AM^IK
elle dilgnolt nie les relire ou me les chantel-, cir à tolit le charme de cette mélopée grecque dont nous D'aTOng que des idéea confuses , sa tqix sonore , émue , péoé- Irante , tjouloit le ctul-ma d'une mélopée qui n'éleit qn'à elle. La puissance de cet organe encbantenr tenoit aussi b un de ces mystères qni découragent la parole. Pour l'eiprimer aujourd'hui dans une comparaison digne de la réalité , il faiidroit faire comprendre ce que peut exercer d'empire sur l'âmo une pens^ de Lamartine proférée par la harpe éolienne ou par l'harmonica.
Quand elle eul fini sa leoture et qu'elle se fut assurée que je né laisserois rien échapper de ces nuances fugitiTes de la pensée poétique dont elle aTolt le secret mieux que Pindare , elle abandonna le volume. Nous étions dans le jardin comme la première fois; les rayons du soleil jaillissoient comme la première fois entre les blancs bouquels du cerisier, se brisoient sur sa tête en faisceaux légers et frémissants, ou l'ealouroient eu auréoles. Des fleurs qui oommençoient à tomber , quelques-unes avoient jonché ses cheveux i le ciel mythologique n'auroil pas fait plus de fêtes à la muse elle-mâmc , s'il l'avoit reconnue , recueillie et pensive, dans la plus cbëre de ses solitudes. — Et moi, je me laisois pour ne pas troubler cette solennité. Je ne suis pas sûr d'ailleurs que j'aurols pu parler si ju l'avois voulu.
— Non, dit-elle , ce ne sont pas là des poètes! cette magniGcence d'images et cette pompe accablante d'barmonie et ce faste éblouissant de mots, ce n'est pas la poésie 1 Qu'importent tes vaines gloires des peuples et l'orgueil de leurs triomphes et l'ivresse de leurs jeux? La poésie n'est que dans la foi et dans le sentiment , dans une croyance soumise ou dans une vive émotion
140 80UVENIBS DE JEUNESSE,
du coeur. Elle n'a pas prêté ses véritables inspirations a l'extravagante vaflité de ces nations aniiques ; elle ne les prêtera pas A cette fausse raison des nations modernes, qui n'est qu'une autre espèce de vanité. La poésie de l'âme, c'est le cbrisUanisme qui noas l'a faite, c'est la réforme et la philosophie qui l'ont tuée. Ilfaut croire pour entendre la poésie et pour la sentir. Qu'auraient produit nos Miltoii et nos KIopstock , oh ! c'étoient de sublimes génies!... s'ils n'a voient remonté au berceau de la religion pour lui redemander ses mystë^ resT Je m'étonne que les anciens, qui étoienl si heureux et si riches en emblèmes matériels , n'aient pas représenté la poésie avec un bandeau comme l'amonr.
Je la regardai ; ses joues s'étoient vivement colorées, ses lèvres trembloient , ses yeux jetoient du feu
— Cependant, dis-je en tremblant....
Elle tressaillit.
— Pardonnez, monsieur , interrompit Amélie ;
je suis sujette à céder ainsi i une impression qui m'a saisie , et je n'observe pas alors qu'on m'entend. C'est une étrange infirmité , mais je vis ordinairement si loin du monde ! Pardonnez-moi , je vous supplie , si j'ai laissé échapper une seule parole qoi vous offensât dans vos opinions. Vous êtes protestant, sans doute....
— Je suis catholique romain.
— Calholiqui! romain 1 s'écria- 1- elle en se rapprochant de moi d'un élan, — C'est aussi, ajouta-t-elle en se retirant un peu , la religion dans laquelle j'ai été élevée, quoique je fusse née dans une autre.
— Ceci me confond, repris-je avant d'avoir pu démêler les idées qui m'assailloient confusément. Ce n'est pas ce quej'avois appris du chevalier.
— Votre étonnement est tout naturel, dit Amélie. —
Mais rien n'oblige deux jeunes étudiants en grec à renfermer leurs confidences dans le cercle étroit d'une version. Ma mère éloit catholiqae.
— Sir Bobert me l'avoit dit.
— Mon père ne l'éLoit point; il croyoit sa religion meilleure , et cependant il étoit persuadé que toutes les manières d'adorer le vrai Diea lui étoient agréablen, quand elles étoient naïves!...
— J'en suis persuadé comme votre digne père, Ami'lie ; j'en suis sûr' le Dieu souverainement bon, qui se trouvera peut-être de l'indulgence pour le crime, seroil-il inexorable pour une erreur pieuse et sincère T je ne saurois le croire ; et Dieu ne peut pas avoir permis que la pensée de sa foible créature fût plus bienveillante que lui.
— Je fus instruite sous ses yeux dans la religion de ma mère. Ce fut sa fille catboliqae qu'il bénit en moi au moment de me quitter pour cette longue absence de la mort; et en m'embrassaal tendrement, il me dit ceci : Écoute seulement ta conscience; évite , si tu le peux , le bruit inuliie et souvent scandaleux de l'abjuration. Le Seigneur connoït les siens. Mais , quoi qu'il arrive , rappelle-toi toujours que le sanctuaire de la vérité, c'est une âme pure. Si lu te souviens de cela , Dous nous retrouverons avec celle que j'ai tant aimée, dans le sein du même Dieu ; car it n'y en a qu'un , et son nom soit gloriSé sur la terre et dans le ciel ! — Après cela il sourit , et je venois d'entendre sa voix pour la dernière fois, — Voilà tout.
— Les parents qui vous restent sont-ils instruits de vos dispositions?
— La crainte de les aflliger m'obligeoit i les tenir cachées. La crainte de tromper leur confiance m'obli-
149 80UVENIU DK JEUNESSE.
geoil i les décourrir. J'iiinai mieux leur donner un chigrin que de leur dérober nne affectiiHi. Aucun de ceux dotit j'avoia quelque fortune i attendre n'ignora mes sentiments. Je n'eus pas même danl cet aveu l'honneur d'un sacrifice. Lo peu que je possède suffit ï mon ambitiDh ; la loi m'accorde encor* qudqaes avantages que mes économies rendent déjà superflus , et l'eipé* rience m'a d'ailleurs appris qu'il n'y a point d'Indëpeadance plus douce et plus assurée que cellit qui résulte du travail.
Notre conversation dura loiig-teraps, peat<«lre, mais il me serait auBÛ difficile d'en mesurer la dur^ que d'en rappeler l'objet. Cet abandon d'un moment nom avoit conduits h l'intimité de l'âme ; alors , tons les discours , tous les mois , louies les iiiQexions de la voix , orit une signification qje la parole ne peut traduire ; mais cela est ravissant ding la mémoire. Il faut l'avoir éprouvé ; il ne faut ni le raconter ni Is lire.
Il y avoit deux existences dans Amélie; il y avoit deux âmes : une âme de génie qui planoit au-deBsus de toutes les idées de l'humanité , une âme de jeune fille qui compalisBoit à toutes les foiblesscs, i toutes les ignorances des créatures inférieures, Son exallalion éloit sublime, et sa simplicité channaûte; elle avoit des tristesses solennelles comme une reine céleste exilée de son empire ; elle avoit des joies d'enùnl. Je l'ai aarj»'ise à s'amuser d'un papillon , d'une fleur , à se par» d'une plume ou d'un ruban , à causer et à rire comme une simple femme, et cependant, ce n'éioit pas une femme.
Ce que c'éioit, je ne le sais pas; une apparition sans doute; une de ces communications du monde imaginaire que l'on croit avoir eues, qu'on se représente sous
AHÉLIE. 143
une forme Idéale, qu'on se souvient d'aroir perdues en peu de temps, et qui laissent une traee éternelle dans la pensée. Si je n'ivois pas là ses lellres, sescheTeux, sa bague d'écaillé, son portrait , je serois plus cerlain d'à- VMr FéTé. J'ai beauconp lu depnis ; j'ai )u JuHe , la création d'n^bomme sensible qui sait quelque chose de Tamour par onl-dire. J'ai lu Corinne , l'inspiratico d'un poète qui a beaucoup de tendresse dans l'imaginalîoii. £n rérité, ces merveilles de mylc et de talent ne BODl que de froides raerveillee, parce qu'elles excèdent b portée babîluetle de notre nature imparfaile. Amélie s'en étoiguoit bien davantage encore , car Dieu est pliui puissant que le génio, et c'étoit Meii qoi l'aloit bite. On ne me reprochera pas de l'avoir infentée, et qw iuventeroit Amélie T Comment la ferras-je comprendre , moi qui n'ai pas le secret magiqne de ces gensJïT comment nserois-je dire : Yoici quelle élott Amélie , moi dont l'itme s'étonne et succombe encore après tant d'années an sent retenlissemeM de ion sou- Tenirt A moi el pour mw, ces réminisceace» inexprimaUes sans nom, sans forme, sans cooleuv I — Cela ne peut parler qu'à moi, comme k s^e qu'un voy^eur a laiKé sur le chemin parconru, comme la pierre blanche qu'un arare a cimentée dass h terre sur son IréBor enfoui. Un jour peut-être , il fondra bien que je me condamne à écrire des romans ou des nonelles , puisqu'on ne m'a irouré bon à rten de plus utile dans la meilleure des sociétés possibles; mais je me garderai bien de leur donner Amélie pour héroïne. Je connois iTOft les règles de l'an.
Je la quittai jAn* IranquiUe. Les capitulations de ma coaseteoce me coUoleitl moins. Ce danger que sîr Robert rcdotitoit pour la puptUe , c'éwit m évfaeuMBt
H4 SOUVEMKS DE JEUNESSE.
échu qui u'aToit pas dépendu de moî. Le serment que je lui avois fait , c'éloit un engagement dont l'objet n'avoit rien que d'itnaginaire. Je ne pouvois le tenir sans violer un uouvean mystère plus imporlanl pour le bonheur d'Amélie , et pour celui du chevalier lui-même. Ses deux illusions les plus chères en dôpendoienl , la constance d'Amélie dans sa fui , et l'accomplissement d'une édition de Pindare , immortelle comme Piudare. J'aurois été , je n'en douiois pas , délié de ma parde par un prêtre, et surtout par un avocat. Les conGdcnces qne je venois d'obtenir , sans le vouloir , me rendoient aussi libre que je l'élois avant de contracter une obligation téméraire. Si j'avois pu lui répondre quand tl m'exprima ses inquiétudes ; Amélie est catholique et ses parents le savent, — que lui resioil-il à me demander? Le seiment de l'aimer avec pureté, avec une fidélité inaltérable; avec une résignation soumise aux volontés d'Amélie et de la Providenceî Et qui l'aurait aimée autrement! Ëtois-je arrivé d'ailleurs au point qui rendroit un pareil aveu si nécessaire? Aimer Amélie , grand Dieu 1 Espérer qu'on seroit aimé d'eHe 1 Ah I je n'avoJs pas tant d'oi^ueil !
Au reste, le chevalier ne s'en informa pas. Il n'interr(q;ca pas une fois d'an regard mes regards qui m'auroient trahi. Il étoit trop absorbé dans la contemplation de ces scholies que Pindare paroissoit avoir inspirées de son génie , et de cette glose plus poétique, plus élégante, plus harmonieuse que le texte. Combien de livres cmnpulsés ! Combien d'auteurs appelés en témoignage! Combien de savantes illustrations dédaigneusement confrontées avec les simples notes d'Amélie! Que de voyages pour JonathasI Mais Jonathas éloit impassible, et les bras chargés A'in-foiio, il
AMELIE. 145
classiùt (out devant son maitre avec une obéissance mécanique dont la précision auroil déconcerlé le bibliothécaire le plus habile. — Phénomène du siècle l s'éCTiott sir Robert. Incomparable enfant qui a vu en Pindare tant de beautés celées à Sclimidius , à Bënédictus, i Sudorius, à mon ami Heyiie , et, je pense, i mon frère Jacobus , car je trouve ici telle décuuverle plus précieuse que l'or et les diamants, dont je ne lui ai jamais ouï parler! 0 Jacobus, où Cles-vous pour mouiller de larmes paternelles ce généreux rejeton, cette fleur prédestinée de votre tige glorieuse, cette viei^e animée d'un esprit divin à laquelle j'élèverai un temple dans ma préface! Où êtes-vous, Jacobus! car moD cher Pauto-post est préoccupé de trop de pensées sérieuses pour prendre part à mon enthousiasme I
Je frémis. J'eus besoin de me remettre un peu pour concevoir que le chevalier me reprochât de ne pas sentir le prix d'Amélie, et d'en parler froidement. Hélas I...
Ce n'étoit pas henreusetnent l'ouvrage d'un jour que cette édition de Pindare. Après les Olympiques, les Pytkiques. Après les Pythûjues, les Néméennés. Après les Néméennes, les Istfimiennes. Tout le monde sait cela; mais la moindre difficulté exigeoit une Tisite à l'oracle, et j'aurois quelquefois pleuré comme Chapelle, que le chantre thébain n'eût pas assez vécu pour remplir un volume de la taille de Jonathas. Sir Bobert, qui jouissoit presque autant de mes prt^rès que de ses acquisitions, éloit le premier à me presser de multiplier mes démarches. Il ne se plaignoit jamais que je partisse trop tôt et que Je revinsse trop tard. Il pensoit que cette alternative d'exercice et d'étude étoit favorable à ma santé, à mon instruction , à
Inon bonbear. Il s'en mfonnait I Jonalhas , en l'accablaut de surnoms qae lai fournissoit en foule son éradilion myiholt^ique, et d'épithëies caressantes qu'il ne tronvott qtie dans son ccear; mon doui Typbon, mon aimable Encelade, mon gracienz Promélbée. Jonatbas, qai ne parloit, ainsi que je crois l'avoir dit, qu'autant qu'il y étoit contraint par une nécessité irré- Bislible,se contenloit d'eiprimer son approbation par une légère inclinaison de tête et par un ëirange sourire. Quant è moi , je n'ai pas besoin de dire que j'étois de l'avis de Jonatbas.
Le livre du chevalier nons occnpoit toojoara Amélie et moi , mais il ne nous occupoit pas long-temps, Je iie sais pourqnoi je me tronvois de jour en jour plus d'aptitnde à comprendre le travail , et moins d'impatience Il le terminer. Il en falloit si peu d'ailleurs pour fournir à sir Robert des recherches sans nombre et des amplifications sang fin! Aussi, au bout de. quelques . minutes, le poète grec étoit abandonné, et il s'éconloit au jardin d'Amélie des heures délicieuses, pendant lesquelles on n'en parloit plus. Ce n'étoit pas qu'on fût distrait comme la première fois par quelque digression subiie et saisissante qui absorboit toute la pensée. On n'en parloit plus, parce qu'on cessoit de parler. Plus l'âme est remplie alors, si je m'en souviens bien, plus la conversation devient insignifiante , et quand le hasard fait qu'on a échangé quelques mois , on rougit de n'avoir trouve que si peu de choses à dire. On a honte, on a pitié de soi-même, et on se tait. C'est beaucoup quand on ose s'eiposcr à la reiiconirc d'un regard que . l'on cherche, —- ci que l'on évite. Oh ! quand elle est prËs de vous^ doucement pensive, colorée par une Wgère émotion , les lèvres entr'ouvertes par un souffle
à peine entendu, les yeux fixés snr un objet qui n'est pas vous, mais qui ne la disirait point, car elle le regarde sans le voir, quelle agitation turbulente vient bouleverser le cœur au moment où elle les raniënç sur les vôtres sans s'attendre à les trouver, et quelle eijstence ne se seot pas près de s'anéantir d^n; pelte volupté peu mesurée à dos fprces I On se recueille, on se réfugie en soi-mâme, on a besoii) de lutter contre son bonheur pour n'en £(re pas accablé ! Coume Ip sentiment de la vie est pur et complet ! Comme le sein se gonfle à contenir, à posséder le présenti Et cepeiiT dant, comme le temps yole, comme il s'en Ta [ Vous avez beau vous imaginer que les soirées d'été sont longues ; le son de l'faeure n'a pas expiré sur la cloche que voilà la cloche qui en appelle tme autre. L'ombre def arbres grandit pendant qu'on la mesure. Il faudra partir quand elle se plongera dans cette pelouse qui borde l'allée , et lorsque vous vous réjouisses qu'elle en soit encore si loin, elle y est déjà.
Le hasard ou un moment d'eipansion avoit un jour rapproché sa main de la mienne. Je ne saurois expliquer par quelle heureuse adresse j'y liai mes doigts de manière â ne pas la quitter. Cette communication, plus intime et plus douce que toutes celles que l'amour a inventées, devint pour les jours suiranls un droit ou une habitude; cela, par exemple, rendoit tous les entretiens iimliles. Que diroieni les paroles qui valût la correspondance muette de deux âmes unies par la surface d'un épiderme intelligent ei sensible, par le frémissement sympathique des n^rfs entrelacés, par le bouillonnement des artères, par la transfusion d'une moiteur tiède cl pénétrante qui circule pour ainsi dire d'un cœur à l'autre ? Ia possession d'une femme bimée,
14S S0UVE14IRS DE JEtI^ESSE.
je sais bien ce que c'est : mais cela , tout le monde le sait-il ? N'est-il pas pour quelques oi^anisatioDS Icadres et passionnées quelque sens incotmu au vulgaire, quelque oi^ane plus délicat, pins pur, plus exquis en perceptions, qui transforme, qui élève, qui spiritualise notre essence, et qui la fait participer par moments à la nature divine? Je l'avois jeune, cette faculté d'aimer autrement, d'aimer mieux que l'on n'aime 1 Je la conserve toute vivante au milieu des ruines de m? vie, et je plains sincèrement les hommes qui n'ont été qu'heureux r comme les hommes le sont.
Quand on se séparoit, c'étoit autre chose. Là commençoit une nouvelle espèce de bonheur. Cette félicité profonde qui ne s'étoit pas comprise restoit tout-ï-coup en face d'elle-même. Elle se conlemploit avec surprise, elle se goùloit avec ravissement. Ces calmes et silencieuses voluptés faisoient place à l'exaltation , au d<?lire ; toutes les sensations ressuscitoient , et avec quelle vivacité! Toutes les idées se développoient, et avec quelle éloquence I On ne se contraignoit plus; on parloit, on crioit, on versoit des larmes à sangloter de joie I On prenoit le ciel et l'univers à témoin de son extase , et il n'y avoit pas un atome dans la création qui ne s'animât pour sentir et pour répondre. Comment n'y auroit-il pas répondu? Quand on a un amour immense dans le cœur, on rcferoil un monde! On pourroit dire i la lumière d'être, et la lumière seroit ! Je recomposoîs tout. Je remettois tout à sa place, elle, moi, la nature; je revoyois Amélie; je la revoyois peu distinctement, comme je pouvois la voir , comme je l'avois vue. L'ensemble de ses traits m'échappoit, mais qu'en avois-je besoin ? Qui a jamais vu dans leur ensemble les traits de la femme qu'il aime? qai s'en est jamais souvenu T
ah£lie. 149
Mais, comme j'eniendois sa voii, son parlçr fraïKi, brusque, sonore, un peu cuivré, qni vibroil longtemps comme une flèche de métal émue , comme un crisial vide que le fer a frappé, qui retentissoit de plus en plus harmonieux dans mon oreille ! il y vibre, il y retentit encore I
Et puis, ma propre pensée se prenoit subitement pour moi d'un amour naïf, d'un enihoauasnie d'enfant! C'étoit moi, moi seul, qui avois passé quatre heures auprès d'Amélie, dans l'air qu'elle avoit respiré, dans te prfum de son baleine, dans les rayons de ses yeux. Je connoissois bien le cdté de mon corps qui avoit pu l'effleurer. Je m'asseyois toujours i sa droite, parce qu'il y avoit à l'autre extrémité du banc un petit socle sur lequel elle étoit accoutumée à s'appuyer. Je me serois dérobé de ce côté à l'attouchement sacrilège d'un papillon d'or ou d'une touffe de roses, avec plus d'empressement que n'en met un nnïre k éviter celui du paria. Ma main qui avoit pressé sa main, je la regardois, je l'aimois, je la trouvois heureuse, je la caressois de mes lèvres, je la cachois sur mon coeur, il me sembloit que j'étois la pierre de Bologne d'Amélie, que je réfléchissois quelque chose d'elle, que ceux qui m'aperccv oient de loin se disoient tout bas entre eux : Voyez I
Le lendemain du jour fatal où j'avois rapporté à notre laboratoire classique la dernière note d'Amélie , le chevalier exigea que j'allasse passer quelques jours h visiter les merveilles de l'Obcrland, pour me remeuru des fatigues d'une si longue assiduité au travail. Jl ignorait qu'elles ne me fussent sensibles que depuis qu'elles étoient finies. J'acceptai cependant avec recoiinoigsance, parce qu'Amélie étoit sur le chemin. Je
lâO SOrVENIttf DB JEUNESSE.
jnourrai ta voir, disou-je, et u je ne la vois pas, je passerai si près d'elle I
Je la trouvai sur notre baac de gazon. Elle y avoit pris ma place. Elle la quitta , coronic si elle étoit boiiteuse de l'avoir prise; je m'assis. Je ne la r^ardai pas, car j'avois à lui parier. Je lui parlai en effet de ma courte promenade dans l'Ûberland, et du désir que j'aTois éprouvé de la revoir pour la dernière lois,
— Pour la dernière fois, répondit-elle en se rapprochant do moi, et en m'abaodunnant sa main, que je n'aurois pas osé prendre ai vile. Pour la dernière foisl coniinua-t-ellc en souriant, ies voyages de t'Oberlandsont-ils si dangereux T
— Voui n'ignores pas que je n'ai pjus de préteite â l'égard du monde pour revenir auprès de vousî
— A l'égard du monde I s'écria-t-elle avec étoilnemenl.
— Il m'en reste moins eacoro aux yeux du cbevalier.
— De sir Robert! reprit-elle. Ahl ahl cela est vrai ! je n'y avois pas pensé, — Pour la dernière fois I
Nous ne dîmes plus rien. Elle ne s'étoit pas éloignée. Elle étoit là , près de mon sein. Elle mo louchoit. Elle ne m'avoii pas retiré sa main. Sa main trcmbtoil.
Il falloit qu'elle souffrit, car elle laissa tomber sa tête contre mon épaule. Celte fois-là, je sentis, j'aspirai son souffle. Ses cheveux s'étoient détachés. Ils se mAloient avec les miens; Ils flotloient sur mon visage. Un de leurs anneaux vint jusqu'à ma bouche, et je le retins avec mes lèvres.
Quelque temps après , je crus sentir que son corps fléchissait. Je passai mon bras autour d'elle pour la
Coo<)Ic
AMSLIE. 151
soutenir. Il est difficile de «'expliquer commepl oo ne meurt pas alors, et cela seroil si biea ! Ce fut elle qui s'aperçut qoe le soleil étoit couché.
— Voilï la nuit, me dit-elle en s'élançant de quelque» pas an-devant de moi. — Pourquoi n'ëles-TOUS pas parti?,..
— Je vais à l'Oberland, Amélie, et que m'importe quel sera mon gîte ce soirî uoa cabane, une bruyère, un rocher, tout est bon 1 — Je la suivis cependant.
Nous fûmes si long-temps à gagner la vieille et mal' bre galerie qui cooduisoit à la porte, que les ténèbres fiairent de s'épaissir. Amélie prit nne lampe pour m'accompagner dans ce passage, qui étoit long, rui- Beux, difficile, et qui avoit appartenu i d'anciepnes conslructions monaatiques. Des parties de la voSte qui l'en étoieut séparées çà et là, joncboient le soi hamide et mouvant auquel le temps les avoit incorporées comme des roches naturelles. Uans tous les endroits où éioit parvenue la lumière du soleil , on voyoit jaillir de leurs joints béants des poignées do mauvaises herbes, et surtout de la grande éclaire ii fleurs jaunes.
Amélie me précédoit en se tournant de mon cAlé presque à chaque pas, surtout quand le chemin offroit quelque obstacle dingereui. Cette clarté livide qui projetoit en haut les ombres de son visage que je n'atoIb jamais vu éclairé autrement que par le ciel, lui donnoit quelque chose de l'aspect d'un fantôme. Elle me paroissoit plus triste , plus grande el plus pflle. Une idée de mort s'arrêta sur mon cœur. Je chancelai. La clef avoit tourné daos la serrure. Le gond avoit crié. L'air éloit devenu moins froid , l'obscurité moins sombre. C'étoit déjà l'eKlérieur , le monde de ceux qui croient vivre, Oéjàce'a! —
Je retrouvai la main d'Amélie. Je ne savots plus ce qoe c'éloit qu'une main de femme. Je la saisis à la briser. Je la portai à mon front, h mes yeux, à ma bouche. Je la couvris, je l'imprégnai de baisers dans lesquels j'aurois voulu laisser mon âme. Eh ! qu'avoisje besoin d'une âme à moi^d'uniiâmequi n'étoit bonne qu'à souffrir ! La porte se referma. Je ne compris pas qu'Amélie ne fût pas sortie aussi, qu'elle m'eût laissé seul, tout seul! Il me sembioit qu'elle, c'étoit nous deux.
Tout-à-coup, j'entendis un cri. Je me précipitai vers cette porte, comme si elle n'avoit pas dû m'arréter. Il y avoit là un de ces petits treillis de fer qu'on voit aux maisons des reclus, par lesquels on regarde, on parle, on interroge. Amélie était immobile à la place où je l'avois laissée, absorbée par une pensée fixe, et les yeux cloués sur la terre. Sa lampe tomba.
Je m'attachai à la porte. J'enfonçai mes doigts entre ses moulures. J'essayai de crier aussi, je criai sans doute. On avoit entendu. L'extrémité de la galerie s'éclaira , et je vis la robe d'Amélie flotter , se cacher et reparaître tour à tour entre les débris. Elle arriva.
Je ne me soutenois plus. Je défaillis sur le seuil, je l'inondai de mes pleurs, je le frappai de ma tôle, je ne l'aurais pas quitté, si une idée ineffable comme celle qui doit s'éveiller à la résurrection dans l'âme d'un élu, ne m'avoit rendu la force et la vie.
Je me levai, je me tins debout, je marchai sans effort ; je m'étois dit : Elle m'aime peut-être t
Je passai huit jours à parcourir l'Obcrland, à errer, à gravir , à méditer, à jouir du bonheur d'être libre et de vivre avec ma pensée. Amélie n'éloit pas près de moi, mais je croyois sentir que sou cœur me suivoit.
AHÉUE. 153
Depuis que je l'aimoîs, je n'avois jamais été aussi loin d'elle , cl jamais je n'en avois été moins réellement séparé. Ce qui nous séparoit, c'étoit ce qu'on peut parcourir de la terre dans un demi-jour de marche; un peu d'air, un peu de ciel , pas un semiment , pas une distraclion. Sa voix éioit la derniëre qui eût vibré dans mon cœur, sa main, la dernière que j'eusse louchfe, son regard, le dernier qui se fût rencontré avec le mien. Je lui parlois , je la voycis , je la touchois encore. Une éternité heureuse , un vrai paradis pour l'àme, ce seroit une émotion pareille, ainsi prolongée, ainsi entretenue, sans altérations , sans vicissitudes, sans défiance de l'avenir, et toujours, toujours vivante !
Le jour de mon retour à Berne, il étoit grand matin quand je passai au-dessous de la maison. Je n'avois pas dormi. Je m'étois levé dix fois pour savoir si l'aube paroissoit. Ne devois-je pas voir cette maison, et pouïois-je la voir trop tôt î Enfin, elle se détacha blanche , et frappée du soleil levant , au milieu de ses massifs d'ombrages, d'où elle s'appuyoit jusqu'à la route sur cette vieille aile de bâtiments délabrés, qui probablement n'existent plus. Tant d'autres choses ont disparu depuis I
Ilu'yavoitqu'unecroisée ouverte. C'étoit celle d'Amélie. Je supposai qu'elle avoit voulu jouir de cette heure délicieuse où la nature s'éveille avec tant de grâce. Je me flattai que ses premiers regards s'y étoient tournés du côté de roberland. J'espérai qu'elle y reviendroit. Elle ne parut pas. Rien n'étoit moins extraordinaire, et cependant je ne pus me défendre d'une étrange tristesse.
Cela m'éionna. Que manquoit-il au charme de cette matinée? L'horizon étoit si pur, l'air si doux, l'an-
tomne si beau avec ses magniftqDCs feuillages qui commcnçoient à peine à se marbrer de couleurs resplendissantes, comme si chaque arbre avoit porte des grappes d'or et de pourpre ! 11 manquolt Amélie; Amélie n'y était pas.
Je fus fâté du cheTalier comme un enfant chéri qu'on n'a pas vu depuis des années , et qui arrive de . loin; Cependant après quelque temps son visage se rembrunit, et sa tête, lentement renversée en arrière jusqu'à devejiir horizontale au plafond, le frappa d'un de ces regards verticaux sur la siguiricatioD desquels je ne pouvOLS pins me méprendre.
Je conçus qu'il étoit survenu quelque malheur. Mon cœur se serra.
— Es-tu entré cbe^ Amélie à itfn retour, me dit sir Bobert?
— Chez Amélie ? répondis-je. Et comment P A quelle occasion ? A quelle heure î Pourquoi ? Pindare csl fini.
— Elle est malade, reprît-îl en ramenant sa tête sur BB main aussi lentement qu'il l'en avoit éloignée.
— Malade 1 m'écriai-je. En danger, peutrêtre! Expliquez-vous, monsieur le chevalier !
Il éloit trop ému pour prendre garde à mon émotion. Il continua :
— En danger , — c'est Eelon. Les médecins ne le pensent pas. Ils parlent d'une indisposition, d'une espèce d'infirmité nerveuse qui ne compromet pas la vie; mais ils disoient cela aussi de... quelqu'un, d'une autre femme, d'un autre enfant, qui sont morts ii la suite d'un mal qui avoit les mêmes symptômes. Ob, ceci, Pautoposl, m'est plus à cœur que les leçons de Pindare, plus à cœur que ma propre cusiencel Amélie est tout ce qui reste de mon Jacobns !
Jen'enlendoisqu'â peine; je rassemblois mes idées. Je réfléchi ssois. J'avois erilendu parler de celte maladie extraordinaire par Amélie elie-méme; j'en savois les caraclères : son cœur palpiloit tout-à-coup avec violence ; ses oreilles faruissoient comme assourdies par la chnte' d'une cataracte; ses yeux s'obscurcissoient , s'éteignoicnt , et puis son sang ne circuloit plus, son pouls ne batlolt plus. Elle cessoit d'être nn moment, car ta crise, arrivée à ce point, ne duroit jamais qu'un moment; elle n'en rapporloil d'autre souvenir que celui d'un songe confus , d'une excursion passagère dans les ténèbres de la mort ; mais elle s'en inquiétoil si peu qu'elle avoit presque réussi à me faire partager son insouciance.
— Malheureusement, ajouta le chevalier, tu es trop fatigué pour aller t'informtir aujourd'hui de son état, dont tu jogerois tnieui que Jooalbas....
J'étois parti.
— Mademoiselle a expressément exigé de rester seule, me dit une des' filles de service qui vint m'ouvfir, mais elle a excepté les personnes qui se présenteroient de la part de sir Robert.
Je volai vers la chambre d'Amélie. Je m'étonnai, quand je fus entré, qu'on en refermât là porte sur mai ; mais je me souvins qu'elle avoit expressément exigé de rester seule.
Elle étoit seule en effet, — assise sur un fauteuil, la têle appuyée au dossier , les yeux fermés, le teint plus pâle que de coutume. — Je m'élançai vers elle, elle ne fit pas un mouvement ; — je saisis sa main, elle êloit froide. — Je poussai un cri, je tombai h genoux, je pressai cette main de mes deux mains, j'y collai mon visage ; je criai encore , je priai , je pleurai. — Je ue
Iâ6 souvENins de jeunesse.
savois pas si c'éloit ud des accès qu'elle m'avoil décrits ou si c'éloit la mort même. — Cela dura un temps impossible i calculer : — nue minute , — une éternité. — Je ne criois plus, je ne pleurois plus, je mourois.
Sa main s'étoît réchauffée sous mou haleine, sous mes larmes , sous mes baisers. Mes doigts crurent y retrouver en s'élevant jusqu'à l'artère le jeu de la vie et du sang ; elle palpita enfin, elle se déroba à mes lèvres, et j'osai reporter mes regards sur Amélie, dont les yeux ouverts et fiies étoieot attachés sur moi avec un étouuement inquiet.
— Maxime ! s'éoria-t-elle en jetant ses bras sur mes épaules; Maxime! C'est luilc'esttoil... c'est bien toi!.,. Tu m'aimes donc 1...
— T'aimer, Amélie! Oh! t'aîmer , t'adorer , vivre ou mourir de t'aimer , sentir mon âme s'anéantir dans cette pensée. — Mourir là.... Maintenant.... mainte^ nant.
— Bien, bien, dit-elle, en passant ses doigts sur ma tête, sur mon cou , en essuyant la sueur de mon front et les pleurs de mes yeux ! — Le voilà donc revenu de l'Oberlandl C'est toi, c'est Maxime! et je sais qu'il m'aimcl Heureuse Amélie! je pouvois mourir un moment trop tôt!...
— Mourir ! ah , tu ne mourras pas ! je le le défends 1 j'ai de la vie, j'ai de l'avenir pour nous deux.
Et pendant que je lui parlois, je la regardois plus fixement que je ne l'avois fait jamais. Je m'étonnois de voir ses joues animées de couleurs si vives, et sa prunelle s'épanouir en rayons de feu. Je craignis de m'èlre trom|ié sur sa résurrection, et que ce qui me restoit d'Amélie ne fût plus qu'une ànic qui achevoit de se transfigurer pour le ciel.
■ — Altends, alleods! repris-je. Calme-toi! calme ton cœur pour me le cooserter I Pense qu'une émotion trop forte peut mettre en péril ta vie et h mienne, paisqu'elles n'en font plus qu'une 1 Pense que je ne résisterois plus à la douleur de le voir comme je t'ai vue lout-à-I'heure ; que lu as depuis ce temps-là toute ma destinée déplus à sauver!... Calme-ioî, mon Amélie! repose-toi! Éloigne-moi I éloigne ma pensée ! Je veillerai tout près!... A un signe parti de ta croisée, au moindre cri, au moindre appel , je serai à tes genoux, et tu te réTeilleras encore !
— Mourir ! mourir ! quelle frénésie insensée I ditelle. Amélie mourir', quelle crainte d'enfant I mourir est bon pour la foiblesse et pour le malheur, mais je ne mourrai point! Regarde, u'es-tu pas lit? ne me touches-tu pas? ai-je encore la main glacée, les joues pâles? mon saug se figc-t-il encore dans mes veines? mon cœur se crispe-t-il encore comme sous la dent d'un serpent? Il est si joyeuï, mon cœur! ïl danse, il bondit dans mon sein ! Ah ! ce n'est pas ainsi que l'on meurt , ou la mort vaut mieux que la vie ! —
Son exaltation m'enivroit et m'elTrayoit en même temps. Elle s'en aperçut. Elle appuya sa tête sui- mon bras, car je m'élois assis auprès d'elle ; et souriant, l'œil plein d'une joie douce et reposée , les mains nouées nonchalamment autour de moi, elle me dit à basse voix:
— N'aie pas peur!,. . ne t'inquiète pas!... Je suis tranquille ! je suis guérie ! je suis heureuse ! tu me retrouveras heureuse... — Vois-tu! je suis la première encore à m'apercevoir que le soleil se couche; et ce soir, tu ne vas plus à l'Oberland!... —
Le sirieil se couchoit en effet, et depuis long-temps iù
le chevalier atlendoit avec impalience des renseignements circonstanciés sur la position d'Amélie. C'est que ce jour-13 les minutes avaient passé mille fois plus vite qu'à l'ordinaire; c'est qne cet entretien, qui s'^ crit en si peu de lignes , étoit , comme le savent cenx qui ont aimé, inépuisable en détails toujours semblables et tottjours noaveaDi. Qui dira jamais ce qu'il ; a de nuances de la pensËe dans l'expression d'un regard, dans l'accent d'one syllabe, dans la modnlalion d'un soufâe, dans le silence même qui succède plus éloquent encore aux paroles et aux stfupirsT Qui dira combien un mot répété i l'inGni pourrait signifler de choses différentes, s'il s'écbangeoit éternellement entre deux âmes passionnées qui se le renvoient comme un défi fantastique d'en saisir la dernière pensée! qui comprendroit l'Incompréhensible moment où deux amant» qni Tiennent de s'avoaer qu'ils s'aiment , s'aperce' Troïent qtl'ils se le sont dît assezl
)e panis cependant. Il le falloit bien. J'étols tranqnille d'ailleurs. Amélie ne souffrait plus. Ëtle me l'avoit juré ! Quand je fus parvenu au dehors de la vieille partie des bâtiments, et que le circuit de la route m'eut ramené sous sa fenêtre , elle y étoit pour me jeter un signe d'adieu , et pour me salvre des yeux jusqu'au pre^ mier coude du chemin. Alors, elle y étoit encore, et le signe se renouvela entre nous deux , avec un abandon que l'espace qui nous séparoit rendoit innocent comme son cœur et comme le mien. C'étoit Un baiser peutêtre!
Sir Robert n'avoit pas couvert (in feuillet, —que disje! il h'avott pas ouvert un livre depuis mon départ. Jonathas, immobile, debout et perpendiculaire, suivant sa coutume, diHolt depuis trois heures sur le front sou-
Coo«;Ic
AKÉI.IK. 159
cieoz de Bon maître cette relléilé de l'édiiioQ prineeps, on de l'exemplaire in membrania, qui amiuoit ordi- Dairement sa solitude de distractions si douces. Je seniii que c'ctoit l'inquiétude où je te laissois depuis trop lungteinps sur la santé d'Amélie , qui avoit absorbé toutes les facultés de cette âme tendre , accoutumée ï vivre par les autres, beaucoup plus gue par ellc-mémej et je regrettai d'avoir été si long-temps heureux,
B— L'élat d'Amélie est meilleur, dis-jecnro'appuyant sur le fauteuil du chevalier, et j'espère qu'en peu de jours il ne nous laissera plus de craintes.
Les traits de sir fiobert se dégagèrent du nuage qui les couvroit. Sa bouche reprit le sourire qui lui étoit habituel, et il me pressa la main...
— Alors, reprit-il, tu retourneras demaûl de boane heure, et je serai plus tôt rassuré.
Je ne savois pas positivement si c'étoit là un reproche , mais je me promis de ne pas m'y exposer davantage.
Quand j'arrivai, AméHe a'étoit pas seule ccunme ta veille. Son rétablissement avoit fait asseï de prières, pour qu'elle pAt recevoir ses amies , devant lesquelles elle anroit craint de paroilre dans l'état d'anéantissement où je l'avois surprise, Mes visites tt'çxcKoient d'ailleurs aucune défiance dans 1^ maison, et personne ne soupçonnoit que j'y fusse attiré par un au|re amour que celui du grec. On ne tarda pas \ nous l)isKr,
C'est une étrange position que celle de deiiit amants qui se retrouvent pour la première fois, quelques heures après la première eipansioif d'un sentiment qui s'est trahi de part et d'autre, et qui a, pour la première fois, confondu leurs 9mcs en une seole âme. Il se passe alors quelque chose d'extraordinaire dans l'esprit. I.e bon-
160 SOUVENIRS DE JEDNESBE.
hear qoi l'avoit préoccupé d'uoe conviction si protoade et si délicieuse, devient presque un objet de doute. On se demande avec eiïroi si l'on n'a pas rêvé , ou bien si «cite lueur passagère de félicité qui suffirait à toute la vie , doit se refléter sans altération sur un seul lendemain. II semble que l'avenir entier a été dévoré dans une minute de délire. On n'ose ni se regarder ni se parler parce qu'on sait tout ce qu'on perdroit à échanger contre une émotion présente , refroidie par la réflexion ou par le caprice , l'émotion brûlaute du passé. Une fois que je fus assuré qu'elle éioit mieux , j'aurois voulu n'être pas venu. J'aurois voulu , du moins , être sorti avant les étrangers, avant les indiiïérents. J'aurois moins redouté d'être confondu avec eux...
— J'annoncerai donc à sir Robert qu'Amélie ne souffre plus , dis-je en me levant sans tourner les yeux sur elle , et en me disposant h partir sans attendre sa réponse.
Deux ou trois minutes de méditations ne m'avoient rien suggéré de plus adroit pour me soustraire i l'inexplicable embarras de mes pensées et de mon cœur,
— Oui, Maxime, vous pouvez le lui annoncer, en le remerciant de son intérêt et de ses bontés.
— Vous pouvez te lui annoncer! m'écriaî-je à ses genoux. Ah , parle-moi comme hier , une fois , une fois seulement, ou n'espère pas que je vive assez longtemps pour le revoir et pour te nommer â lui [. ..
Elle remit ses bras autour de mon cou, elle me rapprocha d'elle, elle laissa retomber sa (été près de la mienne, elle couvrit ma tête de ses cheveux, comme la veille,
— Pauvre ami! dit Amélie, que t'ai-je fait pour douter de moi? Hier, c'est toujours t., .
AHÉtIB. I6t
— J'en élais sQr, repris-je en pleurant de joie, mais j'avois besoin de te l'entendre dire encore !
Depuis ce jour-là nous ne fûmes plus en peine , el nous n'oubliâmes plus de nous tuloyer.
Ces entrevues se renouvelèrent souvent ; elles durèrent quelques semaines, soit que la parfaite guérison d'Amélie me laissât quelques inquiétudes réelles , soit qnc l'intérêt de ma passion et de mon bonheur m'eût réduit à la vile nécessité de prolonger celles du chevalier. On va si loin, sans le savoir, une fois qu'on a capitulé avec sa conscience , une fois qu'on a menli !
La fausseté de cette position morale finit cependant par m'inqulëler , an point de troubler mon sommeil, d'empoisonner mes rêveries solitaires, jusqu'alors si douces et si pures. Je me surprenois de temps en temps dans ces promenades, si remplies de la pensée d'Amélie, à me frapper le frânt avec colère, et à me dire tout haut : Cela n'est cependant pas bien I
Je n'avois eu de mystère pour Améfie que celui-là. Je me décidai i le lui livrer un jour tout entier. Je lui racontai les premières craintes de sir Robert, et le serment que je lui avuis fait, et les excellentes raisons dont je m'étuis avisé pour ne pas le tenir. Elle resta quelque temps à me répondre.
— Mon ami, me dit-elle enfin, nous sommes libres tous les deux , et rien ne peut nous empêcher de nous aimer toujours, car je ne douterai jamais de toncceur; mais ne plaçons pas notre bonheur sous les auspices du parjure! Tiens les engagements que tu as pris. Uis tout ; dis que tu m'aimes ! dis surtout que je t'aime , et que ma vie dépend de toi 1 Un devoir accompli est le premier de tous les biens. L'événement qui nous priveroit
da bonheur présent, n'est rien au prix de l'avenir que Dieu peut nous donner.
Je disputai comme un oqfant , mais je partis résigné h lui obéir. Je me répélois encore en entrant chez sir Robert : Elle le veut ! — C'étoit une autorité plus puissante pour ma foible raison qu'un serment prêté sur l'Évangile et dont j'avois pris Dieu mOme à témoin !
Le chevalier m'attendoit; et, à mon grand étonnemcnt , le livre sacré éloit ouvert devant lui comme la première fois. Je ne l'avois pas revu depuis, mais je l'eus bientôt recoimti.
Je tremblai de tous mes membres. Une sueur froide coula de mon front. Je me demandai si je veillois. ■ — Vous souvient-il de ceci, me dit sir Roberlî quelque chose de pareil s'est déjà trouvé entre nous.
— Pardonnez, dîs-je en m'asseyant, car je me soutenois à peine. Un moment, au nom du ciel, pour que je n'expire pas devant vous; mais auparavant, ne croyezvous pas nécessaire d'éloigner Jonatbas?
— Jonathas ne vous entend pas, Maxime. II ne sait que ce que son iniellii^nce mécanique lui a enseigné, pas davantage; et il faut que les affaires de votre Sme soient en mauvais ordre, mon malheureux ami, pour que vous redoutiez une conversation frauçoise devant ' un Gallois qui ne sait pas même l'anglois.
— Je suis remis, monsieur le, chevalier. Je n'ai plus peur. Un me rappelant à mon âme, vous m^avez rendu ma sécurité. Vous élea inslrnit, mais je peux tout dire. L'aveu que vous alliez me demander , je jure que je venois le faire!
— El sur quoi jureras-tu cette fois-ci? répondit le chevalier, en laissant tomber sa (été sur le dos do son fauteuil.
AVÉUK, 163
— Arrêtez I sir Robert! vous abiuet d« vw avanuges. Vous me condamnez à mort, avant de m'avoir entendu,
— Maiime , je vous écoute I
-~ Je TOUS ai promis mon secret ; et le jour ou je l'ai appris, ce secret faneste, il éloit déji celui d'une aulrc, le secret de la lie d'Amélie l Elle vient de me dégager '■
— Elle vient de le permettre d'être fidôle à ton serment, tans doute 1
— Elle vient de me le' prescrire. Depuis notre seconde entrevue, je savois qu'elle étoit dans le cœur catholique romaine.
— Catholique romaine I s'écria sir Robert éperdu , où as-tu pris ce blasphème, calomuiateur impie?...
— Dans ses paroles, dans ses aveux, moniieur le chevalier, un jour qu'elle me croyoit protestant.
— Catholique romaine! Apostasie! paijure! aacrilége ! profanation des proranaiions l La fille de Jacohus oUbolique I et il ne s'est pas leva de son tombeau pour la maudire I
-^ Il y est descendu en la bénissant. Le pèrâ d'Amélie savoit qu'elle éloit catholique romaine.
Ici la consternation de sir l\obert fut à son comble. San esprit paroissoit égaré dans un chaos d'idées confuses et de résolutions contradictoires. Ses yeux fixes exprimoient la terreur d'un homme frappé par une horrible apparition. Il répëtoit en balbutiant : Catholique romaine, et son père le savoit! Apostasie, apostasie i-t parjure!
— Et quand cela seroit aussi vrai que cela est faux, reprit-il au bout de quelques minutes d'agilatioii , mais d'une voix forte et assurée; — quand elle aurait Irabi nn Pien, devoiMu ]e trahir aussi! Sont-ce là )e$
enseignements que vons recevez de votre église? Ou , si tti ne crois pas même à la religion que tu atlestois , les simples règles de la probité humaine ne t'engageoient-elles pas envers moiT Qui l'avoit permis de tromper la crédulité d'un ami, dupe de sa folle confiance en les promesses , d'un vieillard qui s'étoit livré à toi ! faut-il que je te le rappelle , avec l'aveagle tendresse d'un pèreî
— J'ai eu le malheur de croire que je comprenois mieux les intérêts de votre bonheur, en vous épai^nant une peine irréparable. Hou erreur est grave sans donie, mais ce motif l'excuseroil , si elle pouvoit Être excusée.
— ' Le parjure ne s'excuse point. Il porte toujours son châtiment, et le ciel veuille te l'épargner ! Irréparable, dis-tu ! IL n'y a rien d'irréparable ici que ta fatale passion, peut-être I Tu m'as dit qu'elle éloii catholique romaine dans le ccenr. Hélas , cela n'est que trop possible! N'es-tu pas catholique romain? J'ai connu aussi le cœur des jeunes filles ; et leur foi , c'est la foi de ce qu'elles aiment; leur religion , c'est leur amour. Mais elle n'a pas abjuré. Si elle avoit abjuré, ses ressources n'exisieroient plus ; l'opinion l'auroit repoussée, l'auroit Qétrie 1 Elle seroit obligée d'aller cacher ailleurs l'opprobre qui s'attache aux renëgatsl Le penchant insensé qui l'entraîne au papisme s'évanouira aussi vite que l'illusion qui t'a dévoué son âme pour quelques mois. — Tu le révoltes contre cette idée, je le conçois ; mais l'avenir te confirmera mes paroles, car l'aiïection des femmes est encore plus passagère que leur croyance, et une femme qui a délaissé Dieu peut bien oublier un amant. — C'est pourtant à cette courie jouissance de la vanité, h l'accès de délire d'une fièvre de jeune homme que tu as sacrifié la paix de mes vieui jonrs
AMELIE. 165
et l'honneur de tes engagemcnis ! Josiifie-toi , si tu le peux!
— Je crois que je le pourrois , mais je n'en ai pas besoin. La pureté d'Amélie est sans reproches. Notre amour mutuel n'a été deviné que par vous. II ne laissera ni rougeur h son front, ni remords à son cœur, ni tache à sa réputation. Quant à mes obligations, elles sont intactes et sacrées, comme le jour où je m'en suis lié volontairement. Je n'ai que mon bonheur de plus à immoler à mon devoir ; mais cette considération ne m'arrêtera point. Ma vie vous appartient , monsieur le chevalier, et vous pouvez être sur que je ne vous la disputerai point.
— Qui te demande ta vie que j'ai plus h cœur que la mienne? répondit le chevalier en me tendant la main. SuiS'je assez fort maintenant pour ic retenir sur le bord de l'abime où je vous ai poussés lous les deux, moi, le plus coupable de nous trois? oh ! que la foudre anéantisse tout ce qui reste de Pindare, sans en excepter mon bel exemplaire de l'édition de Calltergi!... Malédiction sar Pindare , sur Calliergi et sur moi '.
— Le Pindare de Calliergi? dit Jonatbas en se pen> chant à l'oreille de 'son maître.
— Je n'en ai pas besoin , tendre et obéissant Goliath , répliqua le chevalier, qui tournoit en même temps nn regard affectueux sur le Gallois attentif. — Je n'ai pas besoin du Pindare de Calliergi. Je ne veux jamais le revoir! Et, cependant, il feroit encore le bonhetirde mes yeux , si j'avois trouve dans l'âme d'un fils de mon choix, l'unique objet de mes espérances, la soumission résignée de ion âme de sauvage.
Alors, Jonathas avoit compris qu'il ne s'agissoit plus du Pindare de Calliei^i, et il n'avoit compris que cela.
166 SOUVENIRS DB JEUKeSSE.
J« chevalier noas r^rda tous les deux , et il cç ait à pleurer. — Il pleuroit sur moi. — J'étoîs h ses pieds.
— Mon maître , mon ami , mon père , lui dîs-je eu sanglotant , disposez de l'obéissance de Maxime comme de celle de Jonathas l Ordonnez ! La journée n'est pa^ avancée '. — J'ai le leœps de partir de Berae.
— Et de prendre la route de l'Oberhnd , dit sir liqbert en pressant ma tête de ses njains.
— La route que vous voudrei 1 celle qui m'éloignera le plus d'Amélie, celle au terme de laquelle je ne ponrrai jamais tetrouver ni elle ni vous ! Je la prendrai, s'i} le faut , pourvu que vous me conserviez , ^l|e et yen , un souvenir d'estime et d'amitié!...
— As-tu réfléchi au moins à la port^ de cette promesse?
— Elle sera accomplie dans une heure; je pe vous demande qae le temps de lui écrire , de lui expliquer en quelques mots la résolution que vous exiges d^ moi ■ de lui dire une seule fois encore que mon cceur ne vivrq jamais que pour elle '. Je ne lui parlerai pas de mes pro> jets , je ne lui indiquerai pas l'asile que je vais cber-t cher. Je n'ai point de projets, point d'asile. Je ne sais où je vais. Tout ce que je sais, c'est que jetais où ellq n'est pas , et que j'y vais parce que vous l'avez voulu. — Après cela, c'est fini , et Maxime sera pour vous doux comme s'il n'avoit jamais été.
— Comme s'il n'avoit jamais été ! interrompit le chevalier avec exaltation. — Mon ûls , mon cher TiU, mon Paufo-post bien aimé 1 Comme s'il n'avoit jamais été ', Est-ce donc une âme insensible au dévou^nent le plus génércus , sans compassion pour les erreurs de U sensibilité, saDs admiration pour le courage de la vertu; est-ce un homme aux entrailles de fer que le vieil ami