‹ Nouvelles de Eugène Scribe ... Maurice--Carlo Broschi--La maîtresse anonyme (volume 2)Chapitre 31 sur 47 · LE MAJOR · texte numérisé non relu

LE MAJOR

Ce grenadier au régiment de Kerson, que Votre Altesse a fait demander, est là, conduit par quatre fusiliers.

Il ne fallait pas tant de cérémonies.

POTEMKIN

Qu'il entre.

(Paraît un grenadier d'une belle figure, fort et vigoureux, taille de six pieds. 11 reste au fond de l'appartement, droit, immobile, et les bras collés contre le corps.)

POTEMKIN

C'est toi qu'on nomme Mouravieff?

POTEMKIN. 179

MOURAVIEFF, portant la main à son bonnet et balbutiant. Oui, général.

POTEMKIN

Approche, et ne te trouble pas ainsi. (Il s'avance tout d'une pièce, et reste auprès de la comtesse. Potemkin l'examine.) En effet, il est

très-bien. Ce n'est pas la première fois que nous nous voyons. N'étais-tu pas avec moi au siège d'Oczakoff ?

MOURAVIEFF, toujours immobile* Oui, général.

POTEMKIN

Sous le bastion à gauche, deuxième batterie?

MOURAVIEFF

Oui, général.

POTEMKIN, à la comtesse.

C'est un brave qui s'est bien montré. (A Mourayieff.) Tu aimai 'donc la gloire? (Voyant qu'il se tait.) Réponds donc.

MOURAVIEFF, embarrassé et se troublant. Excusez, général, je n'entends pas !

POTEMKIN

Il me semble cependant que je parle russe. Je te parle, mon camarade, de la gloire qui a si bien payé nos travaux.

MOURAVIEFF, cherchant à se remettre.

Bien payé ? oui, général, nous avions six copecks par jour.

LA COMTESSE

Et c'est pour six copecks que tu restais dans cette batterie?

MOURAVIEFF

Oui, altesse; le caporal m'y avait mis.

LA COMTESSE

Et si tu avais reculé?

4S0 HISTORIETTES ET PfcOVEUBES.

MOURAVIEFF

J'aurais eu le knout.

POTEMKIK.

Tu crains donc le knout?

MOURAVIEFF

Oui, général.

LA COMTESSE

C'est la honte qu

'il faut craindre.

MOURAVIEFF

Oui, altesse.

POTEMKIN

Et depuis, où as-

tu servi ?

MOURAVIEFF

A lsmall.

LA COMTESSE

Avec Souvarow ?

MOURAVIEFF

Oui, altesse,

LA COMTESSE

.'on dit terrible ! Et tu t'en es tiré avec honneur?

Un assaut qu

MOURAVIEFF

Oui, altesse, j'y ai gagné cinquante roubles

POTEMK1S.

Et comment cela?

MOURAVIEFF

Le général avait ordonné le pillage pendant deux jours.

Quelle horreur!

^ POTEMKITS.

le pillage et tout ce qui s'ensuit?

MOURAVIEFF

Oui, général.

LA COMTESSE, hésitant.

Et... tuas... pillé?

MOURAVIEFF

Oui, altesse, le général l'avait dit.

LA COMTESSE

Et si tu avais refusé?

MOURAVIEFP.

l'aurais eu le knout.

LA COMTESSE

Toujours le knout ! Il paraît que c'est le mobile de l'honneur national; et quoi que vous en disiez, mon cher oncle, malgré votre admiration pour la discipline et l'obéissance passive, il me semble que le jour où ils comprendront qu'une balle est aussi à craindre que le knout, votre invincible armée sera bientôt en déroute.

POTEMKIN, à demi-voii.

Tais-toi!... tais-toi !... avant qu'ils en viennent là, l'Europe sera à nous, et voilà pourquoi nous nous hâtons. (A Mouravieff.) Tu veux donc ton congé?

MOURAVIEFF

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