‹ Nouvelles de Eugène Scribe ... Maurice--Carlo Broschi--La maîtresse anonyme (volume 2)Chapitre 1 sur 47 · Nouvelles de Eugène Scribe ... Maurice--Carlo Broschi--La maîtresse anonyme · texte numérisé non relu

Nouvelles de Eugène Scribe ... Maurice--Carlo Broschi--La maîtresse anonyme

Lorsqu'on gravit les sommités de la rue Saint-Jacques et qu'on est arrivé à pied jusqu'à la place Cambrai (je dis à pied, car les fiacres s'élèvent rarement à cette hauteur), on s'arrête d'ordinaire, ne fût-ce que pour reprendre haleine, et inspiré par l'air du pays latin, air épais, scientifique et imprégné de citations, on est tenté de s'écrier :

Hic tandem stetimus nobis ubi defuit orbis.

Que si cependant le voyageur essoufflé ne perd pas courage et se dirige à l'est, vers l'endroit où la place Cambrai va toujours en se rétrécissant ; qu'il laisse à sa gauche la rue des Sept-Voies, rue obscure et boueuse, où les balayeurs et le gaz n'ont pas encore pénétré ; qu'il gravisse intrépidement la rue Charretière, espèce d'escalier sans rampe et à pic, il arrivera, après quelques minutes d'ascension, en face d'un vieux porti-

que que je n'ai jamais pu voir sans émotion : c'est rentrée du collège de Sainte-Barbe, État constitutionnel placé entre deux gouvernements absolus, Henri IV et Louis le Grand (1), borné au nordpar larue deRcims,etau midi par les bâtiments de Montaigu et la rue Jean-Hubert. Jean-Hubert ! ce nom fut celui d'un bon curé de Saint-Jean de Latran, qui, dans le mois de mai 1430, fonda en la ville de Paris, au haut de la montagne Sainte-Geneviève, un collège qu'il mit sous le nom et la protection de sainte Barbe, patronne de sa mère; collège bientôt célèbre, et qui, pour soutenir sa gloire, ne s'est pas contenté, comme tant d'illustres maisons, de sa haute antiquité et de ses quatre cents ans de noblesse. 11 a conservé intacte d'âge en âge la haute réputation de ses études et de sa discipline classique.

Nos pères nous ont raconté ses succès universitaires et ses longues rivalités avec Montaigu, son voisin, guerres ardentes et passionnées, que les rhétoriciens d'alors comparaient à celles de Rome et de Carthage. — Il paraît que Montaigu fut Carthage, car il a disparu depuis longtemps, et Sainte-Barbe est encore debout, plus florissante que jamais.

En 93 seulement, ses portes furent fermées, ses classes désertes, ses chaires silencieuses; l'ortie et le chardon osèrent pousser sur cette terre savante, jusque-là cultivée par les Muses ; mais celles-ci ne furent pas longtemps exilées : le premier collège qui se rouvrit en France fut encore celui de Sainte-Barbe, comme si la lumière devait toujours venir de là ; non pas qu'elle fût éteinte, mais elle était, comme disaient nos pères, cachée sous le boisseau. 11 s'agissait de le soulever, ce qui n'était pas sans danger, car il y en avait alors à vouloir éclairer les gens. Victor Delanneau eut ce courage, et fut, après Jean-Hubert, le fondateur de Sainte-Barbe. Cette antique maison fut couverte par lui en 1798, sous le nom de Collège

Les collèges royaux de Henri IV et de Louis-le- Grand.

des sciences et des arts. A la même époque, s'ouvraient le?? écoles centrales et le Prytanée, remplacés depuis par les lycées de l'Empire. i*~**~

11 y a beaucoup de maisons d'éducation dans Paris ; il y en a un grand nombre d'excellentes, y compris même les collèges royaux, et loin de moi l'idée de discuter la supériorité des études dans tel ou tel établissement; mais je dis qu'aucun n'a su, comme celui de Sainte-Barbe, continuer et perpétuer dans le monde les souvenirs et les amitiés du jeune âge ; c'est une grande et nombreuse famille qui, chaque année, s'augmente sans se désunir, une chaîne immense qui s'étend sans se rompre, une protestation de plus en faveur de ce siècle qu'on accuse d'ingratitude et d'égoïsme.

Les nombreux élèves sortis de Sainte-Barbe se sont successivement répandus dans toutes les classes de la société ; j'en citerais qui brillent dans les deux chambres et à l'Institut, dans l'administration, dans la banque, dans le commerce, dans les rangs de nos marins ou dans ceux de nos soldats ; nous en trouverions même, un seul il est vrai, à la Grande-Chartreuse de Grenoble,.. Eh bien ! malgré le temps et l'absence, malgré les préoccupations d'un état ou les chagrins ordinaires de la vie; au milieu des rêves de gloire, de fortune ou même d'ambition, tous sont restés barbistes parle cœur.

Et ce nom, mille exemples le prouvent, n'a jamais trouvé d'indifférent, même dans le monde où tout s'oublie.

Dès que la rhétorique et la philosophie sont terminées, dès que s'ouvrent les portes du collège, chacun, entraîné par sa vocation présumée, s'élance dans un sentier différent. Tous les chemins ne conduisent pas à la fortune, mais sur tous du moins, on est certain de rencontrer conseil, appui et protection, car dans toutes les carrières on trouve des barbistes qui vous tendent la main et vous disent : « Courage ! » Bien plus, il y a entre eux, comme aux jours du collège, bourse com-

mune! et tous les ans, des extrémités de la France ou môme de l'Afrique, chacun envoie sa cotisation à Paris à la caisse de Sainte-Barbe, dite caisse de secours, trésor qui appartient à tout le monde et où puisent tous ceux qui en ont le droit. Ce droit, c'est d'être barbiste et malheureux. C'est ainsi que depuis bientôt trente ans, époque de sa fondation, cette caisse, sans cesse épuisée et sans cesse renaissante, répare les infortunes passées, vient en aide aux besoins présents, et souvent même assure l'avenir en créant des bourses en faveur d'orphelins barbistes, auxquels on donne ainsi le bienfait de l'éducation aux lieux mêmes où avaient été élevés leurs pères, C'est ainsi que depuis longtemps la grande famille barbiste croissait et prospérait, grâce à l'union de ses enfants, lorsque tout à coup un terrible désastre menaça son antique berceau.

Les vieux murs élevés en 1430 par Jean Hubert tombaient en ruines de toutes parts ! comment les rebâtir ! comment songer à des constructions immenses et dispendieuses, surtout sur un terrain dont on n'était pns propriétaire! 11 faudra donc voir s'écrouler ces murs où s'écoula notre jeunesse et où s'élève une génération nouvelle, ces murs témoins de nos jeux, de nos plaisirs et de nos amitiés premières, abandonner cette terre de souvenirs,

Et campos ubi Troja fuitl

A cette nouvelle, les anciens barbistes s'émurent, se rassemblèrent et tinrent conseil ; pour acheter les terrains de la vieille Sainte-Barbe et pour construira de nouveaux bâtiments, il fallait six cent mille francs,

— Donnons-les, s'écria-t-on, et, pour sauver notre berceau, ne nous adressons qu'à nous-mêmes ! Quelques jours après, les six cent mille francs étaient réunis ! Seulement, et pour qu'un plus grand nombre de camarades fût admis à apporter

son offrande, on avait décidé que les actions ne seraient que de 500 fr. Ainsi les anciens barbistes devinrent seuls propriétaires de Sainte-Barbe , on nomma pour directeur un ancien barbiste, un barbiste pour architecte, d'anciens barbistes pour membres du conseil d'administration, et, ce que ne demandaient point ces actionnaires improvisés, leurs capitaux, hypothéqués sur de vastes terrains et de belles constructions, produisirent bientôt des revenus certains et abondants. C'était d'abord une bonne action , et ce fut plus tard une bonne affaire que les immenses relations de l'union barbiste rendent chaque jour plus florissante. t

La loi votée l'année dernière pour la bibliothèque Sainte- Geneviève permet à Sainte-Barbe de s'agrandir encore et d'obtenir sur la place du Panthéon une entrée plus monumentale, plus belle et surtout plus accessible que le sentier escarpé de la rue Charretière. Pour ces nouvelles acquisitions, de nouveaux fonds devenaient nécessaires. Votés comme les premiers par acclamations, ils sont déjà presque réalisés; de tous côtés les barbistes accourent, les barbistes seuls, car pour empêcher leur ouvrage d'être détruit par des mains étrangères ou ennemies, pour empêcher la spéculation ou l'agiotage de profiter de leur prospérité, ils ont décidé par leur acte constitutif que les anciens barbistes ou ceux qui auraient un fils à Sainte-Barbe pourraient seuls acquérir cette propriété de famille, patrimoine de l'amitié, qu'ils transmettront à leurs enfants, et que ceux-ci transmettront aux leurs.

On comprendra sans peine, d'après ce que je viens de dire, que le collège Sainte-Barbe ne ressemble à aucun autre, et que les relations intra et extra muros y sont intimes et continuelles. Les triomphes obtenus dans le monde par les anciens barbistes sont la propriété des nouveaux, et le petit élève de sixième ou de cinquième parle avec orgueil de son camarade le général Cavaignac, vainqueur en Afrique, ou de son cama-

fil NOUVELLES.

rade Eynard, qui rapporte à Paris les drapeaux et le parasol marocains.

Les discours prononcés à la chambre par nos camarades députes sont toujours les meilleurs; et une comédie ou une tragédie en cinq actes d'un ancien barbiste est un événement pour tout le collège; on y est radieux d'un succès, et si l'auteur entre à l'Académie, chacun se croit membre de l'Institut. En revanche, à la fin de l'année, lorsque vient l'époque des concours universitaires , les anciens s'y intéressent et y prennent part; si l'année a été bonne, si les prix remportés par Sainte Barbe ont été nombreux, on voit les anciens barbistes accourir au collège, féliciter les vainqueurs, ajouter à leurs prix de nouvelles récompenses d'honneur, votées par l'association barbiste. — Si l'année a été moins bonne et moins heureuse que d'ordinaire, on accourt de môme et plus nombreux encore pour consoler les vaincus, pour leur tendre la main, pour ranimer leur jeune courage, et recevoir d'eux des promesses presque toujours remplies, un prix ou un accessit pour l'année suivante.

Il y a un grand charme dans ces visites au collège, et les occasions s'en renouvellent souvent. Il va sans dire que les anciens barbistes font élever leurs fils à Sainte-Barbe. Mais tous les pères n'habitent pas la capitale ; un grand nombre d'entre eux, fixés dans les départements ou retenus loin de Paris par leur état, leurs fonctions, leur fortune • sont obligés de se séparer de leurs enfants; ceux-ci cependant ne quittent pas tout à fait la maison paternelle, car en arrivant à Paris ils trouvent une nouvelle famille, les anciens camarades de leurs pères, auxquels ils sont recommandés et qui se font un véritable plaisir et un devoir d'accepter le patronage ou plutôt la tutelle qu'on leur -propose.

Un camarade avec qui j'avais fait toutes mes classes, brave et excellent garçon, dont la modestie égalait le savoir, s'était

retiré à sa sortie du collège dans le lieu de sa naissance, une ville du Midi qu'il n'a jamais quittée. — Là, il s'est marié, là, s'est écoulée sa vie qui fut simple et paisible, mais estimée et honorée de tous. Il avait suivi la carrière de la magistrature,, et lorsque après vingt ans de travaux le mérite et l'ancienneté le rirent enfin arriver aux éminentes fonctions de président du tribunal dans sa ville natale, tous ses vœux furent comblés, aucune autre ambition ne lui parut plus possible ; pendant les Cent-jours, la Restauration et les journées de Juillet, tout changea, excepté lui, et le flot des révolutions vint expirer au pied de son fauteuil de président.

Trois ou quatre fois on voulut le nommer député, il refusa ; il aurait fallu pour quelques mois abandonner ses fonctions. En vain nos camarades qui siègent maintenant à la cour royale ou à la cour de cassation lui écrivaient-ils que sa place était auprès d'eux, quand il recevait des lettres pareilles, il se hâtait de les faire disparaître et n'en parlait à personne de sa famille, non pas qu'il ne fût à même de juger sainement des hommes et des choses ; mais dès qu'il s'agissait de lui, il cessait de voir juste, car il ne voyait plus qu'à travers sa modestie qui grossissait le mérite des autres et diminuait le sien î Chaque année il nous écrivait pour envoyer sa cotisation à la caisse de Sainte-Barbe et des vers latins pour la fête de notre patronne.

Quand son fils unique eut neuf ans, il l'envoya à Paris par la diligence, le recommandant aux soins de deux anciens camarades, c'était moi et Jules Cl....t, actuellement un des plus habiles et des plus renommés chirurgiens de Paris. — Jules C , sorti en même temps que nous de Sainte-Barbe, avait

fait ses études à FÉcole de médecine, pendant que nous faisions les nôtres à l'École de droit, et avait continué un commerce de lettres avec notre ami le président : nous ne pouvions plus l'aimer que par correspondance.

Vous pensez bien que Fenvoi de notre ancien camarade fut accueilli avec reconnaissance et plaisir ; nous conduisîmes son fils à Sainte-Barbe, où il entra en septième.

Le jeune Maurice avait une figure charmante, une physionomie douce et intelligente, et, ce qui vaut mieux encore, un cœur bon et aimant. Aussi eut-il bientôt la réputation d'un excellent camarade, et sa vie de collège s'en ressentit, car au collège, comme ailleurs, l'orgueil et les prétentions ne réussissent pas. On y est heureux par le caractère plus encore que parle succès, et ce qui rend l'éducation en commun si préférable à l'éducation particulière, c'est que chacun dans son propre intérêt y comprend bientôt la nécessité de corriger ou de faire disparaître les défauts qui peuvent lui nuire ; c'est qu'on y apprend de bonne heure à ne compter que sur soi, à se faire son sort et sa position, à se créer des relations et des amis; à obliger pour qu'on vous oblige, à être aimable pour qu'on vous aime. C'est déjà le monde, c'en est du moins l'apprentissage et le surnumérariat.

Maurice l'avait compris ou plutôt son cœur le lui avait fait deviner, et quand nous allions le voir, ce qui nous arrivait souvent, c'était à qui nous ferait son éloge. Le premier au jeu et au travail, fort à la balle et en version, joyeux, insouciant et bon enfant, Maurice était, dans toute l'acception du mot, un excellent écolier ; il avait eu des succès dans toutes ses classes ; mais à la fin de son année de troisième, son nom retentit trois fois dans la distribution du concours général aux acclamations de ses camarades barbisles, qui accueillaient chaque nomination par les cris de : Vive Sainte-Barbe ! Maurice partit pour les vacances, portant ses trois prix et ses couronnes à son père, qui pensa en mourir de joie, et, bien plus encore, en oublier un référé qu'il devait présider.

Loin de se ralentir, Maurice redoubla d'ardeur et de travail, il sortait du collège tous les dimanches, et venait les

passer tour à tour chez le docteur C ou chezmoi, et nous

suivions dans noire pupille, avec un intérêt toujours croissant, le passage de Fenfance à la jeunesse et le développement des facultés les plus précieuses et des dons les plus heureux. Nonseulement Maurice devenait un grand et beau jeune homme, aux beaux yeux noirs, à la figure expressive et distinguée, mais de nobles et généreux sentiments germaient dans son cœur, et s'en échappaient en pensées éloquentes et chaleureuses; son imagination, vive et exaltée, se passionnait aisément et souvent l'abusait; mais dans ses erreurs mêmes il y avait tant de vérité, il les défendait avec tant de bonne foi, qu'on éprouvait du regret à le combattre et presque le désir de se tromper comme lui. Cette âme si franche et si expansive, cette sensibilité déjà si profonde, devaient être mises bientôt à une terrible épreuve. Maurice, qui tous les ans avait remporté des couronnes, venait de terminer sa philosophie par les succès les plus brillants ; il sortait du collège ; le monde s'ouvrait devant lui, il s'élançait impatient du bonheur et des plaisirs qu'il croyait y trouver. Un affreux malheur l'attendait : la perte de son père ! Le digne magistrat venait de mourir à cinquante ans; les regrets et les larmes de tous ses concitoyens, les éloges qui environnèrent sa tombe, ne purent consoler ni ses amis ni son fils d'une perte aussi cruelle qu'imprévue.

Pendant trois ans Maurice resta accablé du coup qui venait de le frapper. Il lui était impossible de se livrer aux plaisirs de son âge ; le seul qu'il eût !... était dans la société des anciens camarades et des amis de son père, pour parler avec eux de ce père bien-aimé qu'il avait trop peu connu. A ce titre, j'avais souvent sa visite, et je n'ai jamais vu de meilleur jeune homme; il y avait dans la candeur de son regard et dans la douceur de son esprit un charme auquel on ne pouvait résister. Sa douleur même avait tourné au profit de ses études : ne sortant presque jamais et depuis trois ans travaillant toujours,

Maurice était devenu un des jeunes gens les plus instruits de son âge. Son père qui lui avait laissé une honorable et modeste fortune, quatre mille livres de rente, avait toujours désiré qu'il fût avocat. Ce désir était un ordre, et Maurice avait passé ses examens de droit à toutes boules blanches; il s'était fait recevoir docteur, il avait terminé son stage, et tout nous disait, au docteur C... et à moi, que notre ami et notre pupille serait un des plus illustres élèves sortis de Sainte -Barbe et deviendrait l'honneur du barreau. Or, comme de nos jours la toque d'avocat est presque la couronne de France, nous nous représentions déjà en perspective Maurice dcpulc et ministre, certains, quel que fût son poste, qu'il y défendrait dignement les intérêts et la gloire du pays.

Il avait abandonné le quartier latin, et pour se rapprocher de ses tuteurs, qu'il regardait comme sa seule famille, il avait loué dans le fond de la Chaussée-d'Antin, non loin de la fontaine Saint-Georges, un appartement riant et confortable, un second composé de trois pièces meublées avec simplicité et élégance, et de plus, au sixième étage, une espèce de belvéder avec un jour magnifique ; c'est là que, pour se délasser de ses travaux sérieux, Maurice allait de temps en temps dessiner et peindre, car Maurice était pour la peinture et la musique d'une première force d'amateur; on ne néglige point à Sainte- Barbe les talents d'agrément. Dans les premiers jours de son installation, il vint nous voir fréquemment, puis un peu moins, puis octobre et novembre s'écoulèrent sans que nous eussions reçu sa visite. Nous envoyâmes savoir très-souvent de ses nouvelles, il se portait à merveille, mais il était toujours sorti. L'idée qui se présenta à notre esprit fut qu'il s'occupait de ses débuts au barreau et d'une première cause très-importante

qui lui avait été confiée à la recommandation de Jules C ,

qui avait dans sa clientèle les premières et les plus riches familles de Paris; nous nous attendions d'un jour à l'autre à

MACJBICI, ii

apprendre par lui-même son triomphe, et nous ne pouvions, du reste, manquer de le voir bientôt, car nous étions à la fin de novembre, et le 4 décembre approchait.

Vous me demanderez ce que c'est que le 4 décembre?

C'est la Sainte-Barbe !

Tout ce qui se trouve ce jour-là d'anciens barbistes à Paris a l'habitude de se réunir dans un banquet consacré à l'amitié et aux souvenirs de collège. Figurez-vous, chez Lemardelay, une salle immense où s'élèvent de longues files de tables qui n'en forment qu'une seule, image embellie des réfectoires du collège. Arrivent successivement deux ou trois cents convives, les uns à pied comme autrefois, d'autres en de somptueux équipages ; mais les distinctions de rang ou de fortune restent sur le seuil. Dès qu'on a mis le pied dans la salle du banqueta la gaieté, à la franchise qui régnent sur tous les visages, on s'aperçoit qu'il n'y a plus là que des camarades et des frères; le monde est loin, le collège revient, et l'égalité recommence.

Que n'en est-il de même de la jeunesse et de la santé ! Chacun cherche dans la foule ceux qui étaient de sa classe et de son temps. Souvent tel camarade, absent depuis bien des années, a de la peine à reconnaître et à être reconnu; on & devine du moins ! et la mémoire du cœur vient en aide à celle des yeux : — Quoi, c'est toi .'... et l'on se serre la main, et Ton s'assied l'un à côté de l'autre, et les causeries commencent :

— Te souviens~tu?... c'est le mot qui est sur toutes les lèvres.

— Et toi ? — Oui, toujours. — C'était là le bon temps ! — Es-tu heureux? — Dans ce moment, du moins! et la sonnette du président interrompt tous ces souvenirs qui se croisent, car ii y a tous les ans un nouveau président choisi parmi les barbistes. Cette année-là, c'était un jeune ambassadeur, qui, à l'étranger, représente la France avec talent et dignité (1) ;

(1) M. de Bussière, ambassadeur près ia cour de Saxe.

mais alors il représentait Sainte-Barbe, et chacun avait repris avec Son Excellence le tutoiement du collège. Après sa spirituelle et amicale allocution, les toasts commencent : — Au fondateur de Sainte-Barbe ! — A l'amitié et aux souvenirs de collège! — A ceux que le malheur ou V absence empêche de se trouver à CPtte réunion ! — Aux succès de nos jeunes camarades !

Tous ces toasts, arrosés de vin de Champagne, sont suivis de longues acclamations, le dernier surtout, car une députation de la jeune Sainte-Barbe est là vis-à-vis le président. Tous ceux qui ont été les premiers dans leur classe sont invités à cette fête de famille, et Ton ne peut voir sans émotion ces petites figures riantes et fraîches, à l'air curieux et étonné, aux beaux cheveux abondants et bouclés au milieu des têtes grisonnantes et des fronts brunis qui les entourent. C/est le présent et l'avenir, ce sont toutes les générations comme toutes les opinions qui se confondent et trinquent ensemble... le député de l'opposition, le légitimiste et le conservateur. Dans ce moment-là, il n'y a plus de partis, il n'y a que des barbistes. Le dessert arrive, et tout finit, comme autrefois, par des chansons. Il y a là quelques vieux auteurs de vaudevilles qui apportent leur contingent, lequel, quoi qu'il advienne, est toujours trouvé délicieux et applaudi avec transport. 0 amitié de collège, tu es capable de tout ! Enfin sonne l'heure de la retraite \ on se donne une dernière poignée de main, on se sépare, et Ton va reprendre, l'un ses opinions, l'autre sa fortune, celui-ci ses chagrins, et l'on attend une année de plus, la Sainte-Barbe prochaine, pour rajeunir encore.

J'étais arrivé en même temps que Jules C , et nous avions

gardé entre nous deux une place à notre ami Maurice, qui était un peu en retard. Nous le trouvâmes maigri et changé; mais ce qui redoubla notre étonnement, c'est que lui, d'ordinaire si expansif, était triste et silencieux. Ni la vue de ses anciens camarades, ni le spectacle joyeux qui nous entourait,

ni les éclats de cette gaieté turbulente ne pouvaient dissiper sa tristesse. Quelquefois, il faisait des efforts pour s'animer et s'étourdir, mais ce rire contraint expirait bientôt sur ses lèvres,' et il retombait dans sa préoccupation; nous l'interrogeâmes vainement. — Il n'avait rien. — 11 était bien. — Il était heureux de nous voir, et en parlant ainsi un sombre accablement se peignait sur tous ses traits. — C'est nerveux, me dit le docteur en sortant, c'est une fatigue de cerveau, il travaille trop ; j'irai demain le voir.

En effet, et à sa première visite, le docteur passa chez lui. Maurice était parti de grand matin à cheval pour le bois de Boulogne.

Le docteur y retourna dans la matinée. Il avait un déjeuner de garçons chez TortonL

Il y passa le soir très-tard. 11 était aux Italiens. Une maladie qui s'annonçait par de pareils symptômes inquiéta beaucoup l'excellent docteur, il hésita cependant toute une semaine encore à m'en parler: mais le mal s'aggravait, je le vis arriver un matin, ému et agité, lui qui ne se troublait guère.

— Cela va mal, me dit-il, Maurice est en danger.

— Tu l'as vu?

— Oui, chez moi, ce matin; car chez lui impossible de le trouver... Il est venu m'annoncer qu'il renonçait à l'importante affaire qu'on lui avait confiée à ma recommandation et par laquelle il devait débuter au palais. Il se défie, dit-il, de ses forces et de son talent.

— C'est de la modestie.

— Tu n'y es pas ; ce jeune homme va perdre son état, il est lancé, il se dérange.

— Ce n'est pas possible ! Lui sage depuis si longtemps !

— Raison de plus pour que l'explosion soit terrible. L'équilibre tend toujours à se rétablir, et je crains qu'il ne devienne maintenant aussi extravagant qu'il a été raisonnable. Aussi

i 4 NOUVELLES.

effrayé que le docteur, je courus aux informations, elles n'étaient rien moins que rassurantes : le modeste et timide Maurice fréquentait les roués de nos jours, la jeunesse dorée, les héros de la mode. Il avait pris leur ton, leurs manières, leur cigare et surtout leurs folles dépenses. 11 avait deux chevaux et un groom. Et puis, il jouait, au club, le whist à 50 francs la fiche, et perdait parfois dans sa soirée le billet de 1,000 francs. Mais ce n'était rien encore : lié avec un banquier, il jouait, d'après ses conseils et son exemple, à la Bourse, où la fiche est encore plus chère. Je tremblais pour les quatre mille livres de rentes de son père, et je me demandais, en voyant une métamorphose si prompte et si invraisemblable,

Comment en un plomb vil, l'or pur s'est-il changé ?

Je me persuadais qu'on l'avait calomnié ou que Ton se trompait et que tous ces rapports étaient infidèles ; il prit soin de m'en attester lui-même la vérité. Je le vis arriver un matin sombre et triste comme le jour de la Sainte-Barbe ; il avait un service à me demander. — Je lui répondis que je n'avais rien à refuser au fils de mon ancien ami, je lui parlai alors de son père, dont la conduite avait toujours été si pure et si irréprochable.

Des larmes roulèrent dans ses yeux.

Je lui parlai alors de lui et des folies qu'on lui attribuait. H ne les nia point.

■— Vous êtes donc devenu joueur et avide?

— Non, monsieur.

— Ces plaisirs vous amusent donc?

— Ils m'ennuient à la mort.

— La nouvelle société que vous fréquentez vous paraît donc bien séduisante?

— Je la trouve insipide.

— Pourquoi continuer alors une existence qui vous ruine et qui vous déplaît ?

— C'est malgré moi; mais il le faut.

— Vous à qui je supposais de la force et du courage, revenez à vos anciens amis, à votre état, à vos études.

— Ah! je le voudrais, et je ne le puis !... Dans ce moment encore, je viens pour réclamer un service qui me coûte beaucoup à vous demander.

— Vous croyez donc que je le refuserai?

— Je le crains... et cependant tout mon bonheur à venir en dépend.

— Quel est ce service?... Allons, expliquez-vous.

— Ah ! me dit-il en rougissant et en baissant les yeux, c'est là le difficile...

— Je ne puis cependant pas vous deviner.

— Eh bien ! continua-t-il avec une contrainte et une souffrance évidentes, et en s'efïbrçant de se donner du courage, eh bien ! on va représenter de vous un grand opéra ?

— Oui... eh bien?...

— Dans cet opéra... il y a des danses... un ballet.

— Sans doute... eh bien ?

— Pourriez-vous obtenir qu'un des pas de ce ballet fût dansé par...

— Par qui ?

Il voulut continuer, cela lui fut impossible, il s'arrêta et me tendit un petit papier roulé qu'il tira de sa poche en me disant :

— Tenez, monsieur, son nom est là.

Je déroulai le papier et je lus : Mademoiselle Fœdora, troisième sujet de la danse.

— Ah! lui dis-je froidement, je comprends? voilà la cause de toutes vos folies?

— Non, monsieur.

— Vous aimez, vous adorez cette personne... Ces amourslà sont chers, et si vous commencez, à votre âge, à les acheter...

— Non, monsieur, je ne suis pas encore descendu aussi bas !

— Voyons, de la confiance? dites-moi tout!... où l'avezvous connue?

— Je ne la connais pas.

— Où la voyez- vous?

— Je ne l'ai jamais vue.

— Maurice, vous voulez me tromper.

Il releva la tête avec fierté, je vis briller dans ses yeux quelques étincelles du feu qui les animait jadis.

— Mon ami, me dit-il, vous pourrez un jour me reprocher mes extravagances, ma ruine et mon malheur..., mais jamais un mensonge... Je ne connais pas cette personne, son sort m'est tout à fait indifférent.

— Quel intérêt alors y prenez-vous en ce moment?

— Je ne puis vous le dire, mais le peu de bonheur que je puis espérer encore sur la terre dépend de la grâce que je vous demande; je ne peux vous forcer à me raccorder, mais peut-être éprouverez-vous un jour quelques regrets de me l'avoir refusée.

Il prononça ces derniers mots avec un désespoir si calme et pourtant si profond et si vrai, que j'en fus tout ému... Je le regardais attentivement et j'aurais bien voulu avoir le coup

d'œil si perspicace et si sûr de mon ami Jules C ; mais je ne

vis rien, je ne devinai rien. Maurice était retombé dans sa rêverie. Debout et appuyé sur la cheminée, il semblait loin de moi dans un autre monde.

— Je ferai ce que vous me demandez, lui dis-je. — 11 tressaillit... — Mais à condition que vous me direz toute la vérité.

Il me regarda avec douleur et me dit : — Je ne puis accepter cette condition.

— Eh bien, soit ! mais n'en accusez que vous, s'il arrive malheur!...

Il me serra la main avec un transport de joie et disparut. Le soir je parlai au maître des ballets, M. Coraly, qui ne se contente pas d'avoir du talent, et qui est un homme aussi aimable qu'instruit. Il me promit de placer mademoiselle Fœdora dans un pas de cinq et de la montrer de la manière la plus avantageuse pour elle et pour le public, c'est-à-dire fort peu!

Le lendemain je reçus la visite de mademoiselle Fœdora, qui venait en équipage et en grande toilette me remercier de la protection éclairée et désintéressée que j'accordais aux artistes. — Dans ce moment Maurice entra, et me voyant avec du monde, prit un journal et alla s'asseoir dans un coin de mon cabinet. Pas le moindre trouble, pas la moindre émotion n'apparut sur ses traits, et quand je prononçai le nom de Fœdora en la lui présentant, il la contempla avec surprise et même avec curiosité, tandis que la jeune danseuse, laissant tomber un regard de protection et d'intérêt sur ce beau jeune homme qui avait l'air si triste, semblait me demander qui il était ?

Maurice m'avait dit vrai : ils ne se connaissaient pas. — 11 venait aussi me remercier et paraissait plus tranquille que la veille. Pendant un mois ou deux le mieux continua, j'appris qu'il avait renoncé à ses chevaux et à son groom ; on m'assura même qu'il ne paraissait plus au club. Je le croyais sauvé., lorsqu'un jour le docteur entra chez moi brusquement en s'écriant : En voici bien d'une autre! le jeune homme veut se tuer !

— Il veut se tuer ! lui dis-je avec effroi. Qui te le fait croire?

— Parbleu! cette lettre adresse'e à nous deux! et qu'on ne devait nous apporter que demain. Par bonheur, j'étais passé aujourd'hui chez Maurice, et son portier s'est empressé, dans son dévouement, et dans le désir de s'épargner une course, de me remettre sur-le-champ ce billet.

Il contenait en effet un adieu exprimé dans des termes tels qu'il y avait de quoi justifier les craintes du docteur. Nous courûmes chez Maurice : il était sorti; nous l'attendîmes. Son étonnement fut grand lorsqu'il nous aperçut; il nous serra les mains avec affection, mais sans proférer une plainte... Rien n'est dangereux comme les douleurs concentrées et taciturnes... tant qu'elles sont communicatives, il n'y a que demimal, elles se tarissent d'elles-mêmes en s'épanchant au dehors; mais quels arguments employer contre un désespoir qui ne dit rien et qui a pris son parti?

Tout ce qu'il répondit à nos reproches, c'est qu'il avait perdu sa fortune, son avenir et son courage à la poursuite d'un bien qu'il n'avait pu atteindre et dont l'honneur môme lui défendait de parler. Il n'accusait personne que lui, se regardant comme désormais inutile ici bas; aussi à peine arrivé il lui tardait de partir; mais il n'avait pas voulu le faire sans adresser un dernier adieu à ses seuls amis.

Nous lui parlâmes alors de cette amitié dont il se montrait si peu digne, et des droits que nous avait transmis son père. A ce mot tout-puissant sur lui, il se mit à fondre en larmes, et le docteur me regarda de cet air de satisfaction et de triomphe qui signifie : Le malade est sauvé!

— Nous ne voulons point connaître vos secrets, lui dis-je; mais nous exigeons de vous la promesse de renoncer à vos desseins.

— Je le voudrais, mais je ne puis répondre de rien, je suis trop malheureux !

MAURICE. i9

— Quand donc a commencé ce malheur qui vous accable? depuis quelle époque?...

Je ne sais ! c'était quelques mois avant notre dernière réunion de Sainte-Barbe.

— Et vous pensez qu'un chagrin de quelques mois doit durer toujours, que la Providence, qui a rendu nos joies si passagères et si fugitives, voudrait rendre nos douleurs éternelles.

— Cela ne se peut pas, s'écria le docteur, dont je flattais le système; c'est pour le coup que l'équilibre serait détruit!

— Eh bien ! continuai-je, nous vous demandons une année, pas davantage î

— Que voulez- vous dire? s'écria Maurice étonné.

— Promettez-nous que, dïci à un an, vous renoncerez au projet insensé que vous méditez.

— Vous ne pouvez refuser ce délai à vos vieux amis!

— Plus encore, aux amis de votre père !

Le jeune homme nous regarda avec émotion et nous dit :

— Je vous le promets.

— Ainsi, à la Sainte-Barbe prochaine, vous viendrez vous asseoir à côté de nous, au milieu de vos camarades d'enfance?

— Je vous le promets.

— Et si votre sort n'est pas changé, si d'ici là vous n'avez rien trouvé qui vous rattache à la vie, nous vous rendrons votre promesse.

— J'accepte, s'écria le jeune homme ! Je serai fidèle au rendez-vous; mais d'ici là il me serait impossible de rester à Paris... Adieu donc, mes amis, adieu!

— Au quatre décembre! lui criai -je.

— Au quatre décembre !

Et nous nous séparâmes.

Maurice avait en effet quitté Paris, car nous ne le revîmes plus, et l'ingrat, plus fidèle à sa douleur qu'à ses amis, ne nous écrivit même pas*. Qu'était-il devenu? où était-il allé?... Nous

fûmes longtemps sans le savoir. Enfin nous apprîmes, mais non pas par lui, qu'il parcourait la Grèce et la Syrie. Cependant et depuis son départ les jours avançaient ; le temps marche pour les travailleurs comme pour les oisifs, pour les heureux comme pour £eux qui ne le sont pas; seulement, il marche un peu plus vite pour les uns que pour les autres, mais enfin tous arrivent au même but, môme ceux qui n'en ont jamais eu.

Le printemps et l'été s'étaient écoulés ; l'automne voyait revenir à Paris la population fashionable des châteaux et des campagnes, nous étions à la fin de novembre ; nous n'avions point de nouvelles de notre exilé ; cependant le 4 décembre approchait. Maurice avait-il oublié sa promesse ou plutôt ne pouvait-il plus la tenir? Tout me disait que le malheureux jeune homme n'avait pas même eu le courage d'attendre et avait cédé à son désespoir. Au milieu de ces perplexités et de ces craintes, le 4 décembre arriva. Pour la première fois de ma vie j'allai à cette fête avec un sentiment pénible et un serrement de cœur indéfinissable ; au milieu de toutes ces physionomies joyeuses et animées, j'en cherchais une triste et pâle, que je n'apercevais pas ! Je parcourus dans tous les sens l'immense salle du banquet, Maurice n'y était pas. Le docteur lui-même n'était pas encore arrivé et c'était le seul à qui je pouvais faire part de mes angoisses. Déjà retentissaient les conversations bruyantes, les cris de joie et le choc des verres ! Le président avait réclamé le silence et d'une voix lente et solennelle venait de prononcer le toast ordinaire : « A ceux de nos camarades « que l'absence ou le malheur empêche de se trouver à cette « réunion! » Tous se levèrent et répétèrent ce toast avec acclamation ; moi seul je n'en avais pas la force... et murmurais à voix basse : Au pauvre Maurice! quand je vis apparaître le docteur, qui entrait avec l'empressement et l'animation d'un retardataire. Il aperçut du premier coup d'dbil, et au banc des

anciens, la place que j'avais laissée vide à côté de moi ; il courut s'y asseoir.

— Eh bien ! lui dis-je, pendant qu'il dépliait sa serviette, Maurice n'est pas ici !

— Je le sais, je viens de le voir

— 11 est donc arrivé?

— Depuis trois jours.

— Et il n'est pas venu î...

— Le pauvre garçon ne pouvait pas : il est blessé.

— 0 ciel ! il a tenté de se tuer!... ou bien un duel !...

— Rien de tout cela... une jambe cassée. Sois tranquille, les jambes cassées, cela me regarde... c'est ma partie, ma spécialité... Chacun la sienne, et cela ne doit pas plus t'eff rayer qu'un dénoûment à changer ou un acte à refaire.

— Comment cela lui est-il arrivé ?

— Fidèle à son système de silence, il ne me l'a pas dit.

— Il est donc toujours bien malheureux !

— Au contraire ! il est charmé, enchanté, il cause, il rit, il chante, il danserait même si je le lui permettais; enfin, c'est un changement complet, et il n'y a pas au monde d'homme plus heureux depuis qu'il a la jambe cassée ; je crois que cela l'a guéri.

— En vérité !

— C'est peut-être une découverte, un remède contre le spleen... j'y réfléchirai î

Et tout le reste du dîner le docteur fut d'une humeur charmante comme il l'est toujours quand il vient de sauver un de ses clients. C'est presque dire qu'il passe sa vie à être aimable.

Le lendemain, je courus avec lui chez Maurice, mais au lieu de nous arrêter au second étage, nous montâmes jusqu'au sixième; c'est là qu'habitait notre ami; de son appartement d'autrefois il n'avait conservé que cette mansarde, brûlante en

été et glaciale en hiver. Cette seule pièce servait à Maurice de chambre à coucher, de salle à manger et de cabinet de travail... un lit, une table et quelques chaises composaient son mobilier ; mais sa figure resplendissante et radieuse semblait faire refléter sur tout ce qui renvironnait un rayon de bonheur. Le docteur m'avait dit vrai, jamais je n'avais vu Maurice plus libre et plus content; je lui parlai de sa blessure, il n'y pensait pas, il ne souffrait plus. — Mes amis, mes chers amis, nous dit-il en nous serrant la main, je fus bien coupable, mais vous aviez raison, il ne faut désespérer de rien tant qu'on a devant soi du temps : et j'ai, grâce au ciel, celui de réparer mes fautes; l'avenir m'appartient et par lui j'expierai le passé. Le revenu que m'avait laissé mon père se réduit maintenant à un millier de francs. Qu'importe? J'ai pris, vous le voyez, un loyer de cinquante écus, et tout mou budget est voté d'avance, d'après le même système d'économie. Avec du courage, je me passerai de ce qui me manque ; avec du travail, je regagnerai ce que j'ai perdu ! Le travail ne m'effraye pas, car je suis heureux, et le bonheur rend tout facile.

— Heureux! în'écriai-je, et comment cela?

— Oui, sans doute, me répondit Maurice en rougissant... puisque je vous revois, puisque vous m'aimez encore et que j'espère bientôt reconquérir votre estime.

Il tint parole; ce n'était plus le même homme; il ne dévia plus de la route qu'il s'était tracée. A peine guéri, il se livra au travail avec passion, avec frénésie. — Tout entier à sa profession d'avocat, il semblait qu'il n'eût été mis au monde que pour compulser des dossiers et parler procédure. Je croyais revoir et entendre son père. Il eut pour sa première cause une affaire difficile et intéressante qui avait attiré l'attention publique ; il débuta avec éclat, avec succès, et je n'ai pas besoin de vous dire que tous les barbistes de son temps étaient ce jour-là au palais !

Il nous aperçut dans la foule, le docteur et moi, et vint à nous.

— Ai-je tenu ma parole ? nous dit-il.

— Oui, et si ton père était là, il serait, comme nous, fier et content de toi !

— Ah! s'écria-t-il en levant les yeux vers le ciel, vous ne pouviez rien me dire qui me rendît plus heureux !

Ce n'était là que le premier pas. Maurice continua avec persévérance la difficile et honorable carrière qu'il venait d'embrasser; pauvre encore, mais estimé des juges, aimé de ses confrères, il voyait peu à peu sa clientèle se former, et, sans me rendre compte des événements dont il avait été le jouet, sans m'expliquer ce qui avait pu ainsi le renverser et le relever, je le croyais désormais au port, à l'abri des orages et pour jamais sauvé, lorsqu'un soir, c'était le 3 décembre, rentrant chez moi fort tard, je trouvai ce billet qui était de Maurice : « Mon ami, j'ai encore besoin de vous, venez, car « jamais votre aide ne me fut plus nécessaire... venez. Cette « fois je vous dirai tout... Je vous attends demain de bon ma- « tin à l'adresse ci-dessous... » Et l'adresse qu'il m'indiquait n'était pas la sienne.

Je fus réveillé par le docteur, qui avait aussi reçu la veille au soir une lettre à peu près semblable, et, quoiqu'en décembre, où le jour se lève tard, il soit assez agréable de fair comme lui, nous étions de bonne heure à l'adresse qu'on nous avait désignée. C'était un grand et magnifique hôtel, un des plus riches du quartier Saint-Georges, mais l'élégance et le confortable y brillaient encore plus que la richesse. Ce début fit froncer le sourcil au docteur.

— Qu'avons-nous à faire ici? me dit-il d'un air de défiance.

Un domestique nous introduisit dans un petit salon où Maurice nous attendait. Il était habillé de noir, en proie à une

telle émotion que sa main tremblait en serrant la nôtre ; à peine pouvait-il parler.

— Qu'y a-t-il donc encore? lui dis-je tout effrayé.

— Ce qu'il y a, mes amis, vous allez le savoir ; car avant de vous expliquer le nouveau service que j'attends de vous, je veux, je dois tout vous avouer !...

Et il commença alors le récit suivant, lequel, je vous le dis tout bas, m'intéressa vivement ; et si je n'ose en convenir tout haut, c'est par la crainte, ô mes lecteurs, que cet aveu ne produise sur vous un effet tout contraire ; niais en ce cas ce sera la faute de l'historien et non de l'histoire que je vais vous raconter de souvenir et dans \f\ : ?,ï simplicité.

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