‹ Nouvelles de Eugène Scribe ... Maurice--Carlo Broschi--La maîtresse anonyme (volume 2)Chapitre 2 sur 47 · LES MANSARDES · texte numérisé non relu

LES MANSARDES

En sortant du collège, Maurice était venu habiter près de nous l'appartement dont je vous ai parlé; appartement au second, ayant pour succursale un belvéder au sixième, succursale qui était devenue depuis le siège principal de son habitation; mais, alors, il n'y montait de temps en temps que pour y peindre, attendu que le jour y était plus clair et plus beau que dans l'appartement du second. Une fois à l'ouvrage, Maurice restait souvent des heures' entières dans ce qu'il appelait avec orgueil son atelier ; Maurice aimait la peinture et y aurait peut-être excellé sans les Pandectes et le droit romain qui faisaient aux beaux-arts une concurrence redoutable, mais il leur donnait, du moins, tous les moments dont il pouvait

disposer, et c'était pour lui, qui n'aimait rien encore, le plus doux des passe-temps et la plus agréable des récréations.

Un jour, après avoir pâli toute sa matinée sur une question de droit des plus ardues, Maurice se sentait la tête lourde et fatiguée, il avait besoin de repos et le soleil était magnifique ; le jeune Cujas devenu Raphaël s'élança lestement vers son atelier; il était déjà parvenu tout d'un trait jusqu'au cinquième étage et s'apprêtait à gravir le sixième, lorsqu'il s'aperçut que quelqu'un montait devant lui.

C'était une personne en robe blanche qui se retourna, et Maurice vit la figure la plus distinguée et la plus ravissante...

Une jeune fille au gracieux sourire, aux yeux bleus, à la blonde chevelure, à la démarche et à la taille aériennes ; et, vu la région élevée où elle se trouvait alors, entre le ciel et la terre, on aurait pu la prendre pour un ange aussi bien que pour une simple mortelle. Maurice, qui, jusque-là, s'était fort peu inquiété de ses voisins, pensa alors pour la première fois que le sixième et le septième pouvaient être habités. Le bruit d'une porte qui se refermait le confirma dans ses conjectures. Cette apparition qui venait de le ravir, n'avait, grâce au ciel, rien que de réel et de terrestre. C'était sans doute une voisine, aux formes gracieuses et élégantes : pourquoi la grâce et l'élégance n'habiteraient-elles pas le sixième? C'était peut-être une artiste, une jeune peintre comme lui, et toute la journée Maurice resta l'oreille collée contre la porte de son atelier pour entendre descendre sa charmante sylphide ; mais elle ne sortit pas ou descendit si légèrement qu'on n'entendit point le bruit de ses pas. Ce jour-là et le lendemain, il fut impossible à Maurice de s'occuper de son droit romain ; il ne pouvait pas lire, sa vue était trouble, ou plutôt le jour était trop sombre... Impossible d'y voir et de travailler au second, et successivement le Digeste, le Code, les Pandectes et tous les cahiers de Maurice prirent le chemin du sixième étage.

Le portier eut un instant de crainte en rencontrant chaque jour sur l'escalier ce déménagement partiel; mais comme rien ne sortait de la maison, il se rassura et s'étonna seulement du caprice de son jeune locataire, qui passait sa journée entière dans une mansarde du sixième, tenant toujours sa porte en tr 'ouverte, au risque de s'enrhumer. Cependant, rien ne paraissait ; Maurice maudissait les vertus domestiques et sédentaires de sa voisine, qui, semblable sans doute à la Lucrèce de M. Ponsard,

Restait toujours chez elle et filait de la laine.

A force de s'occuper sans cesse du môme objet, l'imagination du pauvre jeune homme, jusqu'alors oisive et endormie, s'était éveillée ardente et active. Chaque jour, chaque nuit enfantait un nouveau rêve, il voyait là, devant ses yeux, cette beauté qu'il avait aperçue à peine, cette inconnue, déjà trop séduisante, et qu'il parait encore de mille qualités nouvelles. Je n'aurais pas voulu répondre que déjà, sans se l'avouer à lui-même, Maurice ne fût amoureux, mais amoureux d'une ombre, d'une chimère qu'il avait créée lui-même, lorsqu'un incident bien simple vint donner du corps à ses pensées et do la réalité à ses rêves.

Maurice entendit un jour un pied lourd et pesant gravir l'escalier étroit qui passait devant sa mansarde. Le son métallique des pas attestait des souliers ferrés, et Maurice n'eut pas même l'idée de regarder à travers sa porte entr'ouverte. Ce ne pouvait être son inconnue aux pieds légers. 11 entendit donc sans y faire attention la scène suivante, qui se passait devant sa chambre et sur les marches de l'escalier :

— ELh bien ! oui, c'est moi, Antoine, le porteur d'eau de la maison ; gare, que je passe !

Ces mots étaient prononcés d'une voix enrouée par lesbrouil- Jards de la Seine et de plus considérablement avinée ; mais

s'il y a un état à qui le vin soit de temps en temps permis, c'est celui de porteur d'eau, et Antoine poussait jusqu'à l'excès l'amour des contrastes ; il continua donc en chancelant :

— Vous laisser passer, je le yeux bien, mais vous comprenez, petite mère, qu'il faut payer le passage... un petit baiser.

— A mon secours! s'écria une voix douce et tremblante. Maurice ouvrit vivement sa porte. Une femme éperdue se

précipita dans sa chambre, seule issue qui lui fût offerte, puisque l'escalier était barré par le porteur d'eau. Avant que celuici fût revenu de son ^tonnement , la porte avait été refermée à double tour, et Maurice, en se retournant, vit une pauvre jeune fille qui venait de tomber évanouie sur une chaise... C'était son inconnue , et pour la seconde fois qu'il la rencontrait, il se trouvait tête à tête enfermé avec elle, au sixième, dans une chambre de garçon.

J'aurais donné à mes lecteurs une idée bien imparfaite du caractère de Maurice, s'ils ne comprenaient pas que le premier sentiment qu'il éprouva fut une frayeur extrême et ensuite un embarras terrible, il pouvait contempler à loisir ces traits charmants et cette physionomie plus suave, plus pure encore qu'il ne l'avait rêvée. Plus âgée qu'elle ne lui avait semblé d'abord, elle devait avoir dix-huit à vingt ans. Sa toilette se composait d'une robe blanche, d'un chapeau de paille et d'un châle bleu, c'était la simplicité même : mais il y avait dans cette simplicité la recherche la plus élégante. Maurice ne vit rien de tout cela, il ne songeait qu'aux moyens de la faire sortir de cet évanouissement qui l'effrayait, et lorsqu'il vit des couleurs rosées revenir d'elles-mêmes sur son teint légèrement pâli, lorsqu'il vit ses joues et ses lèvres se ranimer et ses yeux s'entrouvrir, éperdu, hors de lui-même, et, par un mouvement dont il ne fut pas maître, il se jeta à genoux, puis, honteux de cette folie, il se hâta de se relever. La jeune dame i'avait-clie aperçu? c'est ce que je ne puis dire; mais

en voyant ce beau jeune homme qui se tenait respectueusement à quelques pas d'elle, baissant les yeux et tremblant, elle se sentit tout à coup rassurée.

— Vous n'avez plus rien h craindre, mademoiselle, lui dit Maurice, qui venait d'écouter à la porte ; celui qui vous avait effrayée est descendu. L'inconnue se leva. — Maurice comprit alors sa maladresse, et voulut vainement la réparer en ajoutant : Userait peut-être plus prudent d'attendre. — L'inconnue s'avançait toujours du côté de la porte.

Nous sommes voisins, je crois, continua Maurice. — La jeune femme sourit légèrement.

— Maître Tricot, le tailleur qui demeure au-dessus de moi, n'est-il pas votre père?

L'inconnue, qui s'apprêtait à sortir, et qui avait déjà posé sa main sur la clef, Ht un mouvement que Maurice prit pour une affirmation. Reprenant courage, mais balbutiant encore, il ajouta :

— Si vous vouliez me permettre... à titre de voisin... de me présenter chez lui pour causer de l'événement d'aujourd'hui et savoir de vos nouvelles.

La jeune dame rougit ; elle voulut parler, puis une réflexion sembla l'arrêter; elle se contenta d'incliner la tête en signe d'assentiment, et voulut de nouveau sortir. Maurice, au comv ble de la joie, saisit la clef qu'elle ne pouvait venir à bout de tourner, et, dans ce mouvement, il pressa, sans le vouloir, une main délicieuse et admirablement bien gantée. Ce fut lui, à son tour, qui rougit en murmurant des excuses qu'on n'entendit point, car la porte venait de s'ouvrir, et adressant à son protecteur un gracieux signe de tête et un salut de la main, la jeune femme descendit lestement l'escalier, et quelques instants après, elle avait disparu.

Maurice était resté immobile à la même place, ravi de son

aventure, mais mécontent de lui; car depuis que l'inconnue n'était plus là, il avait à lui adresser mille choses aimables, mille compliments délicats et spirituels, qui maintenant lui arrivaient en foule, et dont pas un mot ne lui serait venu quelques instants plus tôt. A coup sûr, il aurait dû tirer un meilleur parti d'une rencontre si heureuse et si romanesque, mais il se consolait en pensant qu'il avait obtenu la permission de la revoir. 11 n'osa pas, le jour même, quoiqu'il en eût grande envie, monter chez maître Tricot, son voisin; mais le lendemain, avant midi, il alla frapper à sa porte. Les moyens de s'introduire étaient faciles ; il avait un habit à se faire faire, un habit à la mode, et ayant entendu parler de la coupe hardie et élégante de son voisin, il venait s'adresser à lui. Maître Tricot était un fort honnête homme, tailleur laborieux et déjà à son aise, qui habillait d'ordinaire les boutiquiers ou les ouvriers, c'est-à-dire les rez-de-chaussée ou les mansardes, mais qui avait peu l'habitude des premiers étages ou des seconds. 11 fut donc infiniment flatté de la nouvelle pratique qui lui arrivait; sans rien comprendre cependant à l'extension subite que venait de prendre sa renommée.

Pendant qu'il prenait mesure à son client, celui-ci regardait autour de lui d'un œil curieux. L'appartement était propre, mais tout y était assez commun, à commencer par madame Tricot, grosse Alsacienne, qui, vu son habileté pour les coutures, tenait lieu à son mari d'un second garçon : — le premier était M. Mathieu, jeune gaillard frais et vermeil, à qui l'on ne pouvait refuser l'avantage incontestable d'une brillante santé; c'était sa principale qualité. Mais il en avait d'autres : ne quittant jamais l'établi et maniant vigoureusement l'aiguille, il restait toute la journée les jambes croisées, ne changeant de position que pour porter le soir, chez les pratiques, l'ouvrage confectionné le matin.

Maurice s'attendait toujours à voir entrer une autre per-

sonne qui n'apparaissait pas, et force fut à lui d'amener la conversation sur le sujet qui l'intéressait.

— Je croyais, maître Tricot, du moins je l'avais entendu dire à madame Galuchet, notre portière, que vous aviez une fille?

— Oui, monsieur, une jolie fdlc, je m'en vante!

— Mon Athdnaïs ! s'écria madame Tricot, et le tailleur et sa femme échangèrent un regard de satisfaction et d'orgueil.

Mathieu, qui avait aussi levé les yeux, poussa un soupir, reprit son aiguille et continua le point arrière qu'il avait commencé.

— Est-ce qu'elle n'est pas ici ? continua Maurice en regardant toujours autour de lui.

— Non, monsieur, elle est en journée.

— En journée? dit Maurice ; et chez qui?

— Chez une lingère... Madame Tricot a toujours gâté sa fille, et lui a laissé faire ses volontés ; elle n'a jamais voulu, comme sa mère, coudre des pantalons et des gilets.

— Est-ce sa faute? répondit madame Tricot, on ne maîtrise pas ses goûts. Elle n'aime pas l'état de tailleur.

Mathieu soupira de nouveau.

— CY enfant est gentille, et la mise lui va si bien ! 11 est tout naturel qu'elle aime à être belle. Et quand je sors avec eile, il faut voir comme tout le monde nous suit dans la rue !... Ça flatte une mère. Aussi tout mon regret est de n'avoir pu lui donner des idées et une éducation en rapport avec son physique.

— Tu ne lui en as donné que trop, reprit le brave tailleur; tu l'as élevée comme une duchesse, et aujourd'hui elle veut être lingère; v'ià ce que c'est ! elle ne se plaît plus chez nous, dans une chambre au septième : il faut qu'elle soit dans un salon, au premier, chez madame Evrard.

— Une des premières lingères de Paris !,..

— Chez laquelle il y a des glaces dorées où ces demoiselles se regardent; des meubles en palissandre et des canapés où elles s'asseyent.

— Où est le mal ?

— 11 n'est pas bien qu'elle s'habitue aux canapés. Est-ce qu'il y en a ici? et puis, quel est le monde qui fréquente ces beaux magasins de lingerie ?

— Rien que des dames de la haute société, des banquières et des marquises î

— C'est drôle ! j'y ai été deux fois prendre ma fille, je n'y ai jamais vu que des hommes, et des jeunes gens encore !

— Tous jeunes gens comme il faut ! Toujours des équipages à la porte !

— C'est vrai ! et moi qui emmenais Athénaïs à pied, je l'ai entendue, en regardant ces riches voitures, soupirer tout bas.

A ce mot, Mathieu soupira tout haut, et le tailleur le regarda avec un air d'intérêt.

— Enfin, monsieur, dit-il en s'adressant à Maurice, voilà un jeune homme que j'ai élevé, que je n'ai jamais quitté, qui n'a pas un défaut, un bon travailleur à qui je comptais laisser, quand je me retirerais, mes pratiques et ma fille.

— Eh bien? demanda vivement Maurice...

— Eh bien ! elle ne dit pas oui... elle ne dit pas non... Elle ne dit rien, mais il est clair qu'elle a d'autres idées, tandis que ce pauvre garçon n'en a qu'une... 11 aime Athénaïs comme un enragé.

— Ne parlez pas de cela, maître, s'écria Mathieu avec émotion, elle me fera perdre la tête !

— Voyez plutôt, dit madame Tricot en haussant les épaules, comme il maigrit.

— Qu'est-ce que ça prouve? répondit le tailleur en continuant de prenire mesure à Maurice, ça prouve qu'il faut une santé comme la sienne pour y résister ; malgré ça, je suis bon

père, je n'oblige pas Athénaïs à l'épouser ; mais qu'elle y prenne garde ! si elle me fait du chagrin, si elle tourne mal... elle sera cause de ma mort, — et une grosse larme qui roulait dans les yeux du bon tailleur vint tomber en ce moment sur la bande de papier dont il se servait pour prendre mesure.

— Allons donc, dit madame Tricot, quelle idée as-tu de notre fille? est-ce qu'on a eu jusqu'ici rien à lui reprocher?

— Non; mais elle est coquette, elle aime la parure, et il y a toujours des beaux messieurs en gants jaunes prêts à profiter de ça, et à acheter le repos et l'honneur d'une pauvre famille. On aurait beau leur dire: Il y a tant de grandes dames qui ne demandent pas mieux ! adressez-vous à elles, et laissez sa fille à l'artisan, qui n'a que ça pour être heureux !... Ils ne vous écouteraient pas... n'est-il pas vrai, monsieur? En parlant ainsi, le tailleur était à genoux devant Maurice, à qui il achevait de prendre mesure, et Maurice, tout ému, se reprochait déjà le motif qui l'avait amené dans cette mansarde, lorsque la sonnette, agitée avec violence, retentit plusieurs lois.

— C'est elle! s'écria madame Tricot avec joie, c'est mon Athénaïs !

Le tailleur se releva vivement, Maurice pâlit, et Mathieu laissa tomber ses ciseaux... La tête en avant et le cœur tout ému, Maurice regardait du côté de la porte... Elle s'ouvrit, et il vit entrer une brune de quinze ans, gaie, rieuse, insouciante et fraîche comme une rose, le vrai type des grisettes. Maurice poussa un cri de surprise : ce n'était pas son inconnue.

Athénaïs Tricot, qui n'avait jamais vu Maurice, lui fit d'un air coquet une gentille révérence ; puis adressa un sourire au tailleur, une caresse à sa mère et une petite grimace à Mathieu; tout cela en même temps et sans interrompre la chanson qu'elle avait commencée, et qui disait :

MAfRICE. 33

Je suis sans fortune N Et n'ai point d'aïeux !

Oui, mais je suis brune Et j'ai les yeux bleus.

À cette vue, qui aurait charmé tout autre, Maurice prit son chapeau, et, sans répondre au tailleur, qui lui demandait pour quel jour il voulait son habit, il sortit désespéré. 11 s'était trompé, ce n'était point son inconnue... Où demeurait-elle donc? 11 y avait au septième, en face du tailleur, deux portes. — Dans son désappointement et sans savoir ce qu'il taisait, Maurice frappa à la première... C'était une chambre habitée par une ancienne ouvrière en dentelles, septuagénaire et presque paralytique, vivant seule et ne sortant jamais... Ce n'était pas là qu'il fallait s'adresser.

En désespoir de cause, et dans un état d'exaspération qui ne lui permettait plus de réfléchir, Maurice sonna à tout hasard à la porte de la dernière chambre. Un petit garçon vint lui ouvrir, et Maurice entra dans une pièce basse mais assez vaste; une femme et plusieurs petits enfants travaillaient autour d'une grande table où l'on voyait entassés des franges, des ganses et des galons: il était dans un atelier de passementerie, et son thème fut bientôt fait : il avait un petit salon à tendre en entier avec des étoffes et des franges, et au lieu de s'adresser à un tapissier en renom, il préférait, afin que cela lui revînt moins cher, s'adresser directement à un ouvrier en chambre. Madame Durouseau promit d'envoyer chez lui, ou plutôt de descendre elle-même le lendemain pour calculer le nombre de mètres que demanderait cette fourniture

Elle tint parole et fut à l'heure dite chez Maurice. Madame Durouseau était une grande femme, sèche, au ton bref, à l'air sévère. Tout entière a son affaire, elle ne parlait que de torsades et d'effilés, et Maurice ne lui parlait que de sa famille.

— Vous avez un mari?

— Non, monsieur, je suis veuve... la soie bleue sera plus jolie, mais moins solide.

— Je vous crois, madame Durouseau, et m'en rapporte à votre goût... Vous avez beaucoup d'enfants?

— J'en ai six.

— Entre autres une fille charmante que j'ai eu le plaisir de rencontrer.

— Je n'ai que des garçons... Je mettrai votre tenture en rouge ; c'est plus cher, mais vous y gagnerez.

— Comme vous voudrez... Il me semblait cependant qu'une jeune personne habitait chez vous.

— Ma nièce Fœdora, c'est possible... Monsieur la connaît?

— Oui, madame.

Et le front déjà sévère de madame Durouseau se rembrunit encore. Maurice se hâta de raconter le service qu'il lui avait rendu et l'admiration respectueuse que lui avait inspirée sa jolie voisine. Madame Durouseau le regarda d'un air étonné et continua ses calculs. Maurice, quoique un peu déconcerté, se hasarda à lui demander si sa nièce travaillait chez elle.

— Non, monsieur, elle ne travaille pas.

— J'entends, elle demeure seulement avec vous.

— Non, monsieur, elle n'y demeure plus.

— Et pour quels motifs, mon Dieu?

— Je pense que cela ne regarde personne, répondit l'ouvrière d'un air sec et glacial, et Maurice ne se sentit plus la foice d'interroger. Tout devenait mystère dès qu'il s'agissait de cette jeune personne, et ce mystère redoublait naturellement la curiosité de Maurice. 11 renvoya la tante en lui disant qu'il examinerait le devis qu'elle lui laissait ; puis fatigué de chercher le mot d'une énigme qu'il ne trouvait pas et qui lui donnait la migraine, il sortit pour prendre l'air, passa devant la nouvelle église de Notre-Dame de Lorette, descendit la rue

Laffitte et entrait sur le boulevard qu'il allait traverser, lorsqu'un embarras de voitures le força de s'arrêter. Devant lui, piaffaient deux chevaux anglais pur sang, attelés à un élégant coupé que conduisait un gros cocher galonné portant des gants blancs et une perruque de laine blanche ; la voiture était, de plus, ornée de deux laquais derrière et d'armoiries sur les panneaux ; en garçon qui n'aime pas à perdre son temps, Maurice, en attendant que les voitures défilassent, s'amusait machinalement à expliquer le blason qui était devant ses yeux, Des armes de baron surmontaient une corne d'abondance et plusieurs attributs du commerce, ce qui lui faisait supposer que le coupé appartenait à une noblesse financière, lorsque la personne qui était seule au fond de la voiture avança la tête, et Maurice reconnut les traits auxquels il rêvait en ce j moment, ceux de sa belle inconnue qui rougit en l'apercevant, mais qui, cependant, s'inclina avec grâce pour le saluer. Mau- , rice, tout joyeux, s'élançait à la portière, mais la file des voi- I tures venait de s'ébranler, et les chevaux anglais, déjà impatients du retard, disparurent rapidement, emportant le coupé, la belle inconnue et les nouvelles espérances de Maurice.

Plus malheureux et plus intrigué que jamais, il continua sa promenade, se creusant la tête à expliquer cette seconde apparition qui lui rappelait celles du Domino noir; mais il n'était pas à TOpéra-Comique, il était dans sa rue, devant sa maison ; et au moment où il mettait la main sur le marteau de la porte une idée victorieuse et pourtant bien simple vint s'offrir à son esprit : c'était de s'adreeser à madame Galuchet, sa portière. Une portière sait tout ce qui se passe dans une maison, voire même dans un hôtel... une portière connaît dans les affaires des maîtres ce que souvent les maîtres eux-mêmes ne connaissent pas, et Maurice, dédaignant tous les vains détours de la diplomatie, aborda franchement la question en demandant à

madame Galuchet si elle connaissait la nièce de madame Durouscau, la passementière du sepiième.

— Mademoiselle Fœdora?

— Justement.

— Si je la connais!... Elle a cause assez de chagrins à sa tante, une digne femme, qui vit bien, celle-là! Aussi est- elle protégée par le père Doucet. Le père Doucet, monsieur, est un desservant de Notre-Dame de Lorette, qui a grand crédit dans le quartier, et qui a promis de faire avoir à mon mari une place de garçon de caisse ou de garçon de bureau quelque part. Parce que vous comprenez qu'il n'y a pas besoin ici de deux personnes pour tirer le cordon, et que si mon mari gagnait de son côté pendant que je gagne du mien... au lieu d'un revenu...

— Ça en ferait deux... Et mademoiselle Fœdora?...

— Était élevée par sa tante dans la passementerie et dans les meilleurs principes... Le père Doucet surtout l'avait prise en affection ; tout le temps qu'elle n'employait pas au travail, il voulait qu'elle le passât à l'office. Son intention était môme de la faire entrer dans un établissement de personnes pieuses où on aurait fait son bonheur... Quant à madame Durouseau, si ce n'avait été la crainte de contrarier le père Doucet, elle aurait préféré, à vrai dire, que sa nièce restât chez elle comme ouvrière... tant il y a que dans le doute et dans l'incertitude où ils étaient et pendant qu'ils hésitaient encore à prendre un parti...

— Eh bien...

— Mademoiselle Fœdora est entrée à l'Opéra.

— Pas possible ! s'écria Maurice stupéfait.

— Oui, monsieur, c'est comme je vous le dis, le véritable Opéra... Elle est dans les chœurs de la danse... Le père Doucet en a été consterné, sa tante furieuse, et moi je n'en parle à personne^ car ça peut faire du tort à la maison et surtout à la

petite Athénaïs Tricot, la fille du tailleur, qui était très-liée avec Fœdora, et que l'exemple peut gagner ! Car vous comprenez, monsieur, dans les chœurs de la danse! où ça peut-il la mener, la malheureuse !

— A la fortune, répondit Maurice avec amertume, car je viens à l'instant même de la rencontrer sur le boulevard en riche toilette.

— Elle ! mademoiselle Fœdora ! s'écria la portière d'un ton radouci.

— Avec deux laquais et un équipage.

— Déjà ! continua la portière avec un étonnement mêlé d'admiralion.

— Et si j'en crois les armoiries de sa voiture... c'est quelqu'un de la finance,., quelque riche banquier... qui se ruine pour elle.

— Un banquier î s'écria madame Galuchet avec un transport de joie, un banquier !... 11 est impossible que je n'obtienne pas par lui cette place de garçon de caisse que me promet depuis si longtemps le père Doucet... d'autant que j'ai toujours été au mieux avec Fœdora ! une pauvre enfant qu'on voulait forcer à être dévote et à passer tout son temps à l'office... Contraignez donc les jeunes filles ! voilà ce qui arrive ! mais à qui la faute ? aux parents, et je l'ai toujours dit à madame Durouseau.

La digne portière continuait encore, avec chaleur et conviction, sa thèse en faveur de la tolérance domestique et reli-v gieuse, que déjà Maurice l'avait quittée et remontait chez lui honteux et désespéré. Il y trouva un camarade de Sainte- Barbe, Alfred G..., fils d'un célèbre et riche négociant qui venait le chercher pour l'emmener diner avec lui. Dans la disposition d'esprit où il était, le premier mouvement de Maurice fut de refuser, mais son jeune camarade ajouta : Et j'ai deux stalles pour l'Opéra.

— Pour l'Opéra! s'écria Maurice avec un accent tle rage qui étonna son ami... j'accepte... j'irai î — Et les deux amis partirent.

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