‹ Nouvelles de Eugène Scribe ... Maurice--Carlo Broschi--La maîtresse anonyme (volume 2)Chapitre 30 sur 47 · ANECDOTE DE LA COUR DE RUSSIE · texte numérisé non relu

ANECDOTE DE LA COUR DE RUSSIE

Un appartement magnifique dans le palais de la Tauride. — Sur un lit recouvert de peaux de tigre, un homme à moitié habillé est étendu, et sommeille. — Près de lui, sur le parquet, des papiers, des cartes géographiques. — Un sabre richement damasquiné, des ordres en diamants. — Sur une table à côté les restes d'un repas et plusieurs bouteilles vides.

LA COMTESSE BRANITZKA, entrant.

Midi... Et il dort encore.

LE PRINCE POTEMKIN, rêvant.

Constantinople!... Constantinople!... c'est là le chemin!... En avant!...

LA COMTESSE, «'approchant de lui.

Gre'goire, éveillez-vous.

LE PRINCE POTEMKIN, s'éveillant.

À moi grenadiers!... (Se mettant sur son séant.) Oui vient là?...

Ah! c'est toi, comtesse... toi, ma nièce bien-aimée?.. . Pourquoi m/éveiller en ce moment?

LA COMTESSE

Voici le milieu du jour, et tous les grands de l'empire, les ministres de Catherine sont là, dans votre antichambre, à attendre votre lever.

\ POTEMKIN, avec humeur.

•Qu'ils attendent!... Et quand Catherine elle-même serait avec eux, qu'ils attendent ! (Se frottant les yeux.) Je faisais chanter un Te Deum dans la grande mosque'e.

Des projets d'agrandissement, même en dormant !

POTEMKIN

Oui, l'empire russe est trop étroit ; j'y suis gêné : je n'y respire pas... Ah ! s'il ne tenait qu'à moi !...

LA COMTESSE

Et que voulez- vous de plus?

POTEMKIN

Ce que je veux ! ce que je veux !. .. Être heureux, et je ne le suis pas... Quand n'aurai-je rien à faire? quand pourrai-je me reposer ?... Le bonheur, c'est le repos.

LA COMTESSE

Vous voilà bien!,.. Ami de la paresse et toujours au travail!... envieux de tout ce que vous ne faites pas, et ennuyé de tout ce que vous faites !

POTEMKIN

Le moyen de ne pas l'être ! Toujours des craintes, des inquiétudes... J'avais laissé en mon absence le commandement de l'armée à Romanzoff, et j'ai reçu hier la nouvelle...

LA COMTESSE

D'une défaite.

POTEMKIN. 167

POTEMKIN

Non, d'une victoire!... je le rappellerai.

Y pensez- vous?

POTEMKIN

Pour le récompenser... iKest vieux, il faut qu'il se repose... C'est à nous de combattre... Je retournerai commander... Le prince Repnin et Souvarow m'inquiètent aussi ; mais je ne peux pas être partout. (Montrant les papiers qui sont sur la table.) Et ces

édits, ces ukases à rendre, ces établissements à créer, ces ordres à signer... tout retombe sur moi.

LA COMTESSE

Chaînes pesantes ! esclavage continuel, dont vous seriez bien fâché d'être délivré !... Vous, mon cher oncle, qui, il y a vingt ans, n'étiez qu'un petit élève en théologie à l'université de Moscou, plus tard simple porte-enseigne dans les gardes, et maintenant...

POTEMKIN, lisant l'adresse d'une lettre qu'il tient à la main. « Au prince Potemkin, premier ministre, généralissime de « toutes les armées russes, grand amiral des flottes de la mer « Noire, de la mer d'Azoff et de la mer Caspienne, grand hetman a destosaques, etc.. etc.. »

LA COMTESSE

Eh mon Dieu ! que de titres !

POTEMKIN

C'est à coup sûr quelqu'un qui demande... (Lisant.) Ah! rien que cela... le titre de chambellan... une place qui admet dans l'intimité de l'impératrice!... Et qui donc? (Regardant la signature.) Le comte de Schérémézoff.

Un joli cavalier.

POTEMKIN

Ce n'est pas un mal

LA COMTESSE

De plus, un homme de tête et de mérite.

POTEMKIN, déchirant la pétition.

Il n'aura pas la place!... Colonel, s'il le veut... général, si cela lui plaît... Nous l'enverrons avec le prince Repnin. Il y a là de la gloire à gagner et des coups de fusil.

LA COMTESSE

Et s'il revient avec un bras ou une jambe de moins ?

POTEMKIN

Alors il n'y aura plus de danger, nous le ferons chambellan

LA COMTESSE

Àh î vous êtes jaloux !

POTEMKIN

Moi?... et de quoi? Me crois-tu donc amoureux? Je ne l'ai été que deux fois dans ma vie... D'abord il y a vingt ans, lorsque ma fortune en dépendait ; lorsque dans la conquête d'une maîtresse je voyais celle de la Russie. ^11 fallait plaire pour renverser ces ambitieux Orloff; et quand je me rappelle leurs affronts, celui surtout du jeu de paume... j'avais la rage dans le cœur; je n'ai jamais été plus aimable que ce jour-là, et de ce jour je fus heureux, je fus empereur.

LA COMTESSE

Et votre amour, que devint-il dans le palais des czars ?

POTEMKIN. ICO

POTEMKIN

iimour de gloire et de puissance... Celui-là dure toujours, et mourra avec moi... Par lui on est grand, on est envié... on souffre, mais on règne! Et cette fortune immense, colossale, que la Russie, que l'Europe entière essaye en vain de renverser, toi seule, Nadèje, as manqué de l'ébranler.

LA COMTESSE

Moi!

P0TEMK1N.

Oui, il n'y a que toi que j'aie aimée, toi, jeune tille que j'avais élevée: c'est ma seule faute en politique... et quand j'y pense... quelle folie ! Quelle fièvre me tenait alors ! Je me rappelle qu'un jour, là, à tes pieds, je te disais : « L'amour d'une souveraine, le trône de la Russie, tout pour un seul de tes regards. » Et ce jour-là, je l'aurais fait... j'aurais tout sacrifié.

LA COMTESSE

Oui, mais le lendemain !

P0TEMK1N.

Le lendemain... je ne dis pas... Mais y songe-t-on quand on aime ?

LA COMTESSE

Et tu te croyais amoureux !..

POTEMKIN

Je l'aurais juré, et souvent, Nadèje, je le jurerais encore.

LA COMTESSE

Erreur! tu ne seras jamais qu'ambitieux... et moi, je ne serai jamais que ton amie, ta nièce, ta fille... Tout le momie te craint, te respecte ou t'admire... il faut bien qu'il y ait quelqu'un qui t'aime... ce sera moi.

POTEMKltf.

Jamais je n'en eus plus besoin... jamais je n'ai été plus malheureux, plus ennuyé... Courtisé par eux tous, et moi-môme courtisan assidu; obligé d'épier, de deviner les fantaisies d'une souveraine; de prévenir tous ses vœux; de ne pas lui laisser même un désir à former ; et souvent elle en a de si extraordinaires, de si bizarres, de si absurdes !

LA COMTESSE

Elle, Catherine, notre magnanime impératrice !

POTEMKIN

Oui, c'est un grand souverain, un grand homme ; mais c'est une femme! Maîtresse d'un empire immense, ses caprices sont plus grands encore que son pouvoir ; et ce despotisme intérieur, ces royales fantaisies d'une imagination en délire, moi seul en suis le témoin et la victime. Froide et impassible aux yeux de sa cour et de toute l'Europe, on ne voit en elle qu'un grand politique, un conquérant, un roi législateur : c'est la raison, la philosophie sur le trône, et Voltaire l'appelle un sage ! Ah ! s'il avait été à ma place, il saurait à quoi s'en tenir.

LA COMTESSE, avec gaieté.

Vraiment!

POTEMKIN

Et voilà comme on écrit l'histoire ! Ah! que de fois j'ai maudit l'empire du jupon ! Que de fois, foulant la pourpre des czars, accablé de bonheur et d'ennui, tenant dans mes bras ma fortune, je la pressais contre mon cœur, non avec amour, mais avec rage, comme pour l'étouffer !

Quelle horreur !

POTEMKIN, revenant à lui.

Qu'ai-je dit?.,. Je te confie tout, Nadèje> je te laisse lire dans

POTEMKIN. 17-1

mon cœur, et j'ai tort, peut-être; car si tu me trahissais, si tu me livrais à mes ennemis!...

LA COMTESSE

Se défier de moi!

POTEMKIN

Non pas de toi; mais tu es jeune, tu es jolie, tu es entourée de courtisans qui t'adorent, ne t'y trompe pas, parce que tu es la nièce de Potemkin.

LA COMTESSE, souriant.

Et pour d'autres raisons aussi.

POTEMKIN

C'est là ce qui m'effraie. Tu n'aurais qu'à les aimer; tu leur livrerais mes secrets. Je ne le veux pas, je le défends, ou sinon...

LA COMTESSE, riant.

Sinon, Je knout, la Sibérie...

POTEMKIN, avec colère.

Oui, je puis tout... et malheur à eux, malheur à toi!

A merveille ! voilà qui est galant, qui est aimable ! et j'admire, Potetfikin, comment ton caractère réunit à la fois les avantages et les défauts les plus opposés. Semblable en tout à l'empire russe, que tu soutiens, et dont tu es la vivante image, tu es, comme lui, moitié civilisé et moitié barbare. 11 y a en toi de l'Asiatique, de l'Européen, du Tartare et du Cosaque; mais ce dernier domine. Je n'en veux pour preuve que la déclaration que tu viens de me faire.

POTEMKIN

Qui, moi?... Pardonne, Nadèje.

loutes

172 HISTORIETTES ET PROVEKBES.

LA COMTESSE

Non pas; et pour te punir, j'achèverai ton portrait, et je te forcerai à te regarder. Gâté par la fortune, blasé sur tontes les jouissances de la vie, malheureux à force d'être heureux, grand général, ministre habile, mais tour à tour despote et populaire, avare et magnifique, libertin et superstitieux

POTEMKIN

Moi!

LA COMTESSE

Oui, oui, tu crois en toi, en ton étoile, et tu ne redoutes rien, si ce n'est le diable, que tu révères beaucoup.

POTEMKIN, d'un air gêné.

Quelle folie !

LA COMTESSE

D'où vient donc alors ce cachet magique que tu portes toujours là, sur ton sein ?

Tais-toi, tais- toi; tu blasphèmes! et quand il serait vrai, quand j'aurais cette faiblesse ! le diable a assez fait pour moi pour que je fasse quelque chose pour lui. Franchement, il faut qu'il se soit mêlé de mes affaires. Je crois souvent que c'est lui qui me conseille.

LA COMTESSE

Oui, tout à l'heure encore, quand il te portait à soupçonner ta meilleure, ta seule amie ; moi qui ne tiens ni à tes honneurs, ni à ton pouvoir ; moi qui ai tout refusé, jusqu'à ton amour ; moi enfin qui n'ambitionne rien que ton amitié, et qui braverais pour elle le knout et la Sibérie, que tu as daigné me promettre tout à l'heure !

POTEMKIN

Ah ! ma nièce chérie ! ah ! Nadèje ! je suis un monstre, u* ingrat !

POTEAIKIN. 173

LA COxMTESSE.

Non, je te l'ai dit, tu es ambitieux, et voilà tout... Mais habillez-vous, donnez vos audiences, car on vous attend. Je vous dirai plus tard ce qui m'amène.

POTEMK1N.

Non pas, toi d'abord, toi avant tout !... Parle ; que veux-tu? je suis riche ; l'impératrice m'a envoyé hier cinq cent mille roubles : ils sont à toi.

LA COMTESSE

Je ne veux rien pour moi; je viens vous parler pour un pauvre diable, un simple soldat auquel je m'intéresse.

P0TEMK1N.

Je le fais officier.

LA COxMTESSE.

Au contraire, il veut son congé. Voici son nom et celui de son régiment.

POTEMKIN, regardant le papier qu'elle lui a donné.

Mouravieff, grenadier au régiment de Kerson... régiment arrivé hier à Saint-Pétersbourg. (Riant.) Comment ce soldat a-t-il l'honneur d'être votre protégé ?

LA COMTESSE

C'est depuis ce matin. 11 était de garde à l'hôte! des Monnaies, où un incendie venait de se déclarer, et il restait immobile sous les armes dans sa guérite en feu, parce que le caporal qui l'avait mis en faction n'était pas là pour le relever.

POTEMKIN

Bel exemple de discipline russe... obéissance aveugle ; c'est Je secret de notre force. Une armée oui ne raisonne pas plus aue cela est une armée invincible.

LA COMTESSE

Quoi qu'il en soit, je m'intéresse à mon jeune soldat, car il est jeune : un superbe grenadier, qui ne répond que par monosyllabes ; je l'ai interrogé, et il fait la conversation comme il fait l'exercice.

POTEMKIN, riant.

En douze temps.

LA COMTESSE

Je lui ai promis son congé, car il est amoureux, et il doit épouser dans son pays une jeune fille qui l'attend aussi patiemment qu'il attendait le caporal.

P0TEMK1N.

Vraiment ! Je veux le voir. Holà ! quelqu'un !

LA COMTESSE

Je suis sûre que cela vous amusera et vous intéressera.

POTEMKIN, au domestique qui entre, lui donnant le papier.

Qu'on fasse venir sur-le-champ ce soldat. (A la comtesse.) Vous me restez ? vous déjeunez avec moi ?

LA COMTESSE

Volontiers... mais vos audiences...

POTEMKIN, au domestique.

Je ne reçois pas. Vous direz que je travaille avec l'impératrice, et qu'on ne me dérange pas. Rien ne doit déranger un ministre qui déjeune ou qui dîne. C'est le seul moment où il vive pour lui.

LA COMTESSE

Encore un défaut à ajouter au portrait... Vous êtes gourmand.

POTEMKIN

C'est qu'il n'y a que cela de réel et de positif; c'est le seul

POTEMKIN. 175

plaisir d'autrefois qui me soit resté iidèle dans ma grandeur. (On a servi le déjeuner.) Allons î à table... Voyons ces vins de France. (Buvant.) A vous, comtesse !

LA COMTESSE

Et moi, je bois au vainqueur d'Oczakoff!

Flatteuse ! (Ils mangent tous deux.) Quelles nouvelles débite-t-on à Saint-Pétersbourg? En savez-vousde piquantes dont je puisse divertir l'impératrice?

LA COMTESSE

On ne parle dans toutes les sociétés que de l'aventure de cette pauvre princesse Waronska.

POTEMKIN, souriant.

Ah! oui... je sais.

LA COMTESSE

Cela vous fait rire, un attentat pareil ! Un homme de rien, un mougik, un cosaque, employer la violence contre une femme de qualité ! déshonorer une noble famille !

POTEMKIN

J'en conviens comme vous, c'est épouvantable, et je ne ris que parce que la princesse est de toute la cour la vertu la plus prude et la plus sévère.

LA COMTESSE

Est-ce une raison?

POTEMKIN

Non, sans doute. Aussi les lois ont prononcé : le mougik Oglou est condamné à mort, et sera probablement exécuté aujourd'hui ou demain, dès que l'impératrice aura signé son arrêt5 que j'ai là.

17G dlSIORlETTES Et PROVERBES.

LA COMTESSE

C'est justice.

Toutes les femmes penseront comme vous.

LA COMTESSE

Et les hommes aussi.

POTEMKIN

Certainement... Mais d'autres nouvelles plus gaies que celle-là.

LA COMTESSE

On dit, ce qui n'est guère probable, que les Turcs vont nous céder la Crimée.

POTEMKIN, à demi-voix.

C'est déjà fait. J'ai conquis sans combattre les plus riches provinces musulmanes.

LA COMTESSE

Et comment cela ?

POTEMKIN

On le saura plus tard... quand ce sera ma propriété.

LA COMTESSE

Y pensez- vous ?

POTEMKIN

C'est là l'objet de mes vœux, c'est là que je veux amener Catherine. Le gouvernement de la Crimée, joint à ceux d'Astrakan et d'Azoff, que je possède déjà, me rendront un souverain plus puissant que bien des souverains de l'Europe. Alors je pourrai tout braver.... même un caprice de femme!

Que dites-vous?

POTEMKIN. J77

POTEMKIN

Qu'il faut toujours qu'un favori songe à se rendre indépendant. Arrivé où je suis, je ne puis plus descendre : et si je tombe, ce sera en montant. Mais, grâce au ciel, nous n'en sommes pas ià.

LA COMTESSE

L'impératrice vous aime tant !

POTEMKIN

Je le crois, car je lui suis nécessaire.

LA COMTESSE

Vous exercez sur elle une telle influence !

POTEMKIN

Pas toujours. Il y a ici quelque machination qui se trame et que je veux déjouer. Depuis hier, Sa Majesté est rêveuse, préoccupée : elle a dans l'âme une pensée que je ne connais pas, et dont je veux me rendre maître.

LA COMTESSE

Peut-être un rival qu'elle va vous donner.

POTEMKIN, souriant.

Si ce n'était que cela, je le saurais, elle me l'aurait dit.

LA COMTESSE

Est-il possible?

C'est un traité passé entre nous. Je vois les choses trop en grand, et elle aussi, pour attacher de l'importance aux mutations de ce genre ou aux nombreuses promotions que peut faire Sa Majesté. Comme souveraine, elle a le droit de nommer à tous les emplois; mais j'exige, moi, premier ministre, que les ! choix soient soumis à mon approbation.

LA COMTESSE, riant.

C'est admirable.

POTEMKIN

Traité auquel elle n'a jamais manqué, et qu'elle a toujours exécuté avec une fidélité et une bonne foi vraiment impériales. C'est à moi alors de n'admettre dans le personnel que des sujets qui ne peuvent me porter ombrage. J'ai nommé dernièrement le comte MomonofT, jeune Moscovite très-distingué, qui n'a pas en politique deux idées de suite, mais qui réunit du reste toutes les qualités nécessaires au poste brillant où je Tai placé, et où je tâcherai de le maintenir.

LA COMTESSE

Je ne puis revenir de ma surprise.

POTEMKIN

Pourquoi donc? Nous avons chacun nos attributions. Ce sont deux ministères, deux départements tout à fait distincts, les sentiments et les affaires, et où souvent ce n'est pas moi qui suis le plus occupé. (A un major qui entre.) Qui vient là? que voulez-vous?

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