‹ Nouvelles de Eugène Scribe ... Maurice--Carlo Broschi--La maîtresse anonyme (volume 2)Chapitre 18 sur 47 · PREMIER POSTILLON · texte numérisé non relu

PREMIER POSTILLON

Vous me les laisserez bien pour boire !

EDMOND, avec colère.

Du tout, (Criant à l'autre postillon.) et en route ! PREMIER POSTILLON.

Ah î mon bourgeois...

MATHILDE, avec impatience.

Eh î monsieur, donnez-les-lui, et qu'il se taise.

EDMOND, avec emportement.

Mon Dieu! ce n'est pas pour la valeur; mais si on se laisse faire la loi par ces gens-là... (Au postillon.) Laisse-nous en repos. (A l'autre postillon qui est à cheval.) Enroule et bon train.

PREMIER POSTILLON, à son camarade, au moment ou la voiture part.

Va à ton aise... Ne faut-il pas tant se presser pour un commis-voyageur qui enlève une danseuse ?

EDMOND, mettant la tête hors de la voiture. Qu'est-ce qu'il a dit?

MATHILDE, toute rouge de colère.

Vous l'entendez, monsieur; m'exposer à un affront !

EDMOND, pendant que la voiture roule.

Postillon, arrêtez... je veux apprendre à vivre à ce drôle, votre camarade.

MATHILDE

Eh ! monsieur, il est inutile de vous arrêter pour cela, et de nous retarder encore.

EDMOND

Malheureusement, on ne peut pas se commettre avec une espèce pareille ; sans cela j'aurais été trop heureux de le châtier comme il le mérite... mais c'est une leçon pour l'avenir. J'ai été trop généreux avec eux, et désormais je les paierai selonla nouvelle ordonnance, un franc cinquante centimes.

MATHILDE

Pour qu'ils vous injurient encore.

EDMOND, s' échauffant.

Je voudrais bien le voir. Qu'ils s'en avisent, je m'en plaindrai à monsieur de Villeneuve, le directeur général, avec qui j'ai dîné chez monsieur de Montbel. Que diable î un franc cinquante centimes, eest très-raisonnable; et puis c'est le règle-

ment de poste, c'est la loi ; et sous un gouvernement constitutionnel je ne connais que la loi, il faut la faire exécuter.

MATH1LDE, avec ironie.

Vous avez raison, on y gagne toujours.

EDMOND, s'échauiïant.

Comme vous dites ! (Après un instant de silence.) C'est une vilaine ville que Melun.

MATHILDE, froidement.

Très-vilaine.

EDMOND

Et on n'en sort pas comme on veut. Voyez donc quelle montée! elle n'en finira pas.

MATHILDE

Oui; et la voiture va si doucement... (Elle bâille.)

EDMOND

Qu'on s'endormirait. Je vois que vous en avez envie.

MATHILDE, bâillant plus fort.

C'est possible.

EDMOND

Ne vous gênez pas. (A part.) Je l'aime autant ; cela me dispensera de faire la Conversation. (La regardant pendant qu'elle s'endort.)

Elle est jolie ainsi... figure charmante, air distingué, et une tête si romanesque!... c'est délicieux. Par exemple, un peu bégueule et volontaire... Ce n'est pas sa faute; on les élève si mal dans ces pensionnats... Heureusement elle n'a encore que seize ans, et quand elle sera ma femme, je referai son éducation, parce que, si elle a des défauts, elle a aussi des qualités solides : deux cent mille livres de rente pour le moins. Aussi depuis an an je n'ai épargné ni mes soins ni ma peine. (Bâillant.) Les héritières deviennent si rares maintenant ! Les pairs de France nous les enlèvent toutes ; et comme dans la vie on n'a

jamais qu'une o ccasion de faire fortune, si on ne la saisit point... (Fermant les yeux.) Non pas que je sois dissipateur ou dépensier, moi ; j'ai pour l'argent une affection désintéressée : je l'aime pour lui-même, et j'ai de la peine à m'en détacher. Cependant, quand j'aurai deux cent mille livres de rente, il faudra bien se montrer. (Commençant à s'endormir.) Yont-ils être étonnés au café Tortoni ! Je leur donnerai à dîner une fois par semaine ; j'achèterai le petit hôtel de la rue Chantereine ; c'est un bon placement; et le landau dont Thérigny veut se défaire, il n'a pas servi... et je l'achèterai... comme d'oc... casion.

(Il s'assoupit ; la calèche continue à rouler pendant plusieurs lieues, et les deux amants dorment à côté l'un de l'autre. Edmond s'éveille seulement aux relais du Châtelet, de Panfou et de Fossard, pour payer les postillons selon l'ordonnance, ce qui les fait murmurer.)

MATHILDE, s'éveillant à un juron très-prononcé du postillon.

Qu'est-ce?... Qu'y a-t-il?

EDMOND

Rien, chère amie... dormez toujours, je vous éveillerai quand il y aura quelque chose de remarquable, quelque beau point de vue. (A part lui.) Il est temps que nous arrivions, car je suis rompu. C'est ennuyeux d'être enfermé toute une journée dans une boîte roulante ! Postillon, à combien sommes-nous de Paris ?

LE POSTILLON

Vingt-deux à vingt-trois lieues.

EDMOND

Que cela î

LE POSTILLON

Nous serons à Montereau dans une petite demi-heure, et du haut de la montagne vous verrez, avant le coucher du soleil, la descente, qui est magnifique.

EDMOND

C'est bon, c'est bon... va toujours; il ne faut pas que cela

t'arrête. (La voiture continue à rouler.)

MATHILDE, rêvant.

Ma tante ! mon père ! me pardonnerez-vous?

EDMOND

La voilà dans des rêves de famille.

MATHILDE

Mon père! mon père!... (S'éveillant.) Où suis-je?

EDMOND

Près de moi, chère amie.

MATHILDE

Ah ! c'est vous, monsieur ?

EDMOND

Oui. . . et nous approchons de Montereau.

MATHILDE

De Montereau !... C'est là, si je m'en souviens, que ma tante

m'a dit qu'un de ses fils avait été blessé. (Regardant le paysage

qui l'entoure.) Ah! monsieur, monsieur, regardez donc... (Avec enthousiasme.) Quelle admirable vue! quel magnifique tableau ! cette ville qui est là sous nos pieds... ces superbes prairies où serpentent ces eaux qu'on retrouve à chaque instant et qui animent le paysage !

EDMOND

Quelle est cette rivière ?

MATHILDE

Cette rivière?... Il y en a deux.

Deux à la fois !... c'est du luxe. Et lesquelles?

MATHILDE

C'est dans toutes nos géographies: l'Yonne et la Seine, qui se rejoignent à Montereau. Ne le savez-vous pas?

EDMOND

Non, ma foi!

MATHILDE

Postillon, pas si vite ; arrêtez.,, que je contemple encore ce spectacle.

LE POSTILLON

N'est-ce pas que c'est beau? c'est sur la hauteur où vous êtes qu'était l'armée française quand les autres sont venus nous attaquer.

MATHILDE; écoutant avec intérêt.

Vraiment?

LE POSTILLON

Vous voyez cet arbre qui a été coupé par les boulets.,, il n'en reste maintenant que le tronc.

MATHILDE

C'est peut-être là que mon cousin a été blessé.

LE POSTILLON

Voilà justement où était l'autre avec sa redingote grise et sa lunette d'approche .

k EDMOND.

Qui?... Bonaparte?

MATHILDE, avec chaleur.

Oui, l'empereur... c'est là qu'il luttait seul contre toute l'Europe coalisée.

LE POSTILLON

Les Autrichiens au-devant du pont... et quand les batteries françaises ont commencé à ronfler, (s'échauffant) fallait voir

comme ils ont dégringolé... comme ils ont repassé le pont, ces chiens de Kaiserlics... Et quand le prince de Wurtemberg et sa cavalerie se dispersaient dans la plaine...

MATHILDE, s'animant.

Que ce devait être beau !... je crois les voir d'ici... et vous, vous les avez vus réellement ?

LE POSTILLON

Mieux que ça... j'y étais... dont j'ai eu l'honneur de recevoir un biscaïen dans la jambe... ce qui m'empêche d'aller à pied... voilà pourquoi je suis à cheval... Ne vous penchez pas comme ça, ma belle dame... la descente est rapide, et j'ai peine à retenir mes chevaux... Ohaï... ohaï ! Quoiqu'il soit bien vieux... mon bricolier a trop d'ardeur... C'est un ancien hussard de la garde... Doucement, doucement, Marengo, il n'y a pas de bon sens pour un vieillard d'âge comme toi... La... la... il n'y a plus de danger.. . Nous voilà sur le pont... un fameux pont, qui n'est pas fait d'hier.

EDMOND

On le voit... il est assez vieux.

MATHILDE

Je le crois bien... le pont de Montereau ! (A Edmond.) C'est là que le duc de Bourgogne , que Jean sans Peur a été assassiné... N'est-ce pas?

C'est possible... (A part.) Est-ce ennuyeux de voyager avec une femme savante !...

MATHILDE, à part.

Quel ennui de voyager avec quelqu'un qui ne sent rien et qui ne sait rien !

(Elle garde le silence et reste plongée dans ses réflexions. Edmond a aussi

l'air de méditer, mais il ne pense à rien, et fredonne un aîr de la

Ga%za, La calèche roule toujours, et on arrive au relais de Villeneuve-la- Guyard. Même silence jusqu'à celui de Pont-sur- Yonne.)

EDMOND, sautant à bas de la voiture.

Quel bonheur ! j'ai cru que ce dernier relais n'en finirait pas.

(A un postillon qui est assis tranquillement sur un banc devant la porte.)

Eh bien ! tu ne nous vois pas arriver ? nous sommes pressés ; vite des chevaux !

LE POSTILLON, tranquillement.

Il n'y en a pas.

EDMOND

Comment, pas de chevaux ?

LE POSTILLON

Il a passé, il y a trois heures, une famille anglaise, trois voitures de poste, dont une pour les femmes de chambre, et l'autre pour les chiens de chasse.

EDMOND

Qu'est-ce que cela signifie ?

UN JEUNE HOMME, en redingote, assis près du postillon et fumant un

cigare.

Qu'il vous a dit vrai, monsieur... Il n'y a plus de chevaux; mais ils vont revenir d'un instant à l'autre, et vous les aurez.

EDMOND

Croyez-vous que je sois votre dupe ? Vous les gardez pour d'autres, et la preuve, c'est que j'en vois d'ici, dans votre écurie.

LE POSTILLON

C'est pour le courrier de la malle, et ceux-là on ne peut en disposer.

EDMOND, d'un ton impérieux.

Peu importe, vous les attellerez à l'instant.

82 HISTOKIETTES ET PROVERBES.

LE JEUNE HOMME

Ce n'est pas possible.

LE POSTILLON

Je vous attellerai plutôt vous-même.

EDMOND, s'échauffant.

Qu'est-ce que c'est que des insolents et des drôles pareils!

MATHILDE, dans la voiture.

De grâce, monsieur Edmond, calmez-vous.

LE JEUNE HOMME, au postillon.

Etienne, vous avez eu tort d'injurier monsieur... et vous devez parler honnêtement à tout le monde.

EDMOND, les menaçant.

Ces canailles-là ne savent pas à qui ils ont affaire, et je leur apprendrai la politesse à tous.

LE JEUNE HOMME, froidement.

Pas si haut, monsieur... pas tant de bruit,.. Si, malgré mes excuses, vous n'êtes pas satisfait ?...

EDMOND, avec hauteur.

Non, sans doute... et s'il y avait ici quelqu'un à qui il fût possible de parler sans se compromettre...

LE JEUNE HOMME, toujours d'un ton doux et poli.

Qu'à cela ne tienne, monsieur... Je ne suis que le fils du maître de poste, mais j'ai été officier.

EDMOND, étonné.

Qu'est-ce que c'est ?

LE JEUNE HOMME, ouvrant sa redingote, et lui montrant le ruban de la Légion d'honneur.

Et ceci doit vous prouver que j'en ai vu de près d'aussi terribles que vous.

EDMOND, d'un ton radouci.

Je ne dis pas non, monsieur.,, et sans la personne que j'accompagne et que je ne puis abandonner... sans l'obligation où je suis de continuer mon voyage...

LE JEUNE HOMME, se rasseyant tranquillement, et fumant son cigare. Comme vous voudrez.

EDMOND, se rapprochant de la voiture où est Mathilde. Ah! si vous n'étiez pas là... Mais vous sentez bien que, quand d'un instant à l'autre votre tante peut nous rejoindre, il n'y a pas moyen de s'engager dans une querelle qui nous retarderait encore.

MATHILDE, froidement et avec ironie.

Vous avez raison... Je vous remercie de ce que vous faites pour moi... d'autant que c'eût été inutile; car voici des chevaux qui reviennent,

EDMOND

C'est juste.

LE JEUNE HOMME

Vous voyez bien, monsieur, que nous vous avions dit la vérité.

EDMOND

Il suffit... et je reconnais la loyauté de votre conduite... car, entre nous autres gens d'honneur..» Allons, postillon, est-ce attelé?

LE POSTILLON

Oui, monsieur.

EDMOND, après être monté en voiture, et saluant le jeune homme. Adieu, mon cher... je repasserai avec plaisir.

LE JEUNE HOMME

Comme vous voudrez.

84 HISTORIETTES ET PROVI UBES.

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