‹ Nouvelles de Charles NodierChapitre 3 sur 22 · SÉRAPHINE · texte numérisé non relu

SÉRAPHINE

Le plas doux privilège que la nature ait accordé à riiomme qui vieilli!, c'est celui de se ressaisir avec une extrême facilité df s impressions de reufance. A cet Sge de repos, le cours de la vie ressemble à celui d'un ruisseau que sa pente rapproche, à travers mille détours, des environs dt.- sa source, et qui, libre enftn de tous les obstacles qui ont embarrassé son voyage inutile, vainqueur des rochers qui l'ont brisé à son passage , pur de l'écume des torrents qui a troublé ses eaux , se déroule et s'aplauit tout-à-coup pour répéter une fois encore, avant de disparoîii-e , les premiers ombrages qui sa soient mirés à ses bords. A le voir ainsi, calme et transparent, réfléchir à sa surface immobile les mêmes arbres et les mêmes rivages, ou s'e demanderoil volontiers de quel cAté il commence et de quel cAté il finit 11 faut qu'un rameau de saule , dont l'orage de la veille lui ■ confié les débris, Hotte un moment sous vos yeux, pour vous faire recoùnoitre l'endroit vert lequel son penchant l'entraîne. Demain le fleuve qui l'attend à quelques pas l'aura emporté avec lui , et ce sera pour jamais.

Tous les inlcrmédiaires s'eiïacent ainsi dans les sou-

i.GtHli^lc

8 BOUVGNinS DE JEUNESSE.

Tcnirs de la vieillesse , reposée des passions orageuses et dés espérances déçues, quaad les longs voyages de la pensée ramCneat l'homme, de circuits en circuits, parmi la verdure et les fleurs de son riant berceau. Celle volupté , j'en suis ténraDj est une des plus vives de l'âme, mais elle dure peu, et c'est la seule d'ailleurs que puissent envier i ceux qui ont eu le malheur de vivre long-temps ceux qui ont le bonheur de mourir jeunes.

A l'age de douze ans, j'avois achevé les études superficielles des eofants , et par conséquent je ne savois rien; mais j'avois heureusement appris ce qu'on apprend rarement au collège ; c'est que je ne savois rien , et que b plupart des savants eux-mêmes ne savoient pas grand'chose. J'étois si avide d'instruction , qu'il m'est souvent arrivé d'épeler avec effort l'alphabet d'une langue iuconuuc , pour me mettre en état de lire des livres que je ne comprcnois pas ; et dans d'antres circonstances que celles oh j'ai vécu , cette vague et stérile curiosité seroit devenue peut-être une aptitude. Mais de tous les alphabets écrits ou rationnels que j'essayois de déchiffrer , il n'y en avoit point qui m'inspirât amant de ferveur que celui de la nature. 11 me semblait déjà, car je n'ai pas changé d'opinion , que l'étude approfondie des faits de la création éioit plus digne qu'aucune autre d'exercer une saine intelligence, el que le reste n'éloit guère bon qu'à occuper les loisirs futiles ou extravagants des peuples dégénérés. Un séjour de quelques semaines chez un bon ministre de Vindenheim en Alsace , fort amateur de papillons, m'avoit aidé à soulever le voile le plus grossier de celte belle Isis dont les secrets délicieux dévoient mêler tant de charmes quelques années après aux misères de mon

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exil. J'étois realré dans mes montagnes, le filet de gaze à la maia , la boite de fer-blanc doublée de tiége dans la poche , la loupe et la pelote en sautoir , riche et lier de quelques lambeaux d'une nomeiiclalure liasardée qui m'initioJt du moins au langage d'un autre univera , où je pourrois marcher te cœur libre , la tête haute et les coudées franches , avec plus d'indépendance qae ne m*ctt promeltoit le monde factice des hommes. Quand on n'est pas oi^anisé de manière i vivre avec eux, on cti reçoit la révélation de bonne heure , et quiconque a reçu celle révélation sans lui obéir ne doit s'en prendre qu'à lui de ses infortunes. Il a été le seul artisan de sa mauvaise destinée.

11 y avoit alors dans ma ville natale un homme d'une quarantaine d'années qui s'appeloit M. deC..., et qu'ait temps dont je parle on appeloit plus communément le citoyen Justin , du nom de son patron , parce que la révolution lui avoit ôlé celui de son père. C'étoitun ancien officier du génie, qui avoit passé sa vie en études scientifiques, et qui dépensoit sa fortune en bonnes œuvres. Simple et austère dans ses mœurs , doux et affeciueax dans ses relations, inflexible dans ses principes, mais tolérant par caractère, bienveillant pour tout le monde ; capable de tout ce qui est bon , digne de tout ce qui est grand , et modeste jusqu'à la timidité au milieu des trésors de savoir' qu'avoitamasséssa patience ou devinés son génie ; discutant peu, ne pérorant pas , ne contestant jamais ; toujours prêt à éclairer l'ignorance, à ménager l'erreur, à respecter la conviction, à compatir â la folie, il vous auroic rappelé Platon , Fénelon ou Malesherbes ; mais je ne le compare i, personne : les comparaisons lui feroient tort. Le vulgaire soupçoniioit qa'il étoit fort versé dans la médecine ,

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parce qu'tm le Toyoh le premfer et le dernier au cherei

des paurres malades , et qu'il étwt ft mn aise , parce qu'il fournissoit les remèdes ; mais ou le croyoit aussi un peu biarre, parce qu'il éloit avec moi le seul du pays qui se promenSt dans la campagne , arma d'nn filet de gaze, et qui en fauchât légèrement la cime des hautes herbes sans les endommager , pour leur ravir quelques mouches aux écailles dorées, dont personne ne pouToit s'eipliquer l'usage. Cette analogie de goAts rai^rocba bientôt nos jges si éloignés. Le hasard touloit qu'il eftt été l'am! de mon père , ei je ne urdai pas i trouver en lui nn autre père dont le mien fui un otO' ment jaloux; mais ils s'entendirent mieux pour mon bonheur que les deux mères du jugement de Salomon. Ils se partagèrent ma vie poar l'embellir tous les deux. — tl le falloit. Il arriva une terrible loi, de je ne sais plus quel jour de floréal, qui eiiloii les nobles des villes de guerre , et le plus sage des sages avoit le tort irréparable d'Slre noble. Depuis que cette funeste nouvelle s'étoit répandue, je ne vivois plus ; je n'embrassois plus mon pauvre père sans le noyer de mes larmes , parce que mon ami s'en alloit. ■ Console-toi , me dit-il ni) jour; il ne va pas loin. J'ai obteno qu'il ne se retirât qu'à trois lienes , j'ai consenti à te laisser partir avec lui, et avec tes jambes de cerf, tu pourras venir m'embiasser sans pleurer une ou àeax fois la semaine. « Je crus quejemourroisdejoie, car il me sembtott comme cela ne les quitter ni l'un ni l'autre. Nous partîmes donc; le peuple murmaroit sur notre passage: Voili encore des nobles qui s'en vont! ^ Et c'est l'unique fois de ma vie que j'aie pris plaisir à entendre dire que j'étois noble. Nous allâmes habiter un joli vill^e éparpillé sur les deux bords d'une petite rivière qu'on ap-

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pekiit le Biez , suivaDt l'usage du pays , et qui était ^rnie de edié «t d'autre d'ua raog pressé de jeunes peapliers. Ib doifeiit avoir bien grandi l Notre Buison éidt, dans sa simplicité , la plas magnifique de la commune, et l'apparteoKDt que nous occupions an premier et dernier étage auroit fait emie à dix rois que j'ai raicoatréa depuis dans les plus méchantes auberges de l'Emrope. Il se coupœoit de deui chambres enduites d'nn plâtre blanc et poli, dont la propreté charmoit ht vue. Celle ^ citoyen Justin , qui éioit la [dos grande , comme de raisen, ne manqooit pas d'un certain luxe d'ameublement, qtKuquele priacipal s'y réduisit à une CMicbette de paille ( il n'avoit jamais d'antre lit , et je me suis fort bien trouvé dâs lors d'avoir contra cté près de lui cette habitude ) , à deni fortes chaises de bots de nojer , et à deux grandes tatdes de la même matière et du même travail , cirées comme des parqoets et luisantes comme des miroirs. La premî^, qui avoit au moins cinq pieds de diamètre, occupoit de sa vasle circonférence le milieu du superbe salon dont je commence la descripiioa avec un sentiment si vif et si présent des localités, que j'en reconnohroiâ tous les détails à talons, si j'y éiois transporté de nnit par la baguette d'iue bonne fée, quoiqu'il y ait aujourd'hui, 12 octobre lS3i, trente-sept ans, jour pour jour, que j'y ai laissé à peu de chose près la petite part de bonheur sans mélange qui devoil m'échoir sur La terre. Celle-là porioil tous nos ustensiles de travail et d'observation journaliËre, les presses , les pinces , les scalpels , les ciseaux , les poinçons, les loupes, les lentilles, les microscopes, les éioupes , les yeux d'émail, te fil de fer , les épingles , les goupilles, le papier gris, les acides et les briquets, pièces indiapcMable^ s'il en fût jama^ i'm équipage dena-

lu SOUVENIRS DE JEUNESSE.

turaliste; c'est là qu'on analysoil, qu'on disséquoit, qu'on empailloit les animaux; c'est là que Ton comptoit les articles du tarse ou les parties de la bouche d'un insecte imperceptible à l'œil nu , les étamines ou les divisions du stigmate d'an Yégétnl , nain de l'empire de Flore; c'est là qu'après les avoir desséchées, on étendoit les plantes avec une minutieuse précaution sur le» blancs feuillets où elles devoimil revivre pour la science, et qu'on assujétissoit leurs pédoncules et leurs rameaux sous de légères bandelettes fixées à la gomme arabique , en prenant garde de [aire valoir leurs parties les mieux caractérisées, et de ne pas altérer leur port et leur physionomie ; c'est là qu'on essayoit les pierres au contact des houppes nerveuses les plus développées de notre organisme, au choc du fer, aux sympathies de l'aimaoc, au jeu sensible des affinités , à t' effervescence et aux décompositions que produisent les réactifs : c'étoit le modeste laboratoire oit venoieut se révéler l'un après l'autre tous les secrets de la nature.

Sur la paroi du fond , car je suis bien décidé à ne vous faire grâce d'aucun détail, éloit la couchette dont je vons ai parlé, flanquée de nos deux fauteuils de cérémonie, terminée au pied par le mobilier exigu d'une toilette philosophique, et appuyée sur l'arsenal de nos grandes expéditions, freloches de toutes tes dimensions, de toutes les formes et de toutes les couleurs, outils à fouir , outils à sappr , pieuï à sauter les ravins , gaules à frapper les ramées. Il n'y manquoit qu'un fusil , mais c'étoit une arme interdite aux naturalistes suspects , et les nôtres n'inspiroient déjà que trop de défiance dans tes mains d'un philosophe et d'un enfant. Dessous gisoienl le marteau à rompre le roc et la pointe à déchausser les racines. Deux bâtons libers mais noueux, contre

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les loups el les serpeuts , complétoient ce formidable appareil de guerre. Je puis vous assurer que cela éloit terrible à voir.

La muraille de la droite oiivroil son unique fenâlrc sur une source murmurante qui alloit mourir dans le Biez , en bondissant sur les cailloux , et dont je crois entendre encore le Tracas mélodieux. Dans la partie de l'appariement qui précMoit cette croisa , nous avions assis sur des consoles trois gracieuses tablettes dont la première ou l'inférieure supporloit les bottes de cbenille& et de chrysalides , fermées de fmi) réseaux , qui étoient confiées h mes soins particuliers, et la seconde, les planchettes polies où nous étalions nos papillons , sous des plaques de verre qui conlenoient leurs ailes sans les froisser. La dernière éloit garnie de (laçons Iwucbés à l'émeri , qui renfermoient le camphre destiné à saupoudrer tous les soirs uos boites de chasse , l'alcali volatil contre la piqûre des frelons et la morsure des vipères, et l'esprit de vin conservateur des reptiles et des petits ovipares. Une armoire pratiquée tout auprès , et dont le citoyen Justin portoit toujours la clef, étoit réservée pour les trésors cent fois plus précieux de la pharniacie domestique.

L'autre câté de h croisée: étoit occupé par notre seconde table, dont je n'ai encore rien dit, quoiqu'elle en valût bien la peine; mais j'ai cru devoir sacrifier l'ordre l(^ique h l'ordre descriptif dans cette topographie vraiment spéciale qu'on ne refera p's après moi , car je suis le seul qui m'en souvienne sur la tcri'c , à moins que M. de C... n'ait conservé îi quatre-vingts ans quelque mémoire de ces jours d'exil , qui furent pour moi des jours d'ineiïables délices. Je ne savois pas niéiue qu'il souETroît, el son attentive bonté me dis-

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simuloU, SOUS uae humeur douce et riante , des chigrins qui auroient empoisonaé moa bonheur ! — Celte table étoit bien longue, à l'idée que je m'en bis aujourd'hui. Toutes noa acadf'mies détruites par un vandalisme brutal mais naïf, et qui avoit au moins celte eicnse de l'iueipérience qu'il a'aui-a plus, y siégeoient i mes yeui dans une seule personne. Un homme de génie écrifoit le ces pages admirables , dont quelques rares amis ont reçu la confidence, tirées à dix ou douze exemplaires, et qu'ignorera la postérité qui ne pourrait plus les entmdre. Devant lui, ses livres favoris éioient amassés sur trois rayons , dont le premier avoit peine à contenir nos auteurs usuels, le SgtUma Natu.rœ, ie grave Fabricius, le bon Geoffroy, l'iagénieux Bergmann, Lavoisier, Fourcroy, Berlbolet, Uaquer l'éclectique, et Bernardin de Saint-Pierre le poêle. Audessus étoient rangés une bouue édition d'Horace, un gros Sénèque le philosophe, que je ne lus pas alors, les Estais de Montaigne, que je lus deux fois de soile^ et quelques volumes dépareillés du Plutarque d'Amyot, que je lisoîs toujours. Flus haut , il y a voit une grande GorusaUmme Merata, dont je n'ai jamais trop fatigué les marges somplueuses , un Ariosio, qui me fit aimer l'ilaliea , ua Don Quichotte cspagaol , que je devinois à défaut de compreodre , et cinq ou six tragédies de Shakspeare , qui me transportoient d'enthousiasme, quand le citoyen Justin me les iraduisoit, au courant de sa lecture, dans nos momenls de récréation. — Je n'oublierai pas qu'il avoit profité d'un espace vide pour y glisser son carton de dessins, et qu'à l'extérieur il avoit suspendu son violon.

En face du lit de mon ami étoit pratiquée uotre mcoude civîaée, qui «voit jour sur le Biez , et d'oh t'ou

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s^Toit aa lois ses déunira, entre des fuhriqnes diarmantes et des tlois de veinure, jusqu'aux lieux où son cours aboulissoit à un point brillant qui lrend>loit longtemps comme on météore, et finissoit par s'éteindre sons les rayons du soleil. — Mais c'éloil i la cloison de gauche que nous avions rassemUé peu i peu toutes les merreillës de noire eibiUlion , les oiseaux perchés sur leors baguettes , dans la Ttvacilé de leurs attitudes naturelles, et auxquels il ne manquoit qu'on ranu^ pour figurer une volière fiTSute ; les papillons, déployés dans de beaux cadres d'or que nous ■fions apportés de la Tille , et dont l'éclat de leurs ailes effaçoit la splendeur ; le serpent i la bouche béante , qui défendoit notre porte comme le dragon des Hespérides, et les cbauves-sonris, qui plongeoienl leurs regards pétrifiants comme celui des Gorgones, du haut de son chambranle de sapin. Le mtisée de ce village, quand j'y pense, auroit fait envie i plus d'une ville ; mais, ce qu'il y a de plus certain , c'est que son Arislote mériloît un autre Alexandre.

Notre journée d'investigations commençoit régulièrement ï midi , après le repas du matin , et duroit jusqu'à la nuit; car nous étions d'intrépides marcheurs. Nous allions et nous revenions en courant, moi, questionnant sur tout ce qoi se rencontroit ; lui , répondant toujours et à tout par des solutions claires , ingénieuses et faciles & retenir. Il n'y avoit pas un fait naturel qui ne foanilt matière i une leçon , pas une leçon qui ne fit sur moi l'eflet d'un plaisir nouveau et inattendu, C'éloit un cours d'études encyclopédiques mis en action , et je suis sûr maintenant que tout autre que moi en auroit tiré grand profit ; mais mon imagination éioit trop mobile pour n'être pas oublieuse. Arrivés aux

champs ou aux forâu, nous entrions en chasse, ej, comme mes collections se commeoçoient à peine , chaque pas me procuroit une diïcouverte; je marchois en pays conquis.

11 n'y a point d'cxprcs.sion pour rendre la joie de ces innoccnies usurpations de la science snr la nature rebelle et mystérieuse , et ceux qui ne l'ont pas goùli!e auront peut-élre quelque peine à la concevoir. KncQre aujourd'hui, je me prends quelquefois à frémir d'un voluptueux saisissement en me rappelant la vue du pre^ mier carahus auronitens qui me soit apparu dans l'ombre humide que porloit le tronc d'un vieux chCne rcnv»>rsé , sous lequel il rcposoit éblouissant comme nne c.icarboucle tombée de l'aigrette du Mogol. Prenez garde à son nom , s'il vous plait : c'éloit le carabus auronitens lui-mflme! Je me souviens qu'il me fascina un moment de sa lumière , et que ma main trembloit d'une (elle émotion qu'il fallut m'y reprendre à plusieurs fois pour m'en emparer. Que les enfants sont heureux, et que les hommes sont à plaindre, quand il ne leur reste pas assez de sagesse pour se refaire enfants! Il n'en est pas de même des autres joies de la vie , lorsqu'elle a péniblement acquis la douloureuse expérience de leur instabilité. J'en ai beaucoup cherché depuis l'âge de vingt ans ; j'en ai goûté beaucoup qui faisoient envie aux plus fortunés : pas une seule cependant que ma bouche n'accueillit d'un sourire amer, et qui ne pénétrât mon cœur d'une angoisse de désespoir. Que de larmes brillantes j'ai versées dans les extases du bonheur, qui ont été comptées pour des larmes de ravissement , parce qu'elles n'étoient pas comprises! Faites comprendre, si vous le pouvez, i nne Ame éperdue d'amour, qu'il est un moment de vos

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jours passés dont sa tendresse ne petit combler Iq vide élcrnel, et que celte minute, dont la rivalité impérieuse et triomphante éclipse tous vos plaisirs, est celle où vous avei trouvé le carabus auronittns! Il n'y a pourianl rien de plus vrai.

Les jours de pluie ou de neige, car en 1794 il y eut dans nos montagnes de la neige à la Gn de mai, nous passions le temps à régler la disposition du riche mobilier dont je viens de dresser l'inveniaire , ou bien nous lisions alternativement; et, dans nos leçons comme dans nos promenades, chaque fait avoit son instruction. Chaque heure avoit aussi son emploi; et rien n'est plus propre îi enlever au travail sa physionomie sévère que la variété des études. Les mathématiques nous délassoient de la chimie, et les beaux-arts des sciences. Je m'enU«lenois avec facilité dans le souvenir tout récent de mes études latines par la lecture assidue et passionnée de nos mi^lbodistes, qui avoit pris unt d'empire sur mes pensées que je n'en concevais pas une seule sans qu'elle vint à se formuler subitemci^ on phrases concises et descriptives, hérissées d'ablatifs, comme celle de Linné ; et si je m'élois reconnu depuis ce don caractéristique du talent qu'on appelle ie style, je n'aurois pas été embarrassé à en expliquer les qualités et les défauts par ces premières habitudes de ma lalmrieusc enfance. II seroit peut-ëlre plein, précis, pittoresque, propre à faire valoir les idées par leurs aspects saillants, mais trop chargé de termes techniques et de figures verbales; abondant en épiihètes justes , mais qui n'expriment souvent que des nuances; étranglé comme une proposition ariilimélique, toutes les fois que j'essaie d'y faire entrer l'expression sous une forme puissante ; complexe et diffus comme une ampUricalion,

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qaand je sens le bescdD de l'ëiendre et de )■ développer ; obscur pour être court , ou plie pour être cliir, mais rappelant partout l'aphorisme daus le tour et le latinisme dans la parole ; un mauvais style enfin , si c'élott un slyle , et il n'y a pas dis hommes par siècle qui aient un style i eux ; mais un style sorti , tel qu'il est, de ma singulière éducalion , et que les circonstances ne m'ont pas permis de modî6er depuis. Cela, c'est le dernier instrumrat d'une existence qui n'a pas eu le choix ; et je le jette au rebut sans regret , quoique Je n'aie plus ni le temps ni la force d'en cbanger.

Les matinées éloienl à moi. Cosi le temps où le ci-

' toyen Juslin alloit vaquer à l'arpentage de la commune, visiter ses puvres, soigper ses malades, on prêter aux cidtivateurs des environs le secours de ses lumières agronomiques, il lui resloit à peine une heure avant midi pour reconnollre les espèces qu'il avoit re* cueillies la veille, observer sous la lentille du roicr«8cope réconomie Intérieure de ces républiques d'animalcules inqpnnus jusqu'à lui , qu'il avoit découvertes dans les eonferves el les éyuui, on ajonler quelques lignes à sa correspondance hebdomadaire avec la société Philomatique de Paris , seule déposiiaire alors de louies ces brillâmes acquisitions des sciences physiques, dont rinstilut a recueilli rtiêrilage. Mon ministère parliculier se bornoit i pousser des reconnoissaaces autour du village . sur tous les points od quelque accident favorable à de certains développements nous promelloit une abondante récolte de genres nouveaux. Je savois à ne pas m'y tromper le pelJt bouquet d'aunes ou de bouleaux qui balançoit à ses feuilles tremblantes des eumotpes bleus comme le saphir et des chryamnhtes vertes comme l'émeraude ; la jolie eou-

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dnie qn'sfTeclïonnoient ces élégants atteiaia d'un rouge de laque , si semblables aux graines d'Amérique dont les sauvages font des colliers; Is plantation de Jeunes saules oil le grand eaprieorne musqué venoit déployer les richesses de son armure d'aventurine , et répandre ses parfums d'ambre et de rose : la flaque d'eau voilée de nénuphars aux larges tulipes et de petites renoncules aux boutons d'argent , oii nageoit le diti^ue aplati comme un bac , et dn fond de laqaelle VhydrophUe s'élevoit sur son dos arrondi comme une carène, tandis qu'une peuplade entière de donaciea faisoienl jouer les reflets de tous les métaux sur leors étais resplendissants, à travers les feuilles des iris et des ménianthes. Je savois le chêne où les cerfi-votanU TÎToient en tribu, et le hêtre, à l'écorce d'un blanc aoyeux, où gravissoient lourdement les priane» géants. Il y a quelque chose de merveilleusement doux dans cette étude de la nature, qui attache un nom \ tous les élres, une pensée è tous les noms, une affection et des souvenirs à toutes les pensées ; et l'homme qui n'a pas pénétré dans la grâce de ces mystères a peut-être manqué d'uD sens pour goûter la vie. Les nomenclatures elles-mêmes , œuvre d'un génie tout poétique, et qui sont probablement la dernière poésie du genre humain, ont un charme inexprimable i cet Sge d'imagination où la fable et l'htsloire n'ont pas encore perdu leur prestige. Voyez-vous ces brillantes familles de papillons, qui ne sml que des papillons pour le vulgaire? C'est une féerie complète d'enchantemenls et de métempsycoses pour l'enfant d'un esprit un peu cultivé, qui les poursuit de son léger réseau. Ceui-ti sont les ehevatiera grecs et iroyens. A sa cotte de mailles échiqueié« de janne et de ntùr, vous reconnoisseï le |pni-

30 souvE;<iiit» db jeunesse.

dent Machaon, fils presque divin du divin Esculape, el lïdèle, comiHR autrefois, au culte des plantes qui recèlent de prckiieux spOcinques pour les maladies el les blessures : il ne manquera pas de s'arrêter sur le lenouil. Si vous descendez aux pacages, ne tous étonnez pas de la simplicité de leurs habitants. Ces papillons sont des bergtrs, et la nature n'a Tait pour eux que les frais d'uu vêlement rustique. C'est Tyiim, e'est Myrlil, c'est Corydon. Un seul se distingue parmi eux à l'éclat de son manteau d'azur, sous lequel rayonnent des yeux innombrables comme ks astres de là nuit dans un ciel étoile ; mais c'est le roi des pHurages, c'est Argus , qui veille toujours à la garde des troupeaux, Avez-vous franchi d'un pas curieux la lisière des bois , défendue par SUènc et les satyres : voici la bande des sylvaiiis, qui s'égarent au milieu des solitudes, et les nymphes, encore plus légères, qui se jouent de voire poursuite, laissent bientât nn ruisseau entre elles el vous, el disparaissent, comme[rLycoriB , sans redouter d'élre rues , derrière les arbrisseaux du rivage opposé. Tentez-vous le sommet des montagnes les plus élevées : vous n'aurez pas de peine à vous y rappeler l'Olympe et le Parnasse ; car vous y trouverez \Q&hèliconiens elles dieux; Mars, qui se distingue à sa cuirasse d'acier bruni , frappée par le soleil de glacis transparents et variés; Vuleain, flamboyant de lingots d'un rougo ardent comme le fer dans la fournaise, ou bieu ÀpoUon dans son plus superbe appareil , livrant aux airs sa robe d'un blanc de neige , relevée de bandelettes de pourpre. Je jouissois avec on enthousiasme que je ne pourrois plus exprimer de toutes ces ravissantes harmonies ; mais je ne jouissois de rien au monde autant que de ma propre existence.

SÈRAPHINE. SI

On a peint tontes les volnptés iniimea de l'âme; je regrette qu'on n'ait pas décrit la volupti^ immense qui saisit un cœur de douze ans , furnié par un peu d'inslruction et par beaucoup de sensibililé à la connois--^ sance du monde vivant, et s'emparant du lui comme d'un apanage, dans une belle matinée de printemps. C'est ainsi qu'Adam dut voir le monde fait pour lui, quand il s'éveilla d'un sommeil d'enfant au souflle de son créateur. Oh l que la ïerre me paroissoit belle ! oh ! comme je suspendois mon haleine pour écouter l'air des bois et les bruits du ruisseau ! Que j'aimois le pé- [ûement des oiseaux sous la feuillce el le bourdonnement des abeilles autour des fleurs ! el j'éLois là , comme une autre abeille, caressant du regard toutes les (leurs qu'elles caressoicnt, et je nommois toutes ces fleurs, car je les connoissois toutes par leur nom, soit qu'elles s'arrondissent en ombelles tremblantes, soit qu'elles s'cpatiouissent en conpes ou retombassent en grelots, soit qu'elles émaillassent le gazon, comme de petites étoiles tombées du firmament. Les cheveux abandonna au vent , je courois pour me convaincre de ma vie et de ma liberté ; je perçois les buissons , je franchissois les fossés, j'escaladois les talus, je bondissois, je criois, je riois, je pleuroisde joie, et puis je tombois d'une fatigue pleine de délices , je me roulois sur les pelouses élastiques et embaumées, je m'enivrois de leurs émanations, et, couché, j'embrassois l'borizon bleu d'un regard sans envie, en lui disant avec une conviction qui ne se retrouve jamais : « Tu n'es pas pins pur et plus paisible que moi!... » — C'étoil pourtant moi qui pcnsois cela!... —

Dieu tout puissant! que vous ai-je fait pour ne pas me rendre , au prix de ce qui me reste de vie , une de

23 SOUVENIRS BB JECNESSE.

ces minntea de mon enfince 1 Hélas ! tont faomne qoi a éprouvé comme moi l'illusion da premier bonheur et des premières espérances, a subi, sans l'avoir méf ité, le châtiment du premier coupable. Nous aossi nous avou perdu un paradis !

Le dimanche, c'étoit aalrc chose. Tout en chassant, tout en herborisant , tout en devisant , noua allions visiter nos voidns , causer histoire avec un vieux rentier goutteux qui s'éloit sagement réfugié au vitlage contre les tempêtes de la ville , et qui savoit sur l'ongle tontes les alliances de toutes les familles princiëres , depoîs Robert-le-Fort et (^ontran-le-Richc; causer bounique et matière médicale avec un brave chirur^en qni estropioit intrépidement la langue des sciences naturelles (heureux ses malades s'il n'avoit estropié que cela ! ) ; causer économie politique avec un gros fermier qui avoit fait une fortune considérable aux afiaires, et qui étoit tout fier, dans son patriotisme de publicaîn,de frayer de temps en temps avec le patriciat tombé en roture. Je me souviens que celui-ci avoit une fille de vîi^[t ans, d'une beauté remarquable, élevée aux beaux-arts et au beau monde, uourrie de toute la belle prose et de tonte la belle poésie de l'an II de la république, et si romanesque, si sentimentale, si nerveuse, que je l'ai regardée long-temps comme une exception. Cinq ou six ans après, je m'aperçus que l'exception n' étoit pas là : elle étoit déjà dans les cœurs naturels et simples qui sentent plus qu'ils ne peuvent exprimer, et qui ne font pas étalage de leurs émotions.

Mais nos visites de prédilection étoient pour un vieux château éloigné tout au plus d'une lieue du village que nous habitions, et qni se trouvoit, par un heureux hasard, sur la route de nos excursions familières. Il est

SÉHAVHINE. 33

vni qu'itt bout de quelque Icmps ce hasard étoit devenu û infaillible et si régulier qu'où auroil pu y -voit l'effet d'au plaa prémédilË. Le voyage eu valoit la peine. U résidoient trois aiRubles sœurs , etilées comme

H. do C. , pour le crime de leur naissance, et qui

coo^iosoieDt , avec un vieux domestique el une petite n^esse fort éveillée, toute la populatioo du vénérable manoir. Je ne parlerai pas des deux aînées, qui m'occupoient très-peu , quoiqu'elles fussent charmaaies , et que jeu'occupms pasdu tout. La plus jeune s'appeloit Séraj^ae; eUe avoit près de qualorie ans, ce qui suffisoit pour lui donner sur moi loutl'asceodaatd'uae grande fille sur ua petit garçon; mais la nature avoit pourvu à la CQmpensati<Hi de nos ^es par la délicatesse de sa coustitut»n fragile et par le dévelc^pement prématuré de mem wganisation déjà presque adolescente. L'babitude d'uB exercice actif et sllmulaot qui fortiCoit tous les jours OKH) enfance robuste ; U pratique des rudes travaux de la Diarche , de la course et de l'escalade , par vaux , par ibodIb el par rochers ; l'assiduité des éludes obstinées , qui imprime i la pensée un caractère viril dont les facultés physiques subissent l'inflaence, m'aroient donné sur les enbnls même de la campi^ae, ordinairentent si supérieurs à nous, un avantage prononcé de vigueur, d'adresse et d'andace. Je n'élois pas redouté ; cette triste gloire empoisoimeroit tous les souvenirs de ma vie ; mais on s'af^uywt volontiers de mou amitié, parce que la foihlesse et la timidité sont portées d'une affection d'instinct versle courte et la force. Comme je oe maoquois pas de vanité , et je m'aperçois à la comiHatsance avec laquelle je reviens sur ces détails, que je ne suis pas complétemeut guéri de celle btaitwiw tKËritttté de |*e^rit, je preuois plaisir à mul-

î4 SOUVENIRS DE JEUNESSE.

tiplier, surlout devant les femmes, et sans savoir pourquoi , Ifs avcnlureux exploits de mon habileté gynioastique. Elles aiment la lémérilé. Quand on les étonne on les intéresse, et quand on les intéresse on est bien près de leur plaire. J'ai compris tout cela depuis.

Les liaisons de cet âge sont l)ientôl faites ; il est sans défiance , parce qu'il est sans expérience. Il faut avoir surpris quelque mauvaise pensée dans son cœur pour en soupçonner dans celui des autres. Après nous Être TUS deux fuis, Séraphine et moi, nous aurions voulu ne plus nous quitter. Nos plaisirs cioiont si purs , nos entretiens êtoient si doux , nous pleurions ensemble avec tant d'abaudon, et il est si doux de pleurer! C'est qu'elle avolt bien du chagrin I Sa mère étoit en prisou à dix lieues , son père en prison à cinquante ; de ses quatre frères, il y en avolt trois proscrits, errants, sans ressources, en trois pays différents de l'Europe; l'antre étoit détenu à Paris sous le couteau du tribunal qui avoil égoi^é dix de ses parents; cl autour d'elle rugissolt chaque jour une populace armée de piques et de brandons d'incendie, qui la menaçoit elle-même, pauvre jeune fille craintive et sans défense, dont les grâces . toucbantes auroient apprivoisé des panthères affamées! — Va , va , lui disois-je , console-toi ! le règne des assassins ne sei-a pas long ! Ma famille est républtcaioe , mais je me ferai aristocrate pour te venger 1 Je ne suis pas loin du moment de manier , comme un autre , une épéeou un poignard, et puisqu'il faut du sang, je verserai sans pitié le sang de tes ennemis ! — Ne parle pas comme cela ! me rt'pondoit Séraphine ; je serois plus malheureuse encore si je craignois de te voirdevenirméclianl. Les niécbauls sont plus a plaindre que nous I Continue â bien acquérir du savoir et de la réputation, et quand

séhaphine. 35

tu seras assez grand pour le faire écouter de ces Messieurs les patriotes , fais ce que lu pourras pour empêcher qu'on ne nous lue , car si on me tue aussi , quelle est la femme qui t'aimera jamais autant que moi ! —

Ce besoin d'être ensemble étoit devenu si vif qu'il absorboil toutes nos pensées. O'étolt l'objet, le but, la vie de notre vie; et jamais l'un de nous deax n'arrivoit jusqu'à l'autre sans trouver l'antre qui le cherchai. Quand je dcscendois de la montagne, j'étois sûr de voir de loin son voile blanc qui flotlott â l'air, ou son chapeau de paille qui voloit au hasard , sans qu'elle s'arrêtât pour rcconnollre l'endroit où il iroit tomber, pendant qu'elle conroil à ma rencontre. Mais que je lui épargnois de détours en me précipitant au-devant d'elle, fendant les terres labourées, sautant les haies, écartant les broussailles , débusquant d'un taillis au moment où elle me chcrchoit encore derrière ! et je n'aurois pas allongé ma course d'un pas pour éviter un fossé de dix pieds de largeur. La terre élastique obéissait à mon essor comme la raquette au volant , et j'arrivois , si preste et si joyeux , les bras autour de son cou et les lèvres sur sa joue, qu'elle n'avoit pas le temps de s'eiïraycr. Le temps se passoit trop vite, hélas! de mon côté en lulineries innocentes, du sien, en causeries tendres et sérieuses. Mon expansion étourdie se coulraignoit alors, parce que je me rappelois que ^raphine éloit triste, et qu'elle ne pouvoit s'associer sans cObrt aux turbulentes saillies de ma joie el de mon bonheur sans souci. Mes idées, si riantes et si frivoles, se facomioienl peu i peu, au contraire, aux habitudes de sa mélancolie, et de ces deux éléments incompatibles en apparence, il se formoit en moi une combinaison étrange de caractère, qui a tour à tour assombri ma jeunesse de sym4)atbies

26 SOUVENIftS »E JEUNESSE.

douloureuses, et ^gayé mon îge mùr des iustiDCls et des goûu d'un eubni. Tous les développemenls de moa ame daieat de ces jours élo^nés. Je n'ai rien acqsis ni rien perdu, mais si j'^tins mort en ce lemps-li, ma *ie n'a»roit pas été moins complèle. La vie e^ complète quand on a akné une fois.

Il faut cependant qne je m'explique sur cet amour , auquel le perfectionnemeni de notre langue et de née moeurs n'a pas eocwe donné un nom. Rien ne ressanble HHHBs i l'amonr comsw les hommes le comprennent, et c'est cependant un seiitimeni très-distinct des actions de la famille et des amitiés de collège. Celte différence , je la sentois sans l'eii^iquer. Je l'avouerai , comme si j'écrivois encore sons l'empire de mes idées de douze ans: je m'étois fait nne singulière opinion de l'amour des romanciers et des poêles, que j'avois liu avec avidité , dans la ferme persuasion que les passions qu'ils décriv(»ent si biea étoient des fictions comme leurs st^ets et leurs fables. Je le prenois^tonr une image fantastique des émotions simples de deux époux qai s'éloient aimés enfants, c<unme j'aimois Sérapbine,cl comme j'en éloîs aimé , qui se troHToieot beureni de passer leur vie ensemble, et auxquels le mariage accordoit le délicieux privilège de prolonger le charme de celle douce inlimiléjusque dans les mystères de la nuit et la stdilude du sunoieil. J'admirois comment, de celte effusion de tendresse qui coufondoit en un seul deux êtres bien assortis , résulloit l'existence d'un être nouveau, éclos sous des, caresses ei des baisers, fruit d'barmonie et d'amour ; et je voyois dans ce phénomène moral , qui t'utreteooit à jamais la reproduciioo d'une espèce vierge, le sigiie le plus évident de la supériorité da rbosame sur les animaux. Je a'ai pas la préteuttoa d'a-

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nrir intenté en ce tetnps-li nue conjugatité pins solennelle qne celle de Dieu , mais c'est celle que je m'étois faite , et les bonhears de la jeunesse ne m'ont rien appri» qui me consoljlt d'en avoir pqrdu filluskui. Que dis-jeT le regret de mon erreur a surrécu à ces fii^vreuses réalités du plaisir qoi enivreut les sens >ux dépens de l'ivresse de l'ème, et qui la précipitent des hauteurs dn ciel dans les misères de la volupté. Que de fois j'ai redouté d'être heureuxcomme les autres dans l'accomplissement de mes désirs, heureux que j'étoisdausl' eocbanlement de mes espérances ! Aujourd'hui même, il n'y a pas une de mes larmes d'amant qui ne m'ait laissé de meilleurs souvenirs que tous ces ravissements d'un bonheur sans lendemain , sur lesquels retombent les tristes convictions de la vie , comme le rideau d'un spectacle fini , comme l'obscurité de la nuit sur un feu d'artifice éteint. C'est probablement dans ce sens qu'on a dit que la première inclination étoit la meilleure. Son charme est dans son ignorance.

J'aimois ainsi Séraphine avec la naïveté d'nne impression tout idéale, toute poétique, et dont l'innocence devoit avoir quelque chose de l'amour des anges. Aussi pure que moi, je suppose que Séraphine étoit nn peu plus savante , et on vient de voir que cela n'éloit pas difficile. Elle étoit mou atnée de près de deux ans, elle étoit femme, elle vivoit depuis le berceau dans le monde que je n'avois fait qu'entrevoir. Sa conversation ingénue me laisscMt souvent des doutes vagues ti travers lesquels j'avois peine h retrouver le fil égaré de ma doctrine. Je médilms seul sur ce que je n'avois pas compris, mais je ne méditois pas long-temps, parce que je n'étois pas curieux , parce que je croyois fermement dans mes idées,, et surtout parce que j'aimois mieux penser â die que

de perdre le temps à me bâlir des systèmes inntiles. Elle étoit partout arec moi; je savois la faire entrer dans tous mes fntreiiens, la lier en souvenir ou en projet à toutes mes ariioos, la ramener dans tous mes songes. Rfiïer toujours, et ne rêver que d'elle, c'étoit un bienfait de mon sommeil , une faculté que j'avois , que j'ai conservée long-temps , et qui m'a dédommagé de bien des douleursl J'étois parvenu à fixer dans mon esprit une des scènes les plus communes de nos jolies matinées : celle-là m'est aussi présente que si j'y étois encore. Après m'ëtrc fatigué deux heures à la chercher où elle n'étoit pas , je tombois ordinairement de lassitude sur le canapé du salon , et je feignois de dormir pour la piquer ïe mou indifférence ou ne pas la con- Irarler dans sa malice. Elle arrivoit alors, légèrement soulevée sur la pointe des pieds, allongeant ses pas suspendus avec précaution y frissonnant au bruit du parquet avant qu'il eût gémi, et une corbeille au bras, ses cheveuï s'écliappant de toutes .parts en ondes dorées sous le chapeau de paille mal attaché qui ne les contenoil plus, la tête un peu penchée sur l'épaule, l'œil fixe et craintif, la bouche enir'ouverte, le bras étendu pour gagner de l'espace; elle promenait doucement sur mes lèvres un bouquet de cerises moins vermeilles que les siennes. Je la voyois loujours ainsi , blanche n)ais animée, charmante de ses grâces et de son émotion d'enfant, arrêtant sur moi ses rondes prunelles d'un bleu transparent comme le cristal , qui plongeoîent des regards de feu à travers mes paupii^res demi-closes pour surprendre h propos le moment de mon réveil , et me caressant tout près de son haleine de fleurs comme pour . me défier de l'embrasser : c'étoit là que je l'attendois , et quand elle pensoil à fuir , elle étoil prise. - Alors c'é-

séraphine. 99

loient des cris, des gëmissemeoig, des bouderies i n'en pas Soir ; c'éloienl les sœurs qui arrivoient au secours, c'éloit Lila, sa petiie Africaine, qui m'ari'acboit les cheveux et qui me menaçoit les yeux. Ud baiser de plus payoil les frais de sa rançon ; mais elle me détestoit peiidani une heure au moins; et je m'en allois, je revenois, je pleurois, je demandois pardon, je ne TobtcDois pas, je repartois encore en courant vers le canal pour m'y précipiter dans un aLimc de dix pouces de profondeur, jusqu'au moment où une petite voix qui vibroit comme un timbre d'argent daignoit enchaÎDer mon désespoir, et j'avois été malheureux d'un malheuc aOreux , d'un malheur pire que la mort, d'an malheur qu'on Toudroit goQter aujourd'hui, au prix de l'inceMie d'un royaume! — J'étois loin d'imaginer sous quel aspect m'apparoltroient avant peu ces angoisses du premier amour. Je n'ivois pas vingt ans que je résolus de mettre uu clou à ma roue , comme dit Montaigne , et de ne plus vieillir d'un moment. Je m'en suis assez bien trouvé, maisj'aurois mieux fait de m'arréter à douze.

J'ai dit que ma petite amie étoit d'une santé délicate. Je ne me doulois guère que toutes les jeunes filles fnsseni plus ou moins malades vers l'âge de quatorze ans. Ce mystère passoit la portée de ma science. — Séraphiue étoit sujette à des maux dfrtéte, à des éhlouissemenls , à des hallucinations subites , à des mouvements de fièvre. Un soir je l'avois laissée souffrante ; je souffrois de son mal, que mes craintes exagéroienl. Je me couchai tout habillé ; je ne dormis pas ; je me tournois sur mon bon lit de paille comme sur les pointes d'acier de Régulus ou les charbons de Guatîmozin. Je me levai pour me promener dans ma chambre ; je la trouvai .. trop étroite : j'ouvris ma fenÉlre; le ciel aussi me pa- S,

30 SOUVENIRS DE IBUNESSE.

rut trop étroit. On ne voyoii pas le chtlean. Je memirai la banteur de ma cnrisée : une quinzaine de pieds tout au plus, si je m'en souviens. J'étais bien loin ; je ne sais si Je couroii on si la terre fnyoit derrière mol ; mais je ne mis pcnl-Ëtre pas un quart d'heure i gagner la grille du parc.

' Ce n'<!tolt pas tout. Le seul endroit où la clflture fût accessible Ctoi'i dëfetidu par un bassin revêtu de largea dalles , où aboulissotent les eaux du canal , apr^ avoir arrosé le jardin. U elles dormoient à fleur de terre -dans Fabrenvolr, puis se perdoient un moment sons la route, et alloiffit resurgir à quelques pas, mais libres et capricieuses, entre les saules de la prairie. Nous appelions cela le tiutin des aalamandre», parce qu'on y en voyoit un grand nomtu'e frapper l'eao immobile de leur queue en rame, ou se tratner sur le pavé , en livrant de temps en temps aux caprices de la Inmière leurs marbrures d'un jaune brillanl ; mais on ne les voyoit pas a l'beure dont Je tous parle; on ne Toyoît rien du tout. La nnit étoit calme et liède , mais obscure, et je ne ponvols apprécier que de mémoire la largeur du réscrvt^ qu'il falloit franchir. J'étols seulement bien sflr qu'il n'avolt pas plus d'un pied de rebord du cAlé où j'allois tomber, et que je courais risque, selon la portée de mon élan, de me rompre la tête contre le mur, si je m'y abandonnols à l'étourdie, ou , si je le modérois trop , d'épouvanter de la chute d'un nouveau Phaéton le peuple des salamandres endormies. Dieu , l'imonr ou l'adresse aidant, je doEcendis au bal comme si j'y avois été porté par les ailes d'un oiseju. J'atteignis d'un bond la hauteur de la • muraille, je gagnai d'un saut le niveau du jardin. Il restoil encore une haie de troëne , forte et serrée

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