HEL1E
de HaxiiMeT.., Ah ! condescends loi-mëme aux inquiétudes mortelles du pauvre chevalier Grove ; prends pitié de sa rigueur, et tâche , s'il est possible , de ne pas l'accuser ! Oui , mon ami , j'espëre , j'espËre encore que cette abjuration criminelle n'aura pas Ifeu , quand son premier, quand son unique motif aura disparu. J'espère que ce scandale effrayant, dans une personne d'une si rare élévation de caractère et de talents, n'afOigera pas le peuple qui suit la loi de vérité. J'espère que l'impression de ce déplorable amour qui vous perdoit l'un et l'autre s'effacera en quelque temps quand vous serez séparés. Je ne compte pas sur l'impossible pour vous guérir ; je compte sur ce qu'il y a de plus essentiel dans noire nature , de plus inévitable dans notre destinée, sur l'instabilité de deui: cceurs d'enram qui ont Cru s'aimer, parce que le hasard et l'étourderie d'un vieux fou les ont rapprochés par malheur. Je compte sur ce besoin Insatiable d'amour dont lu te croyois affranchi à jamais , quand lu voulus le faire moine , et qui te tourmentera peut-être encore sous des cheveux blancs. Il ne manque pas de belles filles papistes qui aimeront mon Maxime, et qui seront fières d'en être aimées. — ' El s'il en arrtvoit autrement!.... si la fatalité de ma vie m'avoit fait tomber sur une de ces passions de roman qui résistent à l'épreuve de l'absence et du temps, nous verrions alors! £t tu sais, si tu ne m'as pas mal jugé, que tu trouverols dans mon sein un port assuré contre le désespoir. — Va t'en donc, si tu en as le ixiurage ; mais ne t'en va pas comme l'ami oublieux qui veut qu'on l'oublie. Écris-moi, . . tous les jours, et ne va pas loin!...
Pendant que le chevalier répétoit tout cela sous dix formes différentes , mais plus bienveillantes et plus ex-
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paosires les unes que les auLres , je laissois tomber sur ie papier mes tristes adieux à Amâlie.
— Voilà cette lettre , dis-je en la lui présentant tout ouverte. — Et, maintenant, je suis prêt.
Il la ferma sans la lire.
Quelques dispositions nécessaires m'appeloient un moment dans ma chambre. A mon retour, je trouvai sir Robert plongé dans le plus profond abattement. Je pris sa maia pour la porter à mes lèvres , mats il m'attira dans ses bras...
— El moi aussi , dit-il , moi dont le cceur s'est tonjours amolli aux souffrances des autres , je fais preuve de courage ! d'un courage , hélas 1 sans compensation et sans espérance ! Tout mon avenir, à moi , c'étoient les jours , le peu de jours que j'avois encore à t'aimer présent et heureux , et à me croire aimé de loi I Qui m'aimera demain ?
J'avois été calme jusqu'alors comme un homme ferme qui entend prononcer sa sentence ; mais je commençois à céder sous le poids de sa propre douleur- J^ l'embrassai et je m'enfuis. Je parcourus Berne sans rien voir. J'en sortis avec l'impression confuse et horrible de l'infortuné qui se précipite dans un abinie obscur, et qui n'a pas même reconnu du regard l'endroit où il va se briser. Au bout de trois heures de marche sans but , j'arrivai je ne sais où , dans un village dont je n'ai jamais pu retenir le nom. J'élois sur seulement de n'avoir pas suivi la route de l'Oberland.
Je marchai quelques jours , m'arrétant partout , ne me fixant nulle part, du canton de Berne au val d'Orbe. Ces siies romantiques et solitaires convenoicnt à l'état de mon âme. J'aurois voulu ne pas les quitter. J'y pensois couché sur le roc , par une belle après-midi de la
fin de l'automne , quand des eïplosions d'armes à feu , répétées à peu de distance, me tirèrent de ma rêverie : je supposai qu'il y avoit là des chasseurs. Un instant après , des balles rebondirent à mes côtés. Je me levai. Je portai les yeut autour de moi. Je m'étois reposé sous une cible. Voili ce que la société a fait des magniQcences de la nature.
Si j'avois été tué ainsi cependant, je mourois si pur et si heureux, je mourois dans la contemplation de Dieu et de ses ouvrages, dans cette pensée d'Amélie qui se méloit à toutes mes pensées, qui étolt la source de tout ce qu'elles avoient de noble , de touchant et de passionné! Ma vie étoit si complète! Le bonheur de choisir, de marquer l'insUnt et le genre de la mort seroit trop achevé pour nuire misérable destination de la terre. Il n'y a que le suicide d'heureux ; il u'y a que lui qui puisse disposer de ses jours à heure fixe , et je n'y Eongeois plus au suicide. — Les suicides n'entreront pas dans le paradis d'Amélie.
11 éloit tard quand j'arrivai à Yverdon , dans cette auberge qui est la première à droite en venant du pays de Vaud; Yverdon, ville douce et paisible, mais dont la position, les aspects, les harmonies pilloresques, les calmes et sérieuses beautés sont frappées de je ne sais quelle fatalité de mélancolie qui saisit le cœur. Le lendemain , j'avois devancé le lever du soleil sur les bords de son lac , noir encore , immobile el sans bruit , parce que l'atmosphère humide et reposée comme lui n'étoit pas agitée du moindre vent. Je m'assis , j'attendis , j'épiai, je suivis du regard, à travers l'horizon qui s'élargissoit peu à peu, les prt^rès du jour naissant. Il survint un instant o& les brumes, balancées par un mouvement qui leur étoît propre , commencèrent â blau-
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diir, à relâcher leur réseau pénétré de rayons pâles , à s'éparpiller ea folles toisons, à se rouler plus v:9gues et plus légères â la pointe des promontoires , â se pelotonner au loin sur les eaai comme des bancs d'écume, tl s'écheTelcr à la cime des arbres à demi défeuillés , comme ces brins de soie flottants qu'on soulQe égare dans l'air. La lumiËre croissoit de toutes pans ; le lac bleuit. Je distinguai h sa surface l'entrelacement de ses rides frémissantes, maïs trop peu émues pour être sonores. On auroit entendu d'une lieue le sursaut d'un poisson réveillé par la tiédeur de l'air matinal ou le battement périodique d'une rame. Et, alors, Granson dessina sur la côte opposée la blanche silhouette de ses maisons en amphithéâtre et des clôtures inégales de ses Vergers. Ce spcciade triste et pacifique à la fois convenoil h l'état de mon cœnr, il soulagcoit ses perpleiités en le pénétrant d'nnc languear pkinc de charme. J'aimols déjà Yverdon comme on aime une longue impression de regret et de douleur, qui s'est idcntiGce avec la vie , et je ne savois pas encore pourquoi.
Le semiment inexplicable que je tenois d'éprouver se fortlfiott â chaque pas que je faisôis dans une promenade unique au monde qui me ramcnoit à la ville par des allées d'arbres immenses , dont la pompe magnifique et solitaire imposcroit aux cteurs les plus vulgaires un sublime recueillement. J'y pcnsois à l'Elysée de Dante, à cette grave et rêveuse îfflmorlalttë des enfants morts ^ans baptême et des sages morts sans révélation. Un doute amer et profond m'avertissoit depuis long-temps que l'éternité ne me réservoit pas d'autres joies et d'autres récompenses. Il y a des Smes, longuement prédestinL'es à soulTrir, pour qui le seul souvenir de la vie empoisomicroit à jamais la félicité des élus. Je
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pleurai, mais je ne pleurai pas sang douceur, et je compris que cet avenir sans tin étoiC assez bon pour moi. Je m'arrélai avec une angoisse de tristesse et de volupté qu'on ne sauroit diïfinir à l'endroit le plus écarté, le plus sauvage, sur une pelouse épaisse et profonde qui ne paroissoU pas avoir été foulée. Je la sondai d'un regard prévoyant et alléré de repos ; je lui de-^ mandai un refuge , et une de ces convictions lucides qui s'emparent on ne sait comment de la pensée m'annonça lout-à-coup que je l'y Irouverois. J'en sois cependant bien loin aujourd'hui !
Je passai le reste de la matinée h rouler sur cetie place un gros bloc de pierre blanche, et à le regarder avec l'eitase d'un marinier démité par la tempête, qui voit enfin le moment de s'échouer sur un joli rivage , garni d'ombrages, de fleurs et de fruits. — Dieu soit loué , dis-je , votià qui est bien 1 — Je ne sortirai plus d'Yverdon.
J'arrangeai ii toute ma vie entre quelques études sédentaires dont mon séjour chez sir Robert m'avoit fait contracter l'habitude , et ces promenades pensives que la chute du jour terminoit toujours trop tdt. Le bruit des feuilles sËchcs que le vent tiède encore d'un bel automne chasse dans l'air par volées, ou qui roulent en criant sous le pied, est si agréable à un homme qui souffre! — Pour moi aussi, disois-je, l'automne est venu faner tomes ces fleurs de la vie qui ne dévoient m'apparoitre que dans une courte matinée de printemps; moi aussi, je vais tomber sur la terre comme ces feuilles desséchées que fait pleuvoir de leur lige une bise matinale. Adieu mes rêves de bonheur, adieu mes espérances d'amour, adieu les hochets brisés de l'imagination, adieu Amélie el l'avenir! Tomber où le
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premier orage me poussera , tomber et fmir,... c'est la destinée de toutes choses !
Et j'embrassois avec résignation celte nécessité de l'existence , parce que tout m'annonçoit que la nature entière y éioit soumise. Qui auroit pu me distraire de cette pensée, dans l'abandon déjà semblable h la mort où mon âme étoit descendue? — Une fois, une seule fois, j'entendis bruire à mes côtés une créature Tivante, si l'état di; cet éiro misérable peut s'appeler encore la vie, — Je m'arrêtai. C'étoit une vieille femme , horriblement décrépite, qui s'éioit accroupie sur le sol pour y chercher entre les herbes fauves quelques petits fragments de bois sec, que la d^niëre tempête avoit rompus aux branches, et qui les amassoit précieusement devaflt elle dans un vieux pan de haillons rapiécé de lambeaux de toutes les couleurs. Avec quel soiu elle fouilloit à travers les touffes mortes, pour en arracher ces débris morts, de ses doigts presque morts qui se resserroient machinalement sur eux! Avec quelle volupté elle sembloit les entendre cliqueter dans sa guenille , et quel étrange regard de satisfaction elle piongeoit de temps en temps dans son trésor, quand elle l'avoit accru d'une pauvre poignée !
— Que cherchez-vous là, ma bonne mère? lui dis-Je en m'eiïorçant de me pencher jusqu'à elle.
— Ob, ohl monsieur, répondit-elle, en redressant autant qu'elle le pouvoit son échine courbée en cerr ceau pour me regarder de plus près , je ne fais tort à personne. C'est ma petite provision de bois pour l'hiver.
— Tenez, repris-je, brave femme, ceci vous servira pour autre chose; et je glissai une pièce d'or dans sa
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Elle la regarda d'un hir étonné, et la laissa lomber dans son tablier avec le bois qu'elle tenoiL Elle n'en avoit pas perdu un morceau.
C'est un singulier mystère que l'affection qui nous retient à la vie. Elle comptoit encore sur un hiver 1
J'avois écrit an chevalier. Noire correspondance se suivoil avec une régularité si active qu'elle me tenoit presque lieu de la douceur de nos entretiens. Quelques semaines à peine écoulées , Amélie étoil allée le voir, et il Qie le disoit. Elle voulut m'écrire une fois, et il le permit. Je lui répondis, et il lui rendit ma réponse. Je n'ai pas besoin de dire ce que nous nons promettions l'un h l'autre. On s'en doute bien.
Enfin, il arriva une lettre de sir Robert, qui m'apprit qu'Amélie étoit malade, plus sérieusement malade qu'elle ne l'avoit été jusqu'alors. Il me défendoit de partir, au nom d'Amélie; en son nom à lui, il me supplioit de rester. C'étoient ses expressions. Il avoit réfléchi sur noire position à tous deux , sur la nature des convictions d'Amélie, sur l'impossibilité d'en triompher, quoi qu'il arrivSt de nos relations et de nos sentiments. Il disoit qu'il n'avoit en vue que notre bonheur, et je n'en doutois pas. Il ajouloit que le seul obstacle qui pouvoil s'y opposer ne viendrait pas de lui. Je le croyois : sir Robert étoit un si excellent homme I
Et, cependant, jamais la lettre d'un ami n'a pénétré l'âme d'un ami d'uu plus cruel désespoir. Cet obstacle qu'il redoutoi!, je craignois de le deviner. J'avois beau me répéter que celte maladie n' étoit rien, que la science n'y avoit vu qu'un accident léger et sans conséquence; que l'amour même, si crédule à ses inquiétudes, s'étoil accoutumé â n'y pas voir autre chose;
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que l'obslacle dont il parloit prOTenoit ploB probableuieot des parents d'Amélie. Celte rélicence me confondoit , me faisait mourir. J'allois sonner pour demander des chevaux , quand un petit billet, tombé de cette lettre déjà trois fois relue, vint changer ma résolution. Il élpit donc de la main d'Amélie, et ne cootenoit que quatre mots : « Ne viens pas , j'irai 1 •
Trois jours passèrent sur cette anuélé, sans que je m'arrêtasse à former un projet , sans que je parvinsse à démêler une idée. Je n'en avois que deux pourtant, deux idées obstinées qui s'étoient emparées de moi avec une égale puissance, et qui subjuguoieot tour & tour toutes les forces de mon cœur.
— Un obstacle qui qe viendroit pas de lui..— Un obstacle étranger à la volonté d'Amélie, et qui nous séparerait pour jamais! Ob, qui me dira cet otutaclel.... — Infortuné, iule demandes! Malbeur à toil
Et bientôt mon agiutton se calmoit. — Amélie, reprenois-je, elle a dit qu'elle viendroit I. . . Je la verrai, nous serons ensemble, et uous n'aurons plus rien à craindre alors!.... Cependant, j'osois accuser la Providence!...
Un soir enfin, — c'étoit le 25 novembre 1806, — j'êtois assis sur cette pierre d'attente qui marquoit ma fosse. Il éloit tombé un peu de neige. Il faisoit froid dans l'air, et mes veines rouloienl du feu. Mille pensées confuses affluoient dans mon esprit comme les chimères des rêves; mille voix contradictoires, écho tumultueux et discordant de mes terreurs et de mes espérances, hurloieiU autour de moi d'insaisissables paroles ; mes yeux ne voyoient pas ; mes oreilles bruissoicnu — Tout-à-coup je sentis un papier s'introduire dans ma n^ain ; je' ie reçus , je le froissai , te l'ouvris
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sans regarder qui me l'avcut donné; j'avois reconnu l'écrilure du chevalier; il resioit assez de jour pour me permeiire de lire. Je n'essaierai pas d'eiprimer dans leur ordre les émolions qui m'assaillirent pendant que je Usoi«. Je copie.
•I Amélie veut partir, et j'y consens. Un homme dont le dévouement m'est connu l'accompagne auprès de toi; l'irrégularitË de cette démarche a son excuse dans l'opipion que je me suis formée d'Amélie et de loi. Je t'en impose la responsabilité devant ta conscience et devant le ciel.
V J'ai pensé qu'elle auroit moins de scandale et de danger que l'abjuration publique d'Amélie dans une ville oh elle est née , et sous les yeui de sa famille. Je n'aurois pu moi-même en être le témoin , et j'espère de ta tendresse qu'elle m'épargnera cette douleur, en prenant l'avance pour la cérémonie, sur le moment qui doit nous réunir. Mariez-vous sans mot, puisque lu es autorisé par tes parents. Les papiers d'Amélie sont en bon état, et je me suis chargé de régler ici tous ses intérêts.
» Je n'ai pu la revoir, j'ose croire encore que l'amour et le bouheqr la guériront , s'il y a quelque chose Se réel dans l'amour et dans le bonheur. Le Dieu qui lui a permis d'abjurer peut permettre beaucoup.
» Voilà les dernières paroles rigoureuses que vous entendrez de moi. N'y pense plus.
V Pense à moi. Ma vie est en vous et avec vous, et puisque le Seigneur l'a voulu , je me soumettrai à la fmir au milieu d'une colonie de papistes qui respecte • ront ma foi,
» TouK ma Tortone eBt transportée depuis quinze jours entre les mains de M. Frédéric H... d'ÏTerdoh; vous en disposerez. J'ai besoin de ne plus m'occuper de rien que de mes éditions. Je ne me réserve d'autorité que pour la direciion des travaux. £n tout le reste, il me convient de vivre comme votre enfaul.
0 Cherche-nous une retraite où lu voudras , car il ne faut pas songer â Berne. Achète une petite maison eu bon état, avec une petite terre en plein. rapport, comme t'eût aimée notre Horace; mais ne t'éloigne d'Yverdon, dans tes informations >i ce sujet, que pour te rapprocher d'ici. Tu sais que mou infirmité ne me permet pas un long voyage , et je n'aurois jamais pensé à le tenter si vous n'étiez au bout.
1 Tout ira bien si j'arrive; en attendant, fais ce que tu jugeras à propos, comme s'il étoitsûr que j'arriverai.
"Le citevatier Grove.
» P.-S. Assure-toi d'un emplacelUeiil commode pour mes livres, et d'un Ic^ement bienséant pour le digne Jonathas. »
Je me levai. Je cherchai l'émissaire, il n'y étoit plus.; à peine vis-je une grande figure disparoltre au loin à travers les grands arbres des allées voisines.
Ma situation étoit bien changée. Cinq minutes auparavant, mon coeur étoit brise entre deui impressions eilrèmes qui ^'excluaient mutuellement, l'espérance de voir bientôt Amélie comme j'en avois la promesse, et la crainte d'en être à jamais éloigné par cet obstacle inconnu dont je frémissois d'approfondir le mystère. Un pareil état de perplexité n'est pas le malheur absolu, mais il vieiit tout de suite après. Il n'uccabic' pas
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l'âme, il ta mine sourclenienl , il use ses ressotiicCR avec lenteur, il l'alToiblil pour la ttier. C'est le réseau captieux de l'araignée, c'est la salive empoisonnée que la vipère dislille sur sa proie vivante. Va vaisseau chassé du port à l'écueil et de l'écueil au port, à la merci du vent qui le pousse et de la lame qui le ren- Toie, chaque fois, plus près de l'endroit où il doit périr, c'est à se coucher sur le pont et à jouer sa vie aux dés contre la desiinc-e, sans songer à la défendre. — J'en élois \i.
Maintenant, tout prenoit un autre aspect. — 11 ne l'avoit pas vue , mais il ne me disoit qu'un mot de celte maladie passagère , et c'éloit pour m'en faire pressentir la guérison. 11 cumploit sur l'amour, il comptait sur le bonheur; l'ohstacle n'esisloit donc plus, puisque l'amour et le bonheur pouvoient en triompher. De l'amour et du bonheur , nous en avions pour notre vie ! Et cet avenir, ce n'étoit plus un prestige de mon imagination, puisqu'il y fonduil lui-même , dans le calme et dans le repos de sa raisou , de si prochaines espérances 1 Que dis-je ! c'étoit déjà le présent I — Étoit-il assez beau , assez complet de joies pures , d'inépuisables voluptés 1 On n'aaroit jamais osé en souhaiter un pareil pour soi. — On l'auroil tout au plus inventé pour un frère! — L'indépendance assurée, le travail favori qui la paie largement en se jouant dans ses plaisirs, l'amitié sans laquelle il n'y a point de félicité achevée, et l'amour qui comble tout, l'amour d'Amélie qui surpasEoit tous les amours!... — Je ne me possédois pas , je ne me sentois pas d'enthousiasme et de ravissement. Je ne marcbois pas, je volois. J'appelois Amélie tout haut, comme si elle avoit dû se trouver à ma rencon- Ire, et que j'eusse ambitionné le prix d'une tendre
émulattoQ d'impatience en me faisant reconnoîlre d'elle avant d'en être aperçu. El j'allois encore comme cela dans la ville, écartant doiiccmenl du bras àeuiL ou trais passants lilonDés, pour ne pas perdre de temps en allongeant mon chemin d'un pas inutile ; et tout ce que j'entrevoyois me paroissoit elle : un chapeau de femme, un voile flottant, une robe déployée qui blancliissott au premier reflet des étoiles; et , quand je ne voyois plu» rien, je m'arrftois, essoufflé, pour m'assurer que je ne l'avois pas entendue. C'est ainsi que j'arrivai. Je faillis renverser Henriette. — Henriette, une bonne fille, inlelligcnle, zélée, affectueuse, qui éloit chargée dos petits soins de la maison, ei qui allumoit en ce moment-Iâ le réverbère de l'escalier.
— M'a-t-on demandé, Henriette?
— On a demandé deux fois monsieur.
— Où est-elle?...
— Un jeune homme bien triste et bien défait, qiii est sorti pour vous chercher, et qui couchera au numéro 9. ,
— Qu'il cherche, qu'il se couche, ou qu'il s'en aille, — qu'importe?
— £t puis une jeune dame bien malade,
— fiien malade, Henriette! cela n'est pas vrail... Cil allez-vous prendre tout ce que vous dites? — ]!t qu'attendez- vous de monter?...
— Une jeune dame qui parolt malade , et qui a un domestique muet, plus haut que monsieur de toute la tête. La jeune dame a demandé la chambre voisine de celle de monsieur, et comme elle ne pouvoit plus se soutenir, je crois qu'elle y dort tout habillée sur ce grand fauteuil à pliants et à ressorts, où monsieur a dit quelquefois qu'il seroit commode pour y mourir.
LJnniprh.GoOglc
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Lorsque je lui ai répété cela : — Très-bien , irès-bien, ma cAëre amie , m'a-t-clle dit avec un charmant sourire , je ne veux pas d'autre lit.
— Qu'aviez-vous donc à m'arrcter avec tout ce verbiage de jeune homme triste et défait, dont vous êtes préoccupée comme une jeune fdle? Venez-vous m'outrir euGn t
' — ■ Ah, monsieur! répondît-elle en montant et en m' éclairant de sa lampe, j'avois commence par lui, parce "qu'il m'a dit que vous n'auriez jamais plus grand besoin de le voir , et que la manière dont il l'a dit m'a fait peur.
— Vous avez peur de tout, extravagante que vous êtes 1 Vous disiez tout-à-l'heure que cette dame éloil bien malade, et si elle étoit malade à ce point, elle n'auroil pas pu entreprendre le voyage de Berne i Yverdon, — Hésilerez-vous long-temps à ouvrir celle porte! Je ne vous ai jamais vue aussi gauche.
— C'est que si celte jeune dame n'étoit pas bien portante en eiïet, et qu'un moment de sommeil fût nécessaire h réparer ses fatigues, dit Henriette en hasardant la cl6 dans la serrure , et en me regardant d'un air inquiet...
— Arrêtez, Henriette, arrêtez, — Pardonnez-moi... C'est moi qui ai tort. — Gardez-vous bien d'ouvrir ! Attendez qu'elle sonne, chère Henriette, et quand elle aura sonné , dites-lui que je suis revenu.
— J'attendrai a la porte , dit Henriette un peu rassurée sur mes emportements. — Pauvre fille !
Au même instant Amélie sonna.
Elle éloit à demi couchée sur le fauteuil pliant. Elle me tendoit les bras, je courois à elle. Je baisois son front, ses yeux, ses mains. Je ne parlois pas. J'avois
180 SOUVENlnS DE JEUNESSE.
été surpris d'un saisissement soudain qui m'ôtoit presque jusqu'à la force de sentir. Amélie éloit changée d'une uianière incompréhensible. Ce n'éloit plus que son âme. La lampe d'Henriette me la montroit comme je l'aTOis vue une fois, quand elle me reconduisoit sous les arceaux rompus de la vieille galerie, à la porte qui donne sur la roule de l'Oberland. Je me rappelai en tressaillant cette cruelle vision. Je restai quelque temps muet et immobile. —
— Des flambeaux , Henriette , des flambeaux ! m'écriai-je , éclairez cette chambre lugtibre dont les ténèbres attristent le front de mon Amélie. C'est ma sœur, Henriette, c'est ma bien-aimée, celle qui est tout pour moil C'est Amélie, mon Amélie, qui sera demain ma femme, et que vous aurez pour maîtresse, pour protectrice, pour mère, si vous voulez ne pas nous quitter!...
Les lumières arrivèrent enfin. Amélie n'avoil pas détourné de moi ses r^ards. Ils éloient pleins encore d'amour et de vie , mais sa pâleur ne s'étoit pas dissipée, —
— (Jela est bon, dit Amélie. Je l'ai revu. Cette main que je touche, c'est ta main. Cette voix que j'entends , c'est ta voix. Maintenant j'existe et je veille. Tous les objets sont distincts autour de moi, et si je les discerne mal, c'est que tu es là , et que toute la puissance de mon àme est occupée à t'enlendre , à te toucher , à (e voir. Je n'en peux plus douter , continua-t-elle avec expansion , je suis près de toi ; je craignois tant de ne pas venir jusqu'ici , de ne jamais dire : Je suis près de toi ! — Cela est bon , cela est fini. Je suis bien. Que me falloit-il davaniage ? — Ofi est ion cœur î donne... approche... reste... — Oli ! je le sens qui but! — Tu
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ne me quitteras paat tu ne t'en iras plus!... ni à J'Oberland , ni ailleursî... Reste encore! c'est ainsi que je veui moorir.
— Non, mon Amélie, je ne te quitterai jamais! Aujourd'hui c'est toujours, comme tu le disois! Sois tranquille àpréseot. Ne le fais point de chagrins. Il n'y en a plus de possibles entre nous deux. Laisse-là ces idées de mort. C'est de mariage et de bonheur qu'il s'agit.- Crois-moi 1 une nuit paisible que doit suiïre un jour sans nuages te rendra la force et la sauté.
— Dne nuit pabible que doit suivre un jour sans nuagest — C'est toi qui l'as dit. — Tu as raison. — Une longue nuit peut-être, mais que fait sa durée? T'avoir vu, te revoir, dormir ou ntourir sur cette pensée, c'est égal. — Une nuit paisiWe, Maxime, une nuit heureuse! je rêverai.
— Oui, rêve, lui dis-je en affectant de prendre le change, rêve au doux avenir qui nous est promis. Tu connois les iutentions du chevalier.
— A peu près. Je connois le ctievalier, et ce que je n'ai pas encore appris de la bonté de sou cœur, je le devine. Sais-tu, continua- t-elle d'un ton mystérieux, que je ne l'ai pas vu à mon départ, et sais-tu pourquoi? C'est qu'il me semble que s'il m'avoit vue — comme je suis, — il ne m'auroit plus permis de venir. —
Elle me déchiroit. Je me détoumois à tout moment pour lui cacher mon trouble, pour étouffer un soupir, pour dévorer une larme.
— Tu es distrait, reprenoit-elle. Tu regardes obje ne suis pas. Ce n'est pas bien. Qu'as-tn à regarder qui ne soit pas moi? J'ai peur que tu ne me trouves moins belle,car j'étois belle puisque m le disois. Henriette m'a demandé tautôt, après m'avoir aidée à me coucher, si je
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Qe vouloig pu ùjre an peu de toilette, -^ C'est que madame, a-t-elle «ÛQU'^t a qnelquq chose de sinsulier dans la figure, je ne sais quoi de terreux. — J')i ri ; — de la terre , tu comprends bien t Jo pentois que ce n'étott guère la peine de l'âter,
-- Hélas l c'est que je souffre de le voir loalTrjr , et de t'eotendre parler ainsi ! je me flwtw» de tç trouver lOieu^qUC lu ne crois être,
-^ Ob I je suis mille fois fflienx que lu no xmofrm le croire toi-mënte l Depuis que je respira, il n'y a pai un instwt ofi le sentiment de l'exIileiKfl m'ait paru plus agréable « goûter. Estant qui crains que je m sois mal, quand je n'écbangeroia pas une de mes mi* nules contre dee siàcles de déliées! '— Tou premier aveu, Maxime, ou le mien, car je ne me rappelle plus qui de nous a commencé, — ce fut une extase enivrante, une volupté suprême sans doute 1 mais qu'elle fyç\% ittiu de valoir ceci 7 —• £nlre le bonheur de ce jour-là, et celui qne j'éprouve maiaienant» il y a une diQérence qu'wi ne pileroit pas trop cher de sa vie ! — Cependant, qui le dirait? La misère de notre cœur est 91 grande qu'il manque une chose, mais une seul? chose, à mon contentement, — et tu vas ('en ef* frayer encore.
-—' Parle, Amélie, parle, au ooi» du ciel.
<• Écoute , continuait-elle h bm« mx , parce qu'Henriette ne s'était pas éloignée, — écoute , je n'ai pas abjuré! pas abjuré, entends-lu ? et le .ciel que tn Tiens de {vendre à téindn , le ciel , Uadme, il est encore tout entier entre Amélie et toi.., — Jamais il ne nouB réuniroit, si demain... — Je ne veux pas te dire cda. *— Va me chercher un prêtre ce soir 1
-* ht ciel est dani ton cvur > ange de foi > d'iiuia*
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cence et de fettaï si (e tiel le répodioU, il faudrait renoncer au ciel!... D'ailleurs, ce soin peut ie remettre, et une émotion aussi grare, aussi imposanle, seroit peut-être dangereuse Atia l'éiat d'accablement où la fatigue l'a réduite...
— Ne blasphème plus, Répondit-elle en Imposant son doigt sur ses l«Tres, et Ta chercher un prêtre, pour que j'en obtienne le droit de demander ta grâce à noire Juge. — Et puis, l'abjuraiion ne doit-elle pas précéder notre mariage , et ce soin peut-il atiSHi se remettre T L'impatience que tu attribues â un pressentiment qui l'inquiète, pourquoi ne i'as-tu pas attribuée à l'amonrT N'as-lu pas dit toi-même que je seroia de< main la femme, ou l'as-tu si vite oublié!... — Ahl j'ai tort. — Va chercher un prêtre , val... — Je le promets après cela de ne plus t'afDiger de toute ma Yie... qu'une fois.
Je laissai Henrietle anpres d'Amélie, et Je sortis presque au hasard. J'avois donné des ordres pour qu'on appelai un médecin, mais un prêtre romain me paroissoit plus difQdlc h trouver à Yverdun,
La première personne qui se présenlB sur mon passage étoit le jeune homme qui m'avirit demandé dans la journée. Je poussai un cri et je tombai dans ses bras. C'étoit Ferdinand.
J'ai parlé autrefois de Ferdinand, mon ami d'enfance, mon camarade de collège, mon frère d'affection; de Ferdinand dont la maison devint ma maison, dont la famille devint ma famille, h une époque oii j'étoi!) tourmenté d'autres douleurs. J'ai cherchi] alors i décrire sa douce retraite, son intérieur [ilein de charmes, son bonheur si parfait de calme et de sécurité, fl n'en étoit plus ainsi. Tout cela n'exisloil plus. Sa femme iHn
tmrXe, Une maladie contagieuse lui avoit enlevé ses deux enfanls dans le même mois. Il étoit resté seul de tout ce qui avoit composé son heureuse vie. Il avoit eu laforcede survivre à tout : il étoit chrétien. Depuis il s'étoit départi de sa fortune, pour une moitié en faveur de ses parents les moins opulents; pour la moitié du reste , au profit des pauvres de son village. Ce qu'il conservoil, il le destiuoit à une œuvre de bienfaisance et (le piété. Il avoil embrassé les ordres. Il se consacroit au saint ministère des missions étrangères. Cette vocation exigeoit des connoissances variées qu'il s'étoit empressé d'acquérir. Il revenoit en ce temps-là d'un voyage en Allemagne et en Italie, où il avoit passé près d'un an à se perfectionner dans l'étude de la médecine, si utile à l'apôtre de la foi qui portée des peuples sans lumières le bienfait de la vérité. Il était sur le point de se diriger vers le port d'où il devoit quitter l'Europe , quand l'envie de me dire un dernier adieu le conduisit à Berne.
Je savois tous ces détails. Ses lettres m'en avoient instruit. Je m'étois attendu à cette entrevue, mêlée de tant d'amertume. Je l'avois désirée. — Je l'avois onbliée. Je n'y songeois plus.
. Â Berne, Ferdinand s'étoit informé de moi. Il avoit vu sir Robert. Il s'étoit entretenu avec les médecins d'Amélie. On l'avoit instruit de son départ assez i temps , pour qu'il pût la devancer de quelques heures. C'étoit pour cela qu'il me cherchoit. Nous eûmes peu de paroles k échanger. Il ne lui restoil rien à apprend ; pas même mon trouble , mes angoisses, mon désespoir. — 11 s'y attendoit.
— PrËtre et médecin I m'écriai-je en l'embrassant, c'est la Providence qui Renvoie !
AHiliE. 185
— C'est mon devoir qui m'amène , rëpoodiMI. — Mais avant de voir Amélie, j'ai besoin de m'assurer lont-à-fait de l'état de Ion cveur. Es-tu bien certain d'en avoir Gié eoGn la perpétuelle mobilité? — Ton parti est -il pris? — Crois -tn fermement dans ton amour?
— Ahl si tuTavois vue, si tn la conRoisaois, tune me le demanderois pas '.
— J'inlerrt^e ta conscience. ]e ne dispnte pas. Je ne contredis rien. Ta conviction sera la mienne. — Ainsi tn persistes à croire que les déterminations dont tu as fait part à sir Robert...
— Sont inviolables !
— J'y souscris. Encore une "question. Sàis-tu qu'il n'y a d'inaltérable et d'éternel dans les affections de l'homme , que ce qu'il en aplacé hors de celte vie passagère ? Saîs-Iu que les joies de la terre n'ont qu'un temps , et que la félicité la mieux affermie en apparence est souvent la moins durable ? Sais-tu que la pins essentielle des vertus de notre nature, c'est la résignation aux volontés de Dieu î
— Si je ne l'avois su d'avance , malheureux ami , ton exemple ne m'auroit pas permis d'en douter I
— Assez, assez, reprit-il d'nne voix austère. î,'église m'a donné tous les pouvoirs dont vous avez besoin ; — conduis-moi près de cette jeune fille. —
Amélie n'attendoit pas si tôt mon retour. Je lui avois souvent parlé de Ferdinand. Elle n'ignoroit rien de ses vertus, de ses infortunes, de ses résolutions, du double ministère auquel il s'éloit voué. Son nom , sa vne, ses paroles, rappelèrent à son front une lueur d'espérance. Et moi aussi , je pensai que le ciel com- 1«.
L;nn7,. i.GoOgIc
186 SOUVENIRS bE -JkONESSE.
mcnçoit un miracle. QaHIe Soie leDdre n'en a pas ailendu pour ce qu'elle aime?
Je les laissai seuls. — Une demi-heure après la porte se rouvrit.
Ferdinand me regardoit avec une tristesse Calme qui ne m'efTraya point. Ce devoit être l'expression habituelle de sa physiononiiç.
Celle d'Amélie rayonnait d'une saiisfacUmi pure et reposée qui avoit quelque chose de céleste.
— Baise la main de u fiancée , me dit Ferdinand , et laisse-lui prendre le repos dont elle a besoin. Henriette veillera auprès d'elle. Je vais lui donner les instructions nécessaires. Demain, nous nous reverrons ensemble. Je te ferai appeler de bonne heore.
La main d'Amélie me parut moins froide, sa respiration plus égale, son teint plus animé ; elle sourit en me disant : — A demain.
Ferdinand me qujtta sur le seuil de ma chambre. — Sois homme, murmura-t-il à mon oreille en me prèssaut contre son cœur. La vie est courte ; mais l'éternité est infmie ! — Et il disparut.
' Quelle nuit que celle-là ! Je n'élois séparé d'Amélie que par une légère cloison , cl le moiodre bruit qui se faisoit chez elle ne pouvoit échapper h mon alteution inquiète. Alors je m'arrétois dans ma marche précipitée, mais mysiérieuse. — > J'étois h pieds nus. — Je suspendois ma respiration , j'êcoutois , je Iremblols d'eutendre une plainte ou un cri. Je tremblois surtout de ne rien entendre. Quand le silence avoit été long, il me scmbloit qu'Henriette s'étolt endormie, et qu'Amélie, souffrant sans Cire secourue , avoit perdu la force de l'appeler. J'aurois voulu dans ces moments-là être encore asstiré de sa vie au prix d'un gémissement. —
LJnniprh.GoOglc
QodqueRris , j'éKris frappé (l'une voit , et je restois en stnpenB. — QoelqueTois j'en distingQois deux , et pois plus rien , et j'élois quelque temps plus Iranqatlie. — Souveni j'ouvrois doucement ma porte. Â celle d'Amélie , j'entendois mieux. Le& tious de la serrure et les joints mal unis des panneaux me liissoient aperGevoir un peu de lumière. Quand la lumière 'se mouToit , je sentois un frisBon monel parcourir tous mes membres. Quand elle avoic repris sa place, je respirois. — Uenrielte veille Bf ec soin , disoii-je , et Amélie dort. Il n'y a point de danger. — Je reatroii cbei mai , je m'aasGf ois , et la tële appuyée sur mes mains , je resiois plongé dans une rêverie tagae asseï semblable au Bommeil , jusqu'à ce qu'un nouveau bruit vint me rendre ma terreor ou mon anxiété. Que je me serois trouvé heurenisi j'avois pu passer ces heures inlermiotblei , la main appliquée sur son cxur , ou l'oreille itlaohâe i son souffle 1 que le jour me parut long i venir 1 avec quelle impaiience Je cfaerehois les premières clartés du ciel ! je n'avols pas trois fois parcouru la loi^ueur da ma chambre qtie je revenois me coller à ma croisée pour savoir si l'orient ne blanciiissoit pas. Le soleil se leva enfin. Je crus que le danger étoit passé, qu'Amélie éloil sauvée. Je me trouvai plus calme , plus beureux, que je ne l'avais été depuis son arrivée. Je m'aperfus que j'avois froid.
Un instant après, je reconnus le pas de Ferdinand. Il frappa foiMement. Il entra chez Amélie. Henriette ne tarda pas beaucoup à se retirer. Elle me dit qu'Amélie avoit eu quelques étouiïements , quelques évanouis semenis de peu de durée ; mais qu'elle ne sembloit pas plus mal que la veille. Je vins me mettre à genouK à sa porte. Il se passa ainsi plus d'une heure et demie, mais
188 SOUVENIftS BE JEUNESSE.
je priws avec cwCianGe, j'éioîs presque tranqnillc.
Ferdinand me trouva dans cetie position. Il me releva et m'embrassa. Je remarquai qu'il étoit un peu plus émn , mais cette impression fut si rapide que je pensai m'étre trompé.
-^ Amélie est entrée dans la voie dii salut, me dit-il, ses devoirs sont remplis. Il te reste à remplir les tiens.
j'allois répondre , il m'arrêta d'un signe, et il continua.
— Ne m'allègue pas des sentiments auxquels je ne puis compatir, tant que les sacrements du Seigneur ne les ont pas légitimés. Ce n'est pas la foi de l'amant qne je réclame. C'est celle du chrétien. La tendresse que te porte cette âme d'ange deviendf oit h mes yeux un motif de condamnation contre elle , si ta n'éloîs résdu i h sanctifier par le mariage. La dânarcbe qui l'a condoiie dans tes bras est un crime qui pèse sur sa tête, et qui reKfflibcroit sur la tienne dans le cas où ta béulerois à la réparer; c'est à titre de dévoir que je t'impose l'obligation dans l'accomplissement de laquelle lu ne vois que du bonheur. — Maxime, prenez-vons Amélie pour épouse T
— Oui ! m'écriai-je d'une fmx étouffée de sanglots. Oui, mon père!
Il m'introduisit dans la cbambre d'Amélie, Les volets étoient restés fermés; quatre bougies brOloienl auprès d'elle , sur une table placée à cdté du fauteuil ]^iant qu'elle n'avoit pas quitté , parce que Ferdinand avojt jugé comme médecin qu'elle y seroit mieux que partout ailleurs. Tous les préparatifs de la cérémonie étoieni faits.
Mon premier mouvement fut de me précipiter vers Amélie. Ferdinand me retint.
AMiLII. 189
Je m'arrélai alors à la regarder. — Elle étoit tournée vers moi , et elle me sourjoit comme elle aroit fait , en me disant : A demaio. — Son teint présentoil quelque chose d'extraordinaire qne je n'avois jamais remarqué. Il passait avec une étrange rapidité de la plus effrayante pileur au rouge le plus vif , et puis il redevenoit plus pâle qu'auparavant ; et cette alternative qui faisoit courir sur sa figure je ne sais quelle expression d'effort et de douleur, répondoit presque ans battements de mon cceor. Je la pris pour une illusion de mes propres organes , fatigués par la veille et par les larmes. Ses yeux avoient aussi quelque chose de vague et d'indécis que j'attribuai à la même cause. Je pensai d'ailleurs qu'elle pouvoit être éblouie par l'éclat des fUmbeaux qui nous séparoieot , et â travers lequel ses r^ards chercboient à percer.
—^ Détourne ta vue deces lumières, lui dîs-je , elles doivent te faire mal, car elles troublent la mienne, et m'empêchent de te voir.
— Moi aussi , répondit-elle ; mais elle ne changea pas de position.
En ce moment-là, Ferdinand vint me chercher à ma place , et il me conduisit auprès d'elle. Il prit ma main et la plaça dans celle d'Amélie.
Les prières conlîonèrent.
Il s'interrompit pour me demander sij'avois un anneau. On concevra que cette idée ne me f&t pas venue.
— Tiens celui-là , reprit-il , et passe-le dans son doigt. — Il venoit de le tirer du sien.
— Prends , prends , contlnua-t-il. C'est celui d'Adèle, -r- Je frissonnai.
Il nous donna ensuite sa bénédiction , s'agenouilla
190 SOEfVENIRS DE JEUNESSE,
près de mot, se releva et m'aida à me relever. Je m'appuyai sur M pour me soutenir.
— Sui»-j<: ^ femme? est -il i moiT sou nom m'ap- IKirtienl-i! , ditAmiUie?
— I^ formalilés qui manquent à votre union dépendent des hommes, répliqua Ferdinand. Elle est sainte et indissoluble devant Dieu.
Amélie poussa un cri de joie.
Je m'élançoîs vers elle. Ferdinand m'entrttna jusqu'il la porte; il m'enveloppa de son manteau, et, pressant ma t^tc contre son sein de manière i tiloulTer mi réponse, il appliqua aa bouche ft mon oreille, el me dit h basse voii ; — Maintenant , souviens-toi de ta promesse 1 Élève ton finie à Dieu , qui t'a doimé ce que tu aitnes, et qui ne te l'a donné que pour un moment dans cette vie de misère. — L'anéviismc loucbe à son dernier période. — Va recevoir le dernier soupir de ta femme, en homme digne de la retrouver.
— Après cela , il sortit.
Je me rapprochai d'Amélie en cbincelaut. Je m'as^s, je saisis sesdeui mains, je me rapprochai d'elle autant que je lepouvois sans la forcera se mouvoir, je glissai un de mes bras sous ses épaules uues; elle palpita comme si elle avoit eu peur.
— Ne crains rien , Amélie ! tu es roa sœur , tu es ma femme,
— Je sais bien , répondit-elle en roulant mes cheveus autour de ses doigts, — C'est que je ne le vois pas, je ne sais pas pourquoi je ne le vois pas. Pourquoi ces lumières n'y sont-elles plus ? — Mais tu es là , toi , rien que toi ! Oh ! je suis heureuse ! — Attends, couche ta tête ici , tout près de moi. — Je suis ta femme ! Il n'ï a point de mal , n'est-ce pusî — Viens plus près
AMELIE. 191
encore, que je sente ion souffle sur ma joue? — Heureuse 1 heureuse ! je n'imaginois pas qu'on pût êlre aussi hearease?
Elle releva un peu son cou sur mon bras qui l'appayoit, el pencha sa tête sur la iDienoe, et nos lèvres s'unirent pour la première fois,
— Ah ! mon Dieu , s'écria t- elle !
lUa raison s'éloit anéantie dans ce baiser. Tout ce que je me rappelle , c'est qu'elle cessa de me le rendre,... et je fus quelque temps à en comprendre la raison. — Mes sens m'abandonnèrent; je tombai; je ne conservai de mon existence que la sensation d'un tumulie confus d« pas et de voit, et de l'étreiute vigoureuse de deux bras de fer qui se croisoianl wr ou poi' trioe pour m'emporter.
Quand je revins h mm, j'Étois dans la ctumbrede Ferdinand.
Je jetai les yeux de tous câtés; je vis Joaatbas, — Ferdinand, debout en face de moi, me regardoit fixement sans parler.
— Et Amélie, Amélie! o(i est-ellet ** Au ciel , répondit Ferdinand,
La barwiDC Eugénie de M... n'est plas jeune, comme on le verra plus apertement par la suite de cette histoire ; mais ceox qui ont le bonheur 4e la connottre savent qu'elle a conservé toute la fratcheur d'esprit, tODtc la vivacité d'imagination qui la distinguaient autrefois entre les }<die3, et qui la faisoient préférer aux helles. C'est encore plaisir pour elle que d'entendre narrer de tendres aventures, et c'est à son intention seulement, it faut bien le dire, que j'avois recueilli ces tristes souvenirs de ma jeunesse, meilleurs à oublier qu'à écrire. Je ne sais rien lui refuser. C'est une habitude que j'ai conservée avec les femmes, vieux quejesuis,et même quand elles sont vieilles.
Un soir de cet automne que nous étions tête à tête BU coin du feu, car, à Paris, il faut se chauffer en automne, la conversation vint à languir parce que mon portefeuille étoit épuisé; et pais, parce qu'à noire âge la conversation languit nécessairement quelquefois. £IIe se tonrnoit impatiemment dans son fauteuil, elle tisonnoit avec dépit, elle toussoit de celle tous nerveuse qui signifie inlelligibleinent qu'on s'ennuie; et moi, je la
LUCHECB ET JEANNETTE. 193
regardoîs d'an ceil consiernû comme poar loi dire que je o'afois rien à loi dire.
— Savez-voos, Maxime, dîl-elle tuut-à-coup , que ¥0S amours sout ce que j'ai entendu de plus lamentable en ma vie , et que je ne m'éloime plus, d'après ce que j'en sais aujourd'hui , de c«Ue humeur morose et chagrine i laqudle je tous vois enclin depuis tant d'années ! C'est comme une fatalité que ce» passions-là , et il y a de quoi attacher au sommeil de l'homme le mieux portant Ions les démons du cauchemar. La première de vos mdtresses n'aùne en tous qu'un enfant aimable ; elle est mariée et meurt. La seconde tous aime un peu, je suppose , mais pas assez pour tous sacrifia* ses préjugés. Elle se marie et meurt. La iroi»ème vous aime éperdûment et voua épouse, mais en vous épousant, elle meurt. L'abbé Prévôt, qu'on lisoit tant dans ma jeunesse, et qai n'avoit pas, en vérité, l'imagination badine, n'a jamais inventé un béi-os de roman plus malencontreux!
— Que Toutez-vous, baronne? Vous m'avez demandé l'histoire de ma vie , et moi, je n'invente pas.
— Je vous crois et je vous plains ; mais, s'il me souvient de si loin , el si j'en crois votre réputation et vos propres discours , car tous étiez passablement avanta" genx, l'amour n'a pas toujours été si rigoureux pour vous. Le sentiment est une loterie ï laquelle tous avez joué trop souvent pour ne pas rencontrer quelques chances heureuses, et vous ne me montrez que des billets perdants !
— Il est vrar, baronne , dis-je eu saisissant sa main avec l'expression la plus passionnée dont je fusse capable , il est vrai qu'une fois l'amour....
— Laissons cela, reprit-elle avec une sorte de colère '
194 SOtiVemiM DE JBUNBWe.
Il eNt probibk qvo vous n'aves rjeii à m'apprenâre sur ce sujet ! mais pourquoi ne m'égayei-voui jamais de . quelqu'une de ces auecdoleg qui réveillent ^ idées gracteiweg, et qui ne doaueai au moina ni spasmes ni mauvais rëvegî
— Je puis vous l'avouer , répODdi»-je en riant. — C'est que l'amour n'a jamais oqblié de me rendre irèsmalheureux, qu'il ne pi'ait rendu soitveraiaemept ridicule.
— Eh bien ! voyez le grand mail je m'aniuserw i vos diîpeos,
— Je 1q veux bien. Ceci ne doit pas aller \Au% loin , et personqe ne nous écoute.
— Ajoutes à cela que vous devez commencer à mettre ordre k vos préieoiioiis, si vous ne voulei pas ôtre souverainement ridicule encore une fois!
— La première fois, dis-je, après avoir un rnoOKOt réfléchi..,
— La première fois que vous fûtes amoureux , ou que vous fûtes ridicule?
— L'uD et l'autre, si vous voulei, La première toie» c'éioit uM certaine Aleiandriue , blonde , un peu langoureuse, maissvelte, élancée, faite à ravir, et ciurmanie , vu nu parole , qui avoit U fureur des enlèvemeuu.
— Je Vous vois d'ici enlever la blonde Âleundrine.
— Et lo plus heureux des mortels jusqu'au premier relai. Nous descenditnes pour cueilli r des fleurs pendant qu'on changeoit de chevaux. Ce n'étoit pas tout que des fleurs. Il falloit un ruban pour les aiiacber. Â mon retour, pins d'AleiandrJue, Elle s'étoit trompée de voiture, et couruit les champs avec un Auglois qui l'atteiï^ doit depuis deu]( jours.
tucnice st jeannette. 195
— C'étoit justement l'année de la paix. Je me rappelle cette histoire comme si elle étoit d'hier.
— Une jolie brune daigna me consoler, el j'avonerai qu'elle y mil du courage, car ii n'y a rien de mortel h Tamour comme un ridicule bien avérai yalmai Justine comme le mi5ritoit un procédé si généreux. Je me serois fait tuer pour elle , et il ne s'en fallut guÈrc. Un jeune capitaine de hussards , beau comme Adonis , taillé comme Hercule , ei avec lequel je vivois dans la plus parfaite intimité , s'étant permis de la lorgner un Jour . au speclacle d'an air familier qui me déplut, je le pn>foqnal brutalement en duel. Son r^iment partant le lendemain au point du jour pour une autre garnison, la partie ne soulTroit point de remise. Il me donna rendez-vons pout- minuit dans une petite avenue sous les fenêtres de ma reine, Tn pareil stimulant étoit de trop pogr mon courage , mais j'accédai à la proposilion de mon adversaire sans lut demander compte de son caprice. Nous fflmes exacts , et nous mettions flamberge au vehl, quand une averse épouvantable nous força â nons jeter sous une porte coch^ qui se irouvoit ouverie par hasard. Nous n'en contiDUlmea pai moins i ferrailler , mais nous croisions nos armes tu aveugles , et au bout de quelques passes qui lui avoient donn^ l'avaniage du terrain , la pointe de l'épée da capitaine me coupa la lèvre supérieure et m'enfonça une dent.
— ' Je me souviens qu'à mon gré cette balafre vous alloit en perfection.
•— Je me trouve heureux de l'avoir reçne k ce prix, mais ce ne fni pas ce qui m'occupa pour le munent. Je me bStai de bander ma plaie avec ma crafite, et de courir au domicile du chirut^ien le plus v(^ln pour m'y sotimettre a un appareil mieux entendu. Quelle fut
196 SOUVENIBS DE JEUNESSE.
ma sur|H-îse , en passant sods la croisée de Jusliae , de m'enteadre apostropher par une voix qui me souhaiioit la bonne nuit et un prompt rétablissement !
— Vous dûtes savoir gré à votre maîtresse d'une attention si délicate?
— Ce n'étoit, parbleu, pas elle qui parloil, madame 1 c'étoit le hussard l
— Infortuné Manme ! celte brune-là valoit bien la blonde , vraiment I
— Quand j'y réfléchis , ma chère Eugénie , je pense qu'elles se valent toutes. Enfin, en 1803...
— Ab ! vous allez y revenir ! passons sur 1803, au nom du ciel !
— Je le Toudrois de toute mon âme, Eugénie, puisque vous le désirez ; mais les compositions les plus frivoles ont des r^les impérieuses qui forcent la volonté d'un pauvre antenr, et je ne veux pas laisser de lacune dans mes mémoires.
— Alors, je la remplirai. Je vons trompai, mon ami, je TOUS trompai pour un sol. C'étoit un mauvais procédé, mais rappelez-vous que nous courions Ions lei deux notre vii^t-nnième année; vons, tendre, ex^té, véhément, fanatique de toutes voe iUasions ; moi, veuve depuis un an, indiscrète, évaporée, sans expérience, joyeuse d'être libre, avec une tête paKaitement vide, et un cœur plus vide que ma tête. Je puis faire les honneurs de cet âge-lâ. J'étois une autre. Quand vons me dites que vous m'aimiez, je vous en dis autant, parce qu'il falloit absolument vous aimer, si on n'étoit décidée à vous haïr à la mort , et je ne m'étois pas trouvé tant de résolution. Un quart-d'beure après, j'aurois donné un empire pour avoir à recommencer. Je ne voulois qu'indépendance et repos, et vous ne viviez no
LDQtECE ET JEANNETTE. 19
peu i l'aise qae dans la région des lempéles. Vos sermenis éloîent des blasphèmes , vos joies des frénésies, vos jalousies des convulsioDS. Songez cependant que les passions romantiques n'étoient pas encore inventées, et qu'il n'en étoit pas plus question dans les Contes mo~ Taux qu'à l'Opéra-Comiqne ; et peignez-vous mon état quand je contemplai de sang-froid la terrible destinée que vous m'aviez faite ' Je me réveillai tremblante d'et froi sous le poignard de Maxime, comme Damoclès sous le glaive du tyran. Je ne savois où me sauver de mon bonheur quand le sot dont il est question se présenta, si laid, si nul, si maussade, si insolemment suffisant, si profondément absurde , qu'on n'auroit pas aulrement choisi entre cent mille pour vous venger eu vous trahissant, et j'aurois pris alors cent fois pis, si cela eût été possible, pour me soustraire aux épouvantemenis de votre amour. Un sot , au moins , cela vit en apparence comme un autre homme; cela parle, agit, existeà la manièrede tout le monde , ou i peu près. Cela ennuie souvent, mais cela ne s'en aperçoit jamais. Cela ne préoccupe ni l'îme ni l'espril. Cela n'est ni incommode , ni imposant. Cela est sot , et voilà tout. Vous ne sauriei croire, Maxime, combien les sols sont merveilleusement imaginés pour faire des amants aux coquettes 1 — £h lùen . at-je pourvu à cette lacune de façon à .vous satisfaire? Qui vous arrâle mainienani?
- — Rien, madame! jo reprends baleine de mon admiration, et je rentre dans mon récit à l'endroit où vous venez de le laisser. — Je n'étois pas de caractère à me désister facilement de mes droits, et je dois à ce compte vous avoir inspiré de cruelles inquiétudes, puisque vous ne trouvites moyeu de vous dérober entièrement à ce que voiu daignex appeler les époayaniements de mon
LJnnzprh.GoOyle
198 Bouvrams de jbunbui.
amour qu'en menant la France entre vous et moi. Vons prîtes le parti de vous retirer dans vos terres de Touraine. Tout mon bonheur disparut avec tous. Voire absence fit d'un pays que je chériseois la plus triste des solitudes , et je me décidai d'autant pins volontiers i lo quitter aussi, qu'après trois mésaventures aussi criantes, il n'y avoit pas, )i vingt lieues à la ronde, enfant de b«iac mtami qui ne se moqnit de mol.
— Si voDS n'étiez encore plus aimable et [dus galant que sincère, vous vous en seriez teua à cette dernière raison. Elle pouvoit vous dispenser de l'autre.
— Je conviens qu'elle eut une bonne part dans ma résolution. Arrivé à Paris, je m'avisai pour la première fois de mettre un certain ordre dans ma conduite; et pour ne pas laisser d'équivoque sur l'ordre dont j'étois capable , je vous expliquerai en deux mots ce que j'eotendoia par-là : c'étoU tout simplenient une mélbode de désordre , une inconduite systématique , un plan réglé d'irrégularité, une bonne manière de mal vivre. Comme l'amour étoit ma principale, pour ne pas dire ma seole affaire , ce fut sur son terrain que je transportai toute ma philosophie. « Si les malheurs forment la jeunesse, me dis-je à moi-même, vous voilà, mon ciier Maxime, assez formé pour votre âge. Depuis voire brillant avènement dans le monde , vous avez aimé trois femmes , et vous avez été trois fois dupe. C'est une espèce d'averlissemeat providentiel qui vous est donné de renoin cer au seniiment. Puisqne la destinée des cneurs tendres et confianls est d'être toujours trompés, la science d'être heureux consiste à ne pas se laisser prendre an dépourvu. Les engagements sincères et les passions éternelles sont du monde d'Astre et de Céladon ; il n'y a que les enfants qui l'ignorent , et vous avei maia^
tOCK^CK ET JRANNETre. t99
tenant de bonnes raisons pnur n'en pas douter. Que reslo-t-il i craindre de la perfidie d'une maîtresse , quand on sait d'avance i quoi s'en tenir sur sa bonne foi? La plus inconstante est la meilteurc pour qui a Tërifïé que la plus constante ne l'est guère. Traites donc dësurmais les affaires de cœur avec l'insouciance qu'elles méritent , et preneï l'amour comme il est fait . si TOUS ne pouvei tous en passer. On n'en fera pas un autre pour tous. «
— J'admire i mon toor, mon ami , combien tous vous éliet perfectionné depuis notre rupture. Vous voili tont-à-falt revenu de vos extravagances romanes -. qaes. Vous parlez principes 1
— Ces idées ne me seraient peut-être pis venues d'elles-mêmes , et la reconnoissanco me fait un devoir d'avouer que mon éducation vous doit betiucoup. — Bien convaincu , comme j'ai en l'honneur de vous la dire , que le moyen le plus sûr de n'être trompé nulle part , c'étoit de s'attendre à l'être partout , je ne m'occDpai qu'à trouver un digne théâtre à mes expéditions galantes, et ce fut au théâtre même que je m'arrêtai. Ce n'est pas Ui d'habitude qu'on va chercher les fidélités exemplaires et contracter les liens Indissolubles de l'école des Amadis. L'intrigue y est légère, le nceud fragile, les péripéties multipliées, et il n'y a pas une scène dans les amours de ce pays-là qui ne coure au dénouement, suivant les règles de l'art. C'étoit prêcisiment mon affaire. Je m'arrangeois volontiers en perspective d'un commerce où je serois presque aussiiiit trahi qu'aimé. It est aussi amusant qu'un autre, quand il amuse, et il fait perdre moins de temps. J'avois d'ailleurs une sorte de vocation prédestinée pour ce genre de sentiment , et je tcnols cela de la nature ou de
* mon père. Mon cœnr avdl batin dès l'enfaDce dann ma poiiriDe d'écolier aux roalades d'une virtuose et aux pirouettes d'uoe bayadère. 11 y a un charme incomparable daus la possession d'une beauté à mille noms qui prend toutes les figures , qui revêt et embellit tous les costumes , qui parle tous les langages et interprète toutes les passions, qui change elle-même tons les soirs de passions, de langage et de génie, comme elle change de toilette. En province surtout, où les attributions du comédien sont ordinairement plus étendues, c'est quelque chose de divin. Vous pouvez dans le même tSte-àtëte, à la ÛD d'un joli souper, vous attendrir jusqu'aux larmes avec Âménaïde, luuder avec Hermione, coquetier avec Célimëne, ou fondre votre cœur en langueurs pastorales avec une des bei^ères musquées de Favart et de Marmontel. Si la perfide Eulalie vous a donné hier quelqu'un de ces motifs de misanthropie qui chiffonnent les esprits mal faits, vous aurez bien de la peine à résister demain aux preuves de l'innocence de Zaïre. Ajoutez à cela les triomphes de la vanité, si flatteurs, si enivrants pour l'homme qui est aimé ou pour celui qui croit l'être, ce qui est absolument la même chose, tant qu'on le croit, et vous conviendrez sans difficultés que l'amant d'une actrice à la mode est un de ces êtres privilégiés pour qui la ne n'est qu'un long enchaînement de béatitudes et d'apothéoses !
— Grâce au ciel , vous êtes pour cette fois dans la voie du bonheur parfait , et si quelque démon ne s'en mêle, nous n'aurons plus Si parler que de vos triomphes. Je crains comme vous qu'ils ne soient pas durables , mais ils seront nombreux, el vous vous sauverez sur la quantité.
— Je m'en flattois. A dire vrai, l'économie de mon
LUCRÈCE ET JEANNBTTE. 201
pbii de cainpagoe ne laissoit presque rien b désirer ; j'avois combiné tous mes mouvements, choisi toutes mes positions , marqué d'un regard prévoyant mes campements, mes relranchements et mes forteresses. J'aurois dressé d'avance la carte de mes conqutlies , et ' je me voyois déjà suivi d'ovalioa en ovation par un long cortège de captives.
— César, je vous salue. Je vous attends avec impatience à la rédaction de vos Commentaires.'
— C'est là malheureusement que le triomphateur s'embarrasse. Je n'eus pas mis un pied sur le terrain de l'ennemi que je m'aperçus qu'il m'étoit impossible d'y mettre l'autre avant de savoir sa langue , et c'est une étude qui auroit déconcerté Pic de la Mirandole. Je croyois posséder assez bien mon Marivaux , mon Crébillon rds et mes Bijoux indiscrets; mais cet idiome sacré iféloit lii plus ni moins tombé eu oubli que les hiéroglyphes. Je m'avisai de retourner au sentiment que je regardois encore comme le truchement universel des u(!gocJations amoureuses ; mais au premier mot qui m'échappa dans ce style, on me rit au nez en grand chœur, et toutes mes sylphides s'envolèrent. — J'étois près de renoncer à mes magniilques ambitions et de descendre aux grisetles, peuple naïf, heureux et ûdèle aux bonnes traditions anliques, chez lequel ce langage délicat est resté vulgaire, sous les favorables auspices du roman , quand un événement imprévu vint me rendre les chances de ma fortune. — Vous n'avez probablement jamais su, madame, qu'il eût existé, rue Saint-Martin , n° 48 , une succursale de Thalie, placée sous l'invocation de Molière?
— Je suis du moins bien certaine de n'avoir jamais en de U^e dans ce quartier-U.
209 SOtlVRNIRS DB JElTIVBSSt.
— Aussi n'y alloit-ota pas, baronne, pour regarder aux Ii^ei, ce qui seroit indubitablemeDl arriré si tous aviez fr^uenté le ihéâtre. On y atloit pour voir nue acirîce enchanteresse , aux traits mignons et gracieux , h la physionomie idéale , à la lournnre souple et aérienne , au son de voix frais et pur, aux intentions fmes, spirituelles et mordantes. Elle sourioit, et tous les cœurs voloient à son sourire ; elle laissoil échapper, entre des cils d'or, nn regard , ou plutôt un rayon de feu , ei rtncetidie gagnoit partout. Elle parloit enfin, et le plus sage perdoit la tête. Quand je vous dirai que je subis le sort du plus sage, vous me croirez volontiers sur parole. C'étoit le diamant de la petite comédie, la perle dn pays marchand , la Mars de l'arrondissemeni et de ses faubourgs. C'étoit la Jenny Vertpré du consulat I
— C'étoit r.e qu'on voit tous les ans , la divinité de la vogue , et il ne me manque plus que son nom.
— Je vous le dirai , madame , en meilleur style que le mien ; car je ne sauroîs employer un des tours pompeux et grandioses de M. de Chateaubriand dans une occasion plus solennelle. Cette prodigieuse souveraine des esprits et des âmes s'appeloit Lucrèce.
— Miséricorde! qui a jamais entendu parler d'une comédienne qui s'appelât Lucrèce ?
— Ce n'est pas U cependant le plus extraordinaire, — Le plus extraordinaire, et madamedeSévIgnénese feroit pas faute en pareil cas d'une page de synonymes > c'est qu'elle soulenoit la responsabilité de son ten-ible nom avec une résignation philosophique dont il n'y avoit jamais eu d'etem(de au théâtre de la rue Saint- Martin, et peut-être dans quelques autres. On lui
LUCBECK BT JGANNBTtfi. 203
connoiHAÎI mille adorateurs, et on ne dtoit pan uu heureux.
— Je vous arrête sur Iç fait et en flagrant dëlit de menterie. Yous promettez des histoires réelles , et , du premier élan, vous lombes dans le fantastique. On penseroit, i vous entendre , que la nature a tenu partout quelque phénomène en réserve pour fournir un texte à vos hyperboles. Que dira le critique ingénieux et malin qui suspend sur toutes vos périodes son point d'intern^ailon défiant et Hcaneurt Cruyei-vous que ce terrible doutenr, qui hésite i croire que vous ayez en douze ani une fois en votre vie , que le hasard vous ait donné pour maître d'école un capucin de Cologne, et que la foule voas ail poussé , un jour où voui n'aviez rien de mieux i faire , sur une place de Straslwui^ , dans laquelle il ne se irouvoit guère que douze ou quinze millo personnes, voua passe légèrement une Lucrèce de coulisses? Oh! c'est un chapitre lur lequel vous ne nous en ferei pas accraire I Nous souffrons les invraisemblances des historiens, mais nous sommes intraiia- Ues avec les conteurs.
— Le critique en pensera ce qu'il voudra , ma chère baronne; c'est son aOktre de critiquer, mais je suis, avec votre pennissiou , beaucoup plus an fait de mes Bvemurea que lui-même , quoiqu'il sache presque tout. Je me flatte j au reste, qu'il rabattra quelque chose de son rigorisme judaïque , et puisque je lui ai permis de donner à dîner h l'ahhé d'Olivet ehei Marion Dejorme, cinquante ans jour pour jour avant la naissance de ce digne académicien, il auroit mauvaise grâce h me contesta une vertu presque anonyme au théâtre de la rue Saint-Martin. Remarquez d'ailleurs, s'il vous plaît, que je n'ai pas dit jusqu'ici que j'eusse mis du premier
abord l'eiiduntement â fin , rien qu'en soulevant ma visière, comme un paladin du roi Arlus. Il en arriva même tout autrement , ei Lucrèce ne me reçut pas mieux que la Lucrèce de Borne n'avoit reçu Tarquin , quoique la mienne n'eût point de Collaiiaus. — Les difficoliéB, et surtout celles de cette nature, cnOammenl , comme tous savez , un généreux courage. Mon amour avoit bien des raisons de se mettre en frais d'empressement et d'obstination. Le théâtre de lUolière venoitde fermer par ordre supérienr ou â défaut de recettes , malgré l'attrait que Lucrèce prétoit à son répertoire. Lucrèce aUoit disparoltre , et mes parents me rappeloient à tous les courriers pour me faire terminer une sotte affaire en province. Ils s'étoieot décidés à me marier, et, après les éclatantes disgrâces de mes trois premières intrigues , je vrais demande quelle bonne figure de mari j'aurais faite 1 C'est précisément comoie un homfue qui embrasseroit le parti àc la guerre avant d'avoir tiré vengeance d'un affront public. Il me falliùt une réparation I
— De quoi vont se mêler les famiUes I Vos parmts choisissoient bien leur moment !
— Ils n'en font jamais d'autïes. — Je m'étois cotïcbé vers le matin, snivant moa babitude , moins bnireux que le poète Villon, qui n'avoit qu'un souci. J'en portois deux en croupe, et des plus noirs qu'on puisse imaginer, une femme dont je ne voulois guère, et une maîtresse qui ne me vooloiL pas. '
— Dites-moi en passant quel étoit le souci du poète Villon î
— Celui de savoir, madame , ce que devenment les vieilles lunes , et il le préoccupoit tellement qu'il en ouUia le jour où il devoil être pendu. — Je venois de
LUCBECE ET JK&NNETTE. SOS
me ré¥eiller dans le parozisme de l'amour, qui est, comme l'a trÈs-biea observé Fontenelle, le plus matinal de nos sentimails , quand mon domestique m'apporU une lettre dont le timbre me fit craindre de Douvelles sommations paternelles. Jugez de ma surprise et de mon plaisir quand je m'aperçus qu'elle venoit du directeur d'une troupe de comédiens qui exploitoient ma province , et qu'il n'y étoit question que de Lucrèce. La clôture d'un théâtre de Paris loi fournissoit l'occasion de 5e recniler de quelque sujet précieui, capable de faire fureur dans nne petite ville^ et mon goût connu ' pour le spectacle lai avoit fait supposer que je ponrois lui servir d'intermédiaire auprès de la magicienne qui avoii loumé pendant sii mois tant d'excellentes cervelles. C'âtoit Lucrèce qu'appeloient tous les vœux d'un peuple idolâtre du talent et de la beauté. C'étoit sur moi qu'on se reposoit des soins de cette heureuse ambassade I 0 folles joies de la jeunesse I Mon premier prix de rhétorique m'avoit moins enorgueilli. Ob m'anroit annoncé la couronne du Tasse au Capitole ou l'amarante aux jeux floraux sans me distraire de mon ravissement. Cependant j'avois concouru.
206 SOUVRNIKg DE JBtlNBSSE.
jeûna boname favorablement traiié de» femmes, et ipâ n'a pas mal employé ses belles années. Lucrèce aura du chagria , sans doute , il le faut bien 1 Elle en aura beaucoup! Je m'arraDgerai mente pour qu'elle fasse manquer deux fius le spectacle par indiipositton , mais elle se consolera , j'en suis sflr, car il n'y en a pis une qui ne se console, te principal, c'est qu'elle ne se eon- Gole pas avant la cérémonie. Cela nuirait à l'effet. Je me marierai tout en arrivant. »
— Prenez garde , Maxime, Je comprends à merveille que fe succès de cette cranlrinaison aurait sauvé les intérêts de votre vanité; mais vous ne m'aviez pas' dit encore que vos aHaires fassent aussi avancées auprès de Lucrèce?
■» Vous compte! donc poar rien le cbemin qu'elles viennent de fairel avei-vous la l'Œdipe de BallancbeT N'avez-vous jamais vu celui d'Iogrei ? c'est tout un. Eh bien, madame, l'énigme étoit devinée! J'avois pénétré le Sphynx. Elle m'étoit connue, la phrase talismanique ; elles m'aïqurtenoient, les paroles fées qui dévoient dissoudre le cbarme ! Un engagement superbe et une place dqns ma chaise de poste 1 II n'y a pwat de Lnraèce qui résiste ï cela 1
— 0 faulité de bm débiles vertus! Cette rigoureuse béroîoe, à habile à jouer tous les rôles, ne put soutenir jusqu'au bout celui de la chaste Romaine dont elle portoil le nom 1
— Elle le soutint de son mieux, haronne, à deux légères circonstances près, la réiiistance el le suicide.
' — J'entends ; et j'assiste en imaginaubn aux pompes de votre arrivée triomphale l
— Vous allez trop vite. Nous voyagions fort lentement. Lucrèce avoit toutes iet qualités que vous
LJnniprh.GoOglc
LVORBCR.BT JUuniITTE. 207
pMrriez dérirw dani la figure fintutiqae d'inw amoureuse de roman. Bile idDliiroit les beautés de la namre , et ne tronfoit jimiis Uvp long le tnnpa passé à les contempler. Noua noui arMlAmei i Brie-Comle- Roberi.
— Les beautfa de b nature ii Brie-Cointe-llobert ! Oit l'enlbonsiBBine va-i-il se nicher?
— Hous ne taiaioiu que partir, et il faut l'avoir éprouvé ponr savoir combien li nature a de charma pendant vingt-quatre heures, quand on voyage avec n maîtresse. A Nangis , nouvelle station. Cette allée soliofre de vieux arbres , qui circule autour de tes fossés , feroit envie aux jardins d'Armide. Et puis , le clair de lune a quelque chose de si suave el de si velouté, h Nangis I Si on peignait un jour ce clair de lune , comme je l'ai senti, comme je l'ai goûté, quand ges rayons d'un pAle ator plsuvoieni h travers le feuille Daissant sur les plis de son voile, l'enveloppoient de leur clarté limpide» et me découvroient eu elle mille beautés que je n'avois pas encore aperçues, je voua proteste qu'on ne vondroit plus de Claude Lorrain. Il faudrait plaindre le cœur insensible qui ne paljrile pas d'une tendre émotion, ji la vue de ces plaines délicieuses de logent que la Seine embrasse d'une ceinture argentée, sur laquelle tous les astres du ciel sèment des feux ctincelants. Tout cela n'est jamais si ravissant qne lorsqu'on est deux a le voir I — Quant aux promenades poétiques de la moderne Troyes , elles sont presque aussi classiques dans la mémoin: des voyageurs que les bosquets des rives du Simoïs, où il n'est pas suflisanuneot démontré qu'il y eût des bosquets.
— Mnse, suspends ton vdl je ne croyois pas, au
S08 soevENns de ^ecnbssi.
iraîn dont noi» marchions, qoe nous aurions le bonhenr de gagner sitôt le département de l'Aube l- Votre pégase doit a»oir besoin de s'y reposer !
— Vos pressenlintents ne tous ont qae trop bien avo-tie. Nous étions à Troyes le quatorzième jour, et le temps commençoii à nons presser autant que vous, mais ÎI n'y eut' pas moyen d'en partir. Lucrèce étoit tourmentée d'une 6èvre ardente, et le médecin que je fus obligé de mander, reconnut d'un coup d'œil qu'elle éUiit bors d'état de continuer le voyage. La pauvre fille avoit la petite-vérole.
— Vous me faites trembler , Maxime; Votre démon vous emporte, et nous marchons tout droit à un dÉnooement tragique I
— Rassurez-vous, madame; nous marchons tout droit h un dénouement assez bouffon. Je n'ai pas besoin de TOUS dire qoe je ne l'abandonnai pas pendant le danger; mais mes affaires m'appeloient , mes parents se mouroient d'inquiétude, et les intérêts de Lucrèce eux-mêmes exigeoient que j'allasse expliquer son retard. Le médecin ne m'avoit laissé aucune in< qniétude sur les suites de cet accident; et j'avois payé ses soins en raison du succès qu'il me faisoit espérer. J'arrivai donc seul au but du Toyage, maïs le bruit de mon expédition m'y avoit précédé, et je regardois l'accueil qu'il alloit me procurer c<HBme une épreuTO embarrassante pour ma modestie. Elle en fut quitte à meilleur marché que je ne pensois. L'esprit des proTÏnces est soupçonneux quand il n'est pas dénigrant. Accessible à toutes les préT»itions Ëichenses, il se cuirasse contre l'admiration ; il se fortifie de suspensions, de resti'iclions et de réiiceuces contre l'in- Tasion des nouvelles gloires. La renommée n*y a de
LUCBEGB- ET JUNNETTE. 209
cours qoe lorsque ses lellres paleotes ont été expédiées aux bannes villes sous la bande d'an journal accrédité, et les jouroaux dé l'an de grâce 1806 ne disoîent mot des actrices des petits théâtres. . La liste civile des princesses dramatiques de ce temps-là étolt beaucoup trop exiguë pour leur permettre d'entretenir à grands frais une. mente d'hîstorif^raplies. L'époque a'éloit pas arrivée oti leurs faits et gestes dévoient être immatriculés tous les soirs dans des chroniques officieuses, comme ceux de l'empereur de la Chine. — On ne m'accueillit par conséquent que d'un certain : Nout verrons hitm., fort sec, accompagné d'un certain hocfaement de tfite fort dubitatif. — î^oua verrons t)ien, madame, entendez-vonsî On ue vit que trop Idt , hélas , ce que vous allez voir t
■7— Permettez-moi de vous épargner la douleur de r'ouvrir de vos mains une blessnre qui saigne encore. N'est-il pas vrai que Lucrèce étoil un peu changée?
— Un peu changée , madame ! ah I je recoonoia à ces tendres ménagements la compassion d'un ccenr de femme I Un peu changée , grand Dieu ! elle étoit à fâire peur!
— Déplorable témoignage de l'instabilité des choses humaines 1 voilà pourtant des tours de la petite-vérole I
— Il n'y eut qu'un cri sur son compte, et ce fut on cri d'épouvante! non, non! jamais la nature n'a humilié d'un retour plus perDde la vanité d'une jeune fillel...
— Et la suffisance d'un jeune fat...
— J'allois vous épargner, madame, la peine de l'apostille, car, dans la circonstance où je me trouvois, il ne pouvoit me rester d'autre orgueil que celui d'une
SIO seomni di jnmBMi.
humble el rejMDUnte réiigutton. TmwMs, nés espérances se rttttcho)«Dt «n secret h l'elfet itfulltUe de son bleot. > Il faudn bien qa'ils l'admireat, m'écrioi»-je avec fierté , et leur ivresM me vengera d'eux , et de la dnlinée coDiraire. a — Je ne souiurots qa'apei» le jour du débat. L'afficbe enfin t'annonça ; l'afflueoce fut énorme, et, pour ne rien ocfaer, le public paroiuoit assez lûen disposé. J'allois, je Tenais, je ne me senuùs pas d'impatience. J'avois compté une i une tes mesures d'une ourerture qui ne finissoit pas, guaad la loile se leva. La pièc« commencnit tosi jusu par un morceau de Lucrèce. O douleur ! — les rigueurs que la petite-vérole avoit exercées sur soa épideroie o'étoieut rien auprès de cttlei dtwt die avoit arOigé son larynx. La malheareme avoit perdu deux notes , et ce qu'elle c«is«^oit de sa voix de sirène auroit cloué l'anmône de la charité dana la main de l'auditeur le plus béDérole d'une cbaotrase de place.
— On n'a jamais rien entendu de pareil I
— C'est ce que tout le monda disoil. Après deni désappointements aussi Gootrariants, j'osms à p«M entrevoir uit dernier moyen de salut dans les ressources incomparables de son jeu , comme un bomme qui va se noyer se relient d'une main désespérée aux foibles roseaux du rivage ; et Dieu sail si je fus bien avisé d'y compter médiocrement I Soit que l'impertinence du public eût paralysé ses moyens (style de ibéâtre s'il en fut jamais), soit que la petite-vérole ait aussi quelques influences psycolc^iques jusqu'à ce jour méconnues des savanu, Lucrèce dit la comédie juste comme si (;lle la cbautoit. Tous ces petilB riens délicieux que son visage céleste avoit fait valoir tant de fois étoiem deveims communs et maustudes sur la pliysio-
LOCKKCK ET JEjUIfErra, 211
iKHilic d'ane liide. Ces subtiles Hnesses d« détails, cet traits eïquis de naturel et de sentiment, ofi se pâmoieut â Paris l'orchestre et la galerie , passèrent pour gauches dans leur naïveté, et pour maniérés dans leur déticiiessG. Ebûd, le mécontentemeat des spectateurs se naairesta p«r une exploston si bruyante que le salle menait de crouler au bruit des sKQets, quand le directeur aux abois vint, tout tremblant, promettro »ne nouvelle débutante ii son turbalent auditoire. Lucrèce s'évaoouit, ^ je me stiuvai fort i propos, car si je m'étoji trouvé i ses <^tés quand elle reprit connoissance , elle m'aoroit certaiaemeDi arraché les yeuK.
— Vous m'atex attendrie sur le sort de cette ptuvre cKalare! je voudrais la savoir établie en bon lieu.
— Vous n'avez qu'à parler, madime, et je la ferai ■a besoin, comme Hlppolyte Clairon, président du conseil d'nn margrave; mais, fiction k part, je vais omabler vos vceux on deux mots. Sa mésaventure fut pour die une source inépuisable de prospérités. Elle revint à Paris, où un de ses amants les plus rebutés, faomme de peu d'esprit à ce que l'histoire rapporte, mais doué selon toute apparence d'une puissance incroyable de mémoire, se crut trop heureux de ta re> trouver telle qu'elle éloit, c'est-à-dire aux changements près qui s'étaient opérés en elle depuis Brie-Comto- Robert jusqu'à Troyes inclusivemenu II lui offrit mn cœur et sa main , qu'elle se garda bien de refuser ; les voyages l'avoient trop formée pour cela; et comme l'épouseur Ëloit un de ces beaux caractères qui ne font pas les choses h demi , dix mois après il la laissa veuve et douairière avec cinquante mille livres do rentf. Elle tient aujourd'hui grande maison, grand
2>S SOnVBHlHS BB miNBSm,
train de gens et de chevatix, table ODTerte' et bnreaa d'esprit.
— Je respire , et j'en avois besoin après de si rudes
— Vous voyez que j'ai setx] à réclamer maintenant les sympathies de votre sensibilité, et vogs aurez assez à faire. Lncrëce Étoit partie sans me permettre de la revoir, et je lui sus plus de gré de ce procédé que mes lettres ne lui en témoignèrent de regrets. Bile me laissoit cependant à porter tout le poids de la dérision et des malins quolibets, et je vous réponds qu'où n'auroit pas Été trop de deux pour le partager. Le pays «n retentit; les colonnes en parlèrent, comme s'exprimmeot les anciens, et Si ma modeste Athènes avoil eu un Céramique, vous devinez de quel nom les petits enfants auraient barbouillé ses murailles!
Mon arrivée dans les salons ne manqumt jamais d'exciter nn petit murmure qui n'avoit rien de triste, bien an contraire, mais qui me paroissoit infiniment déiiobligeant. J'attirois à la vérité dans les promenades les r^ards des jolies femmes , et beaucoup plus que je n'avois fait par le passé; mais j'avois beau donner à leur curiosité les interpréutions les plus favorables, je n'en élois pas autrement flatté. J'allois rarement à la comédie, et seulement quand un spectacle qui attirent la foule me laissoit l'espoir de me soustraire à mon effrayante pt^ularité de loges et d'avant-scëne. Un peu aguerri cependant contre les inconvénients des grandes réputations, je me carrois un jour avec dignilë sur le premier banc de la galerie , au cinquième acte d'une tragédie nouvelle dont l'auieur venoit de détrôner Racine dans deux ou trois feuilletons. Je me fiois ingénument sur ce nouveau genre de scandale pour me faire
Coo<)Ic
LUCRÈCE ET JEl^NNETTE, 2l3
DaUîer tonl-à-fait, quand je remarquai subitement que la confidente prolitoit du loisir d'une inutile et mortelle tirade que débitoit le jeune premier, pour chuchoter à l'oreilie de la princesse un à parte malicieux qui n'avoit vraisemblablement aucun rapport direct i la pièce, et qui n'étoit pas fait pour le public Mon cœur se serra, et ttne sueur froide inonda mon front, car je croyois lire bien disliactemcnt sur les lËvres insolentes de la duègne maudite , l'hisloire de Lucrèce et la mienne. En effet, l'œil de la princesse décrivit lentement une longue parabole qui embrassa presque tout rfaémicycle de la salle , et qui finit par s'arrêter intrépidement sur moi comme le regard du basilic. Au même instant, les deux mégères furent saisies d'un accès de galté si expanstf et si éloardissaot , que le drame, qui éioit parvenu à l'endroit le plus pathétique, ne Ht plus que se tratner, en chancelant jusqu'au dénouement, à travers les éclats de rire. Je profilai heureusement de la c(Hifusion universelle que produisoit celte péripétie inattendue pour gagner le corridor, i'escalier, le vestibule et la rue. Quand je fus dehors, ma poitrine se dilata comme cdle d'un homme qui échappe à un mauvais rêve : — Je fais vœu , m'écriai-je de toute la force de mes poumons , de ne jamais remettre les pieds dans ce tripudium de sallimbanqnes , dussé-je être réduit à passer dormais toutes mes stùrées an théâtre des marionnettes I
— Tu n'es réellement pas trop dégoûté, interrompit an de mes amis qni s'empara brusquement de mon bras. Il est neuf heures précises, et j'y allois.
— Où allois-iu?
— De quoi parlois-tn! J'allois aux célèbres marionnettes de maître Siméon Balland de Wintertour , le
LJnniprh.Gooyle
214 sotrvsniiH DE JEumtMi.
plus btbOe «t le pitu iogtaieut au nombreux heritien de Brioché. Qdî n'a pis vu les marnimettei de molira Siméon n'a rien vu , et n'a rien vu surtout qui n'a pas vu Jeannette I 11 n'y a que les Suisses pour être aussi adroits en mécanique, et 11 n'y a que les filles des Ireiie cantons pour être aussi Jolies '. C'est le rendez-vous de la meilleure com|tagnie en bambins, en bonnes appétissantes, et en fringantes femmes de chambre, une excellente société I...
^- Pourqaoi pasî répondis-je en riant I aussi bien le spectacle est détestable, et les actrices.. .
— Feivienl reculer une compagnie de pandonra , reprit mou étourdi. On n'en a pas vu de plus laides depuis...
Il s'interrompit par commiaératioa. Je le compris, je soupirai , et J'allai aux marionhettes.
Ce n'est pas auprès de vous, madame, que j'essayerai de me justifier de mon penchant puéril pour Polichinelle. Je me soDviens que tous l'avet autrefois partagé , et qu'un des moments les plus doux et les plus cru^ de ma vie, c«lui où je vous vis pour vous aimer, me fat accordé par le biurre destin, au tbétire des Fanloccini. Je ne me douiols guère, alors , que je n'étois mt»méme dans vos maiits qu'un pantin un peu plus industrieusemeot organisé, dont le fil.. .
— Reprenez, pour Dieu, le fil de vos aventures, sans me faire jouer un rdle déplacé dans vos intrigues de marionnettes ob Je n'ai que faire , et permetlez-mw de jouir paisifolement du bonheur de m'Clre dérobée t propos au funeste ascendant de votre étoile!
— M'y voilà , Madame. — C'est que les marionneiies de maître Siméon n'étoient pas des marionnettes vulgaires ! C'est que son polichinelle étoit le Talma de tous
LUCKÈCB HT JKANNÈtTÉ. 215
lespoiicblndlwpasa^s, présents et futurs! Quel à-ptorab impeitorbiblel quelle merTelUeuse entente de la ccènel quelle lérité aalve, et cependant quelle perfection académique de poses et de déclamation I quelle énergie de débit ) qneKe magie de diction ! quel jeu surprenant de physionomie I et dans tout cdt , quelle profonde iaiel- Ugance du cceur humain I Remarquez bien ', madame , que Je ne parle ici que du poliobinelle de maître Straéofl ; car toos lea poUcbinelles que j'ai tds depuis ëtoisBt de bois. Celul-lï seul avoit une fime. ■— Cepeadaflt , le aolrcE-vousl au bout de quelques jonnt, car je ne manquoia pas une repr^ntalion , je derins motus «tact à ma place aecoatumé». A peine Jeannette avoit prêté à la femme oa à la mattresae du faéroa te charme de 8on débit un peu raoneione, mafa naturel , eipreuif et mélodieux, je venue li rejoindre au bureau où le direeienr l'aToit fkcée, comme ce* traftcants rusés qui mettent i l'étalage les richesses do magasin. Immobite contre on des piliers porutifs de rarchllectnre en toile peinte, je l'admirois sans me lasser jamais, accueillant les chalantB avec un irréeistible soorire, et distribuant les billets ou recevant les coupons, d'une main plus blanche, plua agile et plus gracieuse que celle de la jolie cbangeuse Israélite de ta galerie de ¥ùy. J'y passoia tes heures trop vite écoulées. J'v aurois passé les Jours, et surUHil les nuits. Il eût été tout simple de me prendre dans cntte posture pour l'inspecteur à la recette, et je ne serois pas étonné que de boaoes gens qui avoient entendu parlu- favorablement de mes talents dramatiques, se fussent imaginé en passant que Je n'étois si assidu à cette place que pour y régler mes droits d'auteur.
-- Jelrei^4e davwtadirece ^eJ'iiBqiiiej moi;
216 SOVVEKIHâ BB JEUNESSE.
TOUS me rappelez, Maiime, ce prioce des costes orientaux qui avoit dédaigné les bonnes grâces de la reine des Péris, et dont elle se vengea en le rendant passioanânent amonreux d'une oie de sa basse-cOur, qui cberchoît fortune ai dixBinoroGe, comme une cne évaporée qu'elle éloit, le long des pièces d'eau do palais. J'ai bien voulu tous faire grâce au théâtre de la rue Saint- Martin , mais je vous préviens qu'avec toute la bonne volonté possible , je suis incapable de vous pardonner une extravagance pour la commère de Polichinelle.
— C'est que vous ne l'avez jamais vue, baronne l Je croyois n'avoir rien épargné pour relever sa modeste condition, par l'illustration du grand acteur oa de l'automate miracoleux doot elle snivtHt la fortune; il y avoit dans cet arrangement un certain art de composition sur leqael je comptois pour me justifier; mais vous {tes inexorable, parce que vous savez que je ne suis pas peintre de portraits, et que vous me défiez secrètement dans votre profonde malice de vous intéresser aux attraits de Jeannette. Oh! si je ponvois vous la montrer, droite, menue' et souple comme un roseau; la peau un lantet bise , mais nuée de fraîches couleurs ; le nez fin comme une alêne, droit, classique, pr^ue divin, comme celui d'une statue grecque, et terminé par un petit méplat riant et capricieux... comme le vôtre; la bouche plus vermeille que la grenade; les dents resplendissantes d'un émail plus diaphane et plus poli que l'albâtre I Si je savois des paroles pour représenter ses longs yeux taillés en amandes, aux prunelles d'un bien d'indigo, ses longs cils doux comme la soie et lu-illants comme l'acier brnni, ses longs sourcils noirs tracés en arc sur un front lisse et harmomeui avec la précision du pinceau , et cependant si volup-
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tueusement mobiles quand ils daignoienl exprimer le plaisir et l'amour I — S'il m'^toit permis de vons découvrir, arec leur chaussure coquetie de jolis bas blancs à coins roses , s<?s jambes toutes mignonnes dont le ciseau magique de David auroit dévotement respecté le galbe précieux, et auxquelles s'attachaient deux pieds qui auroient fait mourir d'un jaloux dépit la princesse de la Chine! — Et quand j'y pense, cela n'étoit pas difficile, car son jupon vert -à lisérË nacarat éloitextraordînairemeot court. — Si vous l'aviez vue enfin , comme je le désirois lout-à-l'hcure , dans l'appareil ^mple et séduisant de son délicieux ajustement helvétique, vous n'auriez pas eu le courage de me blâmer, et mon etiravaganee changeroit de nom.
— Je veux croire à toutes ces merveilles ; mais je suis décidée, Maxime, à ne pas sortir de là. Voire Jeannette , fat-ellc Vénus et mieux encore , étoit la commère de Policbinelle, et vous me faites pitié I
— C'étoic , hélas , comme vous dites , la commère de Polichiuelle. Le vulgaire du moins ne lui connoissoit pas alors d'alliances plus relevées. Je vous sauverai donc l'ennui de mes orageuses tribulations, je ne vous dirai ni mes regards passionnés fixés sur elle par une puissance invincible qui lenolt de la fascinaiion , ni mes soupirs de flamme incessamment exhalés vers la bauquctte où elle recevoit l'argent et les hommages des curieux, ni mes lettres frénétiques où j'encliêrisïols sur les hyperboles, encore imparfaitement naturalisées chez nous, des romanciers allemands.
— Vous écriviez à Jeannette I...
— En prose et ea vers , et je vous affirme qu'elle lisoit assez couramment. Cependant, je faisois depuis huit jours des frais de sentiment en pure perte, et mon
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iolr^uG étott si péniblement cousue, mon action tralnoh si nonchalamment en longueur, qu'on l'auroit jastement sifflée an théâtre de Polichinelle. — Toat^coap l'affiche indiqua la représentation de clôture , la . dernière . la véritahie clôture, la clôture sans appel et sans rémission. Cétoit l'instant on jamais de songer an dénonement ; je résolns de le brnsquer. J'avois, loin de la nutBon palernelle, nn petit appartement clandestin, fort galamment décoré, dont je m'étois poni^u, dans un esprit de prëroyance, pour donner libre carrière à des mëdiutions m^ancotiques et solitaires qni ont toujonrs fait mes délices , poor revenir de temps en temps i Iwsir sur mes études trop négligées, peut-être aussi pour quelques occasi<His imprévues qni se présentent quelquefois par hasard dans la vie d'im jeune homme chaîné d'affaires. J'étois bien persuadé que ce domicile auxiliaire a'étoit connu que de r»î , ei de cinq ou six personnes tout an plus qui éioient parlicnlière' inent mtéressées à me garder le secret. Je l'avois soi- . gaeusement désigné à JeaniH^lte au post-icriptum de toos mes billeu doux. I.e poat-gcHplum est la partie positive des correspondances amoureuses ; c'eslli qu'on traite les intérêts matériels d'une grande passion. Aussi ai-je rencontré des femmes qni n'en lisent pas autre chose.
CtHnme je n''avois pas reçu de Jeannette des marqties prononcées d'iodiSérence , et que je croyois discerner au contraire quelques témoignages d'une teudre condescendance à mes vœux dans les prunelles indigo dont j'ai eu l'honneur de vous parler , tontes les fois qu'elle vouhiit bien tourner sur moi lenr disque éblouissant, je passois ordinairement â l'attendre a à l'espérer dans UH retraite philosopliique tout le temps que je ne pas-
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sois pas à la supplier d'y renir. Le lendemain de la clôture (je savois qu'eUe devoA partir le 6oir), je revois aux moyens de l'y amener le jour môme , avant que la diligence me la ravit pour jamiis, et je commençois à entrevoir qu'il faudroit recourir sans doute pour y parvenir i des procédés plut ou moins impérieux qui lui laissassent tout entiers les tumneurs de b résistance, puisqu'elle Ëioit décidémeiH formaliste. J'avois en conséquence formé dix projets plus étourdis les uns que les autres sans m'arréter à ancnn, quand j'entendis la clé de ma porte rouler doucement itons la serrure. La porte s'ouvrit, et Jeanneue parut plus belle que jamais, belle d'émotion , d« crainte et d'amour I mais si troublée que ses jambes défaillireut à l'instaut (A je m'élançai au-devaut d'elle pour la recevoir ; je le supposai (lu moins, car elle tomba dans mes bras. Noos restâmes quelque temps muets; — combien de temps? je ne saurois vous le dire au juste , — ces inomenls-lâ sont très- difficiles à mesurer. Ënlin elfe se remit peu ï peu, rétablit un léger désordre de sa toilette, que mon empressement ne m'avoit pas permis de ménager beaucoup en l'assisUnt à l'imprévue dans une crise à nouvelle pour son innoceace et pour sa timidité, et prit ua fauteuil auprès de moi. Depuis qu'elle étoit dans ma chambre, la pauvre fille ne s'étoit pas «jcore assise.
Je premiis plaisir à la regarder , comme on regarde la femme qu'on aime , la première fofs qu'on a quelque bonne raison de croire qu'on eu est aUné. 11 n'y a pas^ de temps à perdre. Quel fut mon étonnement quand son visage, sur lequel je pcosois trouver la même expression , vint à se composer graduellement dans je ne sais quel recueillement mystérieux, jusqu'à parvenir aa plus imposant caractère de solennité. Je crus d'abord
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qu'elle niéditoit un rôle pour une scène plus éminente que celle sur laquelle on lui avoit appris à exercer ses talents , et il en éloit bien quelque chose. Je voulus in'cmparer de si main avec la liberté familière que me penncttoit une rencontre aussi favorable aux dêveloppcments de la plus parfaite intimité ; mais elle me maintint h ma place d'un geste grave el doux à la fois , et elle prit enCn la parole dans des termes que je rapporterois volontiers, si je n'avois peur que vous n'eussiez déjà trouvé celte histoire trop longue.
— Je ne suis pas Icichée de me faire une idée dn degré de dignité auquel peuvent s'élever en pareille circonstance les moyens oratoires de la commère de Polichinelle.
— 0 Je ne chercherai point à excuser , oimisieur , dit Jeannette , la démarche qui m'a mise en quelque sorte à la discrétion de votre délicatesse et de votre vertu. L'estime que m'ont inspirée pour vous voire langage , vos lettres , et la réputation de vos nobles senlimeats, peut seule la justifier à mes propres yeux. J'avois besoin depuis long-temps d'épancher mon triste cœur dans un CŒnr génL^reu,x , et je n'ai pas été maltresse de résister à la confiance que j'ai placée dans le vdtre , du premier jour où je vous ai vu. Si je me suis trompée dans mes espérances , le sang d'où je sors me donnera heureusement assez de force pour que je n'hésite plus à me soumettre aux rigueurs de l'infortune qui me poursuit. » — > Je tressaillis de surprise et d'impatience , mais je n'interrompis point Jeannette.
— Et vous files à merveille , Maxime ! Ceci promet , si je ne me trompe, des révélations d'un genre tout-âfait nouveau.
£l1e continua. ~' « Je ne suis point, monsieur,
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l*obscare et misérable crëatore que n» condition actuelle semble annoncer. Vons pouvez avoir entendu parier du brave comte de C,,., officier supérieur des Cent-Suisses, assassiné en défendant la demeure de vos rois dans la fatale journée du 10 août 1793. Je suis sa fille unique , et le dernier rejeton de son illustre famille. Mon père , atteint de six mortelles blessures , parvint à gagner notre maison dans la rue Saint-Florentin, qui est peu éloignée du château. Je n'avois que sit ans alors, et il me reste one idée bien vague de cet horrible événement. 11 ent i peine le temps et la force de demander h me voir , et de me confier , baignée de ses larmes et de son sang , aux soins d'un valet de chambre dont il croyoît la fidélité i toule épreuve , car je n'avois plus de mère. Quelques minutes eprès , il avoit cessé de vivre. — Permettez-moi d'achever, monsieur , car je n'ai pas tout dit : La fortune de mes parents , qui étoit toute réalisée en France , ne ponvoil échapper à la confiscation. Les foibles ressources que produisirent l'argent comptant et les bijoux de mon père furent bientôt épuisées. Ce fat alors que Siméon Balland (c'est le nom du valet de chambre ) se trouva réduit i reprendre pour exister l'ignoble profession qu'il avoit pratiquée dans sa première jeunesse , et à me donner un honteux emploi dans son spectacle , ponr se payer des frais de mon entretien. Enfant , je subis cette nécessité sans juger de sa bassesse et sans apprécier ses conséquences. Arrivée à l'âge de penser , je m'y soumis sans me plaindre, parce que je n'y voyois point de remède. Cependant je connoissoJs ma naissance , dont les litres ne sont pas détruits. Je savois qu'ils étoient- déposés à Langres dans des mains que je crois sûres, et dont j'espère les retirer sans dilficullé ;
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mais j'aroÏB eu le bonheur de me Taire une résolution conforme à la cruelle extrémité oCi j'étois réduite, et je ne m'en «crois peut-être jamais départie , si mon indigne tyran , devenu veuf il y a deux ans , ne poussoit aujourd'liui mon courage aux derniers excès du désespoir , en m'imposaot l'affreuse obligation d'accepter sa main et son nom. — Vous frémissez , monsieur , et je sens que je suis comprise. — Vous ne vous étonnerez donc pas de m'entendre jurer que rien ne peut me décider à reprendre jamais une chaîne que je déteste , et si TOUS m'aimez comme vous l'avez protesté tant de fois en termes si éloquents, le momeot est venu de tenir les serments que vous m'avez faite! Épouse, esclave ou pupille , je vous remets le sort de ma vie , et je vous abandonne ma destinée ainsi que mon cŒur ! >
£n aclievanl ces paroles , elle ût un mouv^uent pour tomber à mes genoux; mais j'élois déjà aux siens,
— Brave Maxime! je vous vois dans la position de Don Quichotte , quand il entreprit de ravir l'infante Mélisandre aux poursuites du farouche Uarsile. Malheur aux marionnettes !
— Mademoiselle, m'écriai-je, dans la position respectueuse qui Gonvenoit désormais â mes rapports avec elle, cmiptez que vous ne serez pas trompée dans la flaUeuse espérance que vous avez fondée sur mon caractère et sur mes principes. Les droits que j'ai sur ce modeste appartement sont, grâce an ciel , un myslère pour la ville entière , et je me crois assuré qu'il vous soustraira aisément aux recherches de vos persécuteurs. A compter de ce jour vous pouvez le regarder comme le vôtre; je ne m'y présenterai moi-même qu'avec votre consentemeat , et si je ne réussis pas à le rendre digne de vous , je suis au moins garant qu'il ne
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vooB y'minqaen rien de ce qui peut aider une Temine jeans et sensible à supporter patiemment la solitude , pendant que je m'occuperai avec un zèle infatigable k vous làire rendre vos droits et volrc liberté.
— Je serois curieuse, mon ami , de sarair si ¥oas lui donnâtes des femmes?
~ Je remplis en tout point , madame , les dcTolra que me prescrivoit une bospiulité conscienciense. — Je TOUS avouerai qu'en y réfléchissant , je fus passablement embarrassé de cette aflàire, que je ne m'altendois pas à voir tourner an sérient. Je n'avois pas pensé un moment i épouser Jeannette, et c'étoit pent-4tre le seul moyen de dénoner l'intrigue , depois qu'elle s'éUrit compliquée , en dépit de moi , d'une apparence de séduction et de rapt. Il faut que je sois bien disgracié de la ProTÎdeiice, dis-je d'abord , moi qoi ai tonjours ea la noblesse en guignon , pour m'élre engagé à corps perdu dans une parentële aristocratique , en ehoisissant ma maîtresse aux marionnettes. Qui diable auroit jamais pensé que le pitriciat eût passé par-lll Puisque Jeannette est comtesse , je tous demande à qui on osera maintenant se fierî — D'un autre cCté , je venois de reconiK^tre en Jeannette des qualités de plus d'une espèce qui m'en rendoient plus amoureux que jamais. Ses beaus sentiments, qui se ressentoient merveilleusement de lia naissance , ra'avoieut pénétré aussi d'une prof(KHie admiratit»; et j'étois d'ailleurs engagé par rbonaenr, règle suprême de la conduite d'un homme bien né. Je craignols peu qu'on pénétrât le secretdesa. retraite , où elle pouvoit tout au pins , comme je vous l'ai dit, recevoir par hasard la visite de quelques femmes d'asseE bonne compagnie, naturellement fort cornpatisaanles pour les peines de l'amour. C'êioicni des
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cœurs éproméii. Je me livrai doDc nus réserve , suivant mou usage , à l'ivresse du bonheur présent , sans trop m'inquiéler de l'avenir , et le matin du cinquième jour je venois sans défiance m'inrormer du sommeil de Jeannette , quand je trouvai la porte ouverte et une femme de chambre gémissante, qui pleuroit sur sa belle maîtresse, brotalcment enlevée par les cstafiers ds la police.
— Je m'y altendois. Les Mores étoient en campagne, etftUrsile avoit dépisté Mélisandre.
— Ajoutez, s'il vous plait, baronne , qu'il venoitde dé[HSter Galiîéros. Un commissaire du quartier qui traquoit leravisseur, et qui s'étoit flatté avec assez de vraisemblance, de k prendre au gtte , me requit poliment de me rendre chez mousïeur le maire , juge souverain de toutes les affaires de police occulte qui inté- , ressent l'bonDeur des familles, llnviolabilité des comédiennes de province , et le bon ordre moral des- marionnettes. Le maire de ma bonne ville étoit alors un excellent et respectable vieillard dont vous ponvez vous
souvenir; M. le baron U ,qui m'aimoit d'une façon
toute paternelle , jusque dans les égarements où m'entraînoit souvent la fougue d'une jeunesse irréfléchie, me grondoic tout haut dans l'occasion , me pardonaoil tout bas en grondant , et se détoumoit de temps en temps dans sa plus grande colère contre mes folies , pour rire sous cape de mes folies et de sa colère, car il joignoit à une Sme parfaitement tolérante un tour d'esprit aimable et on peu facétieux. Près de lui étoit assis le Vaucanson de Winterlour , l'honorable maître Siméoit Balland , qui avoit réln^radé de vingt lieues sur son itinéraire pour venir demander justice, quand il s'étoit aperçu que sa.jeune première, qui dev(Ht le rejoindre
Gti diligence, manquoit i l'appel de la troupe comtciae. Je fus ému , mais non troublé, parce que la pureté de mes intentions ma rassurait , et qu'à part quelques détails de peu d'importance dans la matière , qui échappoientdu reste ossentiellement aux investigations municipales, je pouvois prendre le ciel à témoin de mon innocence et m'enTelopper de ma ïerlu. Je me scnlois affermi d'ailleurs par la justice de la cause que je venois défendre. Ah , madame ! il est bien dou^t de plaider pour la beauté , l'innocence et le malheur !
«Quousque tandem, Catitina, me dit d'abord M. le maire.... —Mais, craignant probablement que ce magnifiqoe modèle de l'exorde brusque ne fût trop pompeux pour la circonstance, il se reprit aussitôt : — e C'est donc vous , coniinua-t-it d'un ton moins emphatique , mais aussi gravement burlesque , c'est vous qui , au mépris des excellents principes que vous avez reçus de l'éducation, portez l'insubordination, le désordrc et le déshonneur peut-être parmi les sujets nomades de ce galant homme dont vos concitoyens ne conserve • rontle souvenir qu'avec délectation et reconnoissancc ! Il n'y a donc plus d'asile inviolable contre vos déportemenls, puisque ta pudeur ne peut pas même y échapper dans la loge de Polichinelle ! Il est difncile de prévoir d'après cela jusqu'à quels excès vous êtes capable de vous porter, et bien vous en prend , soit dit entre nous, de n'avoir pas vécu à temps pour souiller de pareilles profanations le collège des vestales et les fêtes de la bonne déesse ; vous n'en auriez pas Été quitte à si bon marché. Toutefois , dans l'impossibilité où je me trouve de vous morigéner autrement , ce que je laisse à faire en désespoir de cause an temps et â l'expérience . Fhoniiéte et prudent Siméon que voici , voulant bien
r^irendre l'objet litigieux , sans le soumettre à une «kpertise qu*^ je n'aurois pas pu lui refuser , pour m conslaler les délérioralions , avaries et déchets , il oons reste à régler l'indemnité dont vous lui êtes redevable , à raison de frais de voyage et de relâches fwcés depuis que vous êtes en possession de l'actcice nécessaire qui représente à elle seule tout le personnel féminin de sa troupe. C'est h peu près à une centaine de francs que cela monteroit à son compte , et c'est sur cette réclamation que j'attends de vous une réponse , eu vous prévenant qu'il ne me paraît pas possible de donner une meilleure tournure aui suites de votre escapade. ■ Je ne m'Ëlois pas déconcerté un seul moment, et pendant qu'on auroit pu me croire occupé à formuler, i part moi, quelque acte de résipiscence , je méditais l'incursion la plus audacieuse sur le terrain de l'eunemi.
— 0 Non , mmsieur , m'écriai-je aussitôt que l'allocutioa du respectable magistrat fut terminée , je ne souscrirai point à l'indigoe concession qui m'est proposée ! Mon devoir est d'éclairer votre justice sur les manœuvres d'un grand coupable, et je me sens la force de le remplir. C'est moi, monsieur, qui viensdemaoder â mon tour , au nom des mœurs publiques dont votre autorité tntélaire est la première sauvegarde, que l'infortunée Jeannette soit remise entre mes mains, parce que c'est à moi seul , comme son conseil et son fonde de pouvoir, d'en répondre devant les lois, »
— * Ob ! oh ! dit monsieur le maire , en voilà bien d'une autre I De pareilles procuratioug et de pareilles cautions, nous n'en manquerions pas, si on les leaott pour vabbles en j nslice 1 »
Maître Simcoo ne dit rien. Il appuya ses deux mains
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sur ses geDoax , comme on homme qoi a besoin d'assurer son équilibre, et fixa sur moi des yeux iJbahis.
— ■ Il y a ici en effet, monsieur, continnai-je saaa me troubler, des corps de délit qui impliquent le plus haut degré de criminalité , fort inique de personne , déteniion arbitraire, et supposition d'état; et le grand coupable que j'ai promis de voos désigner, c'est matlre SiméoD Balland de Winteriour, se disant mC-c'anicien. •
A ces mots , Siméou se releva de toute sa hauteur , croisa ses mains an-deasoos de la ceinlnre , et regarda mélancoUquement lo plafond. Jamais je tfavois vu une [diysiononile qui portât si naïvement empreint le type canctÉnstiqoe d'un bon bomme.
— < Contlnnez, dit monsleor te maire, n
J'avois assez profité de mes inutiles études pour posséder au moins quelques-uns des secrets du barreau , ks apostrophes et les exclama litHis , les baltoh^ies de remplissage, les redondances verbeoses, les gestes dénwnlibulés et les baut-lc-corps spasmodiques des avocats en crédit, le débitai doue tout ce que m'avoit raconté Jeannette avec de t^s effluves d'éloquence que je me crus assuré du gain de mon procès , et que je me sentis ému d'un reste de pitié en laUrant ali mécanicien nn coup d'œil triompha teor. Il étoit retombé sur sa chaise avant ma péroraisou, et, les mains appuyées sur tes yeux en signe de confusion , il sembloit attendre en sangtoiani que j'eusse fini de l'accabler.
— Vengeance impitoyable ! il pleuroît amèrement 1
— li pleuroit; madame, il n'y a rien de plus certain. Amèrement, c'est une autre question. Vous avez peutêtre ap[H-is dans v<mj excellentes lecmres que les glandes lacrymales . et les muscles zygomaiiques appartiennent
également au rire et au pleurer. Uonlaigne l'a remarqué quelque pari.
— Je tremble maintenant qu'une si belle harangue n'ait pas répondu h vos espérances.
— PrécisémeDt comme le premier plaidoyer de Cicêron pour Milon. SiméoQ eut la parole à son tour , et sans déployer, à mon exemple, les ressources de la rhétorique, dont je présume qu'il avoil bit une étude fort superficielle :
— D Tout ceci serait bel et bon, dit-il gaiment à monsieur le maire, s'il y avoil un mot de vrai dans l'histoire qu'on vient de vous débiter, mais ce sont des bourdes i faire pâmer de rire mes marionoetles. Je ue dis pas que monsieur soit capable de mentir, bien loin de là t mais c'est que notre Jesonetie est une pièce qui eu bâilleroit à garder à de plus affinés qu'il ne paroit être , sauf le respect que je lui dois. Vertudieu ; quelle espiègle ! Oh I c'est une charmante enfanl, et qui auroit fait son chemin si je n'y avais mis ordre ! La probité avant tout Le fait est qu'elle est fille légitimé de mon pauvre frère Judc Balland, qui mourut il y a dis ans au pays, sans me laisser d'autre héritage que cette ma* toise. C'éioit deux ans après la malheureuse lia de monsieur le comte de C...., dont nous étions tous les deux domestiques, ainsi que ma belle-sœur Marion, mère de ma nièce Jeannette, car il aimoit notre famille , mais pas tout-à-fait au point de prendre la peine de faire nos enfants, d'autant mieux que cette bonne Marion, dont Dieu veuille avoir l'âme, étoit laide comme le péché , quoique bien digne femme au demeurant. Vous pouvez voir couramment toute la généalogie de l'histoire de Jeannette dans ces fameux papiers de Laogres, que j'y ai repris avant-hier ))ar précaution. >•
Le maire les étala sur son bureau.
— » Comment ces papiers se trouvoient-ils à Langres, et par quel hasard sont-ils tombés entre vos maiasT repris-je plus modestement, car mes convictions s'ébranloient de plus en plus à chacune de ses paroles. »
— u C'est tout simple , dit Balland. Je les y avois expédiés pour le prochain mariage de Jeannette , et sou futur me les a rendus, quand il a vu qu'elle ne venoit pas. Je me dontots bien qu'ils me servirolent à quelque chose. »
— ■ Ce n'est donc pas vous qni deviez l'épouser?.. »
— «ipouser ma nièce, monsieur! Le ciel Tenîllc m'en préserver I Elle a trop d'esprit pour moi; mais elle éloit sur le point de faire un superbe établissement.»
— n Un superbe établissement 1 »
— X Sans doute. Elle alluit passer en secondes noces, car, afin que vous le sachiez, elle est veuve de mon trompette, qui étoit un jsli sujet ! Elle éloit sur le point, comme je vous le disois, d'épouser un ariisie de la plus haute volée, qui joignoit sa troupe à la mienne. C'est une aOaire d'or ; on n'a jamais vu personne qui approchât de celui-là pour le saut du cerceau , la danse aux paniers et la voltige ; un gaillard qui descendroit de la lungfrau sur un fil de fer. Il n'est pas que vous n'ayez entendu parler de l'incompabadle péruvien! nous sommes nés porte à porte, s
— "Malédiction! Que la foudre écrase les marionnettes et l'incotnparable Péruvien ! »
— s 11 ne faut pas que monsieur s'afflige , reprit Simcon en patelinani. Les affaires ne sont pas bien avancées, et il m'est avis, entre nous , que l'incomparable Péruvien ne s'en soucie guère. Si monsieur persistoit dans ses bonnes iulentioiis pour Jeanuelte, ce seroit une
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grande satisfaction i la fgmille. Il est vrei qu'elle n'est pas comtesse; mais les Batland sont boonfitesl »
— ■ PeDsez-ïoo9 , maître SiméMi , me faire jouer ici une scène de Polichinelle? *
— » Non, mon ami, répondit le maire en se penchant à mon oreille arec on sourire d'ironie d'aDIeurs alKible et caressant ;— ce n'est pas une scène de P<rfichine]le, (ontinoa-t-il ii basse voix en me tendant les papiers qu'il Tenoit de parcourir, et que je repoossois doucement de la main ; — c'est, Dieu me pardonne , noe
— > De Gilles , n'est-il pas Ttai ? »
Il n'ajouu pas un mot. — Je tira) cent francs de ma bourse , je Us déposai devant )ni , j'enfonçai mon chapeau sur mes yeux, et je m'esquitai sans regarder derrière moi.
C'est li qne Sniraoit naturellement mon blstoïre.
— PenKZ-Tous que celle anecdote transpira dans le public, me demanda ta baronne après un moment de silence T
— Comment, madame! si elle transpira! On en fit nue comédie poar les marionnettes , et comme la pièce n'étoit pu mauvaise dans son genre, je crois qu'elle est devenue ebssiqne, de sorte que je n'ai jamais osé mettre le pied etez Séraphin , dans la crainte dii j'étoh de l'y voir représenter.
-^ Déplorable ami ! Subir tant de tribulations pour plaire à une nymphe de Paris qui devient un laideron en Chaidpagne, et pout' faire un Ménëlas de l'incomparable Péruvien!
— Le premier projet qui me passa dans l'esprit fut d'aller me jeter à la rivière , avec nne jnerre au cou.
— C'étoîl une réMluti<»i eitréme. F4e m'avcz-TOOS
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pas dit qu'on te proposoit de tous marier 1 -^ Et à propos ^ pourquoi ne me parlez-vous pas de voire future?
— Ma foi, baronne, je n'y penspis plut,
— Tant pis! Vous étiez dans les meilleures disposjlioos du monde pour l'aOaire dont il est question, Cétoil autaut de gagné sur l'aveuir. Il y a des gais sans prévoyance qui ne s'avisent de cela que le lendemain.
— Quand mon père se fut aperçu que ma douleur ' commençoit i se calmer, et que je me montrois dans
les ru^ de grand jour et le front haut , il Mut me ré^ waàre à faire une visite à U famille d'Hem'iette, C'était h nom de la jeune personne. Comme je pusois pour aiiendre encore une fortuite assez sortable, et que les grands parents avoîent compté sans le digne Salomon , sage intendani de mes menus plaisirs et de mes dépenses secrètes , je fus parfaitement accueilli. Après quelques moments d'oiseuK propos, entra Henriette. £lle étoit jolie. Je ne toos parlerai pas de sa tournure, Vous avez TU plus d'une jeune fille à sa sorUe de pension. Elles se ressemblent toutes. S» mère fit, pendantrquelque temps, d'inutiles eflorts pour contraindre sa tête gracieuse et modeste k se soulever verticalement sur la perpendiculaire infleubie de son corps , qu'elle surplombait d'une manière eiïrayanie. Cependant la curiosité s'en mêla , et lorsqu'Heuriette so fut suffisamment exercée ï pousser une reconnoissance aventureuse sur le parquet jusqu'à la pointe de mes escarpins (on ne faisoii pu encore de visites en bottes), elle gagna peu à peu du lerrain eu hauteur, et finit par me regarder presque borizontalemeni. Je n'ose dissimuler que je comptoir beaucoup sur cette impression qui m'a toujours été ^ngnlièremenl favorable , mais je n'ctois pas assez vain pour craindre que les résultats en devinssent funestes à une
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(emme qui me roysit pour la première fois. Cependant la conU^inte indéfinissable et convulsive qu'exprimoit sa physionomie me donna une sérieuse inquiétude quand je vis qu'elle étoit obligée de s'enfuir dans sa chambre pour me cacher le désordre où cette enirevue avoit jeté ses esprils.
— On n'a jamais entendu parler d'un effet de sympathie aussi subit!
— Ne TOUS y trompez pas , Eugénie ! La sympathie n'étoit pour rien là-dedans. L'innocenie Henriette avoit entendu raconter mes aventures , et tous les souvenirs de mes bmentables amours venoient de lui apparottre à la fois. A peine la porte fut retombée sur elle, qu'elle se mit à son aise et qu'elle éclata sans façon.
— Pauvre petite ! il en étoit temps 1 elle sertnt morte â la peine !
— Sa mère m'affirma que ces crises de foUe joieauiquelles elle étoit sujette ne la possédoient pas longtemps , mais je ne tue Irouvois pas la moindre envie de savoir posiiivenient i quoi m'en tenir sur leur durée , et je m'évadai comme j'en avois l'habitude en pareille circonstance. — Je vous demande pardon si je me suis répété souvent dans cette circonstance de mon récit. C'est ua des inconvénients du sujet.
— Vous n'épousâtes donc pas?
— Non vraiment !
— Pas si ridicule ! supposez que nous venons de jouer un proverbe.
— El leqoel encore!