‹ Nouvelles de Eugène Scribe ... Maurice--Carlo Broschi--La maîtresse anonyme (volume 2)Chapitre 11 sur 47 · FO DE MAURICE · texte numérisé non relu

FO DE MAURICE

Une jeune fille entra sur la pointe du pied et s'arrêta. Juanita dormait d'un sommeil pénible et agité ; l'air était lourd et brûlant. La jeune fille ouvrit doucement les persiennes, d'où l'œil embrassait la ville et la campagne de Grenade. A sa droite, et sur les ruines d'une mosquée, s'élevait l'église de Sainte-Hélène ; devant elle un parc à la française étendait ses carrés symétriques et ses bassins octogones aux lieux où brillaient jadis les beaux jardins du Généralité avec leurs ombrages centenaires, leurs eaux bouillonnantes, et leurs minarets où flottait l'étendard des Abencerrages. Maintenant l'ancien palais des rois maures servait de villa, de retraite, et bientôt peut-être de tombeau à une jeune femme qui dormait, pâle et abattue, sur son lit de douleur. Juanita, comtesse de Popoli, avait à peine vingt-cinq ans, et sa beauté, célèbre dans les cours de Naples et d'Espagne, l'avait fait surnommer par les peintres du temps la Vénus napolitaine. Jamais titre n'avait été mieux mérité ; car, à une physionomie enchanteresse, à des traits réguliers et parfaits^ elle joignait ce sourire gracieux

auquel on ne peut résister, ce charme indéfinissable qui vient de Tâme; beauté céleste que les chagrins ne sauraient altérer, et que le temps même ne peut détruire!... Lors des efforts infructueux que fit le peuple de Naples pour secouer le joug de l'Espagne, le comte et la comtesse de Popoli avaient été grandement compromis, et cette femme, si faible en apparence, s'était fait admirer par son énergie et son courage. Veuve maintenant, maîtresse de sa main et d'une immense fortune, entourée de soins et d'hommages, elle seule semblait ne pas savoir qu'elle était riche, qu'elle était belle... Et personne en effet ne pouvait mieux qu'elle se passer de ces dons... Elle n'en avait pas besoin pour se faire aimer !...

En ce moment une sueur légère couvrait ce front si pur et si élégant; sa poitrine oppressée se soulevait avec peine, sa bouche murmurait un nom que Ton ne pouvait distinguer; et, de ses yeux fermés par le sommeil, s'échappait une larme qui retombait sur ses joues belles et pâles. La jeune fille poussa un cri et se précipita à genoux, près du canapé où reposait Juanita. Celle-ci s'éveilla, et, jetant autour d'elle un regard plein de bonté, tendit la main à sa jeune sœur en lui disant : — Que me veux-tu?

— Ah ! s'écria Isabelle, tu souffrais, Juanita ?

— Oui, toujours! Mais qu'importe ! il s'agit de toi... Qui t'amène ?

— Je ne sais... je voulais te parler... et puis je t'ai regardée... j'ai tout oublié... même Fernand, mon prétendu... car je me le rappelle maintenant... c'est pour lui que je venais... il est là qui voudrait te faire ses adieux.

— Ses adieux!... s'écria Juanita en se levant sur son séant, quand je devais aujourd'hui même m'entendre pour votre mariage avec son père, le duc de Carvajal!... Pourquoi partirait-il?

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— Ah ! dit Isabelle avec un soupir, il ne faut pas l'en blâmer : c'est ce qu'il aura fait de mieux dans sa vie.

— Comment ! est-ce que tu ne l'aimerais pas ?

— Si vraiment !... c'est-à-dire pas beaucoup jusqu'ici, car ma seule passion, c'est toi, ma sœur! tu le sais bien. Mais je reconnais maintenant que Fernand est un noble jeune homme, un excellent cœur... Et je crois décidément que je l'aime.

— Depuis quand?

— Depuis ce matin... Depuis qu'il a refusé de m'épouser ! Et Isabelle avait un air de satisfaction et de fierté dont

Juanita ne put obtenir l'explication. Elle fit entrer Fernand. C'était un jeune et joli cavalier, dans la fleur de l'âge, aux beaux cheveux blonds bouclés, portant avec élégance un manteau bleu de ciel et une épée dont la poignée en or était richement ciselée. Dans ses yeux expressifs brillait la fierté espagnole, tempérée par la grâce et l'abandon de la jeunesse. Le duc de Carvajal, son père, était un des premiers seigneurs de la province de Grenade. Des intrigues de cour et le crédit de l'Ensenada, ministre de Ferdinand VI, l'avaient depuis longtemps éloigné de Madrid, et arrêté dans sa carrière politique. Ne pouvant plus être puissant, il avait voulu être riche, et l'avarice chez lui avait succédé à l'ambition. Une passion console d'une autre. Le duc avait rêvé pour son fils unique un mariage opulent, et Isabelle semblait le meilleur parti de Grenade, à lui, parce qu'elle était riche, à Fernand, parce qu'il l'adorait. Isabelle était loin d'avoir la beauté de sa sœur; les dames trouvaient même qu'elle n'était pas jolie. Mais elle avait de la grâce et du charme, une imagination vive, ardente, impressionnable, facile à exalter : qualités ou défauts que son éducation avait singulièrement développés, car elle avait passé presque toute sa jeunesse au couvent ! C'est dans le silence de la solitude que naissent les illusions et

les idées romanesques ; c'est dans le monde qu'elles se détruisent et se dissipent; comme toutes les jeunes filles des grandes familles de ce temps-là, sortie du cloître pour se marier, elle avait accueilli d'abord avec joie les hommages de Fernande parce qu'on lui avait dit qu'il descendait par sa mère du Cid de Bivar, l'amant de Chimène, et il lui semblait qu'une telle origine devait nécessairement faire naître quelques aventures et quelques pages bien intéressantes. Mais quand elle vit que le descendant du Cid se bornait à l'adorer de tout son cœur et de toutes ses forces, à le lui dire hautement, et à demander sa main à sa sœur avec le consentement de son père, son exaltation de jeune fille diminua beaucoup... Et lorsque le mariage eut été convenu de part et d'autre, sans retards et surtout sans obstacles, il lui sembla que tout cela ne s'était point passé régulièrement, que le roman de sa vie était manqué, et qu'on en avait retranché les premiers volumes; aussi, tout en rendant justice aux bonnes qualités de Fernand, elle voyait approcher sans impatience un bonheur qui lui avait coûté si peu de peine.

Pour son fiancé, il n'en était pas de même. Il semblait que ce jour-là n'arriverait jamais au gré de ses vœux. L'idée du moindre retard le mettait hors de lui; et, sans la maladie de Juanita et son état presque désespéré, le mariage eût été depuis longtemps célébré. Et c'était ce même jeune homme, cet amant si ardent, -si empressé, qui renonçait à toutes ses espérances, et venait prendre congé de sa fiancée. En vain Juanita voulait connaître la cause de ce brusque départ.

— Je vous défends de parler, s'écriait Isabelle ! mon amour est à ce prix. Je vous aime et n'aimerai que vous ; je vous serai fidèle et vous attendrai toute ma vie s'il le faut ; mais vous ne direz rien à ma sœur : je le veux !

— - Et moi, je veux qu'il parle, disait Juanita avec sa douce voiXj et en retenant par la main ce beau-frère qui ne voulait

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plus l'être. Pâle et troublé, Fernand jetait sur elle un regard suppliant, opprimé qu'il était par une puissance chérie et tyrannique qu'il n'osait braver. 11 allait s'éloigner avec son secret, lorsque ce mystère fatal et impénétrable fut tout à coup dévoilé, au grand désespoir d'Isabelle, de la manière la plus naturelle et la plus bourgeoise.

Parut à la porte du salon un homme en pourpoint noir, qui n'osait entrer. C'était le seigneur Manuel Périco, notaire royal de la ville de Grenade, et homme d'affaires du duc de Carvajal. Il apportait à la comtesse de Popoli le contrat de mariage.

Isabelle tressaillit. Fernand s'élança vers le notaire, et voulut saisir le papier que Ton présentait à la comtesse. Mais celle-ci s'en était déjà emparée, et le parcourait des yeux.

— C'est bien î disait-elle ; ce sont les articles dont nous étions convenus avec monsieur le duc... La dot que j'assure à ma sœur... Ah ! dit-elle avec surprise... Et une légère rougeur couvrit ses joues d'ordinaire si pâles... Voici des confions dont on ne m'avait jamais rien dit ! Les connaissiez-

vous, Fernand?

— Oui, madame ! reprit le noble jeune homme en balbutiant; mon père m'avait prié de vous en parler. Je m'y étais refusé ; et, comme c'était la condition qull mettait à son consentement, j'ai renoncé à ce mariage. Je viens vous demander pardon pour mon père, et vous faire mes adieux.

En disant ces mots, sa voix faiblit ; mais Isabelle lui tendit la main avec une expression de tendresse, et Fernand se hâta d'essuyer les larmes qu'il n'avait pu retenir.

Pendant ce temps, maître Périco, le notaire, était debout, tenait une plume et ne disait rien. Juanita achevait tranquillement la lecture du contrat.

C'était un bruit généralement répandu dans la ville que la belle comtesse de Popoli était depuis longtemps attaquée de

la poitrine. Elle seule sans doute l'ignorait ; car elle négligeait tout ce qui aurait pu prolonger ses jours. C'était à son insu, et presque malgré elle, que sa jeune sœur l'environnait de soins dont elle lui dérobait la cause, voulant du moins, si elle ne pouvait la sauver, lui cacher jusqu'au dernier moment l'arrêt fatal dont elle était menacée ; car les médecins de Grenade, qui prétendaient ne se tromper jamais, avaient annoncé que la comtesse n'irait pas plus loin que la chute des feuilles, et l'on était alors au mois de septembre. Or, le duc de Carviijal, en homme prudent, avait ajouté au contrat les deux clauses suivantes : 1° que la comtesse s'engageait à ne pas se remarier; 2° qu'en cas de mort, tous ses biens, tant en Espagne que dans le royaume de Naples, reviendraient à sa sœur cadette.

— Nous ne voulons point de telles conditions ! s'écrieront à la fois les deux jeunes gens.

— Elles sont absurdes et impossibles ! ajouta Isabelle. Pourquoi donc enchaîner ta liberté? Tu es jeune; tu dois te remarier et donner à celui que tu choisiras de longues années de

bonheur. Quant à ta succession, continua-t-elle en essayant de sourire, tu es l'aînée de si peu, que nous vivrons, je l'espère, et que nous mourrons ensemble.

Et elle lui arracha des mains le contrat qu'elle remit à Fernand. Celui-ci le déchira et en jeta les morceaux sur le tapis.

Juanita regarda les jeunes gens, leur sourit, leur tendit la main, et dit avec douceur au notaire :

— Maître Périco, ayez la bonté de refaire ce contrat tel qu'il était, et de me le rapporter demain... Maintenant, laissez-nous, je veux rester seule avec eux.

Le notaire sortit, et les fiancés tombèrent tous deux aux pieds de Juanita.

— Écoutez-moi, leur dit-elle en les relevant, votre mariage

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se fera. Et ne m'en remerciez pas, ajouta-t-elîe vivement. Les conditions que Ton m'impose ne me coûtent rien. Depuis longtemps j'ai juré à moi-même et à Dieu de ne pas me remarier; je tiendrai ce serment. Quant à mes biens, tous ceux dont je pouvais disposer, je les ai donnés en dot à ma sœur ; pour les autres, qui sont les plus considérables , je ne suis pas sûre qu'ils soient à moi.

Les deux jeunes gens firent un geste de surprise, et Juanita continua lentement et avec émotion :

— Si jamais se représente une certaine personne que je cherche, et que je n'ai pu revoir, toute cette fortune lui appartient; et, après moi, Fernand, il faudra la lui rendre... Vous me le jurez; je m'en fie à voire honneur. Si cette personne ne reparaît pas, tous ces biens sont à vous et à ma sœur.

— Expliquez-vous, de grâce ! s'écria Fernand.

— Ah ! c'est là un grand et funeste secret, que vous seuls connaîtrez... mais il le faut... il le faut avant de partir, et le départ est peut-être si prochain !.,. Ne m'interrompez pas! s'écria-t-elle en voyant l'émotion de sa sœur. C'est un bien long récit, et j'ignore si mes forces y suffiront. Mais quand j'aurai besoin de repos, je vous le dirai... je m'arrêterai.

Et assise entre ses deux jeunes amis, la comtesse commença en ces termes :

« Ma sœur et moi, nous sommes nées dans le royaume de Naples, qui alors était une province espagnole. Nous perdîmes nos parents de bonne heure, et restâmes sous la tutelle de notre grand-oncle, le duc d'Arcos, dont je ne vous ferai pas le portrait: il n'est que trop connu. Dans sa jeunesse, il avait

été vice-roi de Naples, et sa dureté, son inflexible rigueur, avait poussé au désespoir et à la révolte un peuple malheureux qu'il traitait en esclave. C'est sous son gouvernement qu'avait eu lieu cette révolution d'une semaine, pendant laquelle le pécheur Masaniello, roi par le peuple et massacré par lui, avait été traîné dans un égout, et le huitième jour, triste exemple de la reconnaissance populaire, porté en triomphe à la cathédrale pour y être canonisé. Le duc d'Arcos revenu au pouvoir ne fut ni plus habile, ni plus clément. Le seul regret et le seul enseignement qui lui restèrent de cette catastrophe, c'est qu'il n'avait pas été assez sévère ; il redoubla ses rigueurs, qu'il appelait des rigueurs salutaires. C'était son seul système politique, il n'en connaissait pas d'autre; et, lorsque enfin la clameur publique força le roi d'Espagne à lui donner un successeur, il se retira en gémissant sur la faiblesse de son souverain, qui ne lui laissait pas achever la tâche glorieuse qu'il avait entreprise. Dans l'exil où le suivit la malédiction du peuple, il porta une conscience calme et tranquille, le contentement de lui-même et la conviction intime du bien qu'il avait fait.

« A l'époque où il nous prit avec lui, notre grand-oncle avait près de quatre-vingts ans; il était toujours le même. Ses opinions et son caractère n'avaient changé en rien. Il n'avait jamais pardonné à mon père, qui s'était marié sans son assentiment, et ma mère était morte sans qu'il eût voulu la voir. En ce moment cependant, se voyant seul et sans famille, ou plutôt sans tyrannie à exercer, il avait, dans le dénûment de domination où il se trouvait alors, pris le parti d'élever pour son plaisir ses deux petites-nièces. 11 décida, en nous voyant, qu'Isabelle, qui avait, je crois, trois ou quatre ans , devait avoir une vocation religieuse. 11 la mit au couvent délia Pietà. Moi, qui étais plus âgée de quelques années, il me garda avec lui, dans l'intention de m'établir un jour à son gré.

« Je passerai rapidement sur mes premières années, qui furent les plus tristes du monde, séparée de ma sœur que je ne voyais jamais, renfermée dans un lugubre et magnifique château dont je ne pouvais franchir l'enceinte, et élevée chaque jour dans la crainte de Dieu et surtout de mon grand-oncle, dont Faspeet et la voix me faisaient trembler. Il s'en apercevait très-bien et ne s'en fâchait pas. Au contraire, il voyait toujours avec une espèce d'amour-propre et de satisfaction intérieure l'effroi général qu'il inspirait. La peur était la seule flatterie à laquelle il fût sensible. C'était le meilleur moyen de lui faire sa cour; et, sans le vouloir, j'étais au mieux avec lui.

« Je n'avais qu'un plaisir , une distraction : c'était mon maître de musique, un habile organiste, un Napolitain d'une cinquantaine d'années, dont l'enthousiasme, les gestes surabondants, et surtout la perruque, excitaient mes éclats de rire, les seuls qui eussent jamais retenti dans cette sombre demeure. Gherardo Broschi était un véritable artiste qui ne manquait pas de talent, et encore moins d'amour-propre. Mais la passion de son art lui avait troublé la cervelle; il ne rêvait et he parlait que musique ; il ne vous abordait qu'en chantant, et souvent il ne répondait à mon oncle lui-même qu'en récitatif. Conteur et hâbleur, il avait toujours des histoires incroyables à nous débiter sur ses aventures dans les cours de l'Europe, sur les marquises ou duchesses qui avaient été ses écolières. A l'entendre, l'amour lui avait toujours fait négliger la fortune, qui depuis longtemps prenait sa revanche ; car le pauvre diable n'avait alors pour tout bien que sa gaieté, ses cavatines, son habit noir râpé, et cette perruque prodigieuse qui faisait mon bonheur.

« Un jour, et contre son ordinaire, il entra dans ma chambre sans chanter. Je le regardai avec inquiétude :

«.— Vous êtes malade, Gherardo, lui dis-je.

« — Non, signorina; mais voici un grand malheur qui m'arrive : des places, des dignités, (}(>< honneurs.., le n'y survivrai pas... Et pourtant je ne puis refuser.

« — Qu'est-ce donc ? une grande dame qui vous enlève ï

« — Mieux que cela ! un roi, un empereur.

« Il me raconta alors que le czar Pierre le Grand recrutai! des artisans dans toute l'Europe et des artistes en Italie. Il voulait former nue musique pour ses régiments et [jour sa chapelle, et Ton faisait à Gherardo, qui n'avait rien, de! 1res très-avantageuses pour aller en Ru

« Je ne concevais pas alors d'où venaient sa tristesse i air mélancolique. Je me persuadai que c'était le regret de me quitter; mais Gherardo avait trop de franchise pour me le laisser croire. Il avait un Bis, son seul amour!... après la musique!... un enfant charmant, qui, d'après les demi-confidences de Gherardo, était le fils de quelque grande dame, de quelque princesse, à qui il avait donné (]v^ leçon* de musique. Ce qu'il y avait de certain, c'est que Gherardo était un excellent père, qu'il adorait le petit Carlo, son fils, et qu'il se serait privé de tout, môme de sa guitare, pour lui donner un jouet ou un habit neuf. Ce qu'on ne pouvait non plus révoquer en doute, c'est que le pauvre enfant était souffrant, maladif, c'est que le soleil de Naples était nécessaire à son existence. Voilà ce qui causait les alarmes de Gherardo. Emmener son fils sous le ciel glacé de la Russie, c'était le tuer ! et s'en séparer était impossible! A qui le confier? qui en prendrait soin ? que deviendrait-il ?... Et il pleurait !... et moi aussi, de voir des larmes sur cette physionomie qui d'ordinaire m'inspirait tant de joie!...

« Ce jour-là par bonheur était le jour de fete du duc d'Arcos; et le soir, je m'en souviens encore, quoique je n'eusse guère alors qu'une dizaine d'années, mon oncle me dit de cette voix terrible qui me glaçait toujours de frayeur :

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«— Allons, Juanita ! amuse -moi ! chante-moi une barcarolle !

« — Oui, signora, s'écria vivement Gherardo, à qui la musique faisait tout oublier. Chantons l'air de Porpora : 0 pescator felice.

« Mon oncle fronça le sourcil ; car, depuis la révolte de Masaniello, il ne pouvait entendre prononcer le mot de pêcheur. Cependant, comme dans la cavatine de Porpora le pescator felice finissait par faire naufrage, cet heureux dénoûment, plus encore sans doute que la manière dont je le chantai, fit un tel plaisir à mon oncle qu'il s'écria :

« — Brava î brava ! Demande-moi ce que tu voudras, je te Taccorde pour ma fête !

ce Je me jetai à ses pieds, et je le suppliai de prendre avec lui et d'élever au château le petit Carlo, qui était à peu près de mon âge. Dans l'attente de sa réponse, Gherardo n'osait respirer ; et moi, pâle et oppressée, je tremblais de tous mes membres... effroi qui charma sans doute mon grand-oncle, car il nous dit avec une douceur inaccoutumée :

« — Un noble espagnol n'a que sa parole ; je tiendrai la mienne. Carlo est désormais de la maison \ c'est un page que je mets à ton service.

a Je ne vous peindrai pas la joie ni la reconnaissance du pauvre Gherardo. Il partit heureux et tranquille; et pendant trois ans il nous écrivit très-exactement. Il avait eu à la cour de Russie un succès prodigieux. L'épouse de Pierre le Grand, l'impératrice Catherine, l'avait nommé son maître de chapelle et l'avait attaché à sa personne. Mais, la quatrième année, il cessa de nous écrire. Avait-il succombé à la rigueur du climat? L'amour, qui partout nuisait à sa fortune, lui avait-il encore fait enlever quelque princesse russe ? C'est ce qu'il nous fut impossible de découvrir; car depuis nous ne reçûmes de lui aucune nouvelle, et on n'entendit plus parler du pauvre Gherardo, mon maître de musique.

d42 NOUVELLES.

« Pendant ce temps, Carlo, son fils, s'élevait tau la m de mon oncle ; et moi, j'étais enchantée et ravie de mon jeune page. Sa santé faible et chancelante s'était affermie, sa taille s'était développée. Quoique bien jeune encore, ses trait fraient tant de noblesse et de régularité, que mon maître de dessin, le signor Lasca, peintre distingué, le prenait pour modèle de toutes les figures d'anges et de chérubins dont il décorait le salon de mon oncle; et le pauvre enflin obligé de poser devant lui des heures entières, au lieu d aller j et courir dans le parc. Du reste, depuis le duc d'Arcos jus qu'aux dernières personnes du château, tout le monde, excepté moi, lui faisait rudement sentir la dépendance où il était. Modeste et résigné, il gardait le silence, ne se plaignait jamais... pas même à moi, et ne versait pas une larme ; mais parfois il y avait dans ses yeux noirs, qu'il levait vers le ciel, une expression de douleur et de fierté indéfinissable.

(( Il y avait encore au château une autre personne dont il faut que je vous parle. C'était le secrétaire de mon oncle, Théobaldo Cecchi, un jeune homme de cœur et de mérite, digne dès lors du rang qu'il a occupé depuis. Fils d'un paysan calabrais, quelques leçons de théologie qu'il avait reçues du curé de son village lui avaient donné le désir de s'instruire. Doué d'une volonté ferme et inébranlable, religieux par caractère, et confiant dans la Providence, il avait quitté la cabane de sa mère, était venu à pied à Naples, s'y était fait lazarone, portefaix; et l'argent qu'il gagnait le matin dans cet état, il l'employait le soir à payer des maîtres et de la science. Il passait la nuit courbé sur les livres, et avait ainsi usé ses forces et sa santé. Pâle, maigre, le teint jaune, le front ridé, Théobaldo, qui à peine alors avait vingt ans, semblait en avoir soixante ; mais il était déjà un des hommes les plus instruits de l'Italie en histoire et en théologie, et connaissait parfaitement plusieurs langues. Malgré tout son savoir, inconnu à

Naples, où il gagnait à peine de quoi vivre, il avait accepté la place de secrétaire du due d'Arcos, qu'un ami lui avait fait obtenir. Il envoyait à sa mère tous ses appointements, qui montaient à deux cents ducats, et restait enseveli dans ce vieux château, où ses fonctions se bornaient à écrire sous la dictée de mon oncle, et à me donner des leçons de français et d'allemand. Le reste de la journée, il s'enfermait dans la bibliothèque du château pour travailler.

« Sombre et sévère, mais rempli d'une piété solide et éclairée, qui n'excluait pas l'indulgence, lui seul parlait avec intérêt et bonté à Carlo, que chacun traitait en domestique, et dont les fonctions cependant étaient celles de page dans les grandes maisons. A table, il était debout près de moi, me versant à boire et me présentant après dîner l'aiguière et la coupe en , cristal. Le matin, il rangeait mes livres et mes papiers; et, pendant que Théobaldo me donnait leçon, il se tenait derrière mon fauteuil, attentif et silencieux, attendant mes ordres. Doux et timide, il n'osait nie parler de sa reconnaissance, mais tout me la prouvait. 11 obéissait avec empressement à mes moindres caprices, portait mon ouvrage, mes gants, mon éventail, et dans les grands jours, la queue de ma jupe ! Grâce à ses soins, les plus belles fleurs du parc ornaient ma cheminée, ou brillaient à ma ceinture. Mon oncle, avec ses vingt domestiques, était moins bien servi que moi par mon beau et jeune page ! Et j'étais fière surtout, moi enfant, habituée à obéir, de pouvoir à mon tour exercer sur quelqu'un un empire absolu, empire dont mon âge tempérait la sévérité, car je le prenais souvent pour le compagnon de mes jeux ; et, dans les heures de récréation, la maîtresse et le page oubliaient souvent les distances.

« Un jour entre autres, je me souviens que, dans le grand salon du château, je lui avais commandé de faire avec moi une partie de volant ; et, en avançant ou reculant, nous nous

%Ak NOUVELLES.

trouvâmes, sans le savoir, près d'un vase en verre de Bohême d'un travail admirable, où étaient représentées les armoiries de la maison d'Arcos. Mon oncle y tenait tellement qu'il nous était expressément défendu d'y toucher et même de le regarder. Mais un coup de raquette lancé étourdiment par moi, fil voler en éclats le fragile chef-d'œuvre, dont les débris roulèrent à nos pieds. La foudre serait tombée que je n'aurais pas été plus épouvantée ! Je laissai échapper ma raquette : et, prête à me trouver mal, je m'appuyai sur une console, tandis que Carlo se hâtait de ramasser les morceaux épars, comme s'il eût été en son pouvoir de leur rendre leur forme première. Tout à coup nous entendîmes dans la pièce voisine la terrible voix de mon grand-oncle, qui tonnait à mon oreille comme celle du jugement dernier!... Ah! l'on ne meurt pas de frayeur, puisque j'eus encore la force de me précipiter vers une porte de côté. — Ya-t'en ! va-t'en ! — criais-je à Carlo. Pour moi, j'étais déjà cachée dans mon appartement et enfermée aux verrous, me persuadant que je pouvais ainsi empêcher la colère de mon oncle de parvenir jusqu'à moi.

« Il paraît que, moins agile, Carlo n'avait pu me suivre : car il était encore dans le salon quand la porte s'ouvrit et entra le duc d'Arcos, en grand costume, son chapeau sur la tête et sa canne à pomme d'or à la main.

(( Ses yeux se portèrent à l'instant sur les preuves du crime, qui jonchaient le parquet. Carlo pâlit, mais il resta droit et immobile en voyant le duc s'avancer vers lui. — Qui a brisé ce vase? Carlo garda le silence. — - Qui a brisé ce vase ? répéta le duc d'une voix foudroyante, en brandissant sa canne. — C'est moi ! répondit timidement le généreux Carlo... Et le duc allait le frapper, quand parut Théobaldo. Il courut à mon oncle, chercha à l'apaiser; et, au risque d'attirer sur lui l'orage, il osa lui représenter qu'il avait tort de se mettre ainsi

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en colère contre un enfant. — Tort ! — A ce mot, la fureur du duc ne connut plus de bornes.

« — Et si je te chassais de ma maison, si je te châtiais toimême ? cria-t-il en levant le bras sur Théobaldo.

«— Vous auriez deux fois tort, répliqua froidement celui-ci.

« En disant ces mots, il prit respectueusement la canne des mains tremblantes du vieillard, et la jeta par la fenêtre.

« La colère de mon oncle s'était élevée trop haut ; elle ne

pouvait plus monter. Anéanti par ce sang-froid, il tomba sur

un fauteuil sans pouvoir trouver une parole; mais il sonna,

] lit signe à son majordome d'emmener Carlo, et celui-ci, en

1 sortant, jeta sur Théobaldo un regard de reconnaissance qui

! disait : A vous désormais de corps et d'âme!... Et il tint

parole.

« Moi, pendant ce temps, je n'osais sortir de ma chambre.

ïl fallait cependant descendre à l'heure du dîner. Mon oncle

; était seul dans la salle à manger, sombre et silencieux. A

1 quelques pas derrière lui était Carlo pâle et se soutenant à

peine ; mais ses yeux étaient si brillants, sa physionomie avait

pris à ma vue une telle expression de joie, que je crus d'abord

' que tout s'était passé le mieux du monde, et que mon oncle

ne savait rien. Que devins-je le soir, quand j'appris que le

pauvre enfant avait été emmené par le majordome, dépouillé

de ses habits et fustigé jusqu'au sang? et la douleur ne lui

: avait arraché ni une plainte ni une parole ! Je poussai un cri

d'indignation ; je courus à Carlo ; je voulais tout avouer.

« — A quoi bon ? A exciter de nouveau la colère de votre ! oncle, qui, grâce au ciel, ajouta-t-il en souriant tristement, est enfin apaisée.

« — Mais moi, Carlo, lui dis-je, que puis-je faire maintenant pour m'acquitter envers toi ?

« — Vous taire, signora, et ne pas gâter mon bonheur !

« Vous vous doutez que, dès ce moment, Carlo devint mon protégé, mon favori, mon plus fidèle serviteur. Jamais non plus dévouement ne fut pareil au sien. Sa seule occupation était de chercher à lire dans mes yeux pour y deviner mes ordres et prévenir mes désirs. Mon oncle lui commandait souvent... Moi, je n' en avais pas besoin.

« Quant à Théobaldo, dès le soir même de cette scène, il avait voulu sortir du château. Mon oncle, qui avait besoin de ses services (car il élait alors en correspondance avec plusieurs princes d'Allemagne), lui ordonna impérieusement de rester, et Théobaldo, bravant ses ordres, se préparait à partir. Mais moi, désolée de le perdre, je le priai à mains jointes de ne pas nous quitter... et il hésitait.

ce — Ah ! m'écriai-je en pleurant, je n'aurai donc plus d'ami !

« Et il resta.

« Brusque et sévère avec tout le monde, Théobaldo était pour moi plein de bonté et d'indulgence. Quelque ennuyeuses que fussent ses fonctions de précepteur, rien ne pouvait lasser sa patience, que je mettais souvent à de rudes épreuves surtout dans l'étude des langues étrangères. J'apprenais le français avec quelque facilité, mais l'allemand, auquel mon oncle tenait spécialement, me causait un ennui mortel, et même, après plusieurs mois d'efforts, ne pouvant me mettre dans la tête un seul mot de cet idiome, qui, à moi Italienne, me semblait barbare, j'avais supplié Théobaldo d'interrompre nos leçons. Il y avait consenti, à condition que j'en préviendrais le duc d'Àrcos. Je le promis ; mais je n'osai jamais.

« Une ou deux fois, me trouvant seule avec mon oncle, il me demanda si mes études d'allemand m'ennuyaient encore. Je balbutiai et répondis :

. a — Pins in a i n te h an t .

(( — Ta commences donc à comprendre cette langue ?

<( Je me rappelai que le duc n'en savait pas un mot, ce qui me donna un grand courage, et je répondis bravement :

« — Oui, mon oncle, à merveille !

« Mais voilà qu'une semaine où Théobaldo était absent du cbâteau (il s'était rendu quelques jours près de sa mère, dangereusement malade), voilà qu'arrive pour mon oncle une lettre du margrave d'Anspach, lettre confidentielle) trois grandes pages de l'allemand le plus difficile et le plus effrayant qui fût au monde.

« — Qu'y a-t-il là dedans ? me dit-il. Lis-moi cela.

« Vous jugez de mon embarras... Je retournai dans tous les sens la malencontreuse épitre... et je ne pus trouver d'autre excuse que celle-ci :

« — C'est bien long à traduire.

« — N'est-ce que cela? Je te donne jusqu'à ce soir...

« La difficulté n'était pas dans le temps. Je remontai à ma chambre, où je passai quelques heures à pleurer et à maudire le margrave d'Anspach. Le dîner sonna. Je laissai la lettre sur ma table, et descendis plus morte que vive.

« — Est-ce fini? me demanda mon oncle.

« Je baissai la tête sans répondre, silence qu'il prit sans doute pour une affirmation ; et je ne puis vous dire de quel tremblement je fus saisie, lorsque le soir, après le diner, il me demanda :

« — Où est cette lettre ?

« — Sur ma table, répondis-je en recommandant mon âme à Dieu.

« Car telle était ma terreur aux approches de la tempête, qu'il m'eût été impossible de proférer une parole, de peur d'en avancer le moment. Pour comble d'humiliation, Théobaldo, qui venait d'arriver, entra dans le salon. Mon oncle lui raconta ce dont il s'agissait.

« Et voilà, lui ù\ t-i! en prenant la lettre queCarlo venait de

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