‹ Nouvelles de Eugène Scribe ... Maurice--Carlo Broschi--La maîtresse anonyme (volume 2)Chapitre 17 sur 47 · DEUXIÈME POSTILLON · texte numérisé non relu

DEUXIÈME POSTILLON

Faut qu'il soit bien amoureux ! (Montant à cheval.) En route !

EDMOND

J'aurai peur tant que nous serons dans les environs de Paris. Heureusement il est de bon matin... à peine six heures... Postillon, quel est le village où nous entrons ?

LE POSTILLON, toujours trottant.

Le village de Maisons.

EDMOND

Enchanté de faire sa connaissance ! (AMathiide.) Y êtes-vous jamais venue ?

MATHILDE

Une fois ou deux.

EDMOND

11 n'en finit pas! Enfin nous en voilà dehors. Regardez donc à gauche, au bord de la route, un château de belle apparence. Postillon, à qui appartient-il ? à quelque fournisseur ?

LE POSTILLON

Au contraire, monseigneur, c'est à de braves et honnêtes genc, à un ancien magistrat.

MATHILDE, se retirant au fond de la voiture.

Je sais qui c'est.

EDMOND

Vous connaissez ?

MATHILDE

Non; mais j'en ai entendu parler... C'est l'honneur, la vertu même... Prenez garde qu'ils ne m'aperçoivent.

EDMOND

N'ayez pas peur, je ne vois personne sur cette immense et belle terrasse , superbe allée, parc très-bien tenu... Nous voilà

dans la plaine : allons, postillon. (Le postillon lance ses chevaux au galop, et la voiture roule rapidement sur un chemin superbe et par un beau soleil d'octobre.) Maintenant, ma chère Mathilde, que vous voilà un peu rassurée, dites-moi comment vous avez pu sortir de votre pensionnat et de chez votre père, car je n'osais l'espérer, et je ne le conçois pas encore.

MATHILDE

Oh ! j'en ai bien long à vous dire, car jamais nous n'avons pu parier plus de cinq minutes, et si mon bavardage de petite fille ne vous ennuie pas...

EDMOND

Comment donc !

MATHILDE

D'abord, mon premier malheur est d'avoir perdu ma mère lorsque j'étais encore enfant. Mon père, qui était négociant à Lyon, et qui y demeurait avec sa sœur et toute sa famille, vint, contre l'avis de ma tante, s'établir à Paris, exprès pour me donner une brillante éducation, et puis aussi pour faire des

affaires. Dans ce dernier dessein du moins il a réussi, car il est devenu très-riche, à ce qu'on dit.

EDMOND

Je le crois bien : un des premiers capitalistes de France !

MATHILDE

Quant à moi, qu'il avait placée dans un beau pensionnat, il venait rarement me voir, et ne me taisait presque jamais sortir ; aussi je m'ennuyais beaucoup. Heureusement, je m'étais liée avec Corinne d'Esparville, une jeune comtesse qui devint mon amie intime; elle était plus grande et plus âgée que moi, elle me donnait des conseils .. . Nous ne nous quittions pas. Nous avions trouvé une clef de la bibliothèque de madame.

EDMOND

Qu'est-ce que madame ?

MATHILDE

Notre maîtresse de pension... On ne l'appelle jamais que comme cela... C'est connu.

EDMOND

Je vous demande pardon.

MATHILDE

Dans cette bibliothèque, il y avait des livres si amusants ! Puisque madame les avait, nous pouvions bien les lire ! Aussi c'était notre seul plaisir. Nous les emportions dans notre chambre ; il y en a que j'ai relus bien des fois.

EDMOND

Et lesquels?

La Nouvelle Hélotse et Amélie Mansfield. Oh ! que j'ai aimé Ernest de Waldemar !

EDMOND

Que dites-vous ?

MATHILDE

Ce fut ma première inclination ; j'y pensais le jour, et la nuit j'en rêvais. Je me disais : Quel bonheur d'être aimée de lui ! Fortune, famille, avenir, il me semblait que pour lui j'aurais tout sacrifié. J'avais même fait son portrait ; je me le représentais vaillant, noble, généreux... un sourire tendre et mélancolique, des yeux bleus et des cheveux noirs, et lorsqu'au bal de la distribution des prix vous êtes venu m'inviter à danser... Vous rappelez-vous mon trouble et mon agitation ?

EDMOND

Oui, vraiment.

MATHILDE

C'est que j'ai trouvé que vous lui ressembliez.

EDMOND

Est-il possible?

MATHILDE

Oh, mon Dieu ! oui, et depuis ce temps-là j'ai pensé à vous, et je n'ai plus pensé à lui, bien malgré moi ; car cela me faisait de la peine de lui être infidèle. Aussi, mon cœur serait peut-être revenu sans Corinne, à qui vous devez bien de la reconnaissance. Elle me parlait toujours de vous ; elle me disait : « Il est impossible qu'avec une physionomie pareille on ne « soit pas aimable, brave, spirituel ; et puis il est baron, j'en « suis sûre. » Est-ce bien vrai ?

EDMOND

Oui, sans doute.

MATHILDE

Que vous dirai-je enfin ? A tous les exercices de la pension, vous étiez là. Quand par hasard je sortais avec mon père, dans toutes les maisons où nous allions, je vous rencontrais. Et cette lettre que vous m'avez remise en me donnant la main, je ne voulais pas la recevoir, je ne voulais pas la lire ; c'est

Corinne qui Ta lue la première, et moi après, bien des fols ! Dans la solitude et le silence, ne m'occupant que de vous, votre image s'est peu à peu gra vée dans mon cœur. Et voilà, monsieur, comment, sans vor £ voir, et presque sans vous connaître, je vous ai aimé tout à / Ait.

EDMOND

Chère Mathilde!...

MATHILDE

Alors... il y a à $wa près quinze jours, madame de Bussières, ma tante, est arrivée de Lyon pour passer quelques jours à Paris, et mon père est venu me voir, « Mathilde, m'a-t-il dit, « tu as seize ans, tu ne peux rester en pension. D'un autre « côté, je veux entreprendre pour mes affaires un voyage en « Allemagne, où tu ne peux m'accompagner ; tu partiras avec « ta tante... elle veut bien t' emmener avec elle dans une terre « magnifique qu'elle a aux environs de Lyon... Tu seras là en « famille, avec ses enfants, et je désire que, parmi tes couce sins, qu'on dit fort aimables, il s'en trouve un qui parvienne « à te plaire, et qu'un jour je puisse nommer mon gendre. »

EDMOND

Quand je le disais !

Que pouvais-je faire, sinon vous donner avis du danger qui me menaçait ? C'est alors que vous avez mis en avant ce projet de fuite en Italie dont je ne voulus pas entendre parler ; mais Corinne, qui est plus raisonnable que moi, prétendait qu'il n'y avait pas d'autre moyen, que c'était tout naturel que toutes les jeunes personnes tyrannisées agissaient ainsi, e qu'elle avait deux cousines en Angleterre qui ne s'étaient pas mariées autrement. D'un autre côté, la crainte de ne plus vous voir, de quitter Paris, de m'ensevelir dans le fond d'une province... Enfin elle m'a décidée. Mais il restait à exécuter ce

grand projet, et voici comment nous nous y sommes prises.

EDMOND

Voyons cela.

MATHILDE

Mon père devait partir hier, le 5, pour l'Allemagne, et ma tante aujourd'hui, le 6, pour Lyon ; je vous l'avais écrit.

EDMOND

La seule lettre que j'aie de vous. Elle est là sur mon cœur.

MATHILDE

Et vous m'avez répondu que vous m'attendiez ce matin hors de la barrière de Paris, près de Conflans, avec une voiture de poste. Alors, d'après le conseil de Corinne, j'ai demandé à sortir de ma pension pour faire mes adieux à mon père, et ensuite à passer la nuit à l'hôtel, pour être prête à partir de bonne heure avec madame de Bussières.

Y pensez-vous ?

MATHILDE

Attendez donc. Dès que mon père, hier soir, a eu quitté Paris, j'ai écrit à ma tante que nous avions changé d'idée, que décidément je ne pouvais me séparer de mon père, qui m'emmenait avec lui, et qu'elle eût à partir seule ce matin.

EDMOND

A merveille ! votre tante vous croit avec votre père, et votre père vous croit avec votre tante ; de sorte que d'ici à longtemps la ruse ne se découvrira pas. Pour de petites pensionnaires, cela n'est pas trop mal arrangé.

MATHILDE

N'est-ce pas ? Corinne a tant d'esprit ! mais moi, j'ai été bien des fois sur le point de renoncer à ce projet. Hier surtout,

62 HISTOUIETTES ET PROVERBES.

quand mon père m'a embrassée, j'ai fondu en larmes, j'ai manqué de tout lui avouer; mais ce qui m'a retenue...

EDMOND

C'est votre amour.

MATIIILDE.

Oui, et puis la crainte que Corinne ne se moquât de moi ; sans cela... C'est si mal de les tromper ainsi! ma tante qui m'a toujours aimée, qui voulait m'élever, me servir de seconde mère; et mon père qui s'éloigne, que peut-être je ne re verrai plus !... Mon Dieu ! que ce postillon va vite !

EDMOND

Rassurez-vous... nous voici au relais!... Où sommes-nous ici?

LE POSTILLON

A Villeneuve-Saint-Georges. (Appelant un autre postillon.) Allons,

Joli-Cœur, à Cheval ! (S'approchant d'Edmond et ôtant son chapeau.)

Si monseigneur veut régler le compte.

EDMOND, lui donnant de l'argent.

Tiens, et qu'on se dépêche.

LE POSTILLON

Soyez tranquille. (Bas à son camarade.) Ne perds pas de temps;

Ce sont des amoureux... (Montrant deux pièces de cinq francs.) et

les roues sont bonnes.

LE POSTILLON

C'est dit... (Faisant claquer son fouet.) En avant...

(Chantant à tue-tête.)

Et vogue la nacelle

Qui porte mes amours !...

(La calèche part au grand trot sur le pavé de Villeneuve-Saint-Georges.)

EDMOND

Dieu! quels cahots... Postillon, pas si vite.., tu vas briser la voiture.

LE POSTILLON

Ce n'est rien... Le pavé est comme ça jusqu'à l'ancienne maison de M. Boïeldieu. A dater de là, ce n'est plus qu'une roulade.

MATHILDE

Ah ! Boïeldieu a demeuré ici ?

LE POSTILLON

Oui, madame. Après le pont, la grille à droite..* une jolie maison. J'ai été domestique chez lui ; et c'est là que j'ai pris le goût de l'opéra-comique.

(Chantant à pleine voix.)

Lorsque mon maître est en voyage, Ah ! c'est superbe en vérité.

EDMOND

C'est bien ; mais tais-toi, car tu es cause que tout le monde nous regarde.

LE POSTILLON, chantant toujours

La dame blanche vous regarde, La dame blanche veus entend.

EDMOND

Impossible de lui imposer silence. Heureusement nous voilà sur la grande route.

MATHILDE

Que cet air pur, ce beau soleil me font de bien ! Regardez donc, au-dessus de nous, quelle jolie vallée ! quelle belle verdure !

J'ai vu au Diorama quelque chose dans ce genre-là. Une

vallée de Daguerre ou de Bouton, je ne sais plus lequel.

MATHILDE

Qu'il serait doux de passer ici sa vie ! Postillon, quel est cet endroit?

LE POSTILLON

Montgeron, où nous allons arriver.

MATHILDE

Non, ce bas-fond, à gauche.

LE POSTILLON

C'est Crosne, et la rivière d'Yères.

MATHILDE

Edmond, est-ce que ces riants ombrages, cette belle nature ne vous disent rien ?

EDMOND

Pardon, je ne regardais pas. Je tiens peu à la nature, je ne tiens qu'à vous.

LE POSTILLON, chantant.

Et toujours la nature Embellit la beauté.

EDMOND

Te tairas-tu !... Impossible de me faire entendre... Le voilà au galop dans la rue de Montgeron.

MATHILDE

Grâce au ciel, nous en sommes dehors ! Quels sont ces arbres que j'aperçois de loin ?

LE POSTILLON

A gauche, la propriété du général Dupont-Chaumont, et devant vous la forêt de Sénart.

EDMOND

Ah ! e/est la forêt de Sénart?

MATHILDE

Vous ne la connaissez pas ?

EDMOND

Moi, je n'ai jamais voyagé ; et, en fait de forêts, je n'ai jamais été plus loin que les bois de Meudon. Aurez-vous peur, Mathilde?

MATHILDE, avec tendresse.

Non... je serai avec vous.

EDMOND

Et s'il y a des brigands ?

MATHILDE, avec exaltation.

Je le voudrais presque, pour que vous puissiez me défendre.

EDMOND

Je vous en remercie. Mais la matinée avance ; vous n'avez pas faim?

Non, et vous?

EDMOND

Cela commence.

MATHILDE, d'un ton de reproche

Quoi ! nous sommes tous les deux près l'un de l'autre, et vous y pensez ?

EDMOND

Mais oui. Ordinairement, je ne déjeune qu'à onze heures, au café Tortoni : c'est ma seule occupation de la matinée ; mais aujourd'hui, j'étais éveillé à cinq heures du matin, ce qui ne m' arrive jamais.

MATHILDE

Moi, tous les jours.

EDMOND

Et l'exercice et le grand air donnent de l'appétit. Voyons un

peu, sur le livre de poste, où nous pourrons nous arrêter pour déjeuner.

MATHILDE

Où vous voudrez ; peu m'importe.

EDMOND

Ce n'est pas indifférent, car, en voyage, je ne connais rien de plus important que le déjeuner, si ce n'est le dîner, et je ne vois d'endroit passable que Melun.

Soit.

EDMOND

Nous y serons sur les dix heures ; nous y resterons jusqu'à onze ; et ce soir, si je calcule bien les distances, nous pourrons, sans nous fatiguer, souper à Sens.

MATHILDE

A Sens, dites-vous ?

EDMOND

Oui, à peu près trente lieues de Paris.

MATHILDE

Ah ! mon Dieu !

EDMOND

Qu'avez-vous donc ?

MATHILDE

Je me souviens que ma tante va à Lyon par Auxerre. Je vous l'avais écrit.

EDMOND

C'est vrai.

MATHILDE

Et qu'elle couche toujours à Sens le premier jour.

EDMOND

En êtes-vous sûre?

A l'auberge de l'Écu de France. Je ne peux pas en douter,

car elle a écrit avant-hier pour y retenir son logement, Elle est donc en ce moment sur la même route que nous.

EDMOND

C'est cependant celle de l'Italie. On me l'a bien dit.

MATHILDE, avec impatience

Mais c'est aussi celle de Lyon.

EDMOND

Vous croyez?

MATHILDE

Certainement,

EDMOND

Alors c'est qu'il n'y a pas d'autre chemin ; ce n'est pas notre faute. N'est-ce pas, postillon, il n'y a que cette route-ci pour aller en Italie ?

LE POSTILLON

Si, monseigneur, il y en a une par le Bourbonnais, et peutêtre d'autres encore.

MATHILDE

Vous voyez.

EDMOND

Est-ce que je savais cela?

Un homme doit le savoir.

EDMOND

Vous qui sortez de pension, à la bonne heure ; mais nous autres gens à la mode, pourvu que nous connaissions les allées du bois de Boulogne, c'est tout ce qu'il faut pour conduire en tilbury. Madrid, Bagatelle, le rond de Mortemart et l'allée Fortunée, nous ne sortons pas de là. Mais rassurez-vous.

MATHILDE

Me rassurer... quand la voiture de ma tante peut rencontrer

la nôtre. . quand on peut me reconnaître, me voir avec vous !... J'en mourrais de honte.

EDMOND

Impossible qu'elle nous rencontre. D'abord nous sommes partis de Paris les premiers. Nous avons de l'avance . Je viens de lire les lois de la poste. Une voiture ne peut pas dépasser celle qui la précède ; c'est défendu par le règlement.

MATHILDE

Mais si elle parvenait à nous rejoindre, à marcher près de nous.

EDMOND

Alors c'est moi qui lui permettrais de passer devant ; et en fermant la calèche, en vous enveloppant dans votre voile, dans votre pelisse, qui voulez-vous qui vous reconnaisse? Qui oserait d'ailleurs, quand je suis là. venir regarder dans ma voiture?

MATHILDE

Il faut donc que je me rassure ?

Certainement.

MATHILDE

Je ne demande pas mieux ; car cette idée seule mé faisait une peur...

LE POSTILLON, faisant claquer son fouet et chantant à tue-tête. Sonnez» sonnez, cornemuse et musette !

Nous voici arrivés au relais. (Appelant.) Ohéî postillon de malheur!... deux chevaux de calèche.

l'autre postillon, attelant.

Tu es bien heureux d'être gai et de chanter toujours. (Montant achevai.) Moi, je n'en ai guère envie... Mes pauvres chevaux ont si éreintés, que ça me fend le cœur. (Leur allongeant un grand

coup de fouet.) Hu î Blanchet ! (La calèche part au trot.) Je ne sais

comment not' bourgeois a le cœur de faire courir des bêtes qui

sont dans cet état-là... Hu î donc!... (Second coup de fouet.) Ces

* maîtres de poste sont si avides, que pour avoir une course de

plus... Hu! donc, Blanchet!... (Troisième coup de fouet, suivi de

plusieurs autres.) Tu sens bien que trois francs de guides, c'est gentil, et qu'il faut les gagner.

MATHILDE

Postillon, quel est ce village où nous venons de relayer?

LE POSTILLON

Lieusaint.

MATH1LDE.

Quoi ! nous étions à Lieusaint, dans la forêt de Sénart ! C'est l'endroit où Henri IV est venu dîner chez le meunier Michaud.

EDMOND

Ah ! vraiment !

MATHILDE

N'avez- vous pas vu la Partie de chasse de Henri IV?

EDMOND

Oui, oui... une comédie, aux Français ; mais on ne la donne jamais que les jours de gratis, et je n'y vais pas ces jours-là. N'est-ce pas mademoiselle Mars qui joue la belle Gabrielle?

MATHILDE

Gabrielle? Non, elle ne paraît pas dans la pièce.

EDMOND

Tant pis. Moi, ce que j'aime le mieux dans l'histoire de Henri IV, c'est la belle Gabrielle. Si j'avais vécu de son temps, je l'aurais adorée.

MATHILDE

Fi, monsieur !

EDMOND

Comme vous aimiez Ernest de Waldemar.

MATH1LDE.

Quelle différence !

Elle est toute à votre avantage, je le sais ; car à coup sûr Gabrielle ne vous valait pas... Elle était loin, je le parierais,, d'avoir ces yeux si brillants et si expressifs, cette jolie main, et surtout cette taille divine.

MATHILDE

Monsieur... y pensez- vous?

EDMOND

Pourquoi repousser l'amant le plus tendre et le plus respectueux ? N'êtes-vous pas à moi. .. toute à moi ?

MATHILDE, effrayée.

Non... De grâce, éloignez-vous... Ne soyez pas aussi près de moi... Vous m'avez promis de me conduire en Italie ; et là nou:? devons être unis. J'ai vos serments; les avez-vous déjà oubliés?

EDMOND

Non sans doute... C'est mon désir et mon espoir le plus cher; mais d'ici là me refuseï ez-vous la grâce que je vous demande?... Mathilde, mon amie... un seul baiser.

MATHILDE

Jamais. Quand vous me parlez ainsi, vous me faites peur.

EDMOND

Eh bien ! du moins ne me retirez pas cette main que je presse sur mon cœur.

MATHILDE, la retirant avec force.

Non, ce n'est pas là ce que vous m'avez promis^ ce que j'es-

LE TÊTE-À-TÊTE.- *li

pérais de vous ; et si vous ne changez à l'instant de ton et de manières... je sens que je vous hais, que je vous déteste.

EDMOND

Pardon, pardon ! Comment conserver sa tête et sa raison près d'une femme que Ton adore ? l'amour ne doit-il pas excuser les fautes qu'il fait commettre ? Mathilde, m'en voulez-vous encore?

MATHILDE

Je ne sais,. . mais restez loin de moi, de l'autre côté de la voiture.

EDMOND

Vous ne me pardonnez pas !

MATHILDE

Cela dépendra de vous. Je verrai...

EDMOND

Quoi! mon amour et ma tendresse...

MATHILDE

Je ne veux plus entendre ce mot-là, et j'exige d'abord que I vous ne m'en parliez plus.

EDMOND

Et de quoi alors vous parler?

MATHILDE, avec impatience.

De ce que vous voudrez... de toute autre chose... Vous est-il , donc impossible sans cela d'être aimable?

EDMOND

Non, sans doute.

, Eh bien ! soyez-le,

EDMOND, embarrassé.

Soyez-le... soyez-le... c'est bien aisé à dire. Encore faut-il un sujet.

MATHILDE, froidement.

Ils sont tous à votre disposition. (Grand moment de silence.) Eb

bien ! monsieur?

EDMOND

Eh bien ! mademoiselle, je ne sais plus ce vous me demandiez. Moi, je n'ai pas l'habitude de faire de l'esprit en courant la poste. Et tenez, tenez, voici, grâce au ciel, les clochers de Melun. (A part.) Ce n'est pas malheureux.

LE POSTILLON

Monsieur va-t-il à la poste ou à l'auberge ?

EDMOND

A l'auberge, et à la meilleure. (A Mathilde ; N'est-ce pas?

MATHILDE

Y pensez-vous ? nous arrêter ici, quand ma tante est peut-être aune lieue de nous, et quand le moindre retard peut nous faire perdre l'avance que nous avons sur elle î

EDMOND, avec humeur.

11 faut cependant déjeuner... car enlin ne pas dormir, ne pas manger, c'est le moyen de se rendre malade.

MATHILDE, sèchement.

Peu m'importe !

EDMOND, se reprenant.

Ce que j'en dis, c'est pour vous.

MATHILDE

Cela m'est égal, je n'ai besoin de rien.

EDMOND

C'est fort heureux, mais moi...

MATHILDE

Voujs déjeunerez en route. Dites au postillon d'arrêter*

EDMOND

Comme vous voudrez. (A part.) C'est fort agréable! douze lieues sans sortir de voiture... Je suis déjà brisé. (Haut.) Postillon, j'ai changé d'idée; à la poste ï...

MATHILDE

Voici justement des femmes qui viennent vous offrir dans leurs corbeilles des gâteaux et des fruits.

HOMMES ET FEMMES DU PEUPLE, entourant la voiture pendant qu'on relaie.

Mon beau monsieur, — ma belle dame, — étrennez-moù — Des gâteaux tout chauds, — ils sortent du four. — Des belles poires de beurré, — du beau chasselas... vrai fontainebleau.

EDMOND

Oui, du fontainebleau sur la route de Melun, ce n'est pas le chemin.

LA MARCHANDE

H est bien mûr, goûtez-y plutôt,

EDMOND, en mangeant avec du pain.

Véritable verjus... Avec un peu d'estragon, cela ferait d'excellent vinaigre d'Orléans. Moi qui déjeune toujours avec des rognons à la brochette ou des coquilles à la financière.

MATHILDE, avec ironie.

Voilà un grand malheur...

EDMOND, avec humeur.

Non, mais j'y suis habitué, et il est toujours pénible de changer ses habitudes. (Avec impatience au postillon, qui s'approcha le chapeau bas.) Qu'est-ce qu'il veut encore celui-là?

LE POSTILLON

Une poste trois quarts, mon bourgeois.

EDMOND, lui jetant de l'argent.

Encore être dérangé ! poste trois quarts . . . Huit francs soixantequinze centimes. Tiens, voilà dix francs ; c'est un franc vingtcinq de payé.

LE POSTILLON

Huit francs soixante-quinze ! ça ne mettrait les guides qu'à quarante sous. Je croyais que monsieur donnait trois francs... Mon camarade me Ta dit.

EDMOND, brusquement.

Oui, quand je suis content.

LE POSTILLON

Il me semble que monsieur doit l'être.

Joliment! avec un déjeuner pareil. (S'adressant au second postillon.) Allons, achevai.

PREMIER POSTILLON, à part.

Il paraît qu'il n'est pas si amoureux qu'à l'autre relais.

EDMOND, criant au deuxième postillon, qui est déjà prêta partir.

Un franc vingt-cinq de payé.

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