NOUVEL
descendre, voilà votre écolièrequi va nouslii iduction!
Suivez sur le texte, et voyez si elle est exacte.
c< Jl y avait deux papiers, il m'en remit an et donna l'autre à mon professeur, dont l'inquiétude égalait la mienne. 11 se troublait, il pâlissait, incertain si, dam mon intérêt, il devait parler ou se taire. .. Mais son étonnement redoubla et le mien aussi, lorsque, jetant les veux sur le papier remis dans mes mains, j'y vis la lettre du margrave lisiblement et pari nient traduite, le lus à liante voix : et Théobaldo, qui suivait sur l'original, ne put retenir plusieurs fois des exclamations de surprise, que mon oncle prit pour des cris d'admiration. Et moi, me voyant sauvée et n'expliquant que par un miracle un bonheur que nia raison ne pouvait comprendre, je me demandai en moi-même: Quel Dieu secourable, quelle bonne fée est venue à mon aide et veille ainsi sur moi ? •
— Mais pardon, mes amis, pardon ! dit la comtesse d'une voix affaiblie. Ces souvenirs de mon enfance m'ont entraînée plus loin que je ne voulais... je n'ai plus la force de continuer...
Et sa sœur, qui plusieurs fois déjà avait cherché à Tinter rompre, lui imposa silence et tendit la main à Fei nand, en lu disant: A demain.
Le lendemain, la comtesse continua son récit : « Mon oncle était sorti de l'appartement ; Théobaldo et m nous nous regardions encore, interdits, ne pouvant nous rendn compte de cette aventure magique et surnaturelle ; car, excepté mon précepteur qui venait d'arriver, personne au château ne comprenait l'allemand.. . pas même moi qui l'ap-
CARLO BROSCHf. 149
prenais depuis une année. Carlo, debout dans un coin, nous regardait en souriant ; et s'adressant à Théobaldo :
« — Eh quoi! maître, lui dit-il, ne devinez-vous pas que vous avez ici un élève de plus, qui vous doit le bonheur d'avoir été utile à sa bienfaitrice ?
« Théobaldo resta stupéfait, car cette phrase venait d'être prononcée dans l'allemand le plus pur. Et moi je m'écriais :
« — Comment, Carlo, cette traduction est de vous ? et d'où vous vient cette science ?
« — C'est celle dont vous ne vouliez pas, et que j'ai dérobée, nous dit-il. Me pardonnerez-vous tous les deux un larcin que : vous auriez toujours ignoré, sans l'occasion qui s'est présentée aujourd'hui de vous restituer ce que je vous dois?
« En effet, depuis trois ans, témoin assidu et silencieux de toutes les leçons que je recevais, Carlo en avait profité autant et bien mieux que moi. Dès qu'il était seul et livré à luimême, ce qui lui arrivait les deux tiers de la journée, il employait à l'étude des moments que je croyais perdus dans l'oisiveté. Ayant accès à toute heure dans mon salon de travail, qu'il était chargé de tenir en ordre, il se servait de mes livres, de mes cahiers, et son assiduité, son ardeur à l'étude, l'avaient rendu bien vite plus savant qu'une petite fille étourdie et insouciante.
« Ce page, cet enfant, que tout le monde méprisait dans la maison, possédait déjà parfaitement notre langue et des langues étrangères; il connaissait l'histoire et la géographie. Et il n'y avait pas jusqu'à la musique où il ne fût plus fort que moi; car à peine étais-je sortie qu'il se mettait au clavecin; et quelquefois, il m'en souvint alors, j'avais cru, en entendant des sons éloignés, que mon maître était resté après moi, et s'essayait encore.
« Vous comprenez qu'après un pareil aveu Carlo n'eut plus besoin de se cacher, ni de nous dérober ses travaux. Il étu-
iriO NOUVELLES,
diait auprès de nous, avec nous. S«is succès avaient èxéité mort émulation, et je trouvai bientôt dans l'étude lin cli.uine inconnu jusqu'alors. Quant à Théobaldo, il était fier de nos progrès, de ceux dé Carlo surtout, dont la précoce intelligence
saisissait avec une facilité inconcevable les sujets les plus difficiles et les plus abstraits. Une mémoire infatigable, une conception rapide, une imagination ardente, et ces pensées nobles et chaleureuses qui viennent non de la tète, mais du cœur, telles étaient les qualités qui brillaient en lui à un degré siéminent, que Théobaldo le regardait souvent avec surprise, et me disait dune voix prophétique :
« — Croyez-moi, ce n'est pas là un homme ordinaire; quelque état qu'il embrasse, sa place est au premier rang.
« — S'il en est ainsi, s'écriait Carlo, c'est à vous que je le devrai, mes amis, et le pauvre orphelin ne l'oubliera jamais.
« Bientôt le maître n'eut plus rien à apprendre à son élève, qui devint son compagnon d'étude. Pour moi, jeune fille, qui ne pouvais ni les suivre, ni m'élever à leur hauteur, le seul mérite que j'eusse acquis, et dont j'étais fière, était celui de les apprécier et de me plaire auprès d'eux. Que leur conversation était douce et attrayante, quels nobles et généreux sentiments rendaient leur voix si persuasive et leur éloquence si entraînante ! Et dans la solitude de ce vieux château, près de ce vieillard humoriste et colère, que les heures s'écoulaient rapidement dans ce salon de travail, sanctuaire de l'étude et de l'amitié! Aux jours insouciants de l'enfance avait succédé l'âge d'or de la jeunesse, avec ses rêves enchantés, ses riches illusions et son avenir immense. Plus âgé que nous, et déjà moins heureux, Théobaldo était plus grave, plus réfléchi. Il avait connu le monde, c'est-à-dire les chagrins : nous ne connaissions que la solitude, l'amitié et le bonheur.
« Uu matin, et par un beau soleil d'automne, assis tous les
(rois dans une allée du parc, nous causions, et jamais Carlo n'avait été plus gai, ni plus aimable.
« — J'ai rêvé cette nuit, nous dit-il, que j'étais grand seigneur et premier ministre.
« — Dans quel royaume? lui demandai-je.
« — Mon rêve n'en disait rien.
« — Et moi, quelle place me donniez-vous dans vos songes?
« — Vous, signora, vous étiez reine.
« — Et Théobaldo ?
« — Confesseur du roi !
« A cette chute imprévue, je me mis à rire, et ma gaieté excita celle de Carlo. Théobaldo seul gardait son sérieux, et nous'dit en secouant la tête :
« — Eh mais!... ce n'est pas impossible.
« A ces mots nos éclats redoublèrent.
« — Ne riez pas, nous dit-il d'un grand sang-froid... Je devrais être le plus raisonnable de nous trois... et je suis le plus faible et le plus superstitieux... Ce que vous venez de me dire m'a frappé, et malgré moi je ne puis m'empêcher d'y croire.
« — Pourquoi cela ? lui demandai-je.
ce — C'est que j'ai rêvé exactement la même chose.
a Nous poussâmes un cri de surprise.
« — Oui, dit-il à Carlo, moi prêtre, et toi grand seigneur.
« — Et moi ? lui demandai-je.
« — Vous, c'est différent, me dit-il tristement, vous n'étiez plus là, vous nous aviez quittés... vous nous aviez abandonnés.
« — Ah ! votre rêve est un menteur, et n'a pas le sens commun ! m'écriai-je. J'ignore quelle destinée nous est réservée ; mais quelle que soit la mienne, je jure ici que rien ne pourra me faire oublier les amis de mon enfance.
a — Et nous de même, s'écrièrent-ils tous les deux, en étendant vers moi leurs mains, qu'ils tenaient étroitement serrées.
« 11 y eut un instant de silence, et Théobaldo reprit lentement et d'un air rêveur :
«Oui, signora, nos pressentiments s'accompliront. Vous aurez un jour d'immenses richesses, vous serez une grande et j noble dame... respectée et adorée de tous ! Toi, Carlo, si j'en crois ton mérite plus encore que ton rêve, tu dois, malgré lcb obstacles, malgré ta position et ta naissance, faire ton chemin | dans le monde, et parvenir aux premiers rangs.
« —Tant mieux pour toi, lui dit gaiement Carlo, en lui frappant sur Tépaule d'un air de protection.
« — Oh ! moi, reprit Théobaldo, j'ai idée que je serai toujours misérable ! je ne serai bon à rien sur terre... qu'à vous aimer, à veiller sur vous, et à vous donner ma vie... Vous voyez j donc, continua-t-il en souriant et en nous serrant les mains, que ma part est la meilleure, et que de nous trois je serai le | plus heureux.
« La cloche du château retentit, et nous nous séparâmes en i renouvelant ce serment d'amitié éternelle, que le ciel entendit ; et que nos cœurs ont tenu.
« Contre Fordinaire, une nombreuse et brillante société venait d'arriver. C'étaient déjeunes seigneurs des environs, qui, réunis dès le matin pour une partie de chasse, venaient se reposer de leurs fatigues chez le duc d'Arcos, leur voisin.
« Comme seigneur châtelain, mon oncle était trop flatté de cette visite pour ne pas accueillir avec joie ces nouveaux hôtes, et même, s'en fût-il fort peu soucié, sa fierté espagnole se serait empressée d'exercer dignement envers eux les devoirs de l'hospitalité. 11 me faisait donc avertir que j'eusse à descendre au salon recevoir ces messieurs, et leur faire les honneurs. J'obéis, et lorsque j'entrai, il y eut parmi ces jeunes gens, dont tous les regards se tournèrent vers moi, une espèce de rumeur à laquelle je ne m'attendais pas, et qui me troubla au dernier point. Nous recevions rarement au château, et les nobles per-
CARLO BROSCBI. 153
sonnages qui nous honoraient de leur visite étaient d'ordinaire d'antiques duchesses ou de vieux seigneurs amis de mon oncle et ses contemporains. Cette grave société faisait peu d'attention àmoi, et avait toujours l'habitude de me regarder comme un enfant.Pendant cetemps, j'étais devenue grande : j'avais quinze ou seize ans; il me semblait bien, quand par hasard je m'apercevais, que mes traits n'avaient rien de disgracieux, mais je n'y avais jamais fait attention, mes amis ne m'en avaient jamais parlé, et ce jour-là l'effet rapide et soudain produit surtout ce monde qui m'était inconnu, l'embarras nouveau que j'éprouvais, et qui pourtant ne me déplaisait pas... tout me révéla pour la première fois que j'étais jolie, que je devais l'être ; et si mon ignorance avait pu conserver encore quelques doutes à cet égard, les exclamations que j'entendis autour de moi n'auraient pas tardé à les dissiper.
«. — Par saint Janvier, qu'elle est belle ! quelle taille de reine! les beaux yeux noirs! il n'y a rien de mieux à la cour.
« — Je donnerais tout pour elle, s'écria un petit gentilhomme aux moustaches noires.
« — Et moi aussi, lui répondit une voix rauque qui me fit tressaillir, tout, excepté ma meute et mon cheval arabe !
a Tous ces mots étaient dits dans le salon, en même temps, à voix basse, par vingt groupes différents, et j'ignore comment il se fit que je n'en perdis pas un seul.
ce Mon oncle, qui venait de se revêtir de ses insignes et du grand cordon de* l'ordre de Calatrava, entra dans ce moment, et invita ses hôtes à passer dans la salle du repas.
« Ce mot leur fit tout oublier, et leur appétit de chasseurs ne leur permit plus de s'occuper de moi ; ils avaient bien autre chose à faire. Aux premiers moments de silence succéda une conversation bruyante comme un finale ou un morceau d'ensemble. Chacun criait à la fois ses prouesses à la chasse, et quand le vin eut circulé dans tous les verres, il n'y eut plus
ISA «0UVEUE5.
moyen de s'entendre. Quels discours, bon Dieu ! que d'ignorance, que de fatuité! Heureux quand ces nobles gentilshommes n'étaient que sots ou futiles; mais plusieurs d'entre eux, non contents d'être absurdes, se distinguaient encore par leur grossièreté et leur mauvais ton. Interdite et mal à mon aise, il me semblait que j'entendais une langue inconnue, que j'étais dans un monde étranger et inhospitalier, loin de mon pays, de mes amis que j'avais hâte de revoir. Et le diner n'en finissait pas, et les nombreuses rasades avaient échauffé le cerveau de tous nos convives.
v -— A la signora ! s'écria l'un d'eux en vidant un larg< verre.
« — - A notre hôte le duc d'Arcos ! répondit un autre.
ce — Aux sangliers de ses domaines, dit la voix rauque que j'avais entendue dans le salon.
« Cet intrépide chasseur, le Nemrod de la contrée, était un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, aux cheveux roux, à la moustache rousse, dont les traits durs et hautains eussent été assez réguliers, s'ils n'avaient été sillonnés par un longue balafre qu'une branche d'arbre lui avait faite à 1 chasse.
« — Aux sangliers de ce domaine ! répéta-t-il, et à celui que j'ai tué ce matin î
« — Tu te trompes, Odoard, répondit un. des convives, ce sanglier-là est tombé de ma main.
« — Non pas, ma balle l'a touché ; je l'ai vu.
ce — Oui, quand elle l'a frappé il était déjà mort.
« — Tu mens.
ce Son adversaire voulut s'élancer sur lui ; le duc d'Arc se leva, on les sépara, et on obtint, non sans peine, que la querelle n'eût pas de suite. Pour plus de prudence, on se disposa au départ, et pendant que les convives prenaient congé de mon oncle, appelaient leurs valets et faisaient seller leurs chevaux,
Arcos i nue-
ClÀMO BÏÏÔ8C0L 4*8
je me trouvai seule un instant avec le terrible Odoard, l'éternel chasseur; il me fut facile de voir qu'il était moins brillant au salon qu'à table. Les vins d'Espagne que mon oncle lui avait prodigués avaient affaibli son cerveau, qui chez lui n'était pas la partie forte, et il eut grand'peine d'abord à me balbutier quelques phrases d'excuses sur la scène qui ven-ait de se passer ; puis peu à peu il s'enhardit, ses yeux s'animèrent, sa démarche devint moins vacillante, et il m'adressa quelques mots de galanterie si expressive que je cherchai à m'éloigner.
« — Ne craignez rien, me dit-il, je pars; mais en noble châtelaine, vous accorderez bien à un preux chevalier le baiser d'adieu... le baiser de Fétrier... Je le repoussai... mais vainement. Et comme il s'avançait, je voulus m'élancer à la sonnette, li devina sans doute mon dessein, car se mettant entre la cheminée et moi, il me repoussa rudement. Soit ce choc brutal et imprévu, soit plutôt la terreur qui me rendait tremblante, je chancelai en poussant un cri d'effroi. En ce moment, et à la porte du salon, parut Carlo, qui, s'élançant vers Odoard, le frappa à la joue. Celui-ci, furieux, tira un couteau de chasse qu'il portait à sa ceinture, et frappa Carlo... Je vis le fer briller, je vis le sang couler, et puis je ne vis et ne sentis plus rien; j'avais perdu connaissance. Quand je revins à moi, quand je commençai à renaître et à rassembler mes idées, j'étais couchée, j'étais dans un vaste appartement à peine éclairé, et à la faible lueur d'une lampe je vis deux hommes ; l'un debout, soulevait ma tête et me faisait avaler quelques gouttes de potion ; l'autre était à genoux au pied de mon lit et priait. — Dieu nous a exaucés, dit tout bas une voix qui m'était bien connue; c'était celle de Carlo, Elle a enfin repris connaissance, elle ouvre les yeux... Et les deux amis s'embrassèrent... Et je les voyais, et je ne pouvais m'expliquer comment j'étais dans cette chambre, dans ce lit...
sans domestique, sans aucune de mes femmes, et n'ayant près de moi d'autres gardes que Théobaldo... et Carlo. Je sonnai et personne ne Tint... Je voulus parler, on m'imposa silence...; je demandai au moins que Ton me permît de voir le jour...; on ne me l'accorda que le lendemain, et seulement alors je connus la vérité.
« Carlo avait été blessé au bras et peu dangereusement. Mais une fièvre ardente s'était emparée de moi; j'avais été quelques jours dans le délire, et bientôt s'était déclarée une maladie terrible et contagieuse qui sévissait alors sans pitié dans le pays, car elle frappait de mort tous ceux qu'elle atteignait. Au premier symptôme de la petite vérole, l'effroi fut grand dans le château. Mon oncle, égoïste et craintif comme tous les vieillards, que leur âge même rend désireux de la vie, car on tient plus que jamais aux biens que l'on va perdre, mon oncle n'avait plus voulu me voir, et, confiné dans son appartement, il avait condamné toutes les portes qui donnaient sur le mien; il m'aurait fait, je crois, transporter hors du château, s'il l'avait osé, et surtout s'il avait trouvé quelqu'un d'assez hardi pour exécuter cet ordre. Mais, à l'exemple du maître, une terreur panique s'était emparée de tous les gens de la maison. Aucun n'eût osé me toucher ni même s'approcher de ma chambre : j'étais comme une pestiférée, comme une maudite, dont chacun s'éloignait avec effroi, et, depuis douze jours, mes deux amis ne m'avaient pas quittée; assis à mon chevet, me prodiguant jour et nuit leurs soins assidus, vivant dans cette atmosphère de mort, et pour prix de leur dévouement et de leur sainte amitié, ne demandant au ciel que ma vie qu'ils venaient d'obtenir 1 En ce moment leurs yeux étaient attachés sur les miens avec cette expression céleste, avec cette joie rayonnante d'une mère qui vient de retrouver son enfant.
« Tout à coup je les vis, avec un sentiment d'inquiétude et
CARLO BllOSCHI. d57
d'angoisse, interroger tous mes traits, puis soudain ils respirèrent plus librement... puis brilla dans leurs regards un air de contentement et de bonheur; et les transports naïfs que tous deux firent éclater m'apprirent mieux que tous les hommages du monde le prix de ce que j'avais risqué de perdre.
«Tous deux étaient à genoux près de moi, tous deux baisaient mes mains, que je retirai brusquement avec effroi. Hélas ! la raison me revenait ! et avec elle la reconnaissance et la crainte. Je tremblais maintenant que mes amis ne devinssent victimes de leur généreux dévouement, et mes pressentiments ne furent que trop réalisés, pour Théobaldo du moins, qui, quelques jours après, tomba atteint du fléau dont ses soins m'avaient préservée; Carlo alors s'éloigna de moi, Carlo m'abandonna; Théobaldo était en danger, c'était lui seul qu'il aimait, à lui seul appartenaient son dévouement et ses soins. Retrouvant de nouvelles forces dans sa jeunesse, ou plutôt dans son âme infatigable et invincible comme le sentiment qui l'inspirait, Carlo passait les jours et les nuits près de son ami mourant, qu'il tenait dans ses bras, et quand je lui parlais du danger auquel il s'exposait : — Non, non, je ne risque rien ; les anges me protègent, disait-il en me regardant, et Dieu doit me protéger. Aussi sa confiance et son courage ne l'abandonnèrent pas un instant; lui seul relevait nos esprits abattus et nous donnait de l'espérance. Quelquefois je le voyais se troubler et céder malgré lui à l'inquiétude et à la douleur; mais soudain il en triomphait, ses traits redevenaient tranquilles, et, la mort dans l'âme, il souriait. — Voyez, disait-il, les jours malheureux sont passés; il va mieux, il va mieux, Dieu est avec nous. Il disait vrai! Dieu nous avait entendus, Carlo fut préservé, et Théobaldo revint à la vie ; mais le fléau avait laissé de terribles traces, et moins heureux que moi, il fut défiguré. — Je n'étais pas beau, nous disait-il en souriant, et maintenant je suis bien laid ; vous ne me reconnaîtrez plus. Notre amitié
158 m&mim,
plus ardente et plus vive s'empressa de le rassurer, et lui prouva que pour nous il était toujours le même. Nous reprîmes nos matinées d'étude, nos douces causeries, notre vie autrefois si heureuse, et maintenant plus heureuse et plus intime encore, car les dangers passés lui donnaient un nouveau charme, et le beau temps est si heau le lendemain d'un orage î
a Chaque jour, Carlo nous semblait plus expansif, plus dévoué, plus joyeux; sa grâce et son esprit animaient tous nos entretiens, et quand il nous regardait tous les deux, nous qu'il avait sauvés, sa figure respirait un air de satisfaction et de bonheur. Il ne pensait jamais à lui, ne s'occupait que de nous, et cherchait constamment à égayer et à distraire ce pauvre Théobaldo, qui depuis sa maladie et pendant sa convalescence était toujours triste et mélancolique. Plus d'une fois déjà je m'en étais aperçue ; souvent m'offrant à lui à l'improviste, quand il se promenait dans le parc, seul et la tête baissée, je le vis se hâter d'essuyer une larme ; notre amitié s'en inquiétait, nous lui demandions la cause de ses chagrins. — Sa pauvre mère, nous disait-il, était toujours bien malade, et nous partageâmes ses craintes. Bientôt, hélas! il la perdit, et nous pleurâmes avec lui sans pouvoir calmer sa tristesse, qui chaque jour devenait plus sombre. Pressé entin par nos instances, il nous avoua qu'il méditait depuis longtemps un projet dont il nous ferait part le lendemain.
Le lendemain, j'étais dans le salon de musique, assise près de Carlo dont les doigts se promenaient sur le clavecin, mais au lieu de jouer le morceau qui était devant nos yeux, nous causions. Je lui parlai de la blessure qu'il avait reçue en me défendant, et que lui seul avait oubliée, car il ne s'en plaignait jamais; je lui rappelai son entrée dans le salon au moment où Odoard me repoussa si brutalement.
« — Ah ! me dit-il, ce fut le jour le plus horrible de ma vie,,
6ÂHtO BEÛiCHL
et je n'avais pas idée d'une souffrance pareille à celle que j'éprouvai.
« — Quand il vous frappa de son couteau ! m'écriai-je.
« — Non, quand je crus qu'il allait vous embrasser.
« Et en prononçant ces mots, qui semblaient lui échapper, il y avait dans sa voix, dans son regard, une expression que je ne lui avais jamais vue et qui me rendit tremblante.
« — Carlo ! m'écriai-je en me penchant vers lui.
« Il poussa un cri de douleur et changea de visage... Je venais, sans le vouloir, de serrer avec force le bras dont il souffrait toujours, et désolée, hors de moi, je tombai à genoux pour lui demander pardon ; il voulut me relever, et sa tête touchait la mienne, ses lèvres effleuraient mon front, lorsque Tbéobaldo parut. Il nous aperçut et pâlit, tandis que Carlo et moi nous rougissions, éprouvant en sa présence un embarras dont, pour ma part, je ne pouvais me rendre compte.
« Théobaldo se remit, puis, avec le sourire doux et triste qui lai était habituel :
« — Mes amis, nous dit-il en s'asseyant près de nous, vous rappelez-vous la surprise que me causa, il y a quelques mois, le récit du rêve de Carlo? C'est que depuis longtemps ces . idées étaient les miennes : ce sont les premières que j'ai reçues, l'âge et les malheurs les ont fortifiées. Quand vous étiez en danger de mort, signora, j'ai promis à Dieu que s'il vous , sauvait j'irais à lui, et que je me consacrerais à ses autels.
(( — Vous faire religieux? m'écriai-je.
« — Et pourquoi pas ? Quel sort m'attend dans le monde? Puis-je aspirer, maintenant surtout, au bonheur du ménage et de la famille? Quelle femme voudrait de moi? De qui pourrais-je être aimé ? La vie religieuse m'offre le calme et le repos ; elle convient à mes goûts tranquilles et studieux ; elle ne nous séparera pas. Dieu ne défend pas d'aimer ses amis...
au contraire; je prierai pour eux et n'aurai pas d'autres occupations que leur bonheur.
« Carlo, avec toute la chaleur de l'amitié, voulut en vain combattre ce projet. Théobaldo repoussa toutes ses objections avec sang-froid, et en homme dont la résolution est irrévocablement arrêtée; et comme nous insistions encore :
« — Qui vous dit, reprit-il en souriant, que je ne prends pas ce parti par ambition? Carlo n'a-t-il pas rêvé que j'arriverais aux premières dignités de l'Église? Portez-vous déjà envie à ma fortune, et voudriez-vous par jalousie vous y opposer ?
« — Certainement, nous ne le souffrirons pas !
« — Il le faudra bien, reprit-il froidement, car c'est déjà fait.
« Nous poussâmes tous les deux un cri de douleur et de surprise.
« — Oui, continua-t-il avec calme, j'ai prononcé mes vœux.
« — Et depuis quand?
« — Depuis quelques jours. J'avais prévu la difficulté de résister à vos instances, et j'avais pris d'avance des armes contre ma faiblesse. Ne me plaignez pas, mes amis, je suis content maintenant, je suis heureux.
« En effet, à dater de ce jour, le calme sembla succéder aux inquiétudes qui agitaient son âme. La sérénité revint sur son front et le sourire sur ses lèvres ; son amitié semblait plus vive encore et plus pure. Détaché de la terre, il semblait n'y plus tenir que par nous et pour nous, et il consacrait au ciel et à l'étude tous les instants qu'il ne nous donnait pas. J'avais osé demander pour lui à mon oncle le titre d'aumônier du château avec des appointements considérables, le duc n'avait pas refusé. Enhardie par ce premier succès, je sollicitai pour Carlo la place de secrétaire que Théobaldo ne pouvait plus
exercer, mon oncle consentit sans résistance et sans objection aucune. Je ne revenais pas de ma surprise et de ma joie, et je croyais que décidément l'âge avait enfin changé son caractère.
« — A mon tour, me dit-il, j'aurai aussi quelque chose à te demander.
« — Tout ce que vous voudrez, mon oncle, m'écriai-je; j'y consens d'avance !
« — C'est bien, me dit-il en m'embrassant sur le front, faveur qu'il ne m'avait jamais accordée, n'oublie pas cette parole, je te la rappellerai dans quelques semaines.
« Un matin, en effet, il me lit appeler dans sa chambre, et j'ignore pourquoi, en me rendant à cet ordre, le cœur me battait, mes genoux tremblaient, et je fus obligée de m'arrêter un instant avant d'entrer. Mon oncle était assis et lisait : il ôta ses lunettes, posa son livre sur la table et me dit : « Ma nièce, vous voilà fort belle et fort bien élevée; vous avez des talents, et plus peut-être qu'il ne conviendrait au sang des d'Arcos ; maintenant le mal est irréparable. De plus, vous avez dixhuit ans. Tous les seigneurs des environs me demandent votre main. »
« — Ah! m'écriai-je, je ne songe pas à me marier...
(( Mon oncle me regarda avec surprise et continua froidement : « Je vous ai fait venir non pour vous demander conseil, mais pour vous prévenir que j'avais accordé votre main à un de nos voisins. »
<( Le cœur me manquait et je me sentais prête à me trouver mal. Mon oncle me montra du doigt un fauteuil, et, sans s'interrompre le moins du monde : « J'ai choisi le plus riche et le plus noble, le fils du comte de Popoli. Il se présentera demain ; préparez-vous à le recevoir. » Je voulais parler, je voulais supplier ; mais, sans avoir l'air de m'entendre, mon oncle reprit ses lunettes et rouvrit son livre en me faisant signe de
la main de m'éloigner. Comme fascine'e par ce doigt décharné qu'il étendait vers moi... j'obéis., sans dire un mot, à cet ascendant magique, je sortis et courus m'enfermer dans ma chambre, où je fondis en larmes. Pourquoi? d'où venait mon désespoir? Je l'ignorais, je ne m'en étais jamais rendu compte. Mais sans avoir vu ce mari, sans le connaître, sans savoir ce qu'il était, je me sentais prête à mourir. C'était un malheur qui ne m'était jamais venu à l'idée, une infortune qui me laissait sans force et sans courage. Mes amis seuls pouvaient m'en donner, et je courus à eux. — Mes amis, leur dis-je en sanglotant, conseillez-moi, sauvez-moi, on veut me marier. Théobaîdo tressaillit, puis il leva vers le ciel ses yeux, où je vis briller une larme. Pour Carlo, il devint pâle comme la mort, mais ne me répondit pas. Je crus qu'il ne m'avait pas entendue. — On veut me marier! lui répétai-je. Parlez-moi! répondez-moi î... Que me conseillez-vous?
« — Vous n'y consentez donc pas? s'écria-t-il avec joie.
« — Plutôt mourir !
« Il voulut me répondre et ne put trouver une parole... Il resta quelques instants la tête dans ses mains; puis, cherchant à rassembler ses idées :
a — Si telle est la volonté de votre oncle, ni la raison, ni les larmes, ni la prière ne pourront la vaincre.
« Nous .sentions, Théobaîdo et moi, qu'il disait vrai, et nous gardions le silence. Carlo continua :
(( — Je n'essaierais même pas de lui faire changer d'idée, ce serait inutile.
ce — Que feriez-vous donc?
« — Je m'adresserais à un pouvoir supérieur. Je quitterais le château, et j'irais me réfugier dans un couvent, celui délia Pietà, où est renfermée votre jeune sœur, la signora Isabelle.
« — 11 a raison ! m'écriai-je ; partons !
(c — Insensée! dit Théobaîdo en m'arrêtant; croyez-vous que
CARLO BïlOSCHI. 163
Fabbesse délia Pietà consentit à vous recevoir ou à vous garder contre la volonté de votre oncle? À sa voix, tous les monastères se fermeront; pas un seul n'oserait braver sa colère, ni résister à ses justes réclamations... Car, après tout, il a des droits... ; vous êtes sa nièce... , il vous a élevée.
« Je ne trouvais rien à répondre, ni Carlo non plus. 11 baissa la tête et dit froidement :
« -— Alors il n'y a qu'un moyen, qui n'exposera que moi.
« — Et lequel?
« — Vous le saurez dans quelques jours.
« Et, malgré nos instances, il n'en voulut pas dire davantage.
« Le lendemain, le fouet du postillon retentit dans la cour du château; on vit entrer une superbe voiture précédée et suivie d'écuyers et de piqueurs. Mon oncle, debout et entouré
; de tous les gens de sa maison, vint recevoir au haut du perron un jeune étranger qu'il embrassa et qu'il lit entrer dans le salon. Puis il m'envoya dire qu'il m'attendait. Je crus que je
, ne pourrais jamais descendre le grand escalier en pierre qui
| conduisait de rna chambre à son appartement de réception. Deux fois je fus obligée de m'appuyer sur la rampe.,. Enfin, rassemblant toutes mes forces, j'entrai les yeux baissés et me
; soutenant à peine. Mon oncle vint à moi, me présenta le comte de Popoli qui, depuis un an, avait hérité de son père, le plus riche seigneur de la contrée. Et que devins-je, grand Dieu! en reconnaissant en lui ce rude et farouche Odoard, celui qui, deux ans auparavant, et dans ce môme salon, m'avait
d64 NOUVELLES.
grossièrement insultée, celui qui avait lâchement blessé un homme sans armes et sans défense,
« Le comte de Popoli me salua respectueusement, puis se retourna vers mon oncle qui, continuant la conversation commencée, lui dit froidement :
« — Soit, dans quinze jours, dans la chapelle du château, mon aumônier fera ce mariage.
« Et le comte répondit en s'inclinant :
« — Comme vous le voudrez, monseigneur.
« Indignée de tant d'égoïsme et de tyrannie, convaincu désormais que devant cette volonté impitoyable mon bonheur serait compté pour rien, je puisai dans la conviction de ma perte une énergie inconnue jusqu'alors, et je jurai que jamai; je ne serais la femme du comte de Popoli.
«De son côté, Carlo était calme et tranquille, et semblait plein d'espoir dans le moyen qu'il avait imaginé, et sur leque il gardait toujours le silence. Mais quelques jours après tout* sa confiance l'avait abandonné; morne et silencieux, en proi à un sombre désespoir : — Je ne puis plus vous sauver, me dit-il, je ne puis pas même mourir pour ma bienfaitrice. J'ai été trouver ce comte de Popoli, et, sans qu'il fût question de vous, sans vous exposer ni vous compromettre, je lui ai rappelé l'insulte que je lui avais faite, il y a deux ans, lui offrant et lui demandant une réparation plus loyale que celle qu'il avait obtenue. Je comptais qu'il accepterait, car on dit qu'il est brave, et alors je l'aurais tué ou je serais mort de sa main. J'aurais empêché votre malheur ou je n'en aurais pas été le témoin. C'est tout ce que pouvait faire pour vous le pauvre Carlo. Mais il m'a fièrement refusé, en me demandant qui j'étais!... Qui j'étais, signora!... quand il s'agissait de mourir!... J'ai consulté, et il paraît qu'il a raison, il paraît que moi inconnu, orphelin, bâtard peut-être, je n'ai pas le droit d'être tué par un noble seigneur !... par le comte de Popoli.
Il paraît que c'est un crime d'oser aspirer même à cet honneur, car votre oncle me chasse.
« — Vous, Carlo !
« — Oui, chassé... dans huit jours, la veille de votre mariage...
« En ce moment Théobaldo venait à nous, et nous nous jetâmes en pleurant dans ses bras,..
a — Oui, nous dit-il, en confondant ses larmes avec les nôtres... Oui, vous êtes bien malheureux, et sa voix attendrie cherchait à nous donner un espoir que lui-même n'avait pas, joignant aux consolations de l'amitié celles de la religion.
« Pendant deux jours je le vis occupé à calmer le désespoir de Carlo qui, en proie à sa rage, ne voulait rien entendre. Enfin, sa fureur s'apaisa et tomba tout à coup; mais, sombre et rêveur, il ne parla plus ni à Théobaldo, ni à moi. 11 semblait occupé de quelque sinistre dessein qui l'absorbait tout entier et lui faisait oublier même ses amis. Cependant les jours s'avançaient, et nous étions à la veille du jour fixé pour le mariage.
(( Théobaldo se présenta devant moi, pâle et les traits renversés :
« — Juanita, me dit-il, il faut sauver Carlo, il faut sauver son âme. Ce matin il est venu, non à moi, son ami, mais au ministre de la religion; il m'a prié de le bénir et de lui donner l'absolution, que je lui ai refusée, car il est près de commettre un crime !
a — Lui ! m'écriai-je.
« — Oui... un crime qui entraîne la damnation éternelle. Ne le maudissez pas, signora, ne l'accablez pas de votre colère... Aujourd'hui même, il veut se tuer !
ce Je poussai un cri et je sentis moi-même un froid mortel qui se glissait dans mes veines.
(< — Se tuer ! m'écriai-je ; et pourquoi ?
« Pourquoi ? reprit Théobaldo en serrant mes mains dans ses mains glacées... Je ne sais comment vous le dire... et il le faut cependant... il le faut...
«Et, en parlant ainsi, la sueur coulait de son front pâle !...
« — Achevez ! achevez I
« — Eh bien ! reprit-il à voix basse et en faisant un effort sur lui-môme, c'est à moi seul qu'il l'a confié, et vous ne deviez jamais le savoir... Il vous aime comme un insensé ! Il vous aime d'amour! Voilà pourquoi il veut se tuer! Voilà dourquoi il sera maudit !
u — Ah ! m'écriai-je, je le serai donc avec lui, car j'avais la même pensée.
« — Vous, Juanita! vouloir mourir !
a Puis, baissant les yeux et n'osant me regarder, il continua d'une voix tremblante :
« — Vous l'aimez donc aussi ?
« Je ne répondis point ; mais je me jetai à ses pieds. Théobaldo poqssa un cri et garda quelque temps le silence ; puis, levant sur moi un regard plein de bonté :
« — Ma fille, me dit-il (c'était la première fois qu'il me donnait ce nom, autorisé par les saintes fonctions qu'il exerçait), ma fille, puissé-je éloigner de vous et détourner sur moi les chagrins que vous vous préparez tous deux ! Promettezmoi seulement de renoncer h ces idées de mort, projet coupable qui vous fermerait les portes du ciel, de ce ciel où je veux vous retrouver un jour.
ce — Mais alors, quel parti prendre ?
a — 11 en est un, reprit-il javec émotion, si vous aimez Carlo, si vous êtes capable de braver pour lui la colère de votre oncle, le blâme du monde, les chagrins, la misère peutêtre!
c< — Je suis prête.
<( — Eh bien ! je fais mal, sans doute, en vous donnant un
CARLO BItOSCHI. 167
semblable conseil.». Mais vous vouliez vous tuer... Il y va de votre âme...
ce 11 s'arrêta comme s'il avait peur du parti qu'il allait me proposer.
« — - Eh bien ! Dieu pardonnera une faute plutôt qu'un crime... Épousez Carlo en secret, à la face des autels.
« — Et qui oserait s'exposer à la vengeance de mon oncle et de ma famille ? qui oserait nous marier?
ce — Moi ! dit-il.
« Je ne trouvai pas d'expression pour le remercier; mais je me jetai dans ses bras.
« — D'eu vient votre surprise ? continua-t-il ; ne vous ai-je pas dit, il y a quelques années, que c'était moi, pauvre etmisé* rable, qui vous protégerais ?
« Il n'y avait pas de temps à perdre. Le lendemain, à midi* mon mariage était fixé avec le comte de Popoli; il fut convenu que le soir même, à minuit, Carlo et moi nous nous trouverions, chacun de notre côté, à la chapelle du château ; que Théobaldo nous y marierait, et qu'une fois le mariage prononcé, nous nous résignerions tous les trois à la colère du duc d'Arcos, qui pouvait nous emprisonner, nous chasser ou nous deshériter, mais non nous désunir !
ce Après le dîner, nous étions tous au salon dont les portes vitrées donnaient sur le parc ; le comte de Popoli, assis près de moi, était aussi galant que le lui permettaient ses habitudes de chasseur. Carlo entra, et, à ses yeux rayonnants de joie et de bonheur, je vis que Théobaldo l'avait prévenu. Il venait ! prendre congé de mon oncle, car il était censé partir le lendemain. Il passa devant le comte, qu'il salua froidement, et s'approchant de moi pour me faire ses adieux, il prit ma main qu'il porta respectueusement à ses lèvres. Je lui dis à voix basse :
« — A ce soir, à minuit,
« — A minuit ! répondit-il en me serrant la main et en levant sur moi des yeux pleins de reconnaissance et de tendresse.
a En ce moment on l'avertit qu'un homme assez mal vêtu demandait à lui parler et l'attendait dans le parc.
« Quelques instants après, et des fenêtres du salon, je les vis passer tous deux dans une allée éloignée. Je ne pouvais distinguer les traits de cet étranger, dont l'air et la tournure ne m'étaient cependant pas inconnus, et rappelaient en moi des souvenirs vagues et incertains. Tous deux causaient vivement, et il y avait dans les gestes de Carlo, dans sa démarche, un trouble et une agitation qui m'inquiétaient malgré moi et que je ne pouvais m'expliquer, d'autant que de la soirée il ne rentra pas au salon ; mais bientôt, me disais-je en regardant la pendule, bientôt je saurai ce que signifie cette visite imprévue. Chacun enfin, et à ma grande joie, se retira dans ses appartements. Je restai dans ma chambre à prier ; et quand minuit sonna à l'horloge du château, j'étais dans la chapelle. Quelqu'un m'y avait précédée.
« — Est-ce vous, Carlo ? demandai-je.
« — Non, ma fille, me répondit une voix tremblante... C'était celle de Théobaldo.
« Mais nous attendîmes en vain, nous restâmes seuls le reste de la nuit, et quand les premiers rayons du jour vinrent éclairer les vitraux de la chapelle, Carlo n'avait pas paru.
« Le lendemain et les jours suivants s'écoulèrent, et nous ne le revîmes plus.
ce L'absence de Carlo, continua la comtesse, sa disparition mystérieuse et si imprévue nous avait glacés d'effroi : était-il
CARLO BROSCBI. . 169
victime de quelque piège ou de quelque trahison? Nos projets avaient-ils été découverts? La jalousie d'un rival avait-elle soudoyé des assassins à gages? La vengeance et le crédit du duc d'Arcos l'avaient-ils privé de sa liberté et fait jeter dans quelque prison d'Etat? Nous nous perdîmes en conjectures et en recherches inutiles ; car toutes les démarches de Théobaldo furent infructueuses, et ne nous procurèrent aucun renseignement. D'un autre côté, ni le comte de Popoli ni le duc d'Arcos ne semblaient avoir de soupçons ; ils n'avaient témoigné aucune colère à Théobaldo ; ils ne nous empêchaient pas de nous voir, et quoique irrités de ma résistance, ils paraissaient l'attribuer à ma répugnance pour le mariage plutôt qu'à tout autre sentiment ! J'avais, à force de larmes et de prières, obtenu trois : mois de grâce, jurant que ce délai expiré j'obéirais... Et quand ce terme fatal fut arrivé, j'eus beau supplier et demander 1 encore du temps, il fallut bien céder à la volonté de mon f oncle, à mes promesses, à la foi jurée... hélas ! et à ma destinée, qu'aucun pouvoir divin et humain ne pouvait plus changer. Ma tête était perdue, mon cœur était brisé, ma main seule restait ; le duc d'Arcos la donna ! Je devins comtesse de Popoli !
« Comme satisfait de ce dernier acte de tyrannie qui ire rendait à jamais malheureuse, et comme s'il n'eût attendu que ce moment pour quitter la terre, mon oncle mourut la première année de ce mariage, en nous laissant tous ses biens. Aucun changement ne survint dans mon sort. Aucune nouvelle de Carlo. Si, comme nous le pensions, il avait été détenu dans quelque prison à la requête du duc d'Arcos, cette mort l'eût rendu libre. Mais il ne reparut pas, et Théobaldo me dit avec désespoir :
« — C'en est fait, notre ami n'est plus, ce Et nous le pleurâmes, et nous portâmes son deuil, et dans | V&llée du parc où tous trois nous venions jadis nous asseoir,
nous lui élevâmes une pierre tumulaire qui, mystérieuse comme son sort, rie portait aucun nom, aucune inscriplion : et sur cette tombe, veuve de ses dépouilles, mais qu'animaient et qu'environnaient nos souvenirs, nous venions chaque soir parler de lui, prier pour lui, et implorer le jour qui devait nous réunir.
« Trois années se passèrent ainsi près d'un époux aux passions brutales et colères, mais dont le cœur était moins méchant que je ne l'avais pensé. Toits ses défauts venaient de son éducation, ou plutôt de ce qu'il n'en avait reçu aucune. Son amour-propre et son orgueil étaient la conséquence de son ignorance absolue; et quand, avec une adresse et une patience infinies, Théobaldo lui eut peu à peu fait comprendre qu'il ne savait rien, qu'il ne connaissait rien, il commença à avoir moins de confiance en lui-même et plus en nous ! De mon côté, je cherchais à modérer ce caractère sauvage et emporté que ma douceur ne désarmait pas toujours. Témoins des scènes de violence auxquelles il se livrait, nos voisins me plaignaient, s'apitoyaient sur des peines qui me touchaient peu. Ils admiraient ma résignation, qui n'était que de l'indifférence ! J'étais trop malheureuse pour avoir des chagrins.
« Pour Théobaldo, sa tristesse augmentait chaque jour. La vue de ce château lui faisait mal, l'air qu'on y respirait altérait sa santé, et s'il ne m'eût vue moi-même aussi souffrante, dès longtemps il se serait éloigné. Sombre et taciturne, il fuyait toute distraction, même celle de l'étude ; tout entier à la religion, il passait les. jours et les nuits au pied des autels. Dans la contrée on le regardait comme un saint, et mon mari luimême respectait cette haute vertu qui relevait au-dessus de nous, et dont je me plaignais seule, car j'y perdais presque un ami. Alors il revenait à moi, alors ses traits sévères et ses yeux secs retrouvaient un instant pour moi le sourire ou les larmes. Celait pour moi seule encore qu'il tenait à la terre!
CAÎILO Bïioscm. 171
« Depuis quelques mois, le comte Popoli visitait plus souvent les gentilhommes campagnards des environs, ou bien il les recevait chez lui ; ils avaient des conférences secrètes. Entin, et à ma grande surprise, il me sembla qu'il se livrait à d'autres occupations qu'à celle de la chasse. Plusieurs fois môme il me donna à écrire et à traduire des lettres adressées à différents seigneurs d'Allemagne, lettres insignifiantes en apparence; mais qui avaient un sens caché qu'il m'importait peu de connaître, et que je ne cherchais pas à deviner.
« Pour le comte de Popoli, il était aisé de voir que quelque projet le préoccupait; car malgré ses efforts pour prendre un air enjoué, de temps en temps une ride venait plisser son front, ses sourcils se fronçaient; enfin, et contre son ordinaire, il ressemblait exactement à un homme qui pensait. Je le fis remarquer à Théobaldo, qui me traita de visionnaire et ne voulut pas me croire.
« Mais un soir il entra chez moi d'un air agité :
« — Juanita, me dit-il, il se passe ici quelque chose d'extraordinaire. Il y a un amas d'armes dans les souterrains du château.
ce «- Des armes de chasse? lui dis-je.
« — fton, elles ont une autre destination ; et ce soir, en re- ' venant du village où je venais de porter les sacrements à un malade, j'ai été abordé au milieu du bois par un homme êni veloppé d'un manteau qui m'a dit à voix basse : Seigneur aumônier, quittez cette nuit même le château avec madame la comtesse; il y va de sa liberté et de sa vie; demain il serait trop tard. Et il s'est éloigné en courant.
« — C'est quelqu'un, lui dis je, qui a voulu vous effrayer,
« — Non, non, me répondit-il en faisant le signe de la croix, j car il m'a semblé entendre la voix de mon bien-aimé Carlo qui revenait pour vous sauver.
c< — Carlo, m'écriai-je toute tremblante; c'est impossible.
(( __ Qui, c'est ce que je me suis dit ; et cependant mon cœur battait comme si c'était lui. Et quand il s'est éloigné en me serrant la main, j'ai crié : Carlo ! Carlo ! Il s'est arrêté, a eu l'air d'hésiter; j'ai cru qu'il allait se précipiter dans mes bras; mais il a jeté un cri de douleur, a détourné la tête et a disparu.
« Je ne puis vous dire quel trouble me causa ce récit. Mais pourquoi quitter cette nuit même le château où nous étions en sûreté, où de nombreux domestiques pouvaient nous défendre ? un tel avis me paraissait si absurde, qu'il me faisait douter de tout le reste. Cependant, et pour n'avoir rien à nous reprocher, j'envoyai chercher mon mari. Minuit venait de sonner, et il était encore dehors. J'ordonnai qu'on me prévînt à so1 retour. Mais de toute la nuit le comte ne rentra pas. L'inquiétude nous saisit ; et à peine le jour avait-il paru que je résolus d'envoyer à sa recherche. Mais les portes du château étaie: gardées par des soldats espagnols. Un officier se présenta di vant moi et me dit avec respect :
« — Je viens remplir un fâcheux message ; j'ai l'ordre de vous arrêter.
« — Moi, monsieur?
« — Oui, vous, la comtesse de Popoli.
« — Et de quel droit ?
« — Au nom du roi.
« 11 fallut se soumettre et monter dans la voiture qui tendait. Nous arrivâmes au Château-Neuf, où je fus enfermée. Le comte de Popoli avait été également arrêté dans la nuit chez un gentilhomme voisin, l'un de ses complices. Voici quel était leur crime, que j'ignorais alors et que je connus depuis.
m'at-
« Le comte de Popoli, propriétaire d'une immense fortune, qu'avait encore augmentée celle du comte d'Arcos, mon oncle, avait cru que son nom et ses richesses devaient le placer de droit à la tête du gouvernement. Il ne lui était pas venu à Tidée que les talents dussent compter pour quelque chose, et il . avait été indigné du peu d'importance qu'on lui accordait à la ; cour d'Espagne. 11 avait rêvé la vice-royauté de Naples, et on : le laissait confiné dans ses domaines; il s'était cru nécessaire, et personne ne songeait à lui. N'écoutant alors que son orgueil ! et son amour-propre blessés, il avait projeté de se rendre re- • doutable à ceux qui le méprisaient. Il avait voulu livrer aux Impériaux le royaume de Naples , qui supportait impatiemment le joug de l'Espagne. Il avait fait entrer dans ses ressentiments plusieurs gentilshommes des environs dont il se croyait le chef, et dont il n'était que l'instrument passif; car, en cas de succès, ils auraient recueilli tout le fruit d'un complot dont le comte de Popoli courait tous les dangers.
« Quoi qu'il en fût, la conspiration était évidente, les preu- ■ ves nombreuses et les juges unanimes!... Mais l'opinion publique s'était prononcée d'une manière si peu douteuse sur les talents et la capacité du comte de Popoli, que l'on ne pouvait se persuader qu'une telle entreprise eût été conçue par lui, et l'on m'en attribua tout l'honneur. C'étaient, disait-on, mes conseils et mon influence qui l'avaient entraîné dans cette conspiration dont j'étais l'âme et le chef. Je dois convenir aussi que les lettres écrites par moi et qu'on avait saisies eussent paru des preuves suffisantes à des juges moins prévenus que les