SÉRAPHINS
comme une palîœade, mais sor laquelle j'tppuyoii facilement la main , en me dressant un peu , et je ne la touchai pas d'une autre partie de mon corps pour la laisser derrière moi. J'étois dans la grande alite de marroniers qui se terminoit tout juste au pied de la tourelle ob couchoit Sérapbine ; mais sa fenêtre , élevée d'un étage au-dessus de la terrasse, m'étoit cachée par l'épaisseur du feuillage ; et le temps que je fus obligé de mettre à chercher la clarté qui en jaillit enCn par rayons épars, entre les dernières branchée, me parut plus long qne tout le reste du voyage. Alors je m'arrêtai contre au marronîer pour (éprendre haleine, car j'étois déjà tranquille. Cette lumiàra éioit celle d'nne bougie dont la bhiache flamme trembbit contre les vitres, ii cAté de l'endroit où Séraphine suspendoit le petit miroir qui scrvoit h sa toilette de nuit. Elle y étoit debout, légèrement vCltie, souriant à sa gentillesse, roulant ses cheveux avec nne grâce coqi^etle, et pals prenant plaisir â les dérouler pour les voir ondoyer encore. Je restai li tant que la bougie ne s'éteignit point, et je ne sais si ce fut une minute ou une heure; mais je sais que cela vaut toute la vie, et qu'il n'y aaroit que l'espoir d'y retrouver quelques instants pareils qui pût me décider à la recommencer.
Je mis plus de temps an retour. Le jour étoit tout près de se lever, quand je m'aperçus que l'accès de ma chambre étoit InGniment plus difficile que la descente. L'eitérieur de la maison ressembloit A l'inté^ rieur. Il étwi si propre , si uni , si soigneusement recrépt, que les mouches avoient peine à y fixer leurs crochets. Pas une pierre saillante, pas une fissure dans le plâtre, pas un interstice h glisser les doigta, qui pAt servir h me hisser jusqu'à la banquette! et
.32 SOUVENIRS DE JEUNESSR.
ajoutez i cela que le Biez couloit trop près derrière mes lalons pour me permettre de prendre du champ. Un IraJn de charrue au rebut, ({u'il fallut amener de loin, me servit enfiii d'échelle. J'arrivai, je dormis comme on dort â douze ans , quand on n'a point de chagrin, et jedormois encore quand M. de C... m'avertit pour la troisième fois qu'il étoit temps d'aller s'informer de la santé de Séraphine , dont j'étois si inquiet la veille. — Bon , bon ! dis-je en me frottant les yeux et en étendant les bras, cela n'est pas dangereux I — M. de C... me regarda d'un air étonné, G'étoit la première fois, je m'en flatte, qu'il m'avoit trouvé si insoucieux sur mes amitiés; et ma tendresse de troubadour ou de paladin, qui prétoit à des plaisanteries de tous les jours , rendoit cette indiiïéreuce inexplicable. Sa méprise m'égaya ; et comme je n'anrois pas osé faire connoltre â mon ami les motifs de ma sécurité, je trouvai piquant de l'accompagner, en me divertissant à toutes les bagatelles du chemin, et sans lui parler de Séraphine, jusqu'il l'angle d'un ballter bien fourré, où elle nous attendoit d'habitude, pour nous surprendre d'une espièglerie ou nous effrayer d'un cri. Elle y éloit, etj'avoi-, comme on sait, mes raisons pour n'en pas douter. Elle tomba dans mes bras, retomba dans tes siens , revint à moi, fit sauter mon chapeau, se sauva pour Être attrapée, et Tmît par se laisser prendre , en criant de dépit et de joie.
'^Vous aviez raison toui-à-l'henre , quand je vous tirai d'un si bon sommeil, me dit Al. de C... en riaoï. Cela n'éloil pas dangereux.
Je vous demande st. ce fut là un grand sujet de colère, mais de colère morne, silencieuse -et méprisante ! Séraphine prit l'avance avec dignité , en se don-
8ÉRAFH1NE. 33
nant ces manières dédaigneuses que les jeanes filles nobles apprenneni, je crois, en naissant; et quand nous fâmes parvenus à l'allée des marroniers , elle s'assit sur notro passage, au bout du long banc de pierre sur lequel nous causions presque lous les jours. J'allai l'y rtmiiadre; elle courut à l'autre exlrémité; je l'y suivis; elle reprit sa première place, et moi aussi; mais je l'y fixai d'un bras sur lequel je l'avois soulevée cent lois , et dont elle connoissoit la puissance !
— - Halle-là, grondeuse! lut dis-je en feignant d'être sérieusement fâché. Mademoiselle, pourqnoi boudez-vous î
— Moi, monsieur, bouder? Et à quel propos, s'il TOUS plail? On ne boude que ceux qu'on aime et dont on est aimé. Je ne vous boude pas, parce que vous ne m'aimez pas, parce que je ne vous aime pas. C'est naturel. On n'est pas force d'aimer quelqu'un.
— Ah! je ne t'aime pas, et tu ne m'aimes pas, Séraphinc? C'est très-joli !... •
— Non cerlainemcnt, je ne vous aime pas, puisque je vous déleste, puisque je vous ai en exécration , monsieur ! et je voudrois bien savoir, par otemple , pourquoi vous prenez la liberté de me tutoyer? Je vous le défends!.... —r Mais voyez donc, ajouia-t-clle en s'efforçant de rire, ne faudroit-il pas bouder, monsieur, qui dort si bien quand on est malade à la mort, et qui s'excuse en disant que ceia n'est pas dangereux? Si vous aviez été malade, vous, je n'aurois pas été si tranquille ! — Mais lâchez-moi , je vous en prie ! lâchez-moi tout de suite, ou je ferai du brait! j'appellerai Liia;,,. je vais pleurer!...
— Non, vraiment tu ne pleureras pas, laide et mé-
34 SOUVENIkB DK JCUNEWE.
cbante qm tn es ! et je vondroù Uefl r(Ar qu'on s'avisâlde pleurer!...
— Qu'on s'iTisSt de pleurer! ConuDe tous dites, c'est fort joli , c'est de très-bon ton '. d'ailleurs , j« sais uoe laide maintenant, et qa'ett-ce que cela fons fait qu'une laide pleure, quand elle ^eut pleurer? M'entpëcbercz-vous de pleurer et de crier, si cela me fait plaitiir ? Tous ne me penncttrei pas de pleurer , peutélre, quand tous m'tïtouffez! Vous êtes bien avantageux !...
Jvanla^eux élolt un de ces roots de salon qui me dfconccrtoient toujours. Je passai l'autre bras autour d'elle, et je me hàiai de m'expliquer...
— As-tu pu croire, Sêrapbine, qucj'aurols dormi sans m'assurer que ceta n'Était pas dangereux, et que tu le portois bien? Mais écoute-moi un instant, et n'essaie pas de te sauver, cela ne te rËussiroit pas! — Crois-lu que l'état de ma douce et belle Sérapbine éloit bieadangereux, quand elle vcnoît à minuit, derrière la fenêtre de la lourelle , tresser autour de ces jolis petits doigts, que je baiserai tout h l'beure, ces longues mèches de blonds cheveux que je baise maintenant malgré loi — ou malgré tous ; — quand elle ouTroit sa croisée et s'appuyoit en silence , pour écouter le rossignol , qui n'avoit garde de chanter, parce que je l'avois effrayé, et quand elle le défioit des cadences tendres et perlées de sa romance fiiTorite :
Amour, on doit bénir les clialnH, Quand deux aminls ont il iouDTrir....
— Quelle horreur ! s'écria Séraphine ; vons m'^fez, monsieur!...
— Tu appelleras cela comme tu voudras ; mais ,
HSAraiNE. 35
quand In es malade, j'ai pear, et qaaad j'ai peur pour l«, je ne sais plus ce que je lais.
Elle réfléchit un moment. Je sentis qae je n'avois pt» bescrin de la retenb. A quoi devine-t-on cela T Mes bras s'étoient relâcha. Elle dég^ea les tiens, let éteudil DB pea poor les dégourdir, et les jeta aulnur de ■00 coa.
— Pauvre ami que j'accuse et que j'iaqnièle, repril-elle en appuyant soofrooisorinoo^Dlel..., — Il ne me le pardonnera peut-être past — Atcc cela que TOUS êtes bien capable , étourdi comme je vous conmHS, d'aToir passé par U trou du hiiou?...
— I,e cbentlB n'est pas beau , mais c'est le plus cowl , et j'étois trop pressé pour prendre Tautre.
— C'est à faire trembler, à ce que l'on dit ! un sentier taille dans le rocher sur on précipice épouvantable!...
— Vn sentier lirge comme la petite allée dn potager sur an précipice profond comme la lerrasM, depuis la mansarde de ton pavillon.
— Eb bîenl n'est-ce pas rassaraiHl H j arrive lom les ans des mallieurs en plein jour 1 et si lu rencontrais le bibou T. . .
— Je l'emporlerois dans nta freloche comme n» p»pillon de But. Ob I je vendrois bien que ce fût seulement nn moyen-duc! il y a trois mois que je l'auroia êmpailté! mais un méchant hibbu de son espèce n'est bon qu'à déployer comme un épouvaniail sur la porte du château.
— Attendez, attendez, dit-elle en composant loutà-cDup sa jobe figure pour prendre un air solennel, et eu s'élo^nant d'un pouce on deux , avec une admiiable dignité. — Ce n'est pas tout, n)onigeor,.c»n'tst rien !
ce qu'il y a d'inexcusable ctaos votre conduite, c'est
que vous n'avez pas pensé au danger de me coiupro-
mellrel...
Compromettre éloit bien autre chose qu'avantageux, ma foi! compromettre me foudroya.
— Te compromettre, Si^raphine! Je serois au désespoir de le compromettre, mais.... je ne sais pas au juste ce que c'est.
Elle laissa tomber sur moi le sourire d'une supériorité induljïente.
— Il suffit, monsieur, conlinua-t-elle , que je ne veux pas absolument qu'os se permette d'être de nuit dans le parc. Aujourd'hui je tous fais grâce, ajouta Séraphin» en me tendant sa main à baiser, parce que je sais que votre cœur est pur, mais que cela n'arrive plus jamais \ le monde est si pervers !
Il faut noter que pervers avoit uu pied e( demi dans la bouche de Séraphine. C'étoit le ^rnebum sesquipedalc de mon Horace.
— Eh ! que m'importe le monde pervers ! qu'a-l-il à dire à ma tendresse et à mes inquiétudes? il lui siéroil bien, au monde pervers., de trouver mauvais que je fusse en peine de Séraphine, quaud Séraphine est malade 1 Craindre pour ta vie , et ne pas tout entreprendre, ne pas tout braver pour te voir! cerlaioemeut, je ne promettrai pas cela I
— Bien , bien ,■ dit-elle en reprenant ma main , si j'étois vraiment en danger! Crois-tu que je voudroîs, moi, mourir sans te revoir? Ce seroit pis que la morll
Au même itistant ses sœurs et mon ami nous rejoignoicut , et nous nous embrassâmes devant eux poiir la première fois de la jonraéc.
SERAPUINE. * 37
Les momeats doDt je parle êtoieot si doux qu'il n'est pas surprenant que je m'abaudooDe au plaisir de les raconter longuemeot. Cela dura quatre ou cinq mois , et puis cela unit à toujours.
Au commencemeot d'octobre, je ne sais plus quel jour c'étoit de brumaire, nous vîmes arriver Ghapuis, un ancien domestique de M. de C...., vieillard honnête, Sdèle et mâme affectueux , mais dont la figure sévère et rébarbative ne m'avoic jamais paru propre qu'à porter de mauvaises nouvelles. Celles qui me conci?r' noient alors éloient accablantes. Mes parents , enchantés de quelques progrès qu'ils croyoienl remarquer dans mes études, Ëtoient convenus de m'en témoigner leur satisfaction en me faisant passer un hiver à Paris sous les yeux d'un homme aimable et sage, dont ils avaient éprouvé rattachement. Le neuf thermidor venoit de mettre un terme aux sacrifices sanglants des druides de la révolution. La France, enivrée de son affranchissement, commcnçoit à se reposer des convulsions de la terreur dans une atmosphère plus pore. Elle renaissoit aux sciences, aux beaux-arts, aux loisirs des peuples civilisés. Elle renaissoit presque au bonheur, car tout pouvoit sembler bonheur le lendemain de l'anarchie. Je ne connoissflia de la terre tout entière que la nature agreste et simple de nos solitudes. 11 s'agissoit de me faire voir les collections, les bibliothèques, les monuments, les hommes, le monde enfin , dans lequel l'imaginaiion du meilleur des pères m'assignoit en espérance une position agréable, et peut-être distinguée, fout cela m'auroit souri comme h lui dans des circonstances où ce voyage n'auroit rien coûté a mon cœur ; mais l'exil des nobles subiisioit toujours, et je me seutois dclaillir à l'idée de quitteih
36 SOUVENlnS DE JEUNESSE.
pour si long-temps mon ami , car la longnenr d'an hiver est quelque chose d'incommensurable aux enfants. Je ne sais s'il tous en souvient. Je ne discns pas tout cependant; mais la pensée de m' éveiller vingt-cinq fois par une matinée de dimanche, sans pouvoir me i^omettre de voir Séraphine et de finir la journée auprès d'elle, me navroit si cruellement, que je ne m'accoutumois à la supporter que sous la CAodition d'en mourir. Vingt-cinq dimanches, hélasl j'étois bien loin de mon compte I
]1 falloit pourtant se soumettre. M. de C..., qni mesuroit mieui le temps , et qni savoit mieux ce qu'il vaut, me parloit de ces longs mois d'absence comme d'u» jour que j'allois passer en plaisirs. Noos detiotii seut«nent des visites à tous nos voisins, avant l'époque qui étoit fixée pour mon départ , et dont je ne m'iofomiffls point, parce que je tremblois de la savoir. Ge projet de visites me consoloit un peu; il devoit me ramener au chlleau , et je me démontrois bien à part moi que cinq heures de l'amitié, des regrets et des caresses de Séraphine, dédommageroient assez ma vie de cinq mois de douleurs. Je m'iTperçns dés le lendemain que nos lentes promenades m'éloignoient de {dus en [dus de l'unique objet de mes pensées, mais je ne m'afOigeai poinL Je sus au contraire un gré infini à M. de G... d'avoir donné cette direction à notre cérémonieux itinéraire.
— Tant mieux, disois-je tout bas ! C'est par elle qœ nous finirons! son baiser d'adieu sera le dernier que j'emporterai sut mes lèvres, et je l'y conserverai avec tant de soin, qu'il en sera de ce voyage comme si je ne l'avois pas quittée !....
Il ï avoil six jours que nous courions liiiBi le pays»
SBKArHINI. 39
presque sans nom parler. H. de C... paroinoit amèrement triste, et si je rameDois, selon mon usage, le nom de Sérapbîne au travers de nos courts entretiens, il se hltoit d'en détonrner la conversaliou comme d'one idée ioquiétanle et ficbeuse. Je me perdois à cbercber le motif de c«itB réticence nouvellfl entre nous ; car il aimoit Séraphine presque autant qu'il m'aimoit , et j'aarois trouve tout naturel qu'il l'aimât davantage.
Comme nous occupions le seul logement dont on pOt disposer dans la maison, nous avions établi Chapuis dans ma chambre, où il dressoit tous les soirs son pliant au-devant de ma croisée. Le jour dont il est question, ichapais me tronva comme i l'ordinaire occupa à tenir note sur mon journal des espèces que j'avois ramassées eo chemin, et 11 se crut obligé de m'interrompre pour m'engager à dormir. Cette précaution inaccoutumée me SDrpril.
— C'est, voyez-vous, dit -il, que nous partons demain, à six heures précises, pour nous trouver au relai de la diligence de Paris, et quoique j'aie déjà emballé toutes vos petites bardes dans la voiture, il est possible qu'il vous reste quelque chose h faire avant d'y monter. Vous n'avez donc que le temps de vous reposer un peu en attendant que je vous réveille.
— Demain à six heures! m'écrtai-je. Cela n'est pas pos^ble! je ne partirai certainement point sans avoir va Sérapbîne!...
— Il le faut bien cependant, reparlit Cbapuis, car U diligence n'attend pas; et, quand vous resteriez, peusez-vDus que M. de C... vous permette de voir mademoiselle Séraphine dans l'état ofi est la pauvre enfantT Il craindroit trop pour vous les effets de la contagion ,
comme on l'appelle. Il n'a pas eu d'autre raison pour
vous éloigner d'ici loute la semaine.
— Séraphine est malade, et je ne le sa?ois pas ! — Expliquez- vous, mon ami , je vous en supplie!
— itlalade , malade ! répondit Chapuis en hochant la lêie. On m'avoit distendu de tous le dire , mais il faut bien que TOUS l'aiipreniez un jourouTaulre; c'est que les nouvellps d'aujourd'hui n'éloient pas bonnes 1 Heureusement, la providence de Dieu est grande, surtout pour les jeunes gens, et, si elle le permet , vous retrouverez au printemps mademoiselle Séraphine plus vive et plus gentille que jamais. FA puis , on ne manquera pas de TOUS écrire sa guérison i Paris, et tous en aurez la consolation sans avoir eu le chagrin de la quitter malade.
Pendant qu'il parloit ainsi, Chapuis tourna la clef, la retira de la serrure, la mit dans sa poche , ferma la fenêtre, ei se glissa dans son lit sans se déshabiller, pour être plus tôt prCt le matin.
— Que faites-vous, Chapuis? Vous fermez cette fenStre , et vous savez que je ne puis me passer d'air 1 Je TOUS l'ai dit assez souvent.
— Bon, bon, reprit il en s'enfonçaat sous sa couverture , les vojageurs ne doivent-ils pas s'accoutumer à tout? Vous serez bien plus h l'étroit dans la voilure, ma foi ! Vous imaginez-vous , mon cher jeune homme, que vous aurez toujours vos aises? On tous en donnera dans votre pension , des fenfitres ouTeries en octobre I D'ailleurs, monsieur est trop bon pour ne pas avoir égard à mon rhumatisme, par le froid qu'il fait maintenant ; c'est une vraie soirée d'hiver 1
Je n'avois point d'objections contre ce dernier raisonnement Ha situation éloit horrible. J'éteignis
ma lumière, et je ne me couchai pas. J'attendais qu'il dormit pour lea 1er de tourner l'espagDoIelte, et sauter d'un bond daos la rue par-dessus le pliant maudit, aa risque de me rompre le cou. Le moment que j'espérois ne tarda pas; mais le sommeil de Chapuis étoit aussi léger que soudain , et au moindre mouvemeut j'élois averti par un qui vive brutal de la vigilance de mon inexorable sentinelle. Je revins dix fois aux approches, et dix fois je fus dépisté. Pendant ce temps-là , Séraphine m'appeloit peut-être! Ce fut nue épouvantable nuit.
Enfin la pendule sonna quatre heures (c'éloit plus que je ne me croyois capable d'en compter encore) , et le carillon du réveil m'avertit que Chapnis avoit choisi cette heure-Iâ pour aller faire les préparatifs du départ. Je me roulai comme en sursaut sur ma paille bruyante, pour lui donner acte de ma présence , pendant qu'il battoit méthodiquement le briquet, et qu'il éclairoit sa lanterne sourde. Je crus qu'il n'en finircit pas. Qu'il me parut long dans ses opérations, et que je maudis la maladresse et les lenteurs de la vieillesse 1 II sortit cependant, et j'entendis la clef retourner sur moi à l'extérieur. Je ne m'en souciois guère. Son dernier cri couvrit fort à propos le bruit de la croisée qui s'ouvroit. Avant que le prudent Chapuis lût â l'écurie , j'étois , moi , de l'autre côté du village.
11 ne falloil rien moins que mon habitude du pays pour me diriger dans les ténèbres de cette rigoureuse matinée. Il n'y avoit pas dans toute la nature un atome de lumière. Les objets les plus opaques et les plus obscurs ne dessinoient pas le plus foible contour sur l'horizon obscur comme euK. Il ne lomboit pas de pluie, mais l'atmosi^re étoit inondée d'une brume noire , A.
42 SOUVENtBS DE JEUNESSE.
épaisse; presque palpable, qui péuétroit mes vêlements, et qui enveloppoit mes membres comme un bain gUcé. Je n'avois rien tu , rien deviné, rien imaginé jusqu'alors qui me donnât une idée aussi ellrayante de l'Ërèbo et du cbaoa. Je trébuchais contre tous les obsiacleSi je tombois, je me reievois, je sondob la roule du pied, et la nuit du regard. Je n'étois orienté que par ma mémoire ou par mon cœur ; je disois : Ce doit 6lre le, et j'allois toujours.
Quand j'arrivai an trou du hiitou, je ne le reconnus qu'aux saillies du roc , qui surplomboil dans de certains endroits de manière i m'obliger de baisser la tËte, et quejesuivois en tâtonnant pour ne pas m'ezposer à perdre un pas hors du sentier; car il y alloitde ma vie. Ce sentier étoit effectivement assez large, comme je l'avols dit à Séraphine, pour donner place , dans 1^ passages les plus éiroils, à deux paires de pieds comme les miens; mais il éloit coupé dans la pierre vive, et le suintement des eaux qui l'homectoient sans cesse avoît sensiblement incliné sa pente et dégrade son bord extérieur, dont je rencontrois à tout moment les inégalités, quand j'essayois de prendre un peu de terrain pour me délasser de ma contrainte. La bruine se congeloit d'ailleurs en touchant sa surface froide et polie, et le tapissoit d'un verglas glissant, où je n'assurois ma marche qu'avec d'incroyables efforts, en introduisant mes doigts dans tontes les anfractuosiiés du rocher, et en me cramponnant de temps en temps à celles qui étoient assez profondes pour me soutenir, pendant que je reprenois, il la pensée de Séraphine, quelque force et quelque courage. — Tout-à-coup j'entendis un bruit singulier, et mes joues furent battues d'un lourd frémissement d'ailes , deux circonsiances qui , dans la disposition de
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SEBAPHINB. 43
mon esprit, n'iftoieDt pas propres i diminuer ma terreur ; mais je peDsai à l'iustant que ce devoit être le bibou, dont mes tracasseries nocturnes avoieat troublé la solitude, et liieutôt je n'en doutai plus. Il alla s'abattre pesamment i quelques pas de moi , en fixant sur l'usurpateur de ses périlleux domainsa des yeiui ronds el lumineux.
— Je te remercie, lui di»-je, de Tenir prêter deux (lambeaux à mon voyage ; mais je ne m'y fierai qu'autant qu'il ie faut pour ne pas te donner l'impitoyable joie de m'entralner dans les fossés de ta maison de plaisance. Je sais que tu es un bute insidieux, et je connois, grâce au ciel , pour les avoir toisées de l'œil plus d'une fois, les i»tifoiideurs qui nous séparent.
Il me précéda ainsi pendanLlong-temps encore, tolelanlj caracolant, miaulant commo un cbat.sifDant comme une couleuvre, s'abattant d'espace en espace A des intervalles mesurés, avec on gémissement lamentable, qui auroit figé le sang dans les veines d'une femme. — Je ne craignois plus rien. La route s'Ëlott élai^ie. Je courais, je sautois, j'eapérois, j'étois content , j'allois la revoir, — £t toutefois , je me prometlois bien de revenir par une route plus sûre. J'arrivai à l'allée des marronias.
La feuillée s'étoit éclaircie depuis mon dernier voyage, et je vis de plus loin vaciller entre les rameaux la foible et pâle lueur qui venoit d'une certiine croisée de la tourelle, — Du feu chez Séraphine ! pcusai-je. Elle est donc malade encore I Je ne m'arrêtai point, je parcourus la terrasse , je cherchai , je trouvai la porte qui s'ouvroit de ce côté ; elle céda sous ma main : elle étoit entr'ouverte ; cela m'éloona. Je gagnai le corridor, j'atteignis l'eotrée du petit escalier en volute
44 SOIIVEMIRS DE JEUNESSE.
qui cooduisoit cbez Sëraphine. Cet escalier étoil aussi éclairé, contre l'usage. Après deux ou trois tours de spirale, je vis que celte clarté proveadt d'une bougie posée sur une marche au-dessus de ma tête, celle de Lila , de la pauvre Lila , qui ëtoil assise i côté , les coudes sur ses genoux , la tête dans ses maias noires , et qui paroissoîl dormir, sans doute parce qu'elle avoit veillé, et que la fatigoe teiioit de la surprendre en descendant. Je passai près d'elle à petit hruit pour ne pas la déranger de son sommeil. Une lumière encore blancbissoit le palier; elle sortoil de la chambre de Sérapbine. Les deux battants de la porte éfoient appuyés aux murailles. La lampe étoit par terre; derrière elle, je discernai deux vieilles femmes que j'avois vues souvent demander l'aumône au château ; elles se lenoient accroupies, muettes, occupées, et au mouvement de leurs bras il me sembla qu'elles cousoient quelque chose. Je m'élançai. Elles ne levèrent pas la tête. Je courus à l'alcôve ; le lit de Séraphine étoit défait , l'oreiller renversé, les couvertures pendantes : il étoit vide.
Assailli d'idées vagues, confuses, impénétrables, je me retournai vers l'endroit où j'avois vu ces vieilles femmes, pour prendre d'elles des informations sur Séraphine et sur le motif qui l'avoit fait changer de lit ; mais il ne me resta plus de forces pour entendre leur réponse. Leur réponse , je la savois déjà. Ce qu'elles cousoient, c'éloil un drap blanc, et ce qu'elles cousoient dans ce drap, c'éloit Séraphine.
On m'a souvent demandé depuis pourquoi j'éiois triste.
I) faut TOUS dire^ue depuis la cbale des assignais, le Directoire avoit semi pJus d'une fois la nécessité de mettre une grande masse de métaux en circulation. Comme il touchoit à sa fin , et que les lieilles gens croient tout ce qu'on leur dit , le Directoire , qui s'éloit laissé dire que b France étoit eztraordinairement riche en mines d'argent, dépêcha sur toutes les anciennes mines du pays des escouades d'explorateurs grassement payés, et qui , bon gré mal gré , n'ont jamais envoyé une obole h la Monnoie. Je me trouvai colloque dans l'expédition des Vosges, où l'on cherche de l'aident de temps immémorial, et dont les ialtons , coupés de routes splendides, attestent d'immenses et inutiles travaux.
Nous étions tous jeunes, tous gens de bonne humeur et d'espérance, tous amis de notre devoir et impatients de découvertes. Nos travaux furent zélés et consciencieux , et long-temps même ils ne furent pas .sans espoir. Je me souviens qu'il n'y avoit pas un de nous qui, au premier coup de marteau , n'eût découvert un filon ; mars ce Hlon ne menoit malheureusement à rien, et les moindres frais d'exploitation excédoieiit toujours
d'un grand tiers les plus brillants rËsultats. C'éioit nne successioD d'extases et de désappointements pour lesquels je n'avois point alors de termes de comparaison. Je me suis aperçu depais que cela ressembloit i la fie comme deux gouttes d'eau.
Nous arrivâmes au terme des fausses ambitions , an découragement absolu. 11 falloit alors épat^uer i l'Élat une dépense ridicule ; mais cette défection désintéressés ne pouToit s'appuyer que sur des calculs exprimés avec clarté. Je n'avois pas dix-huit ans , et toute ma science se réduisoit a quelques bribes de latin, et •■ la connois- Bance fort mal approfondie de quelques spécialités d'histoire naturelle, parmi lesquelles la minéralogie teadt nne tonte petite place. Mes camarades, qui auroient distingué à la cassure, à l'odeur exhalée par friction, au contact de l'ongle, au happement de U langue, toutes les substances inorganiques alors reconnues en gêoif^ie, s'étoient aperçus de bonne heure de mon inaptitude ; mais ils ne me contestoient pas un assez joli mérite de rédaction qne je rapportois fraîchement d'une école de rhétorique dirigée par le bon et judicieux Drot; et il est vrai que je traduisoia lisiblement leurs pages un peu confuses , quand je parvenois à y comprendre quelque chose. Il fut donc convenu que je résiderois à poste fixe dans un lieu central ob me parviendroient tous les documents, et d'oil je ferois partir toutes les dépêches. Les employés se r6partirent sur les mines ; le chef se réfugia, comme c'est l'usage, dans les délices urbaines d'Épinal, et mon poste fut liié à Giromagny, près du ballon de ce nom , dont les trésors , trop vite abandonnés peut-être, étoient lo principal objet de nos investigations. Par un élan de dévouement tout particuUer, qui me fut avan-
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THÉBE8E. 47
Qgeusetnent pointé sur mes noies de service, je me reportai d'une grande lieue de rayon vers le centre , dans un village qu'on 'appelle le Puy, parce qu'il est exactement à la base de la moniagne ou du Podium; mais ce n'éloit ni cet avantage de position , ni cette heureuse rencontre d'étymolt^ie qui m'avoient déterminé dans le choix de mon domicile ; je le pense du moins aujourd'hui , car alors je savois à peine ce que c'était.
Vous tons, qui avez voyagé en tout pays, et qui n'avez pas vu la goi^c romantique du Puy, il vous reste un voyage essentiel à faire, et ne craignei pas que j'anticipe sur les sensations délicieuses qu'il vous promet par une de ces descriptions postiches, qui, au bout du compte, ne peignent rien. En effet, je n'ai jamais senti plus profondément l 'impossibilité de peindre. Quand vous serei arrivés de Giromagny au pied du ballon , à travers cette roule étroite , et cependant moins opaque d'horizon que d'ombre et de frdchcur, comme dit le poète latin , qui aboutît toujours i cette coupole si pure, qu'on croiroit son hémisphère élégant émondé par le ciseau , ou, selon les aspects du soleil , bruni par le polisseur ; quand vous aurez franchi ce dédale d'arbustes en Qcnrs, jetés au travers d'un lac de verdure fraîche, soyeuse, entaillée, égayée par un ruisseau dont les reflets d'ai^cnt rient es bondissant
jusqu'à la hauteur delà pelouse qui le cherche —
Hélas I descripUon, que me veux-tu 7 — Vous tons, disois-je , qui avez voyagé en tout pays, et qui n'avez pas vu la goi^ romantique du Puif, quand vous serez arrivés de Giromagny au pied du ballon, vous conviendrez qu'il vous resioit à voir plus que vous n'aviez vu. UaiiJIattroiimicux valu y aller eu 1799. Ce qui m'ia~
4s SOUVEMBS DE JELIMCSSE.
spÎToK ponr le Puy, â moi, uoe prédilection si marquée , c'éloit l'impression toute récente d'une promenade que j'y avois faite quelques mois auparavant, dans la ferveur de mes rechercbcs eotomologiques , à la poursuite de deux magnifiques insectes vo^iens , la tamta etlilis et la {amia Scfimfferi, et dont je n'avois rapporté qu'une amourette, mais une amourette qui avoit bien son prix , car c'étoit la première. Cette émotion ineffable d'un cœur adolescent a depuis inlldé sur ma vocation littéraire et peut-être sur les autres. Elle m'a fourni les principaux di!tails de deux de mes Nouvettes, dont vous ne vous souciez guère, ni moi non plus. Jeune , je goûtois le plaisir le plus vif à ramener partout le roman de mon histoire; vieux, je m'amuse encore Ji retrouver dans mes souvenirs l'histoire de mon roman.
J'avois obtenu un logement au Puy chez l'honnête H. Christ, patriote ardent et sincère, qui figuroit depuis dix ans , selon les intermittences favorables à son opinion, dans les fonctions municipales les plus éminentes de l'endroit, et qui y étoit rentré, au grand déplaisir des aristocrates, depuis le iS fructidor. C'étoit un homme à vues droites , mais absolues , qui traçoit une idée politique comme un bœnf trace nu sillon, et qoi marchoit hardiment dans ses principes avec t'inirépidité du colin-maillard ; à droite, â gaucbe , au milieu, n'importe, et le tout en conscience. J'en ai vu dix mille comme cela. Il avoit trois maisons au Puy, et il m'établit dans la maison la plus éloignée de celle oii il fiabilojt, parce qu'il avoit auiaiil de filles que de maisons , et que ses filles éloient tr^-jolics. Je le satois fort bien, et, toutefois, il n'y en avoit qu'une qui produisit sur moi ces agitations bouleversantes qu'où sent
mieax à dis-huil ans qu'on iio peut les exprimer à quaraole-ciaq. Comme ce prestige opiDJûtrc el dCV.deux désordoanoit mes facultés d'une mauJèrc assez ' préjudiciable à mon service, j'aurois eu lieu de m'a])plaudir d'être placé le plus loin possible du »ijet habituel de mes dislractions, si la pensée ue m'en-avolt suivi partout.
Ma petite chambre au rez-de-chaussée, que je décrirai volontiers pour me dédommager de n'avoir pas décrit à mou aise le vallon élysicii du Puy, étoit un parallélogramme étroit, horizouial à la cour, et clos en devant de sa porte vitrée et de sa lai^e croisée à petits carreaux à losanges , comme c'est l'usage en Alsace. Au-dessous de cette croisée régnoit une immense table de bois de frêue peinte au noir de fumée , sur laquelle j'étalois mes documents el mes copies. Le fond de ma l<^e étoil une alcôve à perles de bois bien fermantes , doiit une des cxlrémités communiquoit en dedans avec une espèce de cabinet de loiletie , et l'autre avec un prie-dieu. Si jamais on transporte ma chambre sur la scène , dans une de ces compositions à la mode dont lout le monde peut devenir le héros à son tour, je supplie le décorateur de ne pas oublier que son intéricnr étoit à demi tapissé d'un papier gris de perles, fort boursoufflé et fort poudreux , zébré de larges bandes bleu de roi, escortées de petites bandes bleues jumelles. On ne sauroit être assez pondue! dans des matières de cette importance.
Je me levois ordinairement à six heures du matin ( c'étoit à la fiu de mai ) pour mettre au net je ne sais combien de belles observations dont l'Institut ne se soucioit guère, et dont le Directoire ne se souciuil plus. A sept heures, on in'euvoyoit ma boite de crème
du balIcH), Untdt par un domesUque, lanlAt par une des filles aln^s du père Christ, et alors je trafaillois jusqu'à midi ; quelquefois par Thérèse , qui éloit la caddie, et alors je ne IraTaillois plus. A midi , je dlnoia chez le père Christ, el les femmes n'assisloient point h ce repas. 'Heureusement il étoit IrèSHXKirt. Je roilrois chez moi ; je reprenois Saussure , et Bergmann , et Wallerins, et mes manuscrits, et je copiois, j'analy- Bois , je compiloii le reste du jour, non sans vdr quelqueffHS étinceler sous ma plume des traits brillanis comme on regard , et dont le jeo ébloDrssant étoit bien plus difficile i définir que les iris capricieux de mes métanic Inalilement je les foubis chasser de la pensée et du geste ; ils revenoient toujours et glissoient toujours sur mon papier en sillons de feu. Cela m'arrivoit Hurlout quand Thérèse éldt venue le matin et qu'elle avoit appuyé sa main sur mes livres, ou renversé en jouant ma poudre d'or dans mon encrier. Si mon éducation philosophique n'avoii pas été faite, j'aurois cm que cette jeune fiUe étoit magicienne ; mais je ne croyois pas k la magie , et c'est tout ce que ma philosophie m'avoit bit apprendre ou tout ce qu'elle m'avoit fait oublier.
J'avois deux ans de moins que Thérèse. Elle étoit vive et cependant réfléchie. A travers sa mobilité mSme , on voyait apparollre quelque chose de sérieux et de puissant, il y avoit en elle de quoi faire une femme ravissante et un homme rés<du. Enfin, ce regard qui me fasciiioit, manifcstoit souvent d'ailleurs une pensée empreinte de tristesse et de fatalité , rapide, fugitive, inexplicable, et promplement éclairde par un rayon de galté , mais qui ne pouvoil pas «échapper aux miens, car je la regudots toujours. Moi, je n'étois
TaÉUSM. 51
qu'arnooreux M limide ; et la disproporlion relative de notre ^, que la diOërence de sexe reodoit assez considérable , lui doDDoit sur mm un étrange ascendant. NoDs nous aimions beaucoup , nous nous aimioos lincèremenl , mais elle avoit sur moi l'avantage de i^avoir comment , et je ne m'en doutois pas du tout. Aussi elle me tutoyoît sans façon , usage que les habitudes républicaines de la maison de son père, la simplicité des mœurs du pays , le souvenir surtout de m'avoir vu plus jeune, ou, si l'on veut, plus enfant, lui rendoit naturel et facile ; et quand elle ne me tutoyoit pas, je pensois qu'elle éCoit fâcbée. Je la luloyois de mon cflté , mais plus rarement , et avec moins de con6ance , parce qu'elle m'imposoit tellement quand elle étoit là , que sa présence si désirée , sa présence , qui le croiroit ! m'en paroissoit quelquefois importune. Un matin qu'en jouant derrière ma chaise, et en laissant Qoller à dessein sur mes yeux les longues boucles de ses cheveux d'un blond doré , elle avoit noué à plusieurs tours entre SCS doigts, un ruban de velours noir passé autour de
— Qu'est-ce que cela , monsieur? me dit-elle avec le ton de voix le plus sévère qu'elle eftt jamais pris, auriez-TOUS déjà, jeune comme vous êtes, des souvenirs d'amour? Est-ce un gage? est-ce un porlrait?....
— Non 1 lui répondis-je en tirant de mon sein une petite croix d'acier qui y étoit suspendue ; c'est une croix bénie à la châsse de saint Claude, et qne ma tante Éléonore, la bénédictine, m'a donnée k mon départ, en m'assurant qu'elle me préservèrent de tout danger.
— De tout danger ! reprit Thérèse en relevant sa tète et en la laissant retomber sur ses mains. \ie tout
SOUVENIRS DE JBimESSE.
dangerl... et quel danger peoi-ta craiodre, (oi, pauvre et douï jeune homme que personne n'aura jamais le courage de haïr? De tout danger! le crois-tu?... M'aimes-tu, Charles? ni'aime9-tu? Donne-moi cette
— Elle est h toi ! m'écriai-je à ses genoux...., et, à compter d'aujourd'hui, quel danger ne pnis-je pas braver! Bile est ît toi, ma croix d'acier, comme moi, comme mon cœur, comme ma vie!.... Prends ta croix de fiancée!...
Thérèse comprit alors pour la première fois sans doute que je m'étois trompé sur les sentiments qu'il m'éloit possible d'attendre d'elle. Cette Impression même dut suspendre quelque temps le cours de ses idées, car elle me fit attendre sa réponse, l'essaya, l'interrompit , et l'articula enfin d'une voit altérée :
— Votre fiancée ! mon ami.... Comment pourroîs-je l'être , puisque je suis mariée ?. . .
Je n'ai pas besoin de dire que la foudre seroit tombée à mes côtés sans m'étonner, sans me consterner davantage. C'est une phrase jetée en moule, et si infaillible en pareille circonstance qu'il n'y a pas un lecteur qui ne la supplée lorsque l'écrivain l'oublie.
— Mariée ! depuis quand?
— Depuis six mois.
— Secrètement !
~ Il le falloit.
— A l'insu de votre père?
En prononçant ces dernières paroles qui coutenoient moins une question qu'un reproche , et qui me donnoii^nt sur elle une autorité dont le triste besoin de venger mon coeur me faisoii goûter amèrement l'avan-
LJnniprh.GoOglc
THÉRÈSK. 53
lage, je rele?ai mes y«ux jusqu'à Thérè&e, qui ëtoil restée debout et qui baissa les siens.
— II .le falloil , répéia-t-elle avec une émotion plus sérieuse, et qui avoit déjà changé d'objet, Hoa père est patriote , et mon mari est émigré.
— Émigré ! et marié depuis six mois ! Mon Dieu ! le malheureux est-il au moins bien cachéî Diles-moi qu'il n'a riea à craindre I
— 11 est depuis six mois sous la protection du ciel, et depuis un moment sous celle d'une croix d'acier que TOUS a donnée votre tante , et qui a été bénie à la châsse de saint Claude.
^- Cette croix d'acier, en effet, Thérèse!.... il faut bien que je compte sur sa puissance, puisque c'est du moment où elle a cessé de batire sur ma poitrine que tout mon bonheur a fini. Pnisse-I-elle le préserver de ses ennemis, et les malheurs qui l'attendoient ne tomber que snr moil....
Je me connoissois à peine....; je seniois â peine la main de Thérèse qui pressoit ma main , ses larmes qui l'arrosoient abondamment. Quand je fus entièrement remis, elle éloit sortie.
Oh ! que j' au rois voulu n'être jamais venu au Puyl que j'aurois voulu surtout n'y être jamais revenu !
Par bonheur notre mission liroità sa iiii. Trois jours ne se passèrent pas que je ne reçusse l'ordre de mon départ, et j'élois si pressé de partir que rien ne me coûioit pour en avancer le moment. J'avois pour mon travail l'infatigable main, la main diurne, la main nocturne du poêle, et la veille de ce jour alors aussi impatiemment attendu qu'il aurait été redouté quelques jours auparavant, deux heures après minuit me surprenoient à ma besogne , quand un cri aigu se fit enb.
tendre il ma porte, qui retentit an même instant sboB àeax on trois coup§ brnsqnemeni répétas. Je l'oovrii , et je vis Thérèse éperdue se [H*écipfter dans ma chambre les cbereus épars, les traits reavertés, les [neds nus, le corps à demi vêtu d'nn inaoïeiu en désordre. Tout ce que je pus remarquer, c'est que c'étott celui d'un homme. Mon alcôve étoit ouverte ; elle s'y précl* pita, et en retira la porte sur elle en me criini : — ■ Sauvez-moi I
Un frisson me saisit , me glaça tous les membrei. Je ne copiprenois ni le danger de Thérèse, ni ma position avec elle au milieu de cette nuit de terreur dont un orage affreux augmentoit encore les éponvaifles. La grêle bondissoit sur mes vitres on s'assourdissoit sur leurs plombs; la foudre grondoit avec un bruit capable de réveiller les morts ; des éclairs si multipliés qu'oa en distinguoit à peine les interviltei jeloient snr tous les objets extérieurs une espèce de transparent enflammé. Ma première pensée fut que la maison du père Christ veiioit d'éu-e incendiée par le tonnerre. Tout cela dura si peu que je n'eus pas le temps de former une autre conjecture. Ma porte se rouvrit. Cette fois-là je n'en avois pas tourné la clef. C'éioicnt six hommes armés de fourches et de vieilles lames de sabres, qui m'entourèrent presque avant que je les eusse aperçus.
— Où est le feu ? m'écriai-jc.
— > Où est l'émigré? répliquèrent-ils. Je devinai.
Le chef de ces perqutsiteurs intrépides m'éloit, de forlune , fort particulièrement connu. C'étoit un ancien militaire nommé Jean Leblanc, qui cumuloit depuis quelques années les importantes fonctions de garde de nuit, de crieur public, de sergent de la garde nationale, cl qui y réunissoit l'avantage d'être le maître
THÉK^E. fis
JaoïDeB dn père Christ et le faciotam de la mairie. Gmnine les honneurs appellent les honneurs , il m'avoit KTii de piqueur on de surveillani des pionniers dans la petit nombre d'opératioas locales que je m'étois réservées , et j'exerçois sur lui cctle espèce d'ascendant que le peuple nccorde volontiers à un certain vernis d'inilmciion qui n'est pas trop g&lé par une sotte suffi' sance.
— Quediable vieos-lu me conter d'émigrés, lui dis- je, et où les cberches-tu ? Il faut , pour oser le permetlre chez moi une pareille algarade a cette beure de la nuit, et pour courir les rues par l'abominable temps qu'il fait, que tu aies au moins triplé Ion énorme raliou de ktrscb de F^ucogney. Laisse-moi travailler , an nom de Dieu , car je n'ai pas de temps à perdre avec des fous. —Je ne suis ni fou , ni ivre, mon officier, répondit Jean Leblanc, en secouant la tête ; un émigré éloit caché dans une maison voisine , c'est de notoriété publique. Nous l'avons débusqué il n*y a pas dix minutes, et mes camarades n'ont perdu sa trace qu'à quelques pas de voire porte,
— As-tu réfléchi , rcpris-je en appuyant fortement ma main sur son épaule , que le mtlme chemin conduit à la tienne, et que le lit de Suzanne Leblanc, l'aimable et lionorée femme d'un homme de ta connoissancc , qui ne rentre jamais chez lui qu'au lever du soleil , est un asile plus sûr pour un émigré qui se cache que le rabinel d'un commissaire extraordinaire du Directoire exécutif!
A ces mots, toute la bande partit d'un bruyant éclat de rire, Jean Leblanc excepté.
— D'ailleurs , continua-t-il d'un ton un peu boudeur , mais en évitant de me répondre directement , et
ÛG BOIIVE1V1IIS DE JEUNESSE.
comme s'il ne m'avoit pas entendu ; d'ailleurs ces lumières que je n'ai jamais remarquées chez vous à une heure aussi indue prouTeot assez qu'il s'y passe quelque chose , et que nous n'y sommes pas venus sans
— Elles prouvent , ami Jean Leblanc , que vous raisonnez comme un étourdi. Quand on veut cacher quelqu'un chez soi , on n'allume pas ses chandelles ; on les éteint.
Ici les éclats de rire redoublèrent , et je me cms délivré. L'escouade inquisiluriale avtit déjà passé la porte, quand un de mes braves s'avisa de dire : — Pourquoi n'avona-nous pas visité l'alcOve 7
Ils rentrèrent, — L'alcôve ! l'alcôve ! cria Jeao Leblanc.
— Quoique vous manquiez assez insolemment aui règles de la subordination , Jean Leblanc , et surtout aux lois du pays, qui vous défendent d'entrer de nuit dans mon domicile , pour que je me croie autorisé à vous brûler la cervelle ( en ce moment , je me saisis de mes deux pistolets ], je veux bien vous donner satisfaction pour mon alcôve. Il y a quelqu'un dans mon lit. — Ah ! ab 1 s'écria la troupe, nous y voilà !
Je m'appuyai contre l'alcôve, mes pistolets tournés sur les assaillants.
— Il y a quelqu'un dans mon lit; il y a une femme, dont le nom et la vue sont interdits à quiconque de vous n'est pas pressé de mourir à l'heure même. Cependant, pour complaire, de tout mon pouvoir , à l'ardeur patriotique de Jean Leblanc, je lui permets d'entrer ici avec moi, et de reconnoiire aux cheveux et à la main le sexe du prêlendu émigré que je dérobe à vos poursuites. Si quelqu'un ose l'y suivre, je le tue.
TBÉHÈSE. S'ï
— Il n'en faut pas davantage, repril Jean Leblanc intimidé, qui ne désiroit guère moins que moi de voir 90D expédition mise à fin. — Ciloyeus , restez en dehors.
— Couvre-toi de ton fichu et de les cheveux , dis-je en ouvrant l'alcôve, et montre ton bras nu i ce héros... — Regarde, Jean Leblanc! est-ce là un émigré?
— Bonté du ciell reprit-il en riant i son tour à gorge déployée , plût à Dieu qu'ils fussent tous comme celoi-ci, les damnés d'aristocrates el de chouans! la paix scroit bientôt faite , au moins de mon cOté. Mais n'etes-vous pas, mon officier, un fier hypocrite, à votre âge , de débaucher ainsi la fleur de nos belles, sans îToir l'air d'y toucher? On ne m'y tromperoit, mordieu , pas, continua-t-il à mon oreille. C'est cette pauvre Jeannette du chemin des Paluds que vous avez endoctrinée de vos fines paroles et de vos tons sournois. Je donnerois ma tête à couper que c'est Jeannette la blonde, car il n'y a pas , i dix lieues autour du Puy, femme qui ait le bras si délicat et d'aussi beaux cheïenx, si ce n'est mademoiselle Christ 1...
A cette réticence, dout la témérité l'épouvanloit luimême, il se mordit le doigt.
— Paix, Jean Leblanc! gardez pour vous vos impertinentes conjectures , et allez vous assurer , si .vous m'en croyez , que l'alcôve de Suzanne ne vous réserve pas quelque découverte plus importante 1
Je pensai qu'il m'étoit enfin permis de respirer. Us *toient décidément partis; je mis les verroux. Tout pénible cependant que m'eût paru le cruel embarras auquel je venois d'échapper , je ne sais si le premier moment qui le suivoit ne me parut pas plus intolérable encore. On conviendra qu'il y avoit dans ce concours
58 SOUVENIRS DE JEUIVBSSE.
de circonsfances qui donnoil mon lit ponr seul refuge à Thérèse, h deux heures d'une nnil si chai^Ëc d'émotions et de terreurs de tout genre que chaque minule sembloit nous isoler davantage du reste du monde, plus desnjets de trouble et de saisissement qu'il n'en fatloU ponr renverser la tête d'un amoureux de dix-huit ans. Mon sein palpitoit avec une telle violence, que je doute qn'ilmefùt possible, aujourd'hui même où lesimpressions de cet âge passionné disparoissent de plus en plus effacées par le temps , d'en exprimer les agitations avec nne emphase moins lyrique et par une hyperbole moins cxlraraganlc que je-ne le fis une année après dans le petit roman des Proscrits. <i II y avoit une tempête n dans mon cœur comme dans h nature. ■ Je succombai euGti à cette lutte de pensées violentes maïs confuses , h travers lesquelles je ne discernots la possibilité d'aucune résolution fixe , et je m'accoudai sur ma table avec une sorte de stupeur morne et muette, ob je cherchai à perdre jusqu'à la faculté de réfléchir; je ne peux pas dire combien de temps cela dura. Tout- ï-coup mon alcôve s'entr'ouvrït, j'entendis des pas qui se dirigeoient vers moi, je sentis les doigts de Thérèse qui se glissoient entre mes mains et mon front. Je me détournai un peo, et je la vis, vëloe de quelques-uns de mes babils , coiffée de ma toque polonaise , qui ne paroissoit pas trop lai^e pour sa tête , parce qu'elle y avoil rassemblé sa longue et épaisse chevelure , et plus piquante encore que d'ordinaire sous cet accoutrement improvisé :
— Ne penses-tn pas, me dit-elle, de ce ton d'aisance et d'abandon que lis femmes seules savent prendre dans les moments décisifs , ne penses-tu pas que j'û des airs de Théophile T...
THMÈ8E. 59
Thâ^ile , dont elle me parloit , était un bon petit jenne boninie d'Orléans , que d'excellentes études en minéralogie m'avoicnt fait donner pour collègue dans noire scientifique expédition , et que je venois de faire partir pour Béfort, où il devoit prendre la voiture.
— Cela est frappant , lui répondis-je en souriant , parce que son intention m'aroil saisi d'abord, et vons pouvez rentrer sans danger, avec ce déguisement, dans la maison de votre père. Mais l'inforloné contre lequel je cbangerois si Tohmiiers mon sort est-il aussi i l'abri de tout danger I
— Je le crois , reprit-elle ; je ne me suis évadi^ qu'à[M^ m'étre bien assurée de son départ ; il a de bonnes armes, tm cheval prêt au chalet où je votisai vu pour la |»«miëre fois l'année dernière , et votre croix d'acier passée au cou.
— Dieu soit louél m'écriai-je , il faut espérer que cet heureux ouragan le protégera; mais il y a encore loiii d'ici au pont d'Hnningue , et je vous avoue que je me confie un peu plus, pour le satui de voire mari , à son cheval et à ses armes qu'à la châsse de saint Cfando età ma ctihx d'acier.....
Après m'ëLre assuré de l'extérieur, j« la reconduisis ; je rentrai plus tranquille. Je dormis.
Jean Leblanc vint me réveiller à sept heures, pour OK prier, d'un air moitié humble et moitié rusé, de vouloir bien attester le beau fait d'armes qu'il avoit si glorieusement accompli la nuit précédente , ei dont personne, en effet , ne pouvoit rendre plus pertinemment téawignage que moi- même. Je compris fort bien , à la gauche subtilité de ses expressions, qu'il prélendoit me faire acheter sa discn^tion à ce prix, et quoique la réputaii<m de Jeannette la Mmide eUi déjà subi assez
d'échecs dans le village pour De pas mériter desména^ gemenis bien scrupuleux , je Tus enchanté de la sauver à si bon marché. Je me souviens même qne je pris plaisir à faire de mon certiGcat une de ces magnifiques amplifications historiques dont le secret commençoit à se perdre depuis les carmagnoles de Barrëre, et ne s'est retrouvé dès lors que dans les bulletins. Si Jean Leblanc a plus tard obteuu quelque décoration honorifique pour ses prouesses, cl je n'en serois pas trop surl)ris, à la manière dont on les donne le plus souvent , ce persiOage aura sans doute admirablement figuré dans son dossier.
Pendant que j'écrtvois, mes amis avoient réuni autour de moi leur petite caravane, et se dtsposoient galment à gagner pays, avec leurs ustensiles de minéralogistes , leurs boîtes de fer-blanc pour herboriser , et leurs fifels à papillon. Ma chambre étoit pleine de monde quand Thérèse y entra :
— Voilà, dit-elle en jetant sur ma table un petit paquet proprement enveloppé d'un linge blanc, quelques effets que M. Théophile avoil oubliés chez mon père. Nous, continua -l-elle avec un regard signiricatîf , nous n'oublions jamais rien!
— Et moins Théophile que personne, interrompit un de mes camarades ; je p^rie que l'étourdi a mieux oublie que cela chez la belle Thérèse , et qu'il y a laissé aussi son cceur , car il ne parloit d'elle qu'avec l'enthousiasme d'un amant 1
— Un amant! s'écria Thérèse en riant , un amant ! Oh 1 mon amant est bien loin , s'il court toujours !
Ces paroles , si heureusement appropriées à la circonstance, cl dont le tour populaire déguisait une GomnmnîcaUon si essentielle et si difficile, soulagèrent
mon cœur d'uo poids immense. Je n'avois pas besoin d'en savoir davanlagc.
Hnit jours après, je n'avois perdu de vue ni Thérèse, ni l'humiliant et doux penser du premier amour frustré dans ses illusions, mais les événements éloient de nature à me distraire pour quelque temps de mon chagrin. Le coup d'État de Germiual lenoit de changer encore une fois l'aspect de la France. Les sociétés populaires se réorganisoient sous le nom de cercles constitutiontuiê, et sous la présidence d'un régulateur, assisté d'un nctateur. La redoutable loi des otages, interprétée comme on interprète ordinairement les lois redoutables , c'est-à-dire de manière à consterner toutes les classes de la société, quoique , dans la pensée du l^islateur , elle n'en menaçât qu'une, alloitétre mise en vigueur. La terreur se réveilloit , non pas comme le lion de Billaud-Varennes, ce seroit lui faire trop d'honneur , mais comme le tigre dont parloit Vergniaud ; les partisans de l'ordre tenaient bon , mais les autres étoient les maîtres. Je tombai h Besançon au milieu d'une bagarre , et j'y fus pris. Je n'élois pas chanceux dans les passions de ma jeunesse. La liberté me traita comme l'amour ; et bien que je ne puisse pas dire , même aujourd'hui, ce dont je fus accusé alors, je ne dus la vie , dans le partage des voix , qu'à l'humanité d'un juré, dont la rigueur m'auroit épai^né bien des misères. Ce n'étoit guère le temps de me souvenir du Puy , de sa vallée enchantée , de ses ruisseaux , et de ses nymphes I
Il faut convenir que je gagnai quelque chose à cette escapade oh j'avois joué si gros jeu sans savoir pourquoi. ]1 n'y a rien qui attendrisse l'âme et qui la dispose à la tolérance comme le malheur; niais cette dis- € Cookie
62 SOUVENIHS DE JEUNESSE.
positûm s'accmlt dacs une proportion iacroyable en face de cette cruelle légalité des passioDS politiques ob les peines soot si peu en proportioD avec les délits. En temps de révolution , et quel que soit le parti qui domine > si vous cherchez gens d'esprit et de cœur, eiattation sincère, sensibiUlé sympaihique et bonne coaversalioQ, faites-vous ouvrir les prisoD* d'État. Depuis quarante ans on y a vu passer tout ce qu'il y a de généreux en France, et je doute qu'on eût beaucoup perdu si on avoit constiUié un patriciat lutional sur écrous an lieu de le constituer sur brevets et sur parchemins. Oisons mieui ; ks excdleuts atoyens qui réclamait l'abolition de b peine de mort ea matière d'opinion let plût i Dieu que cet effroyable vestige des sacrifices barbares de nos aïeux disparût de uoire l^islation pour tous les crimes, ce seruit un grand crime de mwus t ) , ceux-là, à»ie , ne sont pas seulement do vrais philanthropes dignes de la reconnoissince du monde, ce soat encore des philosophes trte-judicieux ei des politiques très-profonds. Il n'y a rien qui sollicite le dévouement comme le cri du sang. Tout homme grandit quand il a devant lui la guillotine et le panier. J'ai vu telle des insotubrablesTicUmesde nos discordes et de nos réactions qui ne s'est jamais détournée de sa ligne , parce que l'écbafiud étoit au bout , et qui auroit rebrousié chemin dès le troisième pas s'il s'éloit agi de l'admonition d'un commissaire de police ou de l'amende d'un écu. Ce qui uous llatloit, nous, ce qui nous entraînoit irrésistiblement, et je lésais bic^n, c'éloit la possibilité, c'étoit l'eS' poir de mourir, c'éloit l'émotion du peuple qui noos regarderoit aller, l'idée vague que nous laisserions dans un cceur de femme, le souvenir d'oitbousiasme ou dn jDoinB d'ailewlriiKinMt que nous ^àetwt uo pu-ti.
La représenUtion de la mort, pour tme cauM qne l'on s'en Bccootumé à croire bonne , en fait oublier le dénonemenl ; et ptii* , quand m a la vanité de ton temps on celle d'nn caractère jaloDx de célébrité, qu'importe quelle main rons jettera bods les yeux de l'histoire, fai-ee la main dn bonrrean I Ansii, voyez comme ils meurent, et tuez-les encore, si tous l'osez, les royalistes, les républicains, les impériaux , les oartonari, les proscrits de toutes couleurs 1 Ils font envie b leurs juges.
La réaction de Germinal ne s'exerçoit qne sur les émigrés et sur une génération d'enfants qai ne vouloit point de la terreur, par tradition, ou par raisonnement, on par instinct. Les émigrés )»isonnien furent donc , dn premier abord, nos amis naturek; et l'acte d'absolution qui noDS rendit à nos parents ne relâcha point cette intimité contractée sous le poids d'une infortune solidaire, Nous continuâmes ft les visiter et i tes servir de toutes nos forces, quelquefois avec snccès. Il n'y avoit rien de plus facile en ce temps-li qne d'obtenir des certificats de domicile pour le premier venu dans le» villages de nos monlagnes , oii tout le monde étoit essentiellement aristocrate, parce qne les agents insensés de la démocratie avoient révolté contre leurs principes la classe du peuple la plus intéressée â les adopter, en violentant la conscience religieuse et en persécutant la pensée. On aoroit i peine trouvé un bon chrétien nos le chaume, qui ne fanssAt très-volontiers le texte exprès des commandeTnents , en prenant le nom de Dieu en vain pour racheter la tête d'un proscrit, et si c'est la ua crime devant le Seignenr aux yeux des casuistes , je ne saurois penser que c'en soit un aux ' yeux de l'humanité. Les conseils de guerre, qui ju-
geolent sans appel en matière d'émigralion, et qui se composoient d'honorables soldais fort prévenus contre ces cruantés injustes et inutiles , ne demandoient ordinairement pas mieux que de trouver an prélexle pour absoudre, et c'éuit plaisir de les voir renvoyer chaque jour d'accusalion un marquis assez maladroitement dé* guisé sous le masque d'un paysan. Je me souviens à ce sujet d'une anecdote qui donnera quelque idée de cette immense laxitë d'indulgence , heureuse compensaiioD de la férocité des lois. Nous avions un compagnon de
périculeuses aventnres qui s'appeloit Léon de B et
dont la destinée avoit été très- romanesque. Pris à Lyon les armes è la main, parmi les débris de la colonne de Précy, et condamné à mort par la commission militaire d'Orange, un défaut de forme ou d'occurrence lout-à-fait providentiel le ramenoit dans son cachot du pied de la guillotine, avec la seule expeclalive d'y mon- 1er le lendemain , quand arriva le décret de la Convention nationale qui révoquoit ce formidable tribunal et qui annuloit ses arrâls. Comme une charrette bien escortée le Irainoit avec vingt autres à Paris , devant le tribunal révolutionnaire dont les pratiques eipéditives ne lui promettoient guère une meilleure chance , il s'aperçut un matin, au réveil, que son camarade de chaîne étoit mort, et il parvint à escamoter le passeport du cadavre, qui n'en avoit pins besoin pour se rendre à son dernier domicile. L'individu qui venoit de prendre ce parti extrême d'une manière si opportune , et qui étoit un montagnard du Doubs , nommé Antoine Ilenaud, détenu sans cause, se trouvoit porteur d'un nez tellement démesuré qu'on n'avoit pas imaginé d'autre expression que celle-là pour le décrire dans son signalement, et, par une rencontre fortuite dont
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)e pauvre Léon n'auroit jaa élé disposé à se llalter dans toute antre circonstance, le nez vraiment eitraordinaire qu'il devoit aux boutés de la nature , juslilîoit assez amplement cette gaité bureaucratique pour lui dter jusqu'aux apparences d'une exagération. C'étoit , mais Irait pour trait, Tbomme du Cap des nés , dont le passage à Strasbonrg donna tant d'inquiétude ï l'abbesse de Quedleînberg et â ses quatre grandes dignitaires. Le voilà donc transféré i Besançon, et rendu à ce qu'où regardoit comme sa juridiction naturelle ; il ne s'éleva pas une seule réclamation contre l'identité, Halbenreasement notre infortuné Facardin (c'étoit son nom de guerre) avoit vu le jour dans le Quercy, par M degrés de latitude, et il n'étoit jamais parvenu àmodi- Ger si peu que peu dans sa prononciation la mélopée barmonieuse et richement accentuée de ce beau. pays. C'étoit fait de lui s'il s'avisait de proférer un seul mot devant le conseil. Il se contenta de présenter ses papiers à l'appni de cette configuration caractérisée qui lui servoit de sauvegarde , et il attendit la décision de ses juges dans uu état de silencieux abattement qui ne coûte pas beaucoup à feindre en pareille situation. Mais sa sensibilité méridionale ne résista pas à la joie imprévue de l'acquittement, et il exclama les expressions de sa reconnoissance dans je ne sais quel malencontreux idifime franc-comtois qui n'avoil jamais développé tant de souplesse de rbylhme et de modulations, si ce n'est tout au plus entre Cahore et Figeac. Nous frémissions de terreur dans l'auditoire, quand nous vîmes les juges prêts à se rouler sur leurs banquettes, et le président se lever en répétant aussi distinctement que pouvoit lui permettre une envie immodérée de rire: '— L'absolution est prononcée.
Cette histoire m'en rappelle nae autre qui est aaseï analogue, et j'en dirai tant qu'il en Tiendra. CcUed concerne un certain graveur de Nantua, noinmé Chavan , jeune alors et probablement viTaot aujourd'hui , garçon spirituel, industrieai, imperturbable, artiste enQn dans le sens spécial que les Gederois attachent à ce mot , et doué, tout au contraire de Léon , d'une aptimde presque miraculetue i s'approprier les manières, le langage et l'accent de tooi les pays; espagnol, an> glotB, italien, normand, provençal, bas-breton, suivant que la circonstance le requéroit ; nue académie des inscriptions et belles-lettres incarnée , une ptdygloUe qui s'éloit laite homme. Depuis denx ans qu'il avoit été capturé avec partie d'un régiment allemand , personne n'étoit parvenu i lui apprendre un mot de françois, ft lui laire oublier un instant son rôle inamovible de Kayierlieh, Le froidj le chaud , la faim , la soif, et il éioit fort altéré, ne se manifestoient en lui dans ses besoins les pins extrêmes que par le langage du geste ou quelques articulations imcompréhensibles , contre l'impuissance desqndies il manifestoit lui-même son indignation par les scènes les plus comiques de désespoir. On le Burprenoit dans une rêverie, on l'éveilloit en sursaut, on le frappoit ) l'improvisle , et son premier cri ne trahissoit jamais le secret duquel dépendoit sa vie. Ce n'ëloit que le soir, quand les verroux étoient tournés, et au milieu de nos communications les plos particulières, qu'il ddpoarltoit la lourde et brutale stU' pidité du pandour pour nous égayer de folies charmantes, et développer devant nous toutes les richesses de sa gibecière encyclopédique. Le jour du jugement arriva. Chavan, les faces plombées, l'œil morne et nostalgique, l'air abruti d'un troupier à demi erélin ,
s'assit à cAlé de son défensear sans lui adresser ni one parole ni un regard. Chavin étoit dans son identité on accusé important. Il avoit été condamné trois fois à mort, comme désertear ï l'ennemi, comme réacteur dn midi, et comme ém^ré. Vingt témoins le recoDnoissotent sous son nom, et l'aaiorité de leurs dépositions nnanimes pouvoit être confirmée jusqu'à l'évideoce la plas absolue par le moindre indice de la plus l^ère émotion qui eût altéré son inaltérable sang-froid. Il les entendit sans sourciller. Son seul moyen de salut étoit la possibilité de l'existence d'un meoechme parfait né aa village de Kircheberg, dans le grand-duché du fias-Rfain , et dont il avoit pris le nom et composé riodÏTidaalité avec une supériorité de talent mimique propre à faire envie aux plus grands comédiens. Tout- Jj-coQp le capilaine rapporteur annonça qu'un heureux hasard venoit de faire découvrir, parmi les interprètes du conseil , un bourgeois de Kircheberg. Il n'y eut pas un regard qui ne se tonrnlt snr Charan ; mais Cbavan n'avoit rien entendu : il pnisoit une pincée de labac dans sa botte d'étain , la transportoit avec une lenteur solennelle au-dessus de sa large moustache, et la savooroit méthodiquement. A peine l'inierprèlc eut pris ta parole pour entrer en conférence avec l'accusé, que la physionomie de celui-ci parut s'épanouir; une hilarité subite anima ces traits si long-temps abattus en s'accroissant graduellement jusqu'à l'exaltation , et les paroles se précipitèrent si alKindamment sur ses lèvres que l'weille la' plus exercée à son jargon tudesque aurait eu peine i le suivre. Ce flux de mots menaçoit de ne pas s'arrêter , quand le truchement se retourna vers le tribunal, pour attester que ce soldat étoit son compatriole , et qu'à moins d'être né è Kircheben;, H
b» SOUVENIRS BE JEUNESSE.
n'y dvoil homme en Allemagne qui pût en parler aussi correctement le patois. Chavan fut mis en libené avec une feuille de route. Comme il descendoit l'escalier, il aperçut son interprèle , lui saisit afTectuensement la main, et lui souffla bas à l'oreille, en français fort net et fort coulant :
— Quand vous écrirez h Kircheberg , mon cher camarade, je vous prie de ne pas m'oublier auprès de voire respectable bniille. —
Tous nos prisonniers n'eurent pas la même adresse on le même bonheur. Il en est un dont le souvenir a laissé dans mon cœur une profonde impression de regret. C'éioil un capitaine de cavalerie, nommé Scheyck, qui avoit émigré au commencement de la révolution avec son régiment, et que les sois dédains deCobleatz, l'ennui de l'inactivité, l'amour de la patrie sans doute, et peut-être aussi quelque changement de principes déterminé par l'âge et par la réflexion, avoient décidé plus lard, mais trop lard, deuE ou trois mois après les délais de rigueur, à revoir son pays, étourdiment abaDdonnë dans la confusion d'une équipée militaire. Comme il n'avoil point de récurées, il s'étoit refait soldat, et comme il ëtoit brave entre tous les braves, il étoit redevenu capitaine. Depuis son premier galon jusqu'à sa dernière épulelle , il n'étoit pas an des degrés de son avancement qu'il n'eût franchi au prix de son sang, et qui ne rappelât dans .ses étais de service un acte brillant de valeur. Sa mauvaise fortune le fit passer à Besançon, et le hasard voulut qu'il y tùl reconnu au spectacle par un de ses anciens subordonnés qui avoit fait plus de chemin et qui exerçuit un emploi supérieur dans l'élat-major de la place. La loyauté de Scheyck éloit trop sincère pour qu'il pût essayer de se sonstraire
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à l'explication ; les lois étoient inexorables. Il s'y soumit. Au bout de quatre on cioq jours qu'avoil duré sa captivité, dous nous réunlmesdans sa chambre, comme la veille, à l'heure de communication dout jouissoient les prisonniers, pour y vider quelques verres de Champagne. On fut gai, suivant l'usage, de cette gaité exaltée doot il semble que les murs mêmes du cachot protègent l*expaDston. H y eut à l'ordinaire des toasts, et des chants, et du délire. A quatre heures, un oflicier entra et demanda si le capitaine Scheyck éioit prêt.
— Il est prêt, répondit Scheyck en lui tendant un verre.
Ce malheureux officier venoit le chercher pour mourir, et on ne se doutoit guère parmi nous que Scheyck eût étéji^é le matin. Le capitaine nous embrassa, marcha au Porteau en fumant sa pipe , mesura du regard sa place sur la terre, comme s'il avoit voulu la marquer dans un bivouac à la tête de sa compagnie, commanda le feu comme il auroit commandé un exercice en blanc, et tomba, du seul poids'de son corps, la main sur le cœur et la face au soleil. Je ne crains pas d'affirmer que la république n'a jamais perdu de plus digne défenseur sur le champ de bataille.
Je n'ai pas encore parlé d'un de ces émigrés dont les prévenances et les témoignages d'afTection me touchèrent d'autant plus, qu'il y avoit entre nous moins de celte sympathie qui résulte de l'harmonie des caractères et du rapport des âges. Il annonçoU une trentaine d'années, et nous avions entendu assurer qu'il figuroit déjà comme garde-du~corps dans cet assaut factice du château de Versailles, qui prépara les sanglantes journées d'octobre. Ce document de prison , confirmé par une tenue et des manières d'ancien régime , que servoient
?0 SOtlVENlBS DB JEUNESSE.
fort bien d'aillean la toornnre la plus syelte et la phy* sionomie la ptaa distingua qae j'aie remarquées de ma vie, l'avoiHil fak surnommer k la geAle U dameuriU ta reine. Hippolyte Dam , plein d'effnsion pour moi seul , éloil avec le reste des prisonniers réservé Josqa'l l'ausiérilé, on poli \ ce point de délicatesse fomiaiiste qui exclut rinlimité même du malheur. Son front blanc, couronné de petites bondes de cheveux châtains rodes et serrés, n'aroit jamais fait un pli. On ne le voyoit ja> mais sourire.
Aucun de nos amis ne s'étoit Ironvë muni plus promptcmeut qu'Hippolytc des pièces indispensables pour se soustraire à la mort , et depuis que la diminution progressive des rigueurs légales rendoil les exécutions extrêmement rares, son sort avoit entièrement cessé ds m'inquiéter. J'étoîs libre, et je n'allois presque plus en prison. Le tour le plus avantageux que pussent prendre d'ailleurs alors les affaires d'un proscrit, c'étoil de traîner en longuenr. Bonaparte n'avuit fait qu'an pas de Fréjns aux Tuileries, et la France, fal^uée de vengeances et d'assassinats , embrassoit avec conOance l'espoir d'une amnistie universelle. Je fus donc fort étonné d'apprendre qu'Hippolyte insistât lout-ii-coup, en dépit du conseil lui-même, sur la solution de son affaire; mais cette impatience ne me fit concevoir d'antre idée que celle de sa sécnrilé. Je ne m'alarmai point, parce que je n'imaginai pas qu'il eût^té aussi pressé si les résultats de sa démarche avoient présenté quelque incertitude, et je m'étois couché fort tranquille sur lui le jour de son jugement. Il étoit six heures du matin le lendemain , quand la soeur Marthe me réveilla.
Vous vous rappelez tous cette bonne sœur Marthe Biget, la providence des malades, la consolatrice des af-
fligdB, la protecirice des prisonniers, l'ange gardien des |»vscrits, qai joigDoit, diDs sa virile stature, i l'énergie inflexible d'un héros, la tendresse compatissinle d'une femme et les vertus d'une sainte. Vous l'avez encore vue, si je ne me trompe, chamarrée par les souverains de l'Europe de rubans, de croix, de médailles, comme une image symbolique de la charité personnifiée , et fléchissant haoïblement sous le poids de ces magnificences pieuses , en rSvant aa parti qu'elle pourroit en tirer pour le soulagement de ses pauvres. Elle n'élmt pas alors si superbement décorée. C'étoit tout bonnement la MBur Marthe en coiiïe blanche et en béguin noir, en noir jupon de serge avec le juste pareil, en tablier de toile d'Orange bleue h pois blancs , un petit mouchoir de perkale sur le cou, et parée pour toute richesse d'une grosse jeannette d'argent, dont le cœur énm-me avoit été souvent engagé pour procurer quelque secours à un indigent ou quelque douceur à un condamné. Je n'ai(ris point de meilleure amie que la sceur Marthe Biget, comme elle n'avoit point de meilleur ami que moi , et sa protection , si j'en avois voulu , ne m'anroit pas plus failli en lèih , auprès des rois et des empereurs , qu'elle n'eût fait , quinze ans auparavant, près des gendarmes et des guichetiers. Étrange vicissilude des diosesl — Ss visite m'éioit si coutumière, quand elle avoit besoin de faire improviser un plaidoyer gratuit pour un accusû insolvable , que je ne fus pas surpris, h l'ouverture de mes volets, de la voir assise et immobile au pied de mon lit.
— Eh bien, sœur Marthe ! lui dis-jc , qu'avons-nons à faire aujourd'hui T S'il s'agit de vos émigrés, vous savez que mon nom n'est pas une bonne recommandation pour eus. S'il s'agit de vos déserteurs , je vous ai
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déjà dit que j'avois JurË de ne jamais porter la parole devant le conseil qui a condamné entre mes maios Âlleyme et Stevenard, contre le leite formel de la loi.
— Ce n'est pas cela, dit sœur Marthe en essuyant nue larme d'un de ses gros doigts ; c'est une commission d'Hippolyte.
— Hippolyte! m'écriai-je; et que veut-il î...
— Hippolyte! reprit sœur Marthe avec un regard étonné ; to ne sais donc pas qu'il a été fusillé hier au soir?
— Fusillé!...
— A quatre heures un quart. Il a refusé de faire usage de son passeport et de ses certificats. Il s'est nommé. M. de Maiche l'a bien exhorté. L'abbé Artaud est venu le voir. Il est mort cbréliennemenl.
Et en même temps, elle me tendoit une boitelelte de sapin dont je faisois saiHer te couvercle en grinçant les dénis.
J'en tirai un flocon de coton qui cnvdoppoit une croix d'acier; et dessons, il y avoit ce billet :
« Je vous adresse par une voie sûre, mon pauvre Clharles, une croix que vous aviez donnée à Thérèse. De tout ce que nous avons aimé, Thérèse et moi, cette croix ne peut plus proléger que vous. Thérèse est morte il y a dix jours , et je vais mourir lout-4i-rheure. Souveoez-voua de nous deux.
• Hippolyte.''
J'avois alora vingt-trois ans, et je ue coanoissois de l'amour que cette fièvre tnrbuleate qu'on appeloit de l'amour dans cette géuération de malheur doot la destiuée éloit de se méprendre sur tous ses sentimenlâ; maladie âpre, aiguë, dévorante, sans compensations, sans adoucissements, sans espérances, dont les émotions étoient des crises et les élans des convulsions; frénésie pleine de visions tragiques, parmi lesquelles apparoissoit une image de femme, comme Psyché aux enfers, fantôme îuaccessihie, insaisissable, qu'eiitouroicnt Ions les démons de l'imagination, toutes les furies du cœur. Si une circonstance que je ne cherchois plus, patce que j'en connoissois les conséquences toujours semblables , si le caprice du hasard me livroit réelle et vivante l'illusion dont j'étois follement épris, si je parvenois à m'en faire une conquête — ou une proie, — je n'avois pas arraché son dernier voile qu'il ne restoit dessous qu'un marbre insensible. Ala main se refroidissoit sur une main froide qui ne savoit pas la presser ; mes baisers s'éleignoient sur des lèvres glaccc!> qui n'avoieul jamais exhalé un soupir du cœur. Celte
divinité n'éloit qu'une femme lout au pins; je me disds : Ce n'est pas elle; et je me replongeois impatiemment dans le vague de mes songes, pour leur demander un antre amour et d'antres douleurs.
Ce délire où ma vie se consumoit n'étoit pas l'accîdeni individuel , riufortuae d'eicepUoa d'une organisation malheureuse. C'étoit l'horrible symptôme d'une passion inconnue, innommée, et cependant commune à la plupart des âmes que la nature avoit empreintes, en ce temps-U, d'un certain caractère d'énci^ie et d'exaltation; c'étoit un besoin profond et douloureux d'épreuves, d'agitations, de souffrances, et surtout de changement, la révélation d'un fnvincible instinct de destruction, d'anéantissement social , réprimé au sein d'un peuple dompté par des institutions de fer, ou distrait dans les camps par des ambitions sanglantes, mats qui mgissoit du fond des Smes oisives comme ces feus souterrains qui annoncent par an long grondement, avant de s'ouvrir un passage, les désastres dont ils vont épouvanter le monde. Toute cetu puissance effrayante d'éléments confus, discords, irrités, qui se heurtent, se combattent, se conOagrent, et finissent par rouler sur la (erre, en éclatant, la tempête des révtdutions, toutes ces fureurs trompées dans leur objet, et dont nous ne savions plus que faire, nous, fils orphelins de la liberté, déshérités par Napoléon, elles nous suivirent dans l'étroite carrière qui nous étoit laissée , an milieu des affections les plus naturelles , des sentiments les plus duui au cœur de l'homme. Encore une comparaisoD poétique pour débarrasser ma plume de quelques phrases de luxe qui empfichent l'encre de couler, et je n'en ferai plus. Quand un ruisseau de lave en fusion se trouve interrompu dans son cours par une ma-
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raille de rochers iasuriDontables, tous le voyez se ré-- Toller, monier eD bouiHonnant comme te flux contre la barrière qui l'emprisonne , bondir et retomber en hurlant , et se déloarner enfin , s'épancher au loin , rouler, répandre ses flots enflammés à travers les vallées pacifiques et les vergers chargés de fleurs. Sous ces métaphores, il y a une histoire. C'est ainsi que nous avons
goûté les félicités du bel âge
Je sens que j'ai de la peine aujourd'hui à me rendre compte de ces impressions que j'éprouvois si distinctement alors. Des mots, des mots, et rien de plus. La pensée n'est plus là pour vivifier la parole. Le foyer de l'incendie subsiste encore, mais il n'y a que de la cendre.
Le changement qui s'o))éra dans mes idées fut soudain; il fut étrange, il fut long-temps un mystère iu~ compréhensible pour moi-même. Le désordre de mes passions métaphysiques m'éloigooit à Paris de ce monde méthodique et circonspect où la fougue sauvage que mes aniis prenoient pour de l'enthousia^ne ne m'avoit donné que la réputation d'un enfant maussade à cerveau dérangé. Les principes d'opposition hostile et violente dans lesquels je m'étois précipité ea aveugle, probablement pour jeter dans ma route aventureuse quelques dangers de plus, m'auroicnt ouvert aisément deux ou trois salons d'aristocrates de la vieille roche, fort infaïués de leur noblesse, mais fort accoulumés à descendre au besoin de ses sublimes hauteurs, quand il s'agissoit de lier aux intérêls de la bonne cause le dévouement d'un jeune courage; mais je n'en fréqueutois qu'an , parce que j'y portois des alTections plus intimes, le penchant qui nous entraîne vers des compatriotes dont le nom a souvent retenti autour de notre
bcrccan ; l'habitude du respect qu'inspire en province plus qu'ailleurs l'illuslration d'une maison historique dont le collège et la tradition nous ont appris les services ei signalé les monumenis ; le souvenir snrtout d'une bienveillance particulière dont les miens avoient ressenti les effets depuis plu^eurs générations, et qui s'éloit en dernier lieu étendue jusqu'à moi. Bientôt je ifallai plus que là. Je fis plus , je portai la condescendance au point de m'y dépouiller, apparemment d'abord, CE peu à peu fort réellement, de ma mélancolie ombrageuse et de mon dévei^ndage sentimental. Ce qui m'en est resté n'est vraiment rien. Que ne feroiton pas pour plaire davantage i ceux dont on se croit aimé?
Il y a des gens qui penseront que ce sacririce eut peut-être encore quelque antre motif secret que j'oublie , et je l'ai cru depuis comme eux ; mais je ne m'en donlois pas. Quoi qu'il en soit, je devins à peu près sage, et je m'aperçus que yélois devenu sage parce que je devenois heureux.
Mes nobles patrons n'avoient pas d'enfants; mais l'amitit^ leur avoit donné une pupille charmante , dans une jeune personne de notre pays commun , sortie depuis quelque temps d'un des brillants pensionnats de la capitale, et que sa mère avoit jugé h propos de laisser passer une année entière au milieu d'une société parfaitement choisie, pour y contracter des habitudes élégantes que l'éducation n'enseigne pas, et qui embellissent, dit-on, les plus heureux naturek (Embellir le naturel, entendez-voas7) Elle étoit irèsnoble aussi, d'une de ces noblesses chevaleresques et féodales, à bannières et à créneaux, qui menoient, il y a cinq ou six cents ans, grandes fanfares dans les
LJnniprh.GoOglc
CLEMENTINE. 77
tournois, et qui remplissent de leurs proDesses les chroniques et les romans. C'étoit cependant la première chose que l'on oublilt auprès d'elle, tant elle étoit simple, modeste et gracieuse en son accueil; car la fantaisie même ne se composerait pas dans ces rêveries merveilleuses qui passent de bien haut l'œuvre de l'art, et quelquefois celui de Dieu , un assemblage plus achevé de charmes et de vertus, de naivelé et d'esprit , d'iuDocence et de sensibilité. Ua antre oserait la peindre; et moi si je savois que Lawrence eût conçu celte iusolenle présomption ; si l'on parvencHt à me persuader que le tableau sacrilège est suspendu là, derrière moi, à ce panneau vide et trisie au regard, qui fait face à mou alcftve, et où quelque ornement moins précieux ne siérait pas mal, je ne me détoomerois certainement pas qu'un ami oe l'eût voUé par pitié. Son, je ne me déioumerois pas, de peur d'altérer l'idée si vive et si pure encore que j'ai conservée du modèle. — J'ai les portraits en lion«ur !
ClémeDline avoit dix -huit ans.
Il m'étoit facile de me méprendre sur l'attrait nouvean pour moi qui nous portoit l'un vers l'autre. Ces calmes entretiens qui remplissent le cœur sans le bouleverser, ces tendres effusions où deux pensées amies se confondent, ce plaisir ingénu de se voir et d'être ensemble, je ne les connoissois pas. Je n'avois éprouvé des rapports des imes que ceux qui les froissent, qui les torturent, qui les poussent au désespoir. Je n'avois jamais imaginé d'amour sans hallucinations et sans fièvre; et ce que je semols auprès de Clémentine, c'étoit ou bien-être unlver^l, qui tenoit de l'esiase ; une fête perpétuelle do cœur, qui se réfléchissoit sur toutes mes sensations; la préoccupattoa
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d'an esprit fasciné par des iDiuioot délideases, qai s'y plonge avec raitissemeDt , saun s'informer de lear r^lité , et qui n'est pas même troublé dans leur possession par la crainte de les perdre. Il y avoit autour de Cténieniine une atmosphère, une lumière, une nature, un ciel, qui n'étoient pas ailleurs. Sa vois avoit une autre mélodie que la musique; son regard éloit d'un autre élément que le feu. J'auroii distingué entre mille femmes le bruit léger de ses pas et le frdleroent de sa robe; et si j'arrivois avant elle à rendrait oh j'étois sûr de la rencontrer tous les jours, il étoil na moment où mes arlèra gonflées, (rii ma respîratioa suspendue , où mes jein éblonis d'une loenr faota^ique , m'avertissoient de s(hi approcbe. Je dtsois comme la prétresse qui reçoit les commanicaiions de sa di< vinitë: —La voilï qui vient! Et elle venoit; car il y avoit des courants dans l'air, qui éloient ^nsenùblei pour les aaires , et dans les(|oels je pnisois à une source de vie et de bonheur, quand le souffle de Clémentioe s'y étoit mêlé. Je ne me chargerois pis d'ex|diqiier ce phénomène.
De quel coup m'eût frappé alors l'htmime cruetlement sincère qui m'auroit dit avec cette apathie d'égoïste qu'on appelle de la réfleiion et du sang-froid : — Ce que l'inspire celle jeune fille , insensé que tu es , c'est de l'amour! — De l'amour pour Clémentine! et à quel litre? et pour quel avenir? et sons les auspices de quelle religion, sur les degrés de quel autel pouvois-je recevoir ses sermenisî — Damnation! l.ea sfKctres de Tingt tyrans hérédiiaîres dont elle porioit le nom se seroient plutôt levés de leurs lombes de marbre, en faisant siffler l'air, au brandissement de leurs épées si long-temps immobile*] les givres et les
CLEHBNTiNE. /V
àngons d'armoiries , animés lout-à-coup par la fée protectrice de ses ateax. seroienl plutôt descendus des donjons en rninM, où ils embrassent encore un resie d'éca caché sous li mousse, pour.venir se placer, entre e)l« et moi sor le chemin du sancluaire 1 Que dis-jeî... Sa mère, qu'elle ainuit laut, et dont elle éloit si aimée, ne deioit-elle pas auparavant mourir de douleur, en la maudissant peut-élre! J'aurai* cent fois brisé mon ccenr, si je l'avois jugé capable de s'ouvrir i une pareille frénésie 1 — Ce n'est pas tout. Clémentine étoit riche , beaucoup plus riche que je n'avois l'espérance de retre jamais; et lâ-de»us ma résoluUoa étoit, prise irrévocablemenL A ce genre d'incompatibilité je ne conncHi fimnt de traotactioa possible. L'amour cwnptant des pièces d'or au seuil de la chambre nupliale!.... quelle ignominie! Du plomb foodu versé gontle à goutte dam mes veines pour lui épargner une larme, à la bonne heure!
Je n'avrà aucone idée de ces dangers*, ils ne m'ont jamais coftté une veille. Ce o'étoit pas de l'amour^ k mon avis : c'étoil bien autre chose ; je ne sais quoi cependant , et je n'aurais pas cherché à le dire. Qui aurait pu s'aviser avant moi de Donuver un tel sentiment! Les gens qui font ks mots savent-ils le secret de toutes les pensées qui s'^eilleront d'ici à la fin des temps an fond d'une lœe d'homme t Les btms pédants, avec leurs muns el leurs déGniiions ! Je renferme là, rien n'est plus sQr, une langue entière ponr laquelle la voit humaine n'a pas une parole ; et celle langue, je la sais pourtant, quoique je ne pnisse pas l'écrire. — Mais si je l'écrivais un jour , l'entendroient-ila?
Je m'aperçus an bout de quelques mois que mes villes, de plus en plus fréquentes, éloient rvçnes un peu
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plus froidemeiil. Clémentine elle-même lémo^noît à mon égard une réserve presque cérémonieuse, qui paroissoit plutôt imposée que uaturelle à son caraciëre expansif. Un élan fraucUemenl tendre, un mot iasignillant que je savois comprendre, un regard sans objet apparent que je savois saisir, un de ces riens qui sont tout, SDffisoilàmeconsoier.Cette position ëqniToquedura trop peu d'ailleurs pour me donner le temps de concevoir des inquiétudes sérieuses. Mon s^our à Paris avoit un terme déjà franchi malgré les instances de mon père; et je ne sais comment je me serais résolu à partir, si Clémentine ne s'était disposée à revenir bientAt habiter notre province. Le jour des adieux vint enfin avec tontes ses tristesses, mais encore embelli, en espérance, d'une minute de bonheur. — Je me trompois. Clémentine n'y étoit pas.
A l'instant ob je traversois, pour sortir, une petite pièce qui précède l'appartement , je la rencontrai. J'ai oublié ce que je lui dis, ce que j'essayai de lui dire ; mais je me souviens qu'elle ne me répondit pas. Nous é^ns assez éloignés l'un de l'antre; car du moment oîï nous nous étions vus, nous étions restés immobiles chacun tt notre place. J'osai la regarder fixement , parce qu'elle ne me regardoit point, et cependant son attention ne paroissoit occupée par aucun autre objet. Sa physionomie avoit une expres^on vague , mystérieuse , extraordinaire , que je n'avois pas encore remarquée dans ses traits. Elle éloit pâle; elle avoit l'air de souffrir ou d'avoir souffert. Je n'insistai point en paroles inutiles; mon imagination ne me les auroit pas fournies; ma bouche auroil tenté vainement de les articuler. Soit que ma tête s'égarât , soit que j'eusse mal jugé des droits que me doiinoit l'amitié , cette amitié
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passionoée doDt je parlois toui-â-l'beqrc , je m'ëlancai fers e]le avec une impétuosité extravagaDte; je saisis sa main ; j'allois la porter à mes lëfres, quand elle la retira brusquement, d'une manière qui annoucoit delà colère et de l'effroi. — Clémeutioe! m'écriai-je en relevant subitemeiit les yeux sur les siens ! J'y trouvai le même mélange d'indignation et de terreur; maïs j'eus i peine le temps de la voir, et je me persuadai assez facilement depuis que je pouvois m'ëtre abusé sur la nature et la cause de son émotion. Elle avoit disparu en poossant une plainte indéfinissable, un gémissement sourd et profond dont l'accent me déchira. II me sembloit que ce n'étoit point ainsi que nous devions nous séparer. Je partis cependant.
Tout cela n'avoit rempli qn'une minute. Cette minute remplit sis mois de ma vie. Je ta vis pendant six mois dans cette attitude, avec ce regard, et je ne vis pas autre chose. Pendant six mois, je sentis sa main s'arracber de la mienne , de ma main qui s'efforçoit convulsivement de la retenir. Ce cri douloureux qui pouvoit se traduire en tant de sentiments divers, et dont l'ioterprétalion toujours nouvelle me faisoit passer dans le mSme instant de la volupté la plus pure au délire de la douleur, je l'entendis pendant six mois. Une étude grave, un péril pressant, une fête, un dnel, rien no pouvoit m'en distraire, et je n'aurois voulu à aucun prix en être distrait. Quand le monde m'entralnoit malgré moi dans le torrent de ses affaires et de ses dissipations, je ne cessois de me répéter tout bas le nom de Clémentine, pour m'isoler de la multitude ; je le fatsols retentir comme un écho perpétuel de l'âme à travers toutes mes pensées. Je savois combien il falloit de temps pour le prononcer, pour l'écrire mille fois, et
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c'élmt le seul emploi de mes heures, la lenle joie de ma solitude. J'élois parvenu k m'imaginer que la distance et le temps ne nous lenoient éloignés qu'en apparence ; que je ne l'avois pas réellement quittée ; qu'uD autre moi-m(>me, plus constant, plus assidu, 3fec lequel je communiquoie sans eOort, viToit i ses cQirâ de sa fie et de sa présence, et que j'assislois par lui aux scènes peu variées de ses jours, comme un spectateur întisible. — Cette robe lui sied , disois-je ; elle l'a mise aujourd'hui, parce qu'elle devine que je la vois, et qu'elle se rappelle qu'elle n'en a point dont la couleur me soit plus agréable. Quel souci fait passer une ombre légère sur son frontî Je ne saurois m'y méprendre ; car c'est sou habitude alors de rouler ainsi ses doigts dans les boucles de ses cheveux. On lui parle d'une idée qui l'irrite et qui la contraint ; j'en suis sûr au pli imperceptible qui vient de se dessiner sur son sourcil à peine relevé. Peut-être est-elle menacée de quelque retard à son voyage t Grâce au ciel , l'obstacle est levé; le sourcil redescend; le pli s'eOace; elle sourit. Elle est donc heureuse de revenir !.... Et moi aussi j'élois heureux !
Un jour, on dit qu'elle arrivoit, et quelques jours après qu'elle étoit arrivée. Je doute que ce changement dans ma situation ne m'ait pas causé plus de trouble que de plaisir. Je comprenois peu le nouvel ordre de relations qui alloient s'établir entre nous. Je n'en prévoyois pas clairement la portée et les conséquences. Il me sembloit que je n'avois pas eu le temps de m'y préparer, et qu'il étoit trop tât pour la voir ; j'aurois voulu quelquefois rester comme j'étois, sous un preslige doui> qui ne dépendoit que de moi seul, et dont aucune volonté étrangère à la mienne ne pouvoit rompre l'enclian-
tement. Quand on me dit qu'elle alloit passer, ma poi- Irine se souleva cwnme ai elle avoitdA éclater; mes jambes défaillirent ; mes yeui se voilèrent ; je ne la fis pas. C'ëtoit dans une promenade. Au retour, je me décidai à maîtriser mon Ame, à l'affermir, à subir ce bonheur accablant qui m'effrayoit, parce qu'il n'y manquoll presque rien pour qu'il tùt mortel. Nous la saluâmes. Elle répondit avec grâce, mais sans nous donner lieu de croire qu'elle eût remarqué entre nous personne en particulier. Je voulus renouTeler cette épreuve. Elle regarda cette fois, mais ses yeux distraits se détournèrent quand ils alloient rencontrer les miens. Les jeunes gens qni m'accompagnoient grossirent bientôt un à on le groupe où elle s'étoit assise. Alors elle ne regarda plus. A son déprl, le mouvement de la foule m'avoit poussé si près d'elle qu'elle fut presque obligée de m'effleurer ponr la traverser ; elle ne m'accorda qu'autant d'attention qu'il en faut pour éviter l'embarras qu'on trouve dans son chemin. C'étoit elle cependant ; je l'avois vue d'assez près pour la reconnoltre. Je l'avois même entendue; ellerioit.
Il y a d'affreuses nuils I
Le lendemain , le surlendemain , souvent,- je la rencontrai seule. Elle me saluoit encore , comme à regret, sans me regarder , ou tout au plus en laissant tomber sur moi un regard de plomba Je crus deviner.
— Rien de plus naturel, dis-je amèrement. C'est en effet Clémeniioe ; mais ce n'est plus celle que j'ai vue : ce n'est plus le monde où nous étions placés tous les deux ; et le monde , c'est l'élément par lequel elle vil , c'est la source où elle puise sa pensée. Dans cet immense cbaos de Paris , toutes les inégalités disparoissent , loatefl les conditions te cwifondent On n'a pas
ioveaié jusqu'ici l'art de UasouDer k figure hunuine. L'homme qui fréquente la aoblesse en reçoit quelque reflet aux yeux du vulgaire. N'ai-je pas enlenda dis tais des domestiques imbéciles m'afTubler en m'amiooçaol de leur sotte particule? c'étoit le passeport, la lettre de crédit du roturier présomptueux , l'insolente explication de l'accueil des mdtres, un sceau d'emprunt qui falsiûoit ma valeur sociale dans l'intérêt de leur orgueil. Ici , je ne suis que moi , le boui^eois obscur dont ces murailles altesleroient au besmn l'bonorable mais simple origine, le ver méprisable qui file un cocoD grossier aux brancbes des arbustes , et dont cet essaim de papillons étourdis ne prévoit pas l'essor radieux! Cette humiliation n'est au fond que la conséquence nécessaire de mon erreur. — J'ai rêvé I —
Non, repris-je aussitôt. Non, cela n'est pas possible. Une foiblesse aussi vulgaire se comprend facilement dans cette populace de nobles, qui est à peine capable de distinguer les cboses de leur apparence ; mais elle est incompatible avec les sentiments généreux d'une âme tendre, élevée, puissante, le chef-d'œuvre«trbanneur de la création. Quelques mois suffisent pour bouleverser des empires, pour niveler des montagnes, pour déplacer des Qeuves de leur lit. L'étemilé ne sufliroil pas à produire une telle métamorphose dans cette organisation d'élite où Dieu a déposé le germe de tant de sagesse et de vertus ; où nu naturel sublime a protégé ce germe précieux contre l'influence de l'éducation et des préjugés; où je l'ai vu se développer, se fortifier, grandir i une hauteui' inaccessible au vot de l'entbousiasmel II faul chercher ailleurs les motifs de mon infortune. Qui sait de quelles couleurs je puis avoir été peiat devant cUel Qui sait, hélas! quel prétexte n'ont
CtÉHENTlNE. 85
pas fourni aux mauvais oriices de la baiue les agilàlions, les violences, les excès de ces deux ou trois années d'£pilepsie et de démence qui ont précédé le jour où je la fis pour la première fois? C'est sous ce rapport qu'elle me connott aujourd'hui , si dilTiirent de ce qu'elle avoit imaginé , et mon caractère véritable , celui que je dois à la nature ou à Clëmcmine, n'est autre chose i ses yeux que le masque odieux d'un hypocrite. Elle croit m'aïoir deviné. Elle me méprise , elle m'abhorre. Voilà tout!
Je m'arrêtai à cette idée, toule affreuse qu'elle fût. Je m'y arrêtai peut-être parce qu'elle étoit affreuse. I^ hasard me procura bientôt l'occasion de l'iîclaircir.
Je oe sais plus quelle obligation m'avoit livré aux ennuis d'une de ces soirées d'apparat et de fËte qui sont insupporublcs partout, mais qui ne le sont nulle part autant que dans la tonne compagnie. Clémentine y arriva tard, en s'excusant sur une migraine dont elle avoit été tourmentée, et qui laissoit des traces trop sensibles sur son visage abattu. Je n'avois pu me soustraire à sa vue et à l'humiliante expression de sa poULesse dédaigneuse ; mais , quand tout le monde fut assis, je restai debout, et j'affectai de me diriger vers la porte du salon, pour lui faire comprendre que ce n'éloil pas l'espérance de la rencontrer qui m'avoit conduit dans cette cohue. Mon intention étoit en effet de me retirer, mais la force me manqua. Je tombai dans un fauteuil hearensement assez éloigné du cercle des conversations et des jeux pour que je pusse me croire seul, et m'abandonner sans contrainte aux idées pénibles qui m'oppressoieni. L'espèce d'anéantissement où j'étois plongé me permit à peine de remarquer que le bruit diminooit de plus en plus autour de moi, cl que la société, attirée par des S
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syiuphoDJes qui s'exécutoient daus uu pavîlloa du jardin , s'y étoil jetée tout entière au milieu d'une avenue illuminée. Ctémenline aroit sans doute allégué sa maladie pour le dispenser de prendre part à ces plaisirs, et la tête appuyée dans sa main d'où ruisseloient tes ondes de ses blonds cbeveut, elle étoit encore là, penchée sur le bras d'un canapé. Je tressaillis et je me levai. Elle poussa un faible cri en m'apercevant, et s'élança pour sortir. J'étois déjà sur sOa passage.
— Pardonnez-moi avant tout, mademoiselle , dis-je en Ini opposant mon bras étendu ; mais n'allez pas plus loin sans me répondre. Le repos , le bonheur, rhonoeur de ma vie, exigent que j'obtienne de vous une explication.
— Une explication ! s'écria Gémentine étonnée.
— Mon impatience et mon trouble ne me permettent pas le choix des mots. 11 y va pour moi d'intérêts plus graves qa'une vaine observation des bienséances. Pardonnes , je le répète , et oubliez bientôt , s'il est possible, ce qu'il y a d'irrégulier, d'inconvenant, de léuiéralre dans ma démarche, mais écoutez d'abord. Vous le dt'vez il vous-même I Quels infâmes rapports, quels mensonges artificieux ont fait tomber sur moi la colère et le mépris de la seule personne dont l'estime me soit chère au monde T
-^-J'aurois singulièrement jugé, répondit-elle avec quelque hauteur, de l'impression que votre vue me Tait éprouver, si elle se mauitustoit sur ma physionomie d'une manière ofTeusantc, Je n'ai aucune raisou de vous mépriser; La colère , la froideur même supposent unC habitude de relations intimes qui n'a jamais pu nous rapprocher; Personne ne s'est permis de me tenir sutvotre compte un lai^i^e que je n'aurois pas pris la
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peine d'enteaâre, on que j'anroia certainement oublié. Votre repos, TOire bonhenr, TOlre hoaueui', n'ont donc été séricascmeDt compromis que dans TOire imagination , dont je n'ai ni le droit ni l'envie de réprimer les mouvements , mais qui m'obligera fort, ï l'avenir, de m'épargoer le rOle désobligesnt qu'elle me fait jouer dans ses.. .. lubies. Mon impatience et mon trouble ne me permettent pas non plus le choix des mots!... Elle fit un pas vers l'avenue.
— J'accepte sans difficulté cet éclairclssemenl r^oureux, repris-je en l'arrêtant, et je le tiens pour une satisfaction complète ; mais il m'importe de vous dire encore qae vous avez fait tort i mon caractère en le taxant d'une présomption trop bardie pour la foi que j'avois mise dans votre amitii^. Une imagination moins sujette aoi lubies que vous reprochez à la mienne s'y seroit peut-être trompée comme moi; la mémoire des seutiments ne s'efface pas si vite dans tous les cœurs , et si mon cœur pouvoit s'ouvrir ii vos yeux, si je pouvms. Clémentine, vous faire juger de la profondeur de sa blessure..,.
— J'espère qu'alors, monsieur, dit-elle en relevant la tête d'un air impérieux et décidé, vous auriez issex de sens et de délicatesse pour me dispenser de recevoir vos confidences 1
Elle sortit, car je ne la relenois plus, Ilnemerestoit pas une idée , pas une volonté. Elle avmt lue mon âme.
— Cela est bien, pensai-je quand je fus libre. Cellelà aussi n'est qu'une femme, et une femme noble encore, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus pauvre et de plus petit dans l'ébauche d'un être avorté, multiplié par tontes les petitesses et toutes les pauvretés d'un
8 s SOUVENIRS DE JEUNESSE.
frangé stupide. Orgueilleuse petite fille! ne semblet-il pas qu'elle tient mon existence dans ses mains, comme tm jouet qui n'est bon qu'à jeter ou à rompre! et de quoi dépend la sienne , pour justifier tant de morgue et d'insolence? Les lorcbes qui ont brûlé le chSteau de son père sont-elles si bien éteintes que la vengeance et le d^poir ne puissent les rallumerT ma voii n'a- I-elle pas un pouvoir assez éprouvé sur ces hommes de carnage et de désolation , qui boivent le saug et que le sang ne désaltère pas, pour les convoquer un jour à quelque festin de cannibales I Les révolutions ne sont pas toutes dans le passé, et je n'y ai marqué jusqu'ici définitivement ai mon drapeau ni ma place. Boluriers ! nous le serons pour retourner, puisque vous le voulez, au travail de la terre. Nous la creuserons des doigis comme des hyènes, et nous y ouvrirons une fosse qui vous dévorera tous ! Oh ! qu'il feroit beau la voir s'échapper demi-nue à travers la meute de mes di^es affamés, chercher un refuge dans ces bras qu'elle repousse, presser son seia palpitant d'horreur sur le sein qu'elle déchire , et , le front renversé , crier grâce et pitié , en cillant des yeux épouvantés aux lueurs du poignard I Pitié pour toi, vipère! ei que peux-tu redouter? N'es-tu pas noble, Clémentine, et la peur a-telle troublé ton cœur d'eniimt au point de te faire oublier que le fer du peuple se brise ou se rebrousse contre le flanc d'une fille nobleî Où seroît autrement le privil^e de ta raceT Ton cceor! as-tu ménagé le mien? Itien ne pouvoil nons rapprocher, selon toi! qu'en dislu? C'est que lu ne pensois pas à l'étreinte de la victime et de l'assassin ! Regarde 1 elle est aussi complète, aussi passionnée , elle est mille fois plus voluptueuse que celle de l'amour! — Comme tu es pâle! Comme tu
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craias de motirir ! Comme lu m'implores lâchement ! Va , il n'y a pas dans les veines une seule goutte de sang noble ! tu n'es pas plus courageuse que tu u'étois bonne et belle quand je croyois t'aimer I Que parles-tu de sensibilité, d'humanité, de pardon! Ah! j'ai une idée confuse des sentiments que lu me demandes, mais je les ai désappris tout d'une fois, je ne sais plus où, un soir de printemps, dans un salon de bal, au bruit d'uno symphonie qui alloit i l'âme. Je m'en souviendrois peut-être pour un enfant, pour un vieillard, pour un homme , quel qu'il fOt , qui me diroit : Ne ine (ne pas! et qui me presseroit la main. Pour une jeune Bile noble, jamais!... il faut qu'elle meure ! —
Je disoia ceci à haute voix en courant dans la promenade , déjà abandonnée de tout le monde , oii le hasard m'avoit amené par des chemins que j'ignore. Ces derniers mots frappèrent mon oreille , comme s'ils avoieut été articulés près de moi par un démon. — Ah! mon Dieu ! mon Dieu ! dis-je avec effroi , effaceK du livre éternel ces blasphèmes exécrables! ce n'est pas moi qui les ai proférés! te ne peut pas être moi. Je n'ai point d'armes ; je ne veux point d'armes; je n'ai point de sang sur les mains ! je n'ai tué personne !
El je me précipitai au pied de l'arbre auprès duquel elle avoit coutume de s'asseoir. Le sable que frappa ma lete, cite l'avoit foulé la veille. Je le parcourus, je le pressai avidement de mes lèvres ardentes, et je le broyai entre mes dents.
J'avois compris tous mes malheurs ï la fois. Je savois, à n'en plus douter, que cette fièvre qu'elle avoit allumée dans mon sang , c'éloit l'amour eiïréné , l'amour malade et furieux, une passion absurde, sans espérance et sans excuse, dont l'exlravagancc ne pouvoit se me-
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sDrer qu'à ma waère. Je pleurai de rage M d'iadîgnalioa coQlre moi-même ; je crainuis de devenir fou , et puisje le désirai. Dd fou, il aime ce qui lui plaît; il ne voit poiDi d'obstacle i ses iceux ; il souffre d'uu malheur dont il atleud la fin, et il ne souffre pas seul, car il est sûr d'être aimé, 11 épousera cette femme seosible et ûdèle dont le séptie la baine d'un rival qu'elle déteste ou la malice d'un enchanteur qui la persécute aussi. C'est bientôt qu'il doit l'épouser ; quand les galions de l'Inde lui auront rapporté ses trésors , ou quand ses vassaux révoltés vieudrout le prier i genoux de reprendre sea droits et sa couronne. Il croit en l'avenir ; — et je ne connoissois point de baubear possible qui valût son illusion , moi dont nul événement ne pouvoit cbao' ger la destinée , moi qui n'aurois pas accepté la main, de Clémentine si elle m'avoit été offerte. — Affreuse tyrannie de la société, qui jette un homme dans un paradis de délices , et qui lui dit comme le Dieu jaloux : Tu ne toucheras point à ce fruit d'élite et de prédilection , parce que je me le suis réservé ! — Et peoscz-ï bien ! quand vous n'existerez plus que par le sentiment qui vous est interdit, on vous permettra, que dîs-je , on vous prescrira de vivre. Ou rivera la cliaine de votre âme à celle odieuse prison de chair doul tout le monde porte la ck>f sous la monture de son canif ou dans le fourreau de son épée! Vraiment, l'imagination la plus riche en malfaisance, la plus ingénieuse eu supplices , nu s'aviscroit pas d'une pareille recherche de cruauté ! Mécounoisse là qui pourra une œuvre de vengeance <Iivine! Le bonheur du mauiaque ou le repos du cadavre, un cabanon à Bicélre ou un lit de pierre à la Uorgue , c'est toul. Si vous ne savei pas choisir, résignez-vous de bonne grâce à tous les rairmemenis d'une
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twlnre qui n'eiiùrera que de voire deniier soapir, qui ne mourra que àe votre mort , et qui recommencera peut-être! Recommencer, revivre, se rappeler, et savoir que c'est pour toujours 1 11 n'y a rien à comparer à celte idée dans tous les épouvautemenla de l'agonie.
Je De paroiBSois plus. J'avois brisé tous ces Tragiles liens qu'on prend pour des aitachemenis , le filet de l'oiseleur sur un tigre blessé. Rien ne me sourioit. Rien ii'éloit capable de dérober mon atienlion à ce cluos de rêves dotiloureus où rien ne la flxoit. Je ne me scrtùs pas détoarné pour voir crouler le soleil. On le remarqua , parce qu'on remarque tout dans le cercle étroit des petites villes. Deux ou trois femmes vaporeuses , deux ou trois jeunes gens harassés d'ennui , qui venoient d'épuiser le texte ordinaire de la conversation, la pluie, le beau temps, le début d'une chaijteuse, la toilette d'une amie absente , l'intrigue Irës-diaphane d'uue étourdie et d'un sot, daignèrent se communiquer complaisamment leurs conjectures sur l'origine et les symptdmes de la maladie morale qui m'élo^gooit du monde , depuis l'époque solennellement mémorable od j'avois figuré pour la dernière fois parmi les acteurs d'une esclandre politique , les dupes d'uue coquette , ou les victimes dq brelan. On déplora le malbcur inconnu qui causoit mon aliénatiou. Il falloit cela pour la constater.
Ces bruits parvinrent à mes compagnons d'école , que j'avois perdus de vue près de dix ans auparavant, enlre le Seiectœ é profania et les Fables de Phèdre , à la clôture des anciens collèges. Ferdinand éloit du nombre de ces honnSlcs gentilshommes des champs dont le colombier représente isseï bien un doiymi du
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moyea-^ge, quand on le regarde de loin et avec lontes les dispositions requises pour adopter celle iltasion ; qui ont un grand salon garni de tapisserie délabrée et de Tieux meubles , autrefois fort galants; qui se promènent après leur dîner dans une galerie revêtue oa masquée jusqu'aux frises de portraits de famille inégaux de dimension et de bordures, mais vénérables de cuirasses, d'bermines, de barbes effilées ou d'amples perruques , d'inscriptions héraldiques et de gothique poussière , et qai passent le reste de leur temps entre la chasse aux chiens conrants et le billard domestique , par respect pour les traditions des nobles exercices } digne et vertueux jeune homme d'ailleurs, sans procès, parce que son père lui avoit laissé une fortune claire et solide qu'il s'inquiëtoit peu d'augmenter; sans emplois publics, parce qu'il ne connoissoit ni orgueil , ni ambition} et sans ennemis, parce qu'il étolt serviable pour tous, et qu'il ne portoit ombrage à personne. La nature l'avoit comblé de bonheur comme elle l'avoit pourvu de sagesse, et elle avoit bien fait. Il auroit aimé sa retraite par instinct; il la chérissoit par habitude et par philosophie. Une excellente petite femme du même rang , mais du même caractère , étoit venue depuis quatre ans l'embellir en la partageant. Deux enfants, jolis comme des anges, et bien portants comme des paysans, avoicnt dès lors doublé cette heureuse famille à laquelle il faut ajouter quelques gens de service , qu'on traitoit comme d'autres enfants. A quatre lieues de la ville, au revers d'un coteau délicieux , tout près d'une forêt immense qui versoit jusque sur le chSieau la fraîcheur de ses ombrages et la grâce de ses murmures, sous un toit bien spacieux et bien confortable, entre de bonnes murailles bien épaisses et bien cimentées,
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nuis d'un aspect riant, qu'embrasscùt un superbe clos de dix-sept arpents dont la rivière baignoit l'enceinic blanche et enlretenoit des viviers , il y aïoit là un tableau à faire pleurer de joie.
Ferdinand vint me voir; il s'assit à côlé de moi , me l^essa cordialement la main , et , après un moment de «lence expressif pendant lequel nous nous rappelâmes {dus de doQx souvenirs d'enfance que nous n'aurions eu le temps d'en raconter en deux jount :
— Tu souffres . me dit-il , et je ne t'en demanderai pas la cause : il y a des chagrins qui se soulagent h s'épancher, mais il y en a aussi qu'on aggrave en les montrani aut autres , comme ces blessures que l'air eiiveniine, et dont le moindre contact irrite la douleur. Nous passerons donc là-dessus pour ne pas te contrarier, quoiqu'il y ait peut-{itre plus de remède que tu ne penses à ton affliction. »
Je lui témoignai qu'il se trompoit.
— Soit, continua-l-il ; je n'y reviendrai plus. Ne te gQéris pas , si telle est ta destinée ou si telle est ton envie ; mais ne repousse pas du moins les soulagements qui peuvent rendre ta peine plus lolérablc , en te donnant la force de la supporter. Tu n'en connois point... Je m'en doutois. C'est comme cela que l'on raisonne quand on est malheureux ou qu'on croit l'être , ce qui revient à peu près au même. Il y en a trois cependant dont l'effet n'a jamais manqué , l'amitié , l'étude et le Iwips, S'ils n'aboutissent à rien celte fois-ci , c'est que In es placé dans une exception de malheur dont il ne »'est présenté aucun exemple, et je veux bien te complaire en cette idéct ; mais lu le reudrois coupable d'injustice et d'ingratitude envers ma tendresse en le refusant h l'essai que je te propose. Écoute-moi ; lu ne
renoncerotB probablement pas à la Bolitiide ; et je le comprends. La solitude est une amie triste et sévère pour un cœur à plaindre ; mais eufin c'en est une , et n'en troDve pas qui veut. Ce qaç je te demande, c'est (l'en changer. Pars avec moi maintenant. Tu n'as pas besoin d'Éire annoacé. Gabrielte te connoit, elle t'aime. N'a-t-e)le pas pris part à nos jeux d'enfants? ?i'est-ce pas elle, s'il t'en souvient, qui jouoit Cloriude au château , dans celle belle pantomime de la Jérusalem détivrét où tu. étois déjà si rêveur et si mélancolique sous l'armet du farouche Argant? Tu reconnoîtras Ion bouclier de carton, magninquement couvert de papier d'or. Il est encore appendu an clou auquel tu conUas son poids précieux , quand la fin des vacances nous força de quitter Solyme et l'armure des paladins pour retourner au collège et reprendre le dictionnaire. Tu reconiyjilras ta pelile chambre au pavilloD gauche de la façade , et dans la pièce qui précède , et qui n'est jamais habitée que dans les occasions extraordinaires où nous recevons des visites , une hibliolhëque assez nombreuse de ton temps, que je n'ai pas mal augmentée.
— Je me souviens de tout cela comme si je le voyoïs, interrompis-je en reprenant la main de Ferdinand. As< tu coupé cette jolie pièce de bois qui faisoit nu si joli rideau de verdure devant ma fenêtre 7
— Le temps y a changé quelque chose , et non pas moi. Elle a grandi. C'est maintenant une futaie admirable , et je pense qu'il faudra peut-être te l<^er autre part , si tu crains une ombre trop épaisse pendant le jour, et le chant du rossignol pendant la nuit.
— L'ombre et le rossignol 1 m'écriai-je. Oh ! certainement, c'est là que je It^erai!
— Tu viendras dtmc? reprit Ferdioaiid d'une vois attend rie.
lin embraeseméni fut ma réponse, et nous parâmes.
Ia douc«ur passagère que ce petit voyage méloit aux amertumes de ma vie devoit avoir un charme bieu puissant, â en juger par la place qu'il lient encore dans mes souvenirs. Si j'écrivois une nouvelle , une histoire , un livre , j'eSacerois ces détails , qui n'ont que faire ici ; mais j'écris , j'écris ce que je me rappHle , ce que j'é- {HVuvois, ce qae j'éprouve; et ces détails, les voilà.
Quelques semaiues étoient passées. Mon esprit se ressentit do calme de ce séjour de paix oil il n'y avoit pas une pensée qui n'eût pour objet de suspendre mes eunuis , ou de les eOacer entièrement de n» mémoire.
— Nous y parviendrons , n'en doute pas, me dit un jour Ferdinand, en (e réconciliant avec la société que je recherche peu, mais qui n'est pas si haïssable quand on sait ne prendre d'elle que ce qu'elle a de bon , et lui prêter le concours d'une bienveillance qui est naturelle à tous les cœurs honnêtes , sans lui engager sa liberté. Le commerce des femmes surtout est une source inépuisable de consolations ; mais tu ks a jusqu'ici aimées avec la véhémence de ton caractère, et je ne coucevrois pas que celle manière de sentir t'eût procuré auprès d'elles un seul moment de félicité complète et pure. Les sensibilités romanesques sunt toujours dupes^ et c'est la faute de leur exigence. Pour tirer parti de la fréquentation du monde, il faut le prendre tel qu'H est. En l'accommodant i ton espèce, tu aurois trouvé qu'elle a son prix ; je veuï te voir entreprendre cette élude , sauf à y renoncer quand elle l'tmporltinera. Nous allons recevoir une société charnianie I
— Ne va pas plus Ma l Je crois tout ce que lu m'aï
dit; mais je n'en suis pas à ce pwnt de ma guérison. Jouis ct'uD bien que tu comprends , il n'y a rien de plus naturel. Laisse-moi éviter un supplice qui me tait horreur ; nos conTenlions m'en donnent le droit. Je reviendrai quand ii n'y aura plus ici de société charmante que celle de la femme et de tes enfants. Ne me parle pas de l'autre I
— Sous celle condition, reprit Ferdinand, je ne gênerai lias ta liberté ; je te l'ai promis. Cependant j'espère encore que tu ne t'obstineras pas dans une résolution trop subite. Il est tel nom qui pourrait t'inspirer plus d'indulgence pour les vîntes que j'attends, celui d'^Estelle de B...., par exemple, dont tu faisois l'autre jour un éloge assez vif, et qni serott enchantée , j'en suis sûr, de le rencontrer ici.
— J'y reviendrai quand elle sera partie.
— A ton aise. — Ai-je oublié de te dire que sa fortune et celle de sa r^usine éloient fort changées;
— De sa cousine? Est-il possible î Clémentine seroîlelle pauvre ?
— Voilà qui est étrange I tu as dit cela comme si lu élois capable de le désirer '
' — Quelle folie '. personne ne fait des vœux plus ardents que moi pour le bonheur d'£slelle... e( de Clémentine.
— Elles n'étoienique riches. EUeslesont bien davantage. Un parent éloigné leur a laissé par testament un héritage considérable , et comme le plus beau domaine de la contrée en fait partie, je suis surpris de ne pas les avoir encore reçues, depuis qu'elles en ont pris possession. Il n'est qu'à deux lieues de ma terre.
— Clémentine aussi , murmurois-je machiDalement,
CLÉHENTIHE. 97
sans prendre garde à l'expression que ce nom pouvoit avoir dans ma bouche.
— Clùneatiiie aussi ! répondit FerdinaDd qui me r^ardoit alors avec une attention pensive. Sans doute! — Clémentine aussi I Rassure-loi! je ne cherche pas A pénétrer ce mystère, quoiqu'il excite assez tivement ma curiosité. Quelle foi faut-il ajouter aux propos qui ont couru sur votre antipathie, sur votre haine, et dont le souvenir m'échappoit? Je n'y voyois en vérité qu'une table extravagante !
— Et tu avois raison t mille fois extravagante ! Dieu préserve de tomber sous ma main le misérable qui a compromis le nom de Clémentine dans ses impertinentes conjectures I l'anlipalbie est un sentiment, et Clâuentine me doit-elle un sentimeni , je ic le demande? Où m'a-t-elle vu? Où m'a-t-elle parlé? Me' connoît-elle seulement? Et tu ne permets pas qu'on s'enfuie dans un désert pour y maudire librement les hommes !
— Calme-toi. Ta oublies que celte conjecture^ c'est ton émotioD qui vient de me la rappeler, et que dans une autre occasion elfe peut l'avoir fait naître.
— J'y pensois, continuai-je du ton plus réfléchi que cette minute d'interruption m'avoit donné le temps d'affecter. Il est trop vrai que ce nom fatal réteille dans mon âme une pensée douloureuse, qui doit se trahir sur mon visage quand je l'entends prononcer, mais qui se rapporte à une autre femme , à une Clémentine que j'ai connue autrefois, qui m'a été chère aillenrs, et que la terre ne possède plus. Celte circonstance explique tout Fais-en l'usage que tu voudras, et laisse-moi partir.
liO. soleil étoit déjà couché quand nous rentrâmes au
salon par l'escalier de ta terrasse , au OKHoeni où la porle opposée s'ouvroit pour laisser entrer trots femmes, la maîtresse de la maison et deux autres dont la voiture veDoit de s'arrêter k la grille. La première passa devant moi en me souriant. C'étoît Estelle. La seconde, c'éUHt Clémentime. Elle recula, comme si elle avoit marché sur une couleuvre.
Dmb le trouble que j'estayois de contenir, je saisissois à peine de loin à loin quelques traits de la cooversatioD. La voix de Clémentioe me parvint plus di»lÎDClement.
— Nous espérions , en ^et , dit-elle , passer quelques jours avec vous; mais une distractitm d'Estelle nous force de retourner à la ville, et ce n'est pas sans regret que nous nous somates aperçu qu'il étoit trop tard ponr 'ï arriver aujourd'hui. Elle a eu l'élourderie d'oublier chez son nt^re les titres les plus essentieb de notre propriété.
Cette phrase-là , prononcée d'un accent ému et rihrant, avoit nne tout autre signiQcation que celle qui lui reste sous la plume. Pour Ferdinand et sa femme, c'éloit une déraite -, pour Estelle, c'étoit un caprice; pour moi, c'étoit une insulte;
— Je ne le comprends pas, reprit vivement Estelle. ITevions-nous pas pensé que nos amis (rouveroieot aisément, parmi les gens du village, un homme exact et sAr qui nous épargoeroit cette démarche? Il ne s'agit en eO^t que de remettre ce billet i son adresse, et de rapporter soigneusement le griflonnage de l'bomiae de loi.
— Je m'en charge, s'écria Ferdinand, qui se desposoit à s'emparer de la lettre.
— £t oni, ajoHUi-je eu fàiiaDt le même moHve-
LJnniprh.GoOglc
CLKMENTINE. 99
ment, ai madame veut bien m'accorder asseï de confiance pour De pas chercher un antre émissaire , je me chaîne d'exécuter demain ses iuteatioas de si bouue heure, et de lui envoTer la réponse qu'elle attend par un domestique si expédilir, qu'elle n'aura peut-être pas le temps de la désirer à sou réveil.
— Vous nous quilleiT me dit Estelle avec un son de Toii et un regard qui donnueut à ces mots l'expression d'un reproche aimable et triste.
— Avant le jour, et j'en prévenois mon ami quand vous êtes arrivée. Un malaise pénil^e, mais que la nuit dissipera, m'a seul empêché de partir aujourd'hui.
Je reçus la lettre de ses mains, et je pus me retirer à la faveur du prétexte que le hasard m'avoit fourni. Je sortis sans r^rder Clémeotine; mais je supposois qu'elle étoit contente.
La nuit étoit lout-i-fait tombée quand j'entrai , sans fiambean, dans ma chambre. J'ouvris la croisée qui donnoit sur le petit bois; j'aspirai l'air extérieur, comme s'il avoit pu me soulager de l'oppression qui m'étouObit; je calculai stupidement combien il me restait d'heures à compter encore avant de me mettre en route, de manière i me trouver à l'ouverture des portes. Il y a des émotions qui suspendent l'exercice de U pensée, ainsi qu'il y a des douleurs physiques dont la violence, parvenue à un degré intolérable, tient l'action de la sensibilité quelque temps interrompue. On ne sent plus, on ne souffre plus , on n'est pas mal.
Cet état de répit unit vite ; le cœur reprend son élasticité pour soulever, pour peser encore le fardeau qui l'accable, pour s'épuiser en nouveaux efforts, et pour succomber toujours, toujours, tant qu'il se brise toulà-fait.
lOO S0UVEK1H8 DE JEUNESSE.
— Cen est trop, dis-je enfin en marchant précipilammeni dans cette obscurité, dont ma honte aoroit voulu épaissir les ténèbres. C'est trop compter aussi sur la patience d'une âme énet^ique et Itère, qui sait ce que vaut eu désespoir une passion insensëe, mats qui ne transige pas avec le mépris. Tue-moi s'il le faut; lu en as le droit, puisque je t'ai lâchement livré ma vie ; mais flétrir mon caractère , je te le défends ! et prends-y garde, crois-moi! Je déchirerois plutôt ton cœur de ma main que d'y laisser vivre un sentiment qui m'outrage! Une tache à l'honneur, c'est affreux; une (achë de sang, ce n'est rien, — Sa haine 1 je h comprends sans me l'expliquer. Qtii peut expliquer les misérables mouvements de cet organe imparfait qui palpite dans le sein d'une femme? Ce dédain offensant, je ne le subirai pas ! Je le mériterois peut-être si je loi àvois parlé de mon funeste amour , si j'avois eu l'infamie de solliciter le sien, l'amour d'une noble héritière.... Mais l'inexorable frénésie qui me consume , je l'ai cachée avec plus de soin qu'un trésor honteux, conquis par meurtre et par rapine. C'est mon mal et mon secret. Et son amour à elle, qui en veut? — M'a-t-elle assez avili cependant! A-t-elle porté assez l(»n le rafQnemeni de l'injure! A-t-elle assez envenime le dernier coup qu'elle me réservoil! Venir jusqu'ici, dans le sanctuaire de mes seules amitiés, pourme forcer à rougir d'un affront qui ne me promet ni réparation ni vengeance; pour me signaler à cette famille, oil jcreçois un accueil de frère, comme un homme h repousser de l'air qu'elle respire ! — Oh ! je suis hien malheureux! —
L'excitation passionnée de mou esprit avoit usé mes forces, l'n spasme douloureux tordoit mes nerfs; un
CLBNENTINK. 101
nnage brûlant flotlcnt sar mes yeax , el dévoroU mua paupières ; mes oreilles siffloicnt ; je respirois avec liffort ; je me soulenois â peine. Je me jetai tout vâiu sur mon Ut , et j'y fus surpris aussiiôt par ce sommeil confus, orageux, turbulent, qui, loin d'endormir la faculté de penser, la tourmente de fatigues sans nombre, en la ballottant avec nne sorte de malice amère entre les songes et la réaliiii. Je ne sais combien il y avoit d'heures que cet état durwt , quand je m'imaginai voir Estelle et Clémentine , et les entendre parler de moi. Je ne disca-nois pas le jeu de leur physionomie, je ne snîvois qu'i demi le cours de leur confersatioii ; mais mon nom y liHnboit à intervalles égaux, comme un refrain qui rappeloit de temps en temps mou attention , ao moment où elle éloit près de se laisser distraire par un aulre rêve. Contre l'ordinaire des illusions de la nnit, celle-ci devenojt de plos en plus lucide, et tout-' à-coup elle fnt assez distincte pour me réveiller. Je regardai en sursaut dans ma chambre pour y chercher l'objet de mon étrange vision. J'étois seul ; mais un jet de lumière qui la parUgeoit dans son étroite longueur, et la conversation qui contînuoit sur le mâme ton et sur le mâme sujet qu'auparavant m'avertirent subitement qu'il n'y avoit qu'un de mes sens qui eût été trompé. Si je ne les avois vues qu'à la merci des caprices du sommeil, je les entendois certainement encore. Mes idées se débrouillèrent promptement. Iji pièce .voisine étoit destiuée aux étrangers : je le savols de Ferdinand. Une des cousines, qui devoit l'habiter, y étoit reconduite par l'autre , et t'inatlenlion d'un domestique maladroit, qui avoit laissé la porte de communicatiott ouverte , me rendoit le confident involontaire de leur entretien. Je m'assis brusquement en
toc fiouvENims M jBniiesse.
appuyint areo force mts pieds nr le parquet, dans le dessein de l'interrompre; maiti il étoit si Tiveineni eagagé que I'od ne m'entendit pas. — Que faire ? paroltre ou parler, c'éUut une scène de terrear et de fantasmagorie, digne des romans angbis, si fort à la mode alors dans les salons ; c'ëloit probablement pis encore : un guel-apens d'étonrdi, que les extraragance» de ma via passée me permetKuent i peine de justifier en le rendant tout entier au hasard; et il bUoit, pour me croire , qu'tm prit, contre toute apparence, la peine de m'éconler; c'éloit enfin uneaction loyale sans doute, mais qui pontoit me perdre, et ne prafiteroil 5 per~ sonne. Il avait été question de jnoi , d'ailleurs , j'ea élois sAr; et à j'en croyois les notions laguei de mon demiw songe , il n'avoit é\é qnesUoo que de moL Comment expliquer, comment rendre sensible à un esprit irrité dont je ne me dissimolots pas les prévenlioos et l'inimitié, l'idée que j'ensse tout entendu sans rien comprendre? Ces propos n'éi(Heni-4lB pas de ualure peut-être à ioqniéterdeuxtoitdes âmes mu- leurs rtenllalsT Ne vaMt-il pas cent fois mieux en garder dans mon sein le triste mystère que d'ea t^raier les conséquences par UQ scandale dangereux ou du moins inutile, dont ma générosité indiscrète recueillcroit pour unique fruit le soupçon d'une lâcbelé et d'na measongeT Elles alloieni se séparer, et pendant que leurs pas s'ëloigoeroieut assez pour qu'il me fût possiUe, avec un peu de précaution, de leur dérober le bruit des miens, j'arriverois à cette fenêtre ouverte, qui ue s'élevoit pas de p]us de quiaic pieds au-dessus de la terrasse, et j'en descendrois facilement pour gagner le petit bois et même la route. Je connoissoi» assez d'issues pour cela. Cette suite de raisonnements paraît
CLmnminc. 103
loogne \ parcourir. J'aurois eu, je crois, te tempi de les embrasser ions à la lueur d'uo éclair. Je restai immobile; et comme an n'aviùt pas cessé de parler, j'entendis malgré moi, en an>e)ant impatiemment de mes vœux l'occasion de Mirlir de celte contrainte insupportable , et d'eiéCDter mon projet.
-^ Je le le répète, poursnivul Estelle, ces défaites indignes de ion esprit, comme ce procédé injuste et mortifiant est indigne de ton caractère, ne peuient me faire changer d'opinion sur son véritable moUf. Personne ne s'y est trompé. A ce changement lâiarre et Eoodain de résolutiwi , à la gaucherie de ton prétexte , i Tamertume intérieure qu'aanoaçoient mal^é loi Ion maintien ei les paroles, ce jeune homme, qu'on dit afOigé de peines prdondes , s'est «npresté de renoncer ant ctHtsolaiioos qu'il trouvoit chez ses amis. J'ai tu Ferdinand près d'essuyer une larme. Et toi, Clémentine, si ton miroir atoit pu te mtHitrer ce qu'il y avoit alors de joie insnliante et cruelle dans tes regards, je suis persuadée que tu en aurois roagi.
— Assez! assesl interrompit Clémentine. Crois ce que tu voudras. Il est possible que lu aies deviné.
— Achève donc de te faire comprendre ! mon cœuf en a besoin pour te pardonner cette fantaisie impitoyable, et tu sais s'il doit désirer de le revoir toute parfaite, comme il l'a vue jusqu'ici! Qui te force à navrer un étranger presque inconnu pour nous, mais d'une condition honnête et d'une vie eslimable, un bomme dont la société est recherchée par des gens qui nous valent, d'humiliations que tu ne voudrois pas faire subir au dernier des misérables ! Quelques égarements de jeunesse, fort amplirics par la soite chronique des salonsde province, et qui ne prouvent, à les bien con-
104 BOUVENIBS DE JEUNESSE.
sidérer,. que l'exaltatiou d'une Sme trop sensible- dont le temps et l'eipérience n'ont pas eoCOTe réglé les mouvements? Ne les a-l-il pas réparés par une conduite sans reproche , qui lui concilie l'indulgence et mSme l'intérêt des juges les plus froids, les plus exigeants, les plus sévères, après une épreuve d'un siècleT.... — Ce n'en pas trop dire, puisqu'elle dure depuis près d'un an,
— Depuis son retour de Paris? dit Clémentine en laissant tomber ses paroles, du ton d'une question sans conséquence.
— Je ne sais, — mais je pense qoe c'est depuis son retour de Paris. — Est-ce la différence de nos conditions? Je conviens qu'il n'est pas de notre rang, mais tout le monde n'en est pas; et la société, qui nous défend de certaines alliances, tolère pourtant des rapports de politesse, de bienveillance , d'amitié quelquefois , entre nous et nos ioférieurs. Elle les rend souvent nécessaires.
r~ N'insiste pas à ma honte sur cette odieuse supposition ; tu n'es pas heureuse aujourd'hui dans tes conjectures. — La noblesse I que m'importe? Qu'ai-je fait pour être noble, et que dois-je h la noblesse pour me soumettre h ses lois, quand elles révoltent ta nature et la raison ? Ces lois cependant nous dominent, malheureuses que nous sommes I Elles sont h règle de notre destiuée, elles font le supplice de notre vie? — La noblesse! veux-tu que je la maudisse?
— Je ne l'en demandois pas tant; — mais comment concevoir d'après cela...
— Pauvre Estellel... tu m'as interrompue trop vite, car mon âme alloit s'ouvrir. — Écoute ! — Et si ce jeune homme , presque inconnu pour nous, dont
CtÉHENTlNE. lOS
lu parlais tont-i-l'heure , aimoit la jeune fille noble à qui la société déiend de certaiiies aUiances?,..
— Je le plaindrois, — mais cela est impossible? — Son expansion inconsidérée, son caractère exlrëme, anroient depuis long-temps laissé échapper on pareil secret.
— ' Attends encore \ Et s'il l'aimoit autrement qu'il n'a jamais aimé ! s'il le lui avait fait comprendre sans
le lui dire! — si enfin — Mais tu ne m'interromps
plus!
— Je le plaindrois, te dis-je, et ne te bl9merois pas moins. Sa pasuon seroit nn malheur et non pas une offense. Elle te prescriroit la réserve, la froideur peutèlre, et tu dcvrois l'éviter ponr lui-même. Le repousser
avec indignité Non, Clémentine! celte infatunanilë
ajautcroit à sa misère, et je serois désespérée de trouver en loi cet affreux courage!
— Hélas ! s'écria Clémentine ! sait-on ce que l'on fait quand on lutle contre son cceur 1
— Que dis-tu?.... Mais tu pâlis, lu pleures, tu n'achèves pas... ^ L'aimerois'lu ?
— Ah! sijeraimel...
— Clémentine!..,
Ce dernier cri fut proféré par deur voix , mais le cri d'Estelle couvrit le mien, qui mouroit sur mes lèvres. J'élois debout, car il y avoit une minute que je commençoisà craindre de ne pas veiller et que je cherchois h m'assurcr de l'exactitude de mes sens par la liberlé de mes actions. En ce moment, je cédai au sentiment inexprimable qui m'accabloit , mélange de délices et d'époQTante, d'extase et de désespoir, où ma pensée anéantie cherchoit en vain à se retrouver elle-même. Rien ne me parvenoil plus qu'un brnit de sanglots;
106 SOtlVEHIHS BB JEUNESSE.
lien ne m'appiroismit pins que les traits de Clémentine en larmes, et malhenrease de m'aimer. Cet aven , qai n'éloit pas fait pour moi , cet arrêt de grâce , impuissant pour me samer, cet amonr du ciel , qui ne me délifroit pas de l'enfer, et dont l'accent profond m propageoit dans tous mes organes , ne m'en laissa pas long-temps le libre usage ; mes doigts , inutilement liés i ki colonne de mon lit, se roidirent encore , el puis glissèrent. Je fléchis eoPm ; et je tombai sans force et presque sans connoissance. Je crus goûter le bonheur de mourir ainsi, mab le releniigsement de ma chute me ranima, en me rendant la crainte d'être surpris. Il y eut quelque temps de silence.
— As-tu entendu, dit ClémenttneT... là, dans ce cabinet.
— Rien, répondit Estelle. — Le vent peut-être, qui souffle à travers ces croisées ouvertes.
Elle ferma ta porte, et je n'entendis plus qu'un murmure vague , bientôt suivi du bruit d'une autre porte qui se fermoit aussi , et du grincement d'une clef qui tournoit dans sa serrure. Je respirolsl Je m'élançai, je courus ; j'aueigoois ma fenêtre, quand ma porte se rouvrit.
— Ah ! s'écria Clémentine en se jetant dans an fauteuil, la tête renversée, et en couvrant ses yeux de ses mains pour ne pas me voir , — vous m'avez écoulée! vous savez tout ! malheur à moi ! Je ne vous aurois jamais cru capable d'une si basse perfidie !
J'élois couché à ses pieds , je palpitois , je balbuiiiûs, je foudois en larmes, je me justiBois, en termes confus, en protestations, en serments ; et, sans la voir , sans l'interroger , sans l'entendre , je compris qu'Ole ne me
CLEHENTIKE. 107
iioapçoaDoit plus. J'i^ore comment cela se fit , mais nue joie ai vive et si achevée combla moa seia , une TJe si Douvelle remplaça la mienne , qu'il me sembla qu'âne autre Ame ni'étoit donnée ; j'élevws mes mains frémissantes vers elle; je trouvai une de ses mains qu'elle avoit laissée retomber. Je la saisis , et elle ne la relira point. Le fea qui en descendoit se répandit par torrents dans tontes mes veines ; je le semis envelopper mmi cœur ; je changeai lout-à-fait de nature. Je deviog dienl
— Ne parie pas, ne parle pas! dis-je avec transport. Que me dirois-tu 7 qu'ai- je besoin do savoir I Ce mot : Je l'aime ï... tu l'as prononcé toul-à-1'tieure..., c'est le dernier qtie je veux recueillir de la bouche. Le dernier! C'est asset, c'est In^ poorune seole existence,
poir une seule ëternilé Ce que lu esMlerois de
m'apprendre sur mon bonheur impossiUé , sur mon avenir sans espérance, je le sais. Je n'aspire à rien, je n'erre riea. Mon bonfaenr , je le possède I mon avenir , je l'emporte 1 II ne manque rien k mes jours : ils sont pleins. La société , le malheur , la mort n'y peuvent rien. Tout mon €tre est dans un souvenir , dans une pensée, dans une parole qu'aucone puissance n'est capable de me ravir. Le reste , je le révérai ! — Ne crains pas, ne u-emble pas I sois iranqnlle et beur«ise I Va 1 tu ne me verras plus, tu ne m'entendras plus nommer, tu n'auras |dus peur de ma renconire; et si le hasard me ramenoit sous tes yeux...., ton indifférence, tes mépris , ton indignation , je subirai tout, j'aimerai lont , je t'adcH'erai d'autant plus que tu me rebuteras davantage , parce que je mesurerai ta tendresse aux efibrts que tu feras pour la cacher. Ne m'aimes-tu-pas? qot me iMt-il? £t l'opinieii, que tue failrdle! Ne
tremble pas , ne crains pasi De regrette pas Ion secret. S'il est tombé dans mon cœur, c'est pour y mourir arec moi,maiaieaant, cette nnit, qtiandtn voudras! Ici, partout, au boul du monde, ma Tolonlé, c'est la tienne! Dois-JG m'élojgner, revenir, partir pour toujours! Je ne te demande ni un mot , ni un signe , ni un regard ! Pense, et je devine; désire, et j'obéis.
— Partez, partez, je vous prie, dit Clémentine; et j quoi qu'il arrive, pardonnez-moi !
J'abandonnai sa main humide de mes baisers, de taei larmes , et , sans me détourner pour la voir encore une fois, je m'élançai par la fenêtre. J'entendis une exclamation d'effroi , et je ne m'arrêtai pas. Je traversai ie bois, je francbb les fossés, j'escaladai la muraille, je marchai droit devant moi , par les broussailles , par les ravins, par les rochers, saos chercher un chemin, san^ éviter un obstacle, sans réfléchir , presque sans penser. J'arrivai ainsi anx glacis de la ville , qui était encore fennée. Je trouvai que cela étoit bien. J'avoi» besoin «le mardier plus long-temps , de respirer à mon aise , de me sentir vivre. Le ciel éioit si beau , l'aube si friche et si pnre, la natnre si riante ! G'étoit une matinée de fête I il y avoit des merveilles et des ravissements à tout ce que je voyois, atout ce que j'entendois , à tout ce que je touchois. Je jonissois de tout comme si j'avois appris à exister, je remarquois tout comme si je m'étois trouvé des seos et une âme pour la première fois , les aspects, les bruits, les parfums, le miracle étemel de la création qui recommence tous les jours I Et moi, plus heureux à moi seul que ta création tout entière, si elle pouvoit s'admirer dans sa pompe et dans sa beauté; moi., qui renaissois comme elle à des voluptés qu'aucune voix ne sauroit exprimer; moi, ce jour-là, chéri.
CLEUENTIKE. 109
prédestiné, comblé de biens enlre tous les enfants de Dien I moi qn'aimoit Clémentine!
Le bonheur passe vite au cœur de l'homme. Il se prolongea dans le mien comme une idée fixe, comme cette folie que j'avois un jour désirée. Il en différoit peu par sa réalité présente. Le Tou et moi nous étions à peu près condamnés à la même contrainte. Il en diiïéroit peu par sa perspective imaginaire. Le fou et moi nous devions nous rencontrer à peu près au même but. Le seul avantage qui fit pencher la balance en ma faveur consistoit dans un seul mot de Clémentine , dans nne syllabe , dans un cri que le hasard m'avoit livré; mais cette diiférence imperceptible , — il faut avoir aimé pour le savoir, — c'éloil le bonheur, c'étoit, quelque chose de plus! Un bonheur qui l'emportoit en ivresse comme en pureté sur toutes les joies qui oui jamais assouvi l'espérance la plus avide, sur toutes les illusions qui ont jamais fasciné l'imaginalton la plus féconde en rêves magiques l Notre amour n'avoit rien à attendre du temps, mais il n'avoit rien i en redouter. 11 n'avoit point de terme heureux à trouver dans l'avenir, mais il n'avoit point de terme. Il n'étoit pas de notre vie, il étoitde notre âme. Il laissoit bien loin tous tes amours de la terre qui savent leur destinée. Il savoit , lui , qu'il étoit sans destinée , et par conséquent sans vicissitudes, sans changements et sans fm !
Ma tristesse éloit dissipée, mon expansion revenue. Me.>t éludes me plaisoient; je reporlois sur mes aiïcctions familières toute cette surabondance de sentiinents heureux qui débordoient de mon âme. J'aimois plus que jamais la solitude , parce que c'étoit là que j'habiids avec elle, que j'osois l'aimer et lui parler comme si elle avoit été présente, mais j'en sortois plus content ,
110 souvEintRS ni: jGVniESSE.
plui {ran^Kwtë que d'un rendes-Tous mystérieux od tout m'auroil été accordé eu proinia. Je sirois en pro-< longer les d^fcs duas des nuits d'encbaoteoieot que j'élois parvenu à d^tober «lU sommeil. Là uou» conversiona «n amants , «o époux , avec un abandon réciprâ-< que qui me trompoil moi-mëoie, car ce qu'elle me dî" ^it, elle me l'auroU dit> A force d'appeler son âme vers moi , je crois que je m'en éiois emparé. Je lui (aiatua répéter ; 4A/ tije i'aime!... et il me seqtbtoU l'enteudre encore, Je me persuadoi» , et je ne pouwia paa me tromper » qu'elle étott occupée de la mêOK Mée ) qu'elle iiouieuoit le même entretien ; qne ses exprèssioDs s'accurdoient avec les miennes , aussi bteo qw m elle y avait répandu. J'en saisiasois jusqu'à l'hamoBle accQulumée, jusqu'à l'iaOexioa agitée et uerveuse , jusi qu'an soupir long et un peu baletant qui les suivott , quand elle avoit parlé avec émoltoa. Combien de fois j'ai étendu le brai sur mou ore^ler vide pour y appuyer sa lêle fatiguée 1 Codibien de fuis je l'ai senti s'engour-dir sous son cou, soua ses épaules, au point de me confirmer dans mou erreur, et de oe pas me laisser douter qu'elle y reposoit récllemeai 1 — - Elle dort, disois-je, il ne faut pas la réTeiiler. — Et ma bouche perdait sao» le ^vflir le baiser qu'elle essayoit d'attacher à ses cheveus. t-ejour venu, je concevois qu'die n'y ffti pas. Sa mère et le monde auroient-ils coosenii à me la donner , et ne devoii-elle pas obéir à sa mère? Je l'avols obtenue d'elle et de Dieu : c'étoit assez,
J'avQïs d'autres plaisirs encore , des trésors dont je satois seul tout le prix; un morceau de ruban bleu qui éloit tombé à Paris sous ses ciseaux , une corde de sa harpe qui ïi'était brisée sous if» dnigts , un brin de plume qui »'étùt détaché de sa çoifture , itne ronunce
(XBMKITII». 111
qa'dle «Vwt «crite et not«e , et dont J'Bl Msé M mil-* T«)t tons les caractères un ï un I — Une ancolie surtout qu'elle avoit portée sur son Min , qui HroJt senti battre bob cœur et palpité atec lui . Pt dont Je tu'em-' parai souS ses yeux et de son aveu , un Jour qu'elle li i«m|>taçoit par une ancolie plus fraîche, nous aimions tous les deus cette triste fleur, qui ne se plott que dans les lieoi (cartes , nus des ombrages mélancoliques , et dont le front aoOibre et meurtri semble se pencher Vers oue tombe. Elle ne m'a jamais qnltlé depuis. La
TOilftl
Et quand elle «(oit A la lille, que de soins pour fivflef 9a reaconlre» que de regards jetés m loin pour me dé- ' tourner à temps de son passage , que d'aiiention ï obscurair, à cacher ma vie, pour lui épargner Jusqu'au souci de m'entesdre nommer! Non 1 jamais amant né mit plus d'artifitie et de sollicitud» A épier les dénutrcbes d'une maîtresse adorée , polir ne perdre âttcune occasion de Ift Voir , que moi pour n'en être pas tu. '— Je la reTis Cependant.
Ferdiuaiid ne venoit & la ville que pour les aifalres qui exigeoient absolument sa présence , et dont Je ne pouvois pas me charger à sa place ( mais il avoit pris un de ces logemenis que les propriéiaires campagnards appellent en province leur pùd-àtem, et oii je n'allois que de nuit , quand ses intérêu le demandoient , parce qu'il éloil précisément en face de la chambre que Clémenlineoccupoil dans l'appartement de sa mère. Lorsque Ferdinand relounioit A la campagne , j'en conservois la clef. Un jour , au coucher du soleil , un orage qui commençoit b gronder , et qui parcnuroU le ciel avec une impétuosité efTi-afanic , m'obligea <le prendre , pour abréger mon cliemtn , celle rue que Jl'
112 SOUVENIR» DE lEUNBSSE.
m'élois séfèretnent interdite. Des gouttes de pluie , tièdes , larges et pesantes , marbroient déji les pavés. L'ouragan mugissoit d'une maaière horrible. Toutes les portes se fermoient , tous les passants avoient disparu. Il auroit fallu chercher le premier refuge veno. J'entrai dans la chambre de Ferdinand. La iemp£te éclata tout-A-fait avec un fracas à bouleverser les cœurs les plus résolus, mais qui transporloit le mien. Je ne soupçonnoîs pas que personne au monde partagent mou enthousiasme pour ce getirc de spectacle qui fait rêver l'anéanlissement de l'univers, et l'avènement prochain d'une éiernilé de repos. J'ouvris la fenêtre. Quel tableau ! il n'y avoit plus rien d'animé que les éléments . La nuit tomboit. La lumière ne provenoit plus de l'occident; elle éloit partout dans l'atmosphère brûlante. La droite et longue rue ressembloit au lit de ces rivières infernales qui roulent des ondes enflammées. Les faites des toits, les pointes des paratonnerres, les flèches des clochers , s'illuminoient d'étincelles , de rayons , d'auréoles , de météores. Les vitres , ronges et ardentes , brilloieiit comme des bouches d'incendie. Celles de Clémeniiue ne brilloienl pas. Sa croisée venoit de s'ouvrir aussi. Elle y étoit , debout , immobile , ses regards fixés sur moi. Ce n'étoit pas une illusion. Je la voyois distinctement ; mais le nuage grossit, descendit devant elle , s'étendit noir et impénétrable comme un mur do fer. Un éclair le traversa ; die reparut. L'obscurité recommença plus profonde, et s'écJaircit encore un moment pour me la rendre. Heureusement les éclairs devinrent si fréquents que j'avois à peine le temps de la perdre de vue , et que cela ne m'inquiëtojt plus. Je les comptois comme les pulsations d'une artère , comme les baiiemenis de mon cœur; et
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CLÉHEHTIME. 113
à chaque fois que leur lueur me la ramenoil , l'elTet fanUslique de cette alternative de jour et de nuit la rapprochoit lellemcot de moi qu'on eût dit qu'il ne lalloit qu'étendre les bras pour la saisir ei pour l'emporter , et pour me livrer avec elle à ce tourbillon confus de ténèbres et de feux. Alors rien ne m'échappoit. C'étoient ses mains qui me cherchoient , son sein qui se soulevoit comme pour venir toucher le mien , ses yeux humides et passionnés, plus resplendissants de S03 larmes; sa bouche , qui articuloit des sons impuissants que couvroient les grondements do tonnerre. Je parlois aussi ; j'écbangcois aussi mes cris , mes vœux , mes serments contre les siens. Je reraerciois, je bénissois , j'invoquois la foudre. Je fiouhaitois qu'elle nous frappât tons les deux ensemble ; que le même glas chanlït sar nos fosses Toisines , que l'histoire de ce phénomène bienfaisant mariât au moins notre nom dans la mémoire des hommes! La foudre ne m'exauça point. Elle tomba près de nous au moment où , le corps a demi élancé, nous n'aspirions qu'à nous unir dans un embrassement de mort; car elle avoit eu certainement la mSme pensée. Ce fut là uoLrc flambeau nuptial.
Bientôt après, l'intérieur de la chambre de Clémentine s'éclaira. On y étoit entré. Elle n'étoit plus seule, Les croisées se fermèrent. 1, 'enchantement étoit fini.
Je restai toute la nuit à la même place, et j'anrois voulu que cette nnit durât toujours. Il faisoil si bon l L'air s'étoit épuré, le calme le plus parfait régnoit sur la terre et dans le ciel , la lune nageoit sans obstacles dans son océan bien, que sillonnoient à peine quelques bancs étroits de nuages, éblouissants de blancheur comme de la neige, et roulés à flocons comme des loisons. Elle inondoit de clarté la pierre sur laquelle Clé-
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114 SOUVENimS BR JEUNESSE.
meiitine s'âoJt sppoyée pea de moineDB anparaTant, et que persoDDe n'avoit ui vue ni touchée depuin. C'élmt un biea h moi I — Vers minuit je vis reparollre une bougie, je vis une robe iilancbe floiter, un bras qui fl'enUçoil au rideau blanc et qui le laissoit reIoml>er. Et puis la bougie s'éleignit subitement, et je n'aperçus plus rien. J'espérai qu'aile reviendroit» et le resie du temps s'écoula ainsi à l'attendre. Quand le jour parut» une ombre se leva au-devaut du rideau qui s'entr'ouvrit et se referma sur ses pas t c'était Clémentine , qui avoit passé les mêmes heures assise entre lui et moi, et dont j'avois cru rêver i plusieurs reprises la forme ¥ague et les foibles mouvements.... Clémentine «ii une ombre en effet ! — Ce fut pouf jatnais ! —
Huit jours après elle étoit partie, mats je savois mieuS encore que Bon âme étoit avec inoi. J'avois fait graver nos initiales dans tme bague d'alliabce, i la date de l'orage, et je m'Imaginols follement que ma femme voyageoil. Je continuois donc à goûter le charme ineffable de mes promenades solitaires, quand le soir, à l'endroit le moins fréquenté , qui m'élolt par cmiséquent le plus familier, je fus suipris au détour d'une allée par cette aimable et douce Estelle, dont la curiosité obligeante m'avoit valu le bonheur de lire dans le cœur de Clémentine. C'éloit, selon toute apparence» la première fuis qu'elle s'y moniroil.
— J'étois impatiente de vous. voir, de vous parlerj me dit-elle en s'appuyant sur mon bras, et, à dire vrai, jevonsclierchois pour vous adresser une question, mais une question singulière! Vous proposei-vous de descendre à Paris , celte fois , dans le même hôtel que les années précédentes?
— Sans aucun doute, râpondis-je m souriant, puis-