi. Cependant, je l'aime depuis près d'un an , je l'aime pour toute ma vie ! Je l'aime plus encore que je ne me croyois capable d'aimer , du moment où vous avez daigné m'apprendre que nos âmes s'étoient entendues! Voilà la vérité, monsieur! Le reste est pour moi-même nu incompréhensible mystère 1

— Incompréhensible, en effet, reprit M. Saveroier d'un air soucieux, (out-à-fait incompréhensible, car je ne suppose pas que tu puisses mentir!... £t cependant!...

— Et cependant , je ne vous ai rien déguisé : j'en prends à témoin la puissance inconnue qui m'a ménagé tant de félicités , et qui a jeté dans mon sein l'amour dont je viens demander le prix. N'est-il donc point d'exemple de ces sympathies qui s'emparent de nous i l'iosu de nous-mêmes , et qui nous entraînent arec toute la véhémence d'une passion ! La Providence, qui veille au bonheur à venir des familles, n'a-t- elle jamais préparé , dans le trésor de ses grâces, de semblables rapprochements? Ce qu'elle a fait pottr tons les êtres

DE LA GUANDEIELR. 473

créés, ne L'a-t-elle jamais fait pour l'hommeT C'est ce que j'igaore profoudément, et c'est pourtant ce qu'il fautque je croie, car je n'ai point d'autre explication à TOUS donner.

— Bon ! bon I reprit le colonel. C'est qu'on jugerait qu'ils se sont concertés ; ne faudra-l-il pas croire ouintenant qu'ils se sont vos et aimés en réveî Si le secret de ce genre de rendez-vous vient à se répandre, c'en est fait pour toujours de la surveillance paternelle. Je la mets bien au défi d'aller jusque-là. Qu'importe, au reste, ajouta-t-il, pourvu que vous vous aimiez, puisque je ne Eonhaite pas autre chose T Voiii ce que noos saurons tous avant peu d'une manière plus positive, car lu dîneras avec Cécile... demain.

— Demain ! m'écriai -je. & je ne lardai pas ï r^retter cette expansion indiscrète : niais je m'élois flatté de l'espoir de la voir pins tOt.

— Demain , dit-il en souriant C'est phis tard que m ne voudrois, mais ce délai n'est pas assez long pour te causer une véritable aflliction. Ce demain, si redoutable pour les amants , n'est l'éternité que pour les moris. Je n'avois pas voulu prévenir Cécile de ton arrivée ; je m'élois réservé le plaisir de découvrir, à votre première entrevue, quand je te connollrois déjà un peu, ce qu'il y a de réel dans votre sympathie, et j'ai saiù volomiers l'occasion de tenir ma fille éloignée à l'instant oii je t'altendois. Une ncnubrense famille caiho* lique du pays dans laquelle Cécile ne compte pas moins de six amies, toutes sœurs, solennise aujourd'hui l'anniversaire de naissance d'une bonne aïeule, qui est ma vieille amie, à moi. Comme les longues retraites de la Chandeleur sont finies, et que le temps qui nous reste à passer d'ici au carême est consacré, par un nsage im-

4S0 LA KUIVAIIHE

méioorial , à des diverlissanenis plus ou muiiis inDOceois, mais que ta piété mMc ne s'inierdil pas, on dansera, on se réjouira, on se déguisera, je crois même qu'on sera masqué. Ne l'effraie pas , mon garçon : le pn^ramme de la fête n'admet que les femmes, et aucua homme n'y sera reçu , mari, père ou frère, avant l'heure où il convient que les douces brebis rentrent au bercail. En atteudanl, nous allons dîner télé à téie, car Toilà Dorothée qui nous appelle...

Notre petit repas fut aussi agréable et aussi gai qu'il pouvoit l'être sans Cécile, car M. Savernier éloil d'un caractère cordial et enjoué, comme la plupart des hommes d'un certain âge dont la «te a été bonne et honnête. Lorsque nous fûmes prés de quilter la table :

— Sais-tu, me dit-il lout-à-coup, qu'il me vient noe idée dont tu me sauras pi'obablement qudque gré, car ton impatience s'est trahie tout à l'heure par un mouvemeot sur lequel je ne me suis pas mépris. Noos essaierons au moins de la tromper jusqu'il demain, puisque demain te paroit si loin , e( en voici le moyen. J'ai dû te rassurer sur la composition de la petite société dont ma fille fait aujourd'hui partie, en l'affirmant que les parents seuls y sont reçus, et cela est exaciemenl vrai ; mais cette règle n'est pas si rigoureuse que je ne puisse la faire Oéchir en la faveur. J'entrerais seul d'abord, ei en quelques mots d'entretien j'aurois sans doule aplani toutes les difûcultés. Un domestique, aposlé d'avance, attendroit de moi le signal convenu pour l'introduire , et tu serois accueilli , sans autre éclaircissement, en ami de la maison. Il est bien convenu que nous jouerions notre rôle avec toute l'adresse dont nous sommes capables , et que nous aurions soin de paroiirc entièrement étraugers l'uu à l'autre. De cette manière,

DE LA CUANDELEUIt. 481

je pourrai apprécier ce qu'il y ade réel dans ces mirveilleuses sympalhies dont tu me parlois tauiOl ; car rien ne t'empêchera, sinon de voir Cécile, au moins de l'entretenir avec liberté, et j'espère que tu n'auras pas beaucoup de peiue à la rcconnoitrc sous son déguisement de fiancée de Monlbéliard.

— Elle est déguisée en fiancée de Monlbéliard, ditesvous? En fiancée de Monlbéliard I seroit-il possible!

— Eh bien I oui, en fiancée de Monlbéliard, continuat-il sans prendre garde à mon agitation , dont il ne soupçonnoit pas le molir. Cela est de bon augure, n'est-il pas vrai? Mais ce costume est si gracieux, il a tant d'attrait pour les jetmes Gîtes, que plus d'une de ses compagnes pourroit l'avoir choisi comme elle. Dans ce cas, tu la distingueras des autres à un petit rameau de myrte séparé de son bouquet qu'il lui a pris fantaisie d'attacher sur son sein , et auquel je dois la reconnottre moi-même.

Cette seconde circonstance, qui me rappeloit si vivement une des particularités de mon songe , me causa une nouvelle émotion ; mais je parvins h m'en rendre maître , et je ne répondis à la proposition de M. Saver- DÎer que par les témoignages de la plus tendre reconnoissance. Une heure après, il avoit exécute son projet dans tous ses points, et j'étois auprès de Cécile. Je la distinguai aisément aux indices que son p6re m'avuii donnés. IL me sembla même que je l'aurois reconnue sans cela. De son câté, elle avoit maniresté queli(ne émotion A mon approche, etquand j'eus obtenu la permission de prendre une place qui éloit restée libre auprès d'elle, je crus m'apercevoir qu'elle trcmbloit.

— Excusez, lui dis-je, nne témérité que le masque et le déguisement expliquent au moins un peu. Etran-

gcr ici à tout le moade , je tous importaoe probablemenl do Toisinaee d'uo iDconna ; et je doute beaucoup que mes traits vous rappellent ud de ces souTenirs qui donnent inatiÈre aux entretiens mallcieui dn bai masqué.

— Je ne comprends pas ce genre de i^aiàr, répondit-^e, et je n'imagine aucune circonstance qui puisse m'ingpirer la fantaisie de m'y livrer. Dans tous les cas , vous n'auriez pas à redoulM" de moi ces petites couirariétés qui occupent id tout le mimde, et qu'on parait irouTer amusantes; car je ne crois pas, en effet, avoir jamais eu l'honneur de vous voir.

— Jamais, lui dis-je, en vérité ?...

— Jamais, ioterrompil-elle avec un rire forcé, si ce n'est peol-élre en rêve, et vous pouvez croire ï ma parole, car je suis incapable de feiodre ; je n'ai pas même entrep-is 4e d^uisei ma *(hx.

Celait sa vois, en elTet , la voix que j'avois enlendoe plus d'une année auparavant, mais qui n'aroit cessé depuis de retentir diDs mon cœur.

— Permettez-OHH donc, répliquai-je avec chaleur, de chercha entre nras quelque motif de rapprochement qui puisse suppléer aux douces habitudes d'une connoissance déjà faite ; mon nom , on pluidt celui de mon pSre, a dH être prononcé plus d'une fois devant vous par te vôtre, et je n'ignore point que c'est à ta fille de M. Savcmicr que je parle. Ce nom seroît-il assez malheureux pour n'éveiller dans votre âme aucune

' espèce de sympathie? Je m'appelle Maxime.....

Et j'avois à peine prononcé deux syllabes de plus, que Cédie tressaillit en tournant sur moi des regards qui sembloient exprimer un mélange d'attendrissement et d'efTroi.

— Oni, oui , s'écria-t-clle d'un son de voix altér*^ , votre nom m'est bien connu. 11 est cher h mon père — et à moi aussi — parce qu'il nous rappelle des souvenirs (|uî ne s'elbccDt jamais d'un cœur honnête, ceux de ta reconnoissance!.., —I) est donc vrai, continua Cécile en s'cntrelenant avec elle-même , comme si elle avait subilement oublié nu présence, mais de manière i ne pas me laisser perdre une de ses paroles'. — Ce n'ëtoit point une illueioa ! tout s'est accompli jusqu'ici; tout s'accomplira sans doute. — Que la volonté de Dieu Boit faite !

Et elle tomba dans un sombre abatiemeni, où loutes ses idées parurent s'anéaslir.

Une de ses mains touclioit presque à ma main. Je m'en emparai sans qu'elle Ht le moindre eiTort pour me la dérober. Seulement elle me regarda d'uu œil plus BUWItf.

— C'est lui 1 dit-eUe.

— Oh I ma vue ne doit pas voni causer d'alarmes , repris-je en pressant sa main dans les miennes. Le sentiment qui m'a conduit auprès de vous est pur comme voire cœur, et il a l'aveu d'un père dont votre bonheur est l'unique pensée. Vous (tes libre , Cécile , et notre . destinée k venir ne dépend que de vous.

— Notre destinée i venir ne dépend que de Dieu , répondit-elle en penchant sa léte sur son sein avec nii soupir profond. — Mais vous avez parlé de mon père. Vous l'avez déji vu sans doute. 11 sait qu'i celle heure de la nuit j'éprouve depuis quelque temps un mal inexprimable qui m'élouQe et qui me lue. Je souhaitois si vivement d'en prévenir l'accès ! Comment mon père n'e»l-il pas venu?...

Quoique le colonel m'eût dit quelque chose de cet

accident qui n'inspirait aucune crainte , l'expression de souffrance qui iccompagnoit ces paroles me glaça le sang. Le p^re de Cécile s'éioit d'ailleurs arrêté devant Dous au moment même où elle paroissott le chercher dans la salle d'un regard inquiet Je m'éloanai qu'elle ne l'eût pas vu.

— Je suis près de loi , dit-il en l'enveloppaai d'un bras qui la soutint, car elle alloit défaillir.

Elle s'appuya sur sonscinetypassaun de ces instants d'angoisse qui sont si longs pour la douleur. Une de ses mains, que je n'avois pas abandonnée , s'étoil d'abord crispée sous mes doigts , et puis elle s'éloit relâchée et refroidie, comme si elle eût été gagnée par la mort. Je poussai un cri de terreur.

Les amies de Cécile s'éloient empressées autour d'elle ; el, dans les soins qu'elles lui prodiguaient, elles avoient dérangé son masque. Hélas! tous mes doutes éloient dissipés, mais une pîleur effrayante couvroit ces traits si chers à ma mémoire. Je sentois ta vie prête a m'échapper aussi , quand Cécile respira , releva son front el fixa ses regards sur les personnes qui l'entouroient.

— Ah ! dit-elle, c'est bien : je suis mieux, je vis , je ne souffre plus. Je vous demande pardon à tous , et je vous remercie. Celle crise n'est jamais longue , mais j'aurais voulu vous en épargner le souci. Il falloit no pas venir ou partir plus lot. — El cependant, ajouta* (-elle en se tournant à demi de mon côté — cependaoi, je r^relterois de n'être pas venue ou d'être trop tôt partie. Je n'interromps pas plus loug-tcmps vos plaisirs; l'air et la marche vont achever ma gnérison.

Noos partîmes peu de temps après, et M. Savcrnier, rassuré, me confia le hras de sa hile. Elle éloit près de

DC LA CHANDELIVR. 485

moi, près de mon cœur. Je communîquois librement

avec sa pensée; je respiroLs son baleiott; je possédots les dit minutes de vie pleine et heureuse que Dieu m'avoit réservées sur la terre, et j'en jouissois avec délices, car aucun souci n'en aUéroit la pureté. Cécile ne souffroil piusj elle l'avoit dit, elle le répétoit à chaque pas. £lle marcboit d'un pied sflr et léger; elle paroissoil lieureuse ; elle rioit en parlant de ce mal capricieux, qui ne la saisissoic que pour l'eirrajcr de l'incertitude et de la rapidité de nos plaisirs. Son père , un bras passé autour d'elle , se féliciloit de la trouver si bien , et de pouvoir attribuer le malaise passager qu'elle venoit d'éprouver aux fatigues de la danse, ou à quelque soudaine émotion dont il se refusoit gaiement i pénétrer le mystère. L'espace que nous avions à parcourir éloil fort court, et je ne savois pas si je devois désirer qu'il se . prolongeât sans fin pour éteroiscrla pure félicité que je goûiois , ou que le terme en fût atteint plus vite pour rendre plus [ùt à Cécile le repos dont elle avoit besoin. Nous élious arrivés ; la main de Cécile se dégageoit de la mienne, et je ne sais quoi me disoit que cette nuit scroil trop longue. Je ressaisis celle main qui m'échappoit, et je n'osai la porter à mes lèvres ; mais je la pressai peut-être avec plus d'amour, et je crois que la main de Cécile me répondit... La porte s'étoit ouverte.

— A demain , dit le colonel , à demain ! Demain , le plus beau jour de notre vie à tous , si mes espérances ne sont pas trompées... Mais la nuit est à demi passée; ce beau demain doit déjà loucher à sa deuxième heure, et Cécile a besoin de dormir loog-temps , car sa santé nous a un peu inquiétés aujourd'hui. A quatre heures du soir, continua-t-il en m'embrassant, et cette fois-là nous serons tous trois è table, en attendant mieux. Bien

486 t\ NEDVAINK

des occupations ponrront abréger ponr toi le temps qoi nous reste i n'être pas ensemble : le sommeil , (a toilette el l'espérance.

Ils enlrèrent; la porte retourna lentement sur ses gonds, et Cécile me jeta d'une voix émue an adieu que j'entends encore.

le sommeil que mon vieil ami m'avoit promis ne m'accorda pas ses douceurs, et je l'attendis inutilement jusqu'au lever du soleil , dans noe insomnie inquiète et fiévreuse dont je ne m'expliqnois. point les alarmes. H ne me surprit plus tard que pour me faire changer de supplice. Je voyois Cécile cependant, mais je la voyois comme elle m'éloît un moment apparue, pâle, défaillante, le front couvert des ombres de la mort; ou bien', elle penchoit Tcrr. mon oreille sa Wte voilée de cbevent ' épars, en me répétant cet adieu sinistre qu'elle m'avoit adressé quelques lieures anparavant. Je me reloumois alors de son côté pour la retenir, et mes mains ne saisissoient qu'un vain fantôme. Quelquefois je sentois ma face comme effleurée par le vol d'un oiseau nocturne, et quand je m'efforçois de suivre du regard l'objet inconnu de mes craintes , j'apercevois Cécile encore qui s'enfuyoit sur des ailes de feu ea m'appelant à sa suite. « Ne viendras-tu pas î me crioit-elle avec un long gémissement. Pourquoi m'as-tu laissé partir la première! Que devicndrai-je dans ces déserts, à je n'y sais accompagnée de quelqu'un qui m'aime et qui me protège? — Me voil5 ! répondis-je enfin ; > et l'éclat de ma voix me réveilla. Le jour étoit fort avancé. Cette nuit sans Ha s'étoit prolongée de toutes les heures de la matinée. C'étoit un dimanciie ; on sonnoit le dernier office à la chapelle catholique.

Je m'étois déjà quelquefois vaguement reproché de

DE lit CHANDEtEUn. 487 '

n'aToir pas encore reconnu par un seul témoignage de piélé le bienrail de ma divine protectrice. Je me bSiai de gagner l'église, et de m'y nièler au petit nombre des fidèles. J'arrivai au moment ou !e [irAtre se rendoit à !a chaire. C'était un liomme à cbcveux blancs , dont la noble figure portoit l'empreinte d'un chagrin profond , tempéré par la résignation el par la foi. Il s'arrêta un instant devant moi, et me regarda Gxenient, comme s'il avoit été surpris par l'aspect d'un chrétien étranger à son auditoire ordinaire, ou comme s'il eût élÉ préoccupé, au moment de me Toîr, d'une impression que je renois retracer à son esprit. 11 soupira, passa, monta à sa cbaire , y donna quelques minutes h un acte d'ado* ration auquel je m'associai par de ferventes prières, se recueillit et parla. Son discours avoit pour objet les vaines espérances des hommes qui ont placé leur avenir dans les choses de la terre, et qui ont compté, pour régler leur vie, sans les décrets éternels de la Providence. Il déploroit l'aveugle présomption de la créaturc, dont la foible intelligence ne peot comprendre ni les causes ni les motifs des événements les plus simples ; <{ai ne sait rien du passé, qui ne sait rien du futur, qui ne sait rien de ce qui louche à ses seuls intérêts véritables, aux intérêts de son âme immortelle, et qui se révolte jusqu'au désespoir contre de misérables déconvenues de celle vie fugitive, parce qu'elle est incapable de pénétrer dans les vues secrètes de Dieu. « Et cependant, aJDutoit-il, qu'est-ce donc que celte vie qui occupe toutes vos pensées, pour qo'on attache la moindre importance à ses plus sérieuses vicissitudes T Qu'est-ce que la pauvreté? qu'est-cequc le malheur? qu'est-ce que la mort, sinon d'imperceptibles accidents de position et de forme dans l'immensité des siècles qui vous appar-

486 l'A NEtIVAINE

lieiincotT Épreuves nécessaires d'une Soie mal affermie, ou coDdilions irrévocables de l'ordre universel, ces accidents qui indigneat votre oi^eii et qui brisent votre constance, doivent concourir peut-être, dans le plaa sublime de la création, â l'ensemble de sa merveilleuse harmonie. Ce qui est, c'est ce qui doit être, puisque Dieu l'a permis. Vous ne savez pas pourquoi il l'a permis, el vous ne pouvez pas le savoir; mais ce que vous ne savez pas , Dien le sait !... a

Le langage de ce prêtre vénérable étoit nouveau pour mon esprit Les méditations dans lesquelles il m'avoit plongé absorbèrent tellement mes facultés que je m'aperçus à peine de ma solitude au milieu de l'église, ît l'inslant où l'on éleignoit les dernières lumières du sanctuaire. C'étoit l'heure que m'avoit indiquée le colonel , l'heure si impatiemment attendue, l'heure si lente à venir où je devois enfin voir Cécilt ! — Cécile dOnt j« pouvois me croire aimé, Cécile que j'adorois! — Je la nommai à haute voix, comme si elle poovoit d^à m'en- Icndre, et toutes mes idées, toutes les inexplicables inquiétudes dont j'élois tourmenté depuis la veille, vinrent s'anéantir dans le sentiment de mon bonheur. Il me sembloit si bien savoir qu'elle éloit â moi, et qu'elle étoit à mol pour toujours?

La rue que je parcourais, et que j'avois vue presque déserte la veille, étoit alors remplie de monde. J'attribuai d'abord cette différence h la solennité du dimancbe, mais je ne pus pas m'expliquer pourquoi celte foule, que dévoient appeler eu des sens différents les loisirs d'un jour de fête , se lenoit au contraire immobile, ou se bornoit h se former çà et là en groupes silencieux. Comme j'avois bâte d'arriver, je me frayois rapidement un passage au travers de ces petits attroupements, et je

n'y saisissois qu'au hasard quelques paroles confuses, dont la plupart ne composoieiil point de sens suivi. —

" tin anévmnte, disoilon , on ne meurt point d'un anévrjsme à cet âge. — On meurt quand l'heure de mourir est venue, répondoit l'interlocuteur. » Un peu plus loin , c'i^toît un jeune homme qui paroissoit me porter envie. •< Que ne suis-je îi la place de cet étranger, dJsoit-il : du moins il ne l'a pas connue! » — Plus loin encore, une peiile fille parée el voilée , qu'une de ses compagnes écoutoit en pleurant : « A deux heures et demie , en sortant du bal. . . Elle avoit bien dit qu'elle ne seroit jamais fiancée I <• — Une horrible lumière éclaira ma pensée. Je n'étois plus qu'à vingt pas de la maison ; je courus... — Mon Dieu ! tant d'années écoulées n'ont pu afCoiblir l'impression de cet afTreux moment.

ta porte étott drapée de blanc ; dans l'allée il y avoit un cercueil drapé de blanc. Quelques flambeaux l'entouroient.

— Qui est mort ! qui est mort dans ce(te maison ! m'écriai -je en saisissant violemment par le bras un homme qui paroissoit veiller à cet appareil.

— Mademoiselle Cécile Savernier.

Je tombai sans connoissanc« sur le pavé, el quand je revins à moi, par rares intervalles, ma raison m'avoit abandonné. Je ne sais combien de jours cela dura.

Cependant , mes yeux se rouvrirent lout-à-fail à la lumière, mais je restai loug-iemps sans pensée, sans réflexion, sans souvenir. Je venois d'acquérir ou de retrouver le sentiment que j'élois , mais sans savoir encore ce que j'étois : il faudroit rester comme cela.

Quelque mouvement qui se faisoit près de moi, le bruit d'un soupir, d'un sanglot peut-il-ire, attira enfin mon attention. Debout h mon côté , je reconnus le

LJnniprh.GoOglc

TÎcnx prC'tre dont j'avois un jour entendu les puîssanlea et sévères paroles ; il me regardoil de l'air impassible d'un juge qui n'aitendoU plus qu'un mot de ma bouche pour m'absaudre ou me condamner. Plus loin, Tcrs le pied de mon lit, un autre vieillard venoil de se lever de sa place, et se préclpitoil vers moi, en me tendant des bras tremblants.

— Mon père , m'écriai-je en cherchant ses mains pour les porter sur mes lèvres, mon père, est-ce vous!....

— Il m'a donc reconnu, dit-il! vous voyez bien qu'il m'a reconnu! J'ai encore un fils. lUon fils est sauvé!....

Mes îddes commençoient à s'éclaircir, le passé se dégageoit lentement de la nuit de mes songes.

— M. Savernier, dis-je à mon père, IH. Savernierî Où est- il î

— Il est parti, répondit mon père; il est retourné aux extrémités de l'Europe ; mais le temps afToîblira peut-Ëtre sa résolution, et j'espère le revoir encore.

— Et Cécile, Cécile 1 repris-je avec exaltation. Cécile est-elle partie aussi? Cécile, qu'en a-t-on fait? continuai-je en retenant mon père par la main. 0 mon ami, je vous en priel répondez-moi sans d^îsement, car je me sens du calme et de la force. Ne trompez pas mon cceur que vous n'avez jamais trompé : il y avoit ici une jeune fille qu'on appeloit Cécile, je l'ai vue hier au ba) , je lui ai parlé, j'ai pressé sa main de celte main qui presse la vôtre. — Seroil-il vrai qu'elle fût morte?...

Mon père se détourna en fondant en larmes, et alla se jeter dans un fauteuil h l'autre bout de la cbamlH'e.

— Elle est morte, dit le prêtre ; le Seigneur n'a pas

DE LA CHAKDELBUR. 491

permis que l'anion à laquelle tous aspiriez pût s'accomplir sur la terre. Il a voalu la rendre plus pure, plus douce, plus durable, immorlelle comme luimême, eu la retardant de quelques miaules Tugitives qui ne méritenl pas de compter dans l'élernité. Votre ùicicÉe vous atieod au ciel.

— Eh quoi! reparlis-je en le regardant fixement, TOUS croyez que le ciel n'est pas fermé i la tendresse des amants et des époux? Vous croyez que l'amour aussi ressuscitera pour un avenir sans fin, que deux âmes séparées par la mort pourront Toler l'une vers l'autre devant le Dieu qui les avoit Tormées , saus offenser fia puissance, et que je retrouTerai Cécile!...

— Je crois fermement, répondit-il, que, dans la vie de l'homme, la mort ne met un terme qu'aux erreurs et aux misères de la vie; je crois que l'âme, c'est la bienTeillance , la charitjé, l'amour ; je crois que tous les sentiments undres et vertueux que Dieu avoit placés dans nos cceurs participeront de notre immortalité, qu'ils en composeront le bonheur immuable et saus mélange, et qu'ils se confondront, sans se perdre, dans l'amour de Dieu qui les embrasse tous.

— Oh I l'amour du Dieu qne vous me faites comprendre, dis-je en mouillant ses mains de mes larmes , est le plus naturel des sentiments de la créature , comme le premier de ses devoirs. Uais, pourquoi m'a-t-il en"levé Cécile î

— De quel di-oit, jeune biHume, s'écria-t-il , deniaudez-Tous compte à Dieu de ses volontés? saTezvous si , dans le coup qui vous a frappé , il n'a pas eu en vue votre félicité même, et si sa prescience infaillible ne vous a pas ménagé un bonbeur qui ue doit cesser jamais, au prix d'un boabeur bientôt écoulé?

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conuoissez-vous tous les écueils {|tii pouTOieiit briser TOS espérances, tous les poisons qui pouvoient corroDipre voire miel, tous les événements qui pouvoient relâcher ou dissoudre vos liens , s'il ne les avoit pas mis à l'abri des périls de cette vie passagère? A compter d'aujourd'hui seulement, la possession de Cécile vous est acquise sans inquiétude et sans trouble, car c'est Dieu qui vous la garde I Oserez-vous le btàmer d'avoir veillé sur vos iniérâls plus attentivement que vous, et de s'être réservé voire avenir tout entier, pour vous le rendre en échange d'une foible et incertaine portion de cet avenir inGni , qui vous auroit peut-élre fait perdre le reste? quand votre père exigea de vous qu'une année s'accomplit entre le moment où il accédoit à vos vœui et celui où la main de Cécile semhloit devoir les combler, ue vous rendlies-vous pas sans efforts aux conseils de sa prudeuce? et pourtant, une année est uu long terme dans la vie de l'homme, un délai plus effrayani encore quand on le compare à la brièveté de la jeunesse , au cours presque insaisissable de cet âge que le temps emporte si vite. Voici maintenant qu'un autre père , qui est te père commun de tous , vous impose un délai de quelques années de plus, de quelques mois, de quelques jours peut-être , car la mesure de votre eiistence n'est connue que de lui ; et ce ne sont pas des années, ce ne sont pHS des mois et des jours qui paieront ce foible sacrifice ; plus prodigue envers vous , parce qu'il est plus puissant , il vous donne tous tes temps qui ne finiront pas. S'il ajourne un instant votre bonheur temporel, c'est |)our le perpétuer à travers ces myriades de siècles qui sont à peine les minutes de l'éternité. Tel est le marché que vous venez de coniracter, sans le savoir, avec la Pruvidenue, et dout uuu pieuse souiiii»-

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sion à ses décrets doiL un jour vous faire recuerllir le fruit. — Subissez les jugements de Dieu , mon fils , et ne l'accusez pas!...

— Je saurai me conformer i sa TotoBté, répondis-jc d'une voix ferme, et j'en hâterai l'accomplissement paitous les moyens qu'il a laissés en mon pouvoir! Oui , mon père, j'aime i penser que Dieu avoit béni ce mariage , et je crois l'avoir appris de Dieu lui-mËme 1 je crois qu'il ne m*a séparé de Cécile que pour me la rendre , et qu'il ne nous a pas permis d'élre heureux sur la terre, parce qu'il nous réservoit pour luil j'irai vers lui , mon père , j'irai tout à l'heure. Je lui demanderai Cécile, et il me la redonnera !...

— Que dis-(n? malheureux, cria mon père en courant à moi; n'es-tu pas aussi à ton père, et veux-tu le quitter?...

J'avois, hélasl oublié, dans mon égarement, que mon père ëloit lA I

— Caloiez-vous , dit le vieux prCtre, en l'éloignant de la main. Ne craignez pas que sa pensée s'arrête à ces résolutions forcenées de l'athéisme et du crime. Le suicide qui désespère de la bonté de Dieu calomnie Dieu. II fait plus que de le nier. Il proteste contre son finie en lui cherchant le néant pour refuge, et il ne trouvera pas le néant, car l'âme ne peut mourir. Tout ce que Dieu a créé vivra toujours , et si Dieu pouvoit lui-même rendre au néant l'être qu'il anima de son soufQe, c'est le néant qui seroit le châtiment du suicide ; mais le suicide en aura un autre : il saura ce qu'il perd, il comprendra les biens que la patience et la résignation lui auroient acquis, cl il n'espérera plus. Les méchants, peut-être, attendront quelque rémission dans l'éternité; il n'y aura poîut de rémission pour le suicide, il

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vivra (oujoors, toujours, dans un monde fernit^ qui n'aura plus d'avcnii' ; il a toinpu avpc J'avenir, et son pacte ne se résoudra jamais. Entre Cécile et l'époui que sou pèiT lui avoit donné, il n'y a qu'un petit nombre d'iusums qui se succèdeul et qui s'elfacent l'uo l'autre. Il y a l'inGui cuire Cécile et le suicide...

— Arrêtez, arrêtez, mou père! tn'écriai-je enm'appuyant sur son sein. Je vivrai puisqu'il le faut!...,

El voilà pourquoi j'ai vécu.

HN DE LA NEUVAINE D£ LA CUANtOLEUE.

1IOI93

IIABLE.

Souvenirs de Jeunesse 1

AvertisscmenL S

Séraphine 7

Thérèse i5

Clémentine 75

Amélie U5

Lucrèce et Jeannelle i9a

Mademoiselle de Marsan 255

Premier Épisode. — Les Carbonari 255

Deuxième Épisode. — Le Tiingeud-Bund. . . sra

'Jroisièiiie Épisode. — La Torre Maladella. . 3(t-*

Inès de Las Sieriias SS9

La Keuval\e de la Chandeleur *il

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