‹ Nouvelles de Charles NodierChapitre 21 sur 22 · acte de déntiiom comme la neunine de la Cbanrielenr · texte numérisé non relu

acte de déntiiom comme la neunine de la Cbanrielenr

— Voilà la question , pensai-je toot bas, et je voadroÎB bien le savoir; mais si Marianne le sait, elle le dira.

. Vous sentes bien que je ne le crois pas , conttnua-t-elle, et si je le croyois, je ne m'en soucierais pas davantage. Que m'imporic , i moi , le mari que j'aurai , pourvu qu'il soit bonnéle homme, qu'il soit aristocrate et qu'il soit riche? Mes parents ne m'en donneront pas un autre. Beau ou laid , jeune ou vieux , aimable ou bourru d'ailleurs , il ne pourra pis se dispenser de me conduire dans les sociétés , dans les bals, dans les spectacles, et de fournir, selon ma fortune, aui dépenses de ma loiloile. I^ mariage , c'est cela , j'imagine ? Ut puis , je ne m'en inquiète pas de si loin,

— Ji\ mra non plus , dit Thérèse en rapprochant sa chaise de celle de Marianne. Mais le moyen ?

L'impatience étoit à son comble, et celle de Marianne ne le cédoil pas à la nfttre , car elle prenelt plus de plaisir à parler vile et long-temps que personne au monde n'en prit jamais à écouter. Ella promena donc sur cet auditoire empressé un regard de satisfaclion, qu'elle cherciioit i rendre modeste, et elle reprit la parole en ces termes :

— Vous saurez, dit-elle, qu'il n'y a point de dévotion plus agréable à la sainte Vierge que la neovaine de ta Chandeleur , et c'est pour cela qu'on s'est persuadé qu'elle récompensoit par une faveur singulière les personnes qui lui reiidoieni cet hommage. Quant à moi, je ne le crois pas, et je ne le croirai jamais; mais Claire le croit fermement, parce qu'elle crmt tout ce qu'on veut. Elle est si bonne 1 Seulement il y a beaucoup de cérémonies et de façonii à cette eicpé-

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rienee, «t j'ai pear de m'embrouiller, fi Emilie ne in'aidfi un peu. Vile étoit près de nous le jour où Claire m'en a parlé.

— Moi! reparlit dédaigneusement Emilie. Je ne me mâle pas de ?os conversations.

— 'Je ne dis pas que tu l'en m'aies, poursuivit Marianne , mais lu l8S écoutes. -^ Il faut donc , ajoutât-elle après avoir un peu rongé ses joli» doigts, commencer la ueuvaiiie ce soir, i la prière de huit heures , dans la chapelle de la sainte Vierge, Il faut ensuite y entendre la première messe Ions tes jours , et y retourner h la prière tous les soirs jusqu'au 1^' février, avec une piété qui os se sotl pas ralentie, avec une foi qui ne se soit pas ébraniée. C'est terriblement difGcJle. Et puis, le 1" février, c'est bien autre cl|ose, vraiment. 11 faut entendre tontes les messes de la chapelle, depuis la première jusqu'à ta dernière; il faut entendre toutes les prières et toutes les instructions du soir sans en manquer une seule. Attendez, attendez! j'allois oublier qu'il fanl aussi s'être confessée ce jour \i , et que si , par malheur , on n'avoit pas reçu l'absolution , loul le reste seroit peine perdue , car la condition essentielle du succès est de rentrer dans sa chambre en état de grâce. Alors...

— Alors on y trouve un raariî s'écria Thérèse.

— Tu es bien pressée , répliqua froidement Marianne. Je n'en suis pas encore i la moitié de mes inslruct'ons. — Alors on recommence h prier; on s'enferme pour accomplir toutes les conditions d'une retraite sévère ; on jeûne , et cependant on dispose tout pour un banquet , mah pour un banquet , h dire vmi , auquel la gourmandise n'a aucune part. La table doit être dressée pour deux pcrsoimes, et garnie de deux

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services complets, ani coateanx près , qD'îl font ériter avec grand soin. Ceci mérite une extrême ailention, car il y a des exemples aiïreux des malhenrs auiqnels on s'eipose en oubliant cette règle. Je tods tes raconterai , si TOUS voulez , tout à l'heure. Je n'ai pas besoin de TOUS dire que ce couvert eiige un lii^e parfaitement blanc, aussi propre, anssi fin, aussi neuf qu'on puisse se le procurer , et que le bon ordre et le bon goût du petit appartement ne sauroient trop répondre â la bonne mine du festin , car ce sont des choses qu'on a coutume d'observer quand on reçoit une personne de considération...

— Tu nous parles banqnelset festins, interrompit une des jeunes filles , et je n'ai pas encore vu le moindre préparatif de cuisine.

— Je ne peui pas tout dire à la foie, reprit Marianne. Je vous ai prévenues que le repas seroit fort simple. Il se compose de deux m«-ceaux de pain bén'il qu'on a rapportés du dernier office, et de deux doigts de vin pur répartis entre les deux couverts , qui occupent, comme de raison, les denx côtés de la table. Seulement, le milieu du service est garni d'un plat de porcelaine ou d'ai^ent, s'il est possible.

— Nous y voilà donc enfin 1 dit la petite fille.

— Et qui renferme ; continua Marianne, deux brins soigneusement bénits de myrte, de romarin ou de toute autre plante verte, le buis excepté, placés l'un à côté de l'autre , et non en croix. C'est encore uu point qu'il est très-essentiel d'observer,

— Ensuite ! demanda Thérèse.

Et le cercle tout entier répéta sa question comme un écbo.

— Ensuite, répondit Alariannc, on rouvre sa porte

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pour faire passage au convive attendu, on prend place a table, on se recommande bien dévotement à la sainte Vierge, et on s'endort en attendant tes effets de sa protection, qui ne mauquent jamais de se manifester, suivant la personne qiù les implore. Alors commencent d'étranges et admirables visions. Celles pour qui le Seigneur a préparé sur la terre quelque sympathie inconnue, voient apparoltre rbomme qui les aimera , s'il les trouve, qui les auroit aimées, du moins, s'il les avoit trouvées; le mari que l'on auroit, si des circonstances favorables le rapprochoient de nous ; et heureuses celles qui le rencontrent ! Ce qu'il y a de rassurant, c'est qu'on prétend qu'un privilège particulier de la neuvaine est de procurer le même rêve au jeune homme dont on rêve, et de lui inspirer la même impatience de se rejoindre à cette moitié de lui-même qu'un songe lui a fait connottre. C'est là le beau côté de l'expérience. Hais malheur aux jeunes filles curieuses dont le ciel ne s'est pas occupé dans la distribution des maris, car elles sont tourmentées par des pronostics effrayants. Les unes, destinées au couvent, voient, dit-on, défiler lentement une longue procession de rel^ieuses , cbaniant les hymnes de l'Église ; les autres , que la mort doit frapper avant le temps, et cela glace le sang dans les veines, assistent vivantes à leurs propres funérailles. Elles se réveillent en sursaut à la clarté des torches funèbres et au bruit des sanglots de leur mère et de leurs amies, qui pleurent sur uo cercueil drapé de blanc.

— Je prends Dieu à témoin, dit Thérèse en se retirant un peu , que je ne m'exposerai jamais i de pareilles terreurs. On tremble seulement dy penser.

— Tu pourrois cependant t'y exposer sans crainte ,

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répltqni Emilie. Je suis canlJon que tn dormirois jusqu'au malin d'an bon sommeil , et qu'il Taudroit l'éveiller, comme à l'ordinaire, pour prendre la leçon d'iialien.

— C'est mon avis, reprit Marianne, et je serais bien étonnée si ce n'éloit pas aussi celui de Maxime, qui parott abîmé dans ses réflexions, comme s'il cherchoit i expliquer un passage difficile de quelqu'auleur grec oa latin.

— Je ne sais, répondis-je en rcrcnanià moi, et TOUS me permettrez de ne pas me prononcer si vile sur nne croyance appuyi^o du ti^moignage du peuple, qui se fonde presque toujours lui-même sar l'expérience. La question vaut bien, selon moi, la peine d'être étudiée : mais, pardonne, chère Marianne, continuai-je en lui adressant la parole , si les détails que lu viens de nous donner avec ta grSce accontaméc, ont laissé quelque chose à désirer 1 mon espritî Tu n'as mis en scène , dans ton récit , qu'une jeune 611e inquiète de son avenir ; et lu conviendras sans peine que le même douie peut tourmenter l'imagination d'un jeune homme. Penses-tu que la ncnvaine de la Chandeleur ne produise son eiïet que pour les femmes , et que la sainte Vierge n'accorde pas les mêmes griices iiux prières des garçons?

— Nullement, s'écria Marianne, et je te d^nande pardon de ma distraction. I.a neuvaine de la Chandeleur, accomplie dans ce dessein , a la même efllcacité pour toutes les personnes h marier, et le seïe n'y fait rien. Aurois-tu l'envie étrange de t'en assurer?...

— Vraiment, dit Emilie, en relevant de côté ses lèvres pincées, il feroil beau voir un jeune homme raisonnable, qui recherche la société des gens éclairés.

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Cl dont le père éloit l'ami de M. de Voltaire, donner, comme Glaire, comme ud étirant honnËie, mars sans instruction, dans ces honteuses folies !

Je ne répliquai pas , et je n'aurois pas en beau jeu conire Emilie, qui n'avoil pas lu Voltaire, mais qui le ciloit avec d'autant plus d'autorité que personne entre nous ne l'aToit lu. Je me lerai doucement, sous l'appareuce de quelque préoccupation snbite ; je me glissai peu à peu derrière le banc des mères, je m'emparai de mon cbapeau, el je courus â la chapelle de la sainte Vierge, pour y commencer la neuvaine de la Chandeleur.

Je n'étois pas fort dévot ; je ne pouTois l'être ni par tiabilude d'imitation , ni par l'effet d'une conviciion raisonnée; mais je irouvois ta religton belle, je la croyois bonne, je respcclois ses pratiques sans les suivre, j'admirois ses dévouemenis sans les imiter ; j'avois la foi du sentiment, qni est peut-être la plus sûre, et je professois dès-lors une haine instinctive contre cet esprit d'examen qui a loat détruit , ou qui détruira infailliblement lotit ce qu'il n'a pas détruit encore. Je ne connoissois, en vérité, aucune objection plausible contre la neuvaine de la Chandeleur.

— Poorqotn cela ne seroit-it pas ainsi? me deniandai-je à moi-même, quand j'eus fait quelques pas vers l'église. La nature a vingt mystères plus merveilleux que celui-là , et qu'il n'est jamais arrivé à personne de mettre en doute. Des corps grossiers, et insensibles en apparence, ont entre eux des affinités qui les appellent les uns vers les autres à travers un espace incalculable ; l'argnille aimantée, consultée sous l'éqaateur, sait de là reconnoiire le pôle; un papillon qui vieul d'éclore, vole, sans se tromper, à sa femelle inconnue ; le poUea

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du palmier se livre aux veDls du déserl, et va fécooder sur leurs ailes une fleur solitaire qui l'attend. A l'harame seul, si prÎTilégié, d'ailleurs, entre tous les êtres créés, il seroit interdit de pressentir sa destinée, et de se joindre à cette partie essentielle de lai-même que Dieu a mise en rf'serve pour lui dans les trésors de na Provi' dencel'Ce seroit catomnier la puissance cl la bonté du Père commun, que -de croire à cet oubli. Mais, si l'homme avoit perdu cet avantage par uoe faute dont l'expiation est imposée h loule sa race , repris-je avec

inquiétude! — Eh bien, l'intercession de Marie,

implorée avec conûance , ne sufllt-elle pas à le relever de sa condamnation 7 Â qui appartient-il mieux qu'à la pure et douce Marie de protéger les chastes amours et les penchants vertueux ! N'est-ce pas la sa plus belle mission dans le cieIT 0! sile mythe merveilleux qui est caché sous cette croyance du peuple n'est pas vrai, comme je le crois vrai , il faut convenir qu'il dcvroit l'être !

Les esprits froids qui ne comprenDent pas le charme de la dévotion pratique , m'ont toujours beaucoup étonné ; le dédain des œuvres pieuses me paroît eucore plus incompréhensible dans ces âmes vives et passionnées pour lesquelles la vie positive n'a pas de sensaiians assez fortes , et qui sont obligées d'eu demander incessamment de nouvelles à l'imagination et au sentiment. Que sont, grand Dieu ! les bypoihèses de la philosophie et des sciences, le prestige des arts et tes inventions de la poésie , auprès de cette poésie du cœur qui s'éveille aux inspirations de la religion, et qui transporte la pensée dans une région d'idées sublimes où tout est prodige, et oii, cependant, tout est vériié? Il faut croire, sans doute ; mais ce qu'il faut croire est mille fois [dus

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probiible , mille fois plus facile à croire , s'il est pcnnis de comparer des choses si étrangères, que tout ce qu'il est nécessaire de croire àaas les rapports communs de la vie sociale, pour ta supporter sans amertume et sans d^oAt. Examinons au bout de quelques années les sensations dont nous avons joui avec le plus d'ivresse, et nous n'en trouverons peut-être pas une qui ne soit une erreur et un mensonge ; les illusions que nous avons goûtées, tout en les prenant pour des illusions, u'éloient pas plus fausses, liélas '. que celles que nous avons prises pour des réalités. Et nous dédaignons la religion, si féconde en joies ineffables, en consolations, en espérances, la religion qui seroit encore le bonheur le plus pur et le plus complet de l'humanité, si elle n'i-toit qu'une illusion ! celle-là au oioius n'auroit pas les angoisses du désabnsement et du regret. On n'en est pas' détrompé sur la terre I

J'avoisdonc rempli, avec une joie nouvelle pour moi, toutes les obligations de la neuvaine ; et comme si l'habitude de ces exercices avoit élevé ma raison elle-même à une hauteur qu'elle n'a voit jamais pu atteindre auparavant, je me faisois quelque reproche de m'y être livré dans le seul objet de satisfaire à une curiosité puérile. G'éioit, en effet, ma confiance aveugle pour de misérables contes d'enfants qui m'avoit inspiré tant d'actes de soumission et de foi dont une piété plus sincère et plus désintéressée se seroit fait un devoir, et dont j'osois attendre la récompense, comme si je ne l'avois pas trouvée dans la satisfaction de mon propre cœur. Ce remords me saisit surtout au moment où, mes préparatifs achevés et ma porte ouverte à l'apparition prochaine, je me disposois à proférer ma dernière prière. Il est probable que j'y exprimai plus de n^rets que de vœux, et 39 ■

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45S LA heuvainë

JG ne sais si c«lie réparation fut agréée, mais je pas du moins m'en ÛMer, à la douce sérénité qui rentra daus mes sens el qni calma en un moment toutes les agitations de mon esprit ; j'eus à peine regagné mon fauteuil, que j'y fus surpris du sommeil le plus profond.

Je ne sais combien il dura, ni comment s'éclaircîrent les ténèbres dans lesquelles il m'avoit plongé; mais H me sembla lont'à-ccKipqnej'aTois cessé de dormir; ma chambre reprit son aspect accoolamé, h la lueur vacillaote de mes bongies. Je discernai tons les objets, j'mtendis tous les bruits, ces bruits foibles, indéterminés, sans origine sensible , qui semblent ne s'élerer no moment que pour rassurer l'âme contre reoTabissement dn silence éternel. Le parquet extérieur ne crioit pas , mais il rendoit un petit mumure, comme s'il aroit été caressé d'une tooffe de plumes ou d'un bouqoel de fleurs. Je tournai les yeux vers ma porte, et j'y fb une femme ; je Toulus m'élancer pour aller la f eceroîr , et une puissance infincible me retint i ma place. J'essayai de parler, et les paroleH restèrent clonées à ma langue. Ma raison ne se perdit pas dans ce mystère; die comprit qne c'étoît on mystère, et que les prière» de ma nenvaine étoieiit exaucées.

L'inconnue s'approcha lentemenl, sans m'aperceroir pcnt-Cire, comme si elle svoit obéi i nne sorte d'instinct, d'impulsion irrésistible. Elle arriva au fauteuil qoe je lui 3Tois préparé , s'assit , ei resta ainsi exposée à ma curiosité dont rien ne réprimoit l'impaiiencc , car elle avoit toujours les yeux baissés. J'attachai sur elle des regards enhardis par son immobilité, par son silence. Je ne favois certainement jamais Tue, et j'éprouvai cependant, au milieu de la conscience vague d'un songe , la coDTiction que cette esistence , étrangère à' tons mes

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