UNE HONNÊTE FEMME
M. le baron d'Havrecourt devait donner une grande soirée : I occasion était favorable et toute naturelle. Maurice fut présente par lui à sa femme comme un ami intime. Amélie l'accueillit avec la politesse et les égards qu'elle avait pour tous ceux qu'elle recevait pour la première fois, pas plus, pas moins. Cependant elle ne pouvait méconnaître celui qui partout suivait ses pas; son assiduité, son respect et surtout son silence, tout devait lui dire : Je vous aime.
Toute autre femme, peut-être, eût su gré d'un pareil amour ; celle-ci s'en offensait sans doute, once qui est plus terrible encore, ne daignait pas s'en apercevoir. D'une douceur de caractère et d'une bonté incomparables, Amélie était gracieuse et aimable pour tout le monde ; jamais personne n'avait mieux compris les devoirs de maîtresse de maison; les mots les plus simples semblaient dans sa bouche ou un compliment ou une marque d'affection. Quand elle vous adressait la pavole, on était content d'elle; quand elle vous avait écouté
avec son doux sourire, on était content de soi, on se trouvait de Fesprit ! Mais où elle était admirable, c'était avec son mari ; nul n'aurait pu dire si elle connaissait les véritables sentiments et la conduite du baron, mais elle avait pour lui, aux yeux de tous, une si haute estime et un tel respect qu'elle forçait tout le monde à en avoir. Elle n'en parlait qu'avec bienveillance, avec affection, avec éloge, ne s'apercevait jamais de ses ridicules, mettait en relief ses moindres qualités, et devant ses amis ou les étrangers, relevait son mari avec tant d'adresse et de bonheur, que le baron, qui partout ailleurs était un sot, devenait, en rentrant chez lui, un homme de mérite.
Maurice vit bien qu'il n'avait rien gagné auprès d'une pareille femme ; il ne s'en étonna pas ; il était trop modeste pour avoir l'espoir de lui plaire, mais il avait le bonheur de la voir, il n'en demandait pas davantage. Profitant donc de sa nouvelle position, il devint un des plus assidus de la maison ; les soirées où il y avait peu de monde étaient celles qu'il préférait, et là, cessant de se contraindre et d'affecter des vices qu'il n'avait pas, il redevenait ce qu'il était réellement, un aimable et honnête jeune homme, se laissant aller à ses généreuses inspirations, à ses nobles sentiments, et se retrouvant dans la bonne compagnie avec bonheur et délices, comme on rentre dans sa patrie après des jours d'exil. Amélie l'écoutait d'abord avec surprise, puis avec un intérêt marqué, et Maurice, enchanté, croyait avoir fait un pas dans son estime. Bien loin de là, Amélie reprit soudain sa froideur habituelle; un air de défiance et même de mépris se peignait sur son visage, souvent même un sourire moqueur errait sur ses lèvres comme si elle eût voulu montrer qu'elle n'était pas dupe de l'apparence, et que le masque qu'il voulait prendre cachait mal sa véritable physionomie. — Ah ! c'est le comble de tous les maux ! s'écriait Maurice* Elle me soupçonne d'hypocrisie et de feinte, elle m'accuse de vouloir jouer Fhonneur et la
vertu. Et le malheureux jeune homme, obligé de se faire mauvais sujet avec le mari, tout en sentant qu'il fallait être honnête homme pour plaire à la femme, voyait chaque jour empirer sa position et augmenter son désespoir.
Un jour, par un froid rigoureux, il se promenait sur le boulevard en pensant à elle... toujours à elle. 11 ne fut tire de sa rêverie que par ces mots : J'ai froid, monsieur, et j'ai bien faim! Us étaient prononcés par un petit garçon de sept ou huit ans, dont la petite main grelottait en demandant l'aumône. Maurice allait lui donner une pièce de monnaie, puis, mieux inspiré, il l'interrogea.
— Qui es-tu?
— L'aîné de quatre enfants, et ma mère vient d'accoucher d'un cinquième.
— Quelle est ta mère?
— Une blanchisseuse qui n'a pas d'ouvrage.
— Où dcmcure-t-ello?
— Bien loin et bien haut.
— C'est égal... marche devant, je te suis.
Et Maurice arriva à une mansarde sous les toits.
— Ma mère, dit le petit garçon en poussant une porte vermoulue qui fermait à peine, voilà un monsieur qui veut te voir.
Maurice regarda autour de lui et tressaillit ; ses yeux n'étaient pas habitués à une pareille misère. 11 tira sa bourse et la jeta sur le lit de la pauvre femme qui lui prit la main et la baisa.
— Je reviendrai vous voir et ne vous abandonnerai pas, ni vous ni vos enfants.
— Soyez béni, s'écria la pauvre mère, et que le bon Dieu vous rende heureux !
— Heureux î je ne peux pas l'être !
— Et pourquoi donc? que désirez-vous? dites-le-moi, pour
que je prie le ciel de vous l'accorder. 11 m'accorde aujourd'hui tout ce que je lui demande, car je le priais tout à l'heure de m'envoyer un ange gardien, et vous êtes entré.
— Eh bien! lui dit Maurice tout ému de cette idée, priez donc... pour qu'elle me croie et 'pour qu'elle m'aime!
— Je ne vous comprends pas, mais c'est égal... je prierai toujours, dit la pauvre femme en pressant contre son cœur son dernier enfant... c'était une fille.
Maurice, qui allait partir, revint sur ses pas et lui dit : Je veux être le parrain de cette enfant.
La pauvre mère leva au ciel ses yeux humides de joie.
— Aune condition.
— Laquelle?
— C'est que nous la nommerons Amélie.
— Tout ce que vous voudrez, monsieur, s'écria la mère. Maurice lui dit adieu et allait s'éloigner, lorsque, derrière
la porte à moitié brisée qu'il venait d'ouvrir, il aperçut debout une femme.
C'était madame d'Havrecourt !
Maurice resta stupéfait de cette rencontre incroyable, inattendue, et son trouble l'empêcha de remarquer celui qu'éprouvait Amélie. Il n'était pas encore remis de sa surprise que madame d'Havrecourt, calme et le visage serein, lui disait avec un sourire enchanteur :
— Pardonnez-moi mon étonnement, monsieur Maurice, et n'en soyez point offensé. Je suis enchantée de vous rencontrer ici, mais je ne m'y attendais pas.
— C'est moi, madame, balbutia Maurice, qui suis trop heureux d'un hasard pareil.
— Soit, lui dit elle gaiment, mais n'en parlez à personne ; je vous dirai pourquoi.
Et elle le salua de la main en ajoutant :
— Que je ne vous retienne pas, surtout si vous avez à faire plusieurs visites du même genre.
Maurice descendit l'escalier et rencontra à moitié chemin un domestique sans livrée qu'il reconnut pour l'homme de confiance d'Amélie. Sa maîtresse, jeune et leste, avait rapidement gravi les six étages, et lui n'avait pu la suivre que de loin, chargé comme il l'était d'un pesant panier qui contenait probablement du linge pour la pauvre femme et une layette pour son enfant. Maurice se rappela ce qu'Alfred lui avait dit de madame d'Kavrecourt et du bien qu'elle faisait dans le quartier. Il s'expliqua alors par là sa première apparition dans l'escalier de son belvédère. Elle allait sans doute porter des secours à l'ouvrière en dentelles, pauvre femme septuagénaire et paralytique qui demeurait au septième, et Maurice comprit que si à Paris la misère habite souvent les mansardes, on y rencontre quelquefois aussi la richesse et la bienfaisance.
C'était Maurice qui à son tour bénissait la pauvre femme qu'il venait de secourir. 11 aurait foi désormais en ses prières: il irait la voir pour lui en demander encore. 11 était bon, il était religieux; pour un rien il allait devenir dévot, ou plutôt tout s'expliquait par un mot : il était amoureux ! 11 était surtout enchanté du secret que madame d'Havrecourt lui avait recommandé. Il se trouvait donc de moitié dans un secret avec elle. C'était déjà un privilège, c'était un avantage qu'il avait sur tous les autres. Une seule chose l'embarrassait et l'inquiétait beaucoup. Madame d'Havrecourt avait-elle entendu les derniers mots qu'il avait adressés à la pauvre femme ? La porte était à jour et en si mauvais état que l'on devait presque voir tout ce qui se passait dans la mansarde, à plus forte raison entendre ce qu'on y disait. Madame d'Havrecourt était-elle là depuis quelque temps? ou venait-elle d'arriver au moment où Maurice sortait? C'est ce que celui-ci ne pouvait savoir et ce qu'il se promit bien d'examiner.
maitice. 57
Mais toute sa science fut en défaut. Quand il entra le soir dans le salon, il fut accueilli avec la même aisance que d'ordinaire; on ne se troubla point, on ne rougit point à sa vue. Ah ! se dit Maurice, elle ne sait rien, elle n'a rien entendu. Amélie cependant lui adressa plusieurs fois la parole, et dans la conversation, qui était générale, chaque fois qu'il s'agissait de quelque chose de noble, de bien ou de beau, elle tournait les yeux de son côté comme vers quelqu'un qui pouvait la comprendre. Enfin, par une foule de nuances délicates et imperceptibles que Maurice seul pouvait deviner et sentir, tout dans Amélie semblait lai dire : Je vous avais ma! jugé et je vous rends mon estime. — il y avait dans le salon de madame d'Havrecourt plusieurs gens de talent. Amélie les accueillait de préférence aux gens de finance que lui amenait son mari. C'était sa société à elle ; elle aimait les artistes et en était aimée, car elle pariait leur langue.
Maurice, qui d'habitude se taisait, s'enhardit ce jour-là; rien ne donne de la hardiesse comme le bonheur. 11 fut vif, animé, brillant même, et comme il était plein de talent, d'esprit et d'érudition, et que tout cela était rehaussé par le charme d'une parole douce, vibrante et sonore, il obtint un succès général... Un succès devant un auditoire pareil, un succès devant Amélie, qui plus d'une fois l'avait encouragé ou approuvé du regard ! c'était trop de bonheur à la fois, et tout ce que Maurice avait souffert jusque-là était effacé par cette soirée. Pendant qu'on prenait le thé, Amélie lui fit signe de venir s'asseoir auprès d'elle. C'était déjà une grande faveur ; elle en ajouta une plus douce encore, elle se pencha vers lui et se mit à lui parler à voix basse de la rencontre du matin.
— Je vous ai demandé le silence, lui dit-elle, de peur d'être grondée. Autrefois je sortais seule; mais depuis un événement, continu a-t-elle en baissant les yeux, ou un ami que je ne connaissais pas fut obligé de venir à mon aide, j'ai pris
avec moi un ancien serviteur, un homtr.e tic confiance qui no
me quitte point. Mon mari désapprouve ces excursions matinales, non pas qu'il ne soit fort charitable et ne fasse lui-mûme beaucoup de bieri. mais sa tendresse s'inquiéterait de dangers imaginaires, et je ne veux pas que mes plaisirs, à moi, lui causent la moindre peine. Voilà pourquoi, monsieur, je vous ai prié de vouloir bien me garderie secret.
Pendant qu'elle parlait, Maurice ne savait ce qu'il devait le plus admirer, du tact, de l'esprit ou du cœur de cette femme, et il la quitta comme il la quittait tous les soirs, plus épris que jamais. Un mois se passa ainsi, et ce fut dans les amours du pauvre Maurice l'époque la plus heureuse et la plus florissante. Sa position, comme capitaliste, n'était pas aussi belle: il dépensait beaucoup, ne gagnait rien, menait un grand train, prenait toutes les actions dont le banquier ne savait que faire, et, avec l'insouciance de Jean La Fontaine,
Mangeait son fonds avec son revenu.
Mais il était l'ami du baron, son ami intime, ils ne se quittaient plus ; il voyait tous les jours Amélie, dont la confiance pour lui semblait augmenter; elle lui montrait même quelque intérêt, semblait parfois s'inquiéter de sa position et de son avenir, se permettait même quelques conseils. Enfin c'était presque de l'amitié, et Maurice, dont les doutes renaissaient alors, se disait : Est-ce qu'elle m'aurait entendu? Est-ce qu'elle saurait combien je l'aime? Mais jamais sa pensée, même la plus secrète, n'aurait osé aller plus loin.
Un soir il y avait un bal chez le baron, qui dansait peu, mais qui jouait beaucoup; il avait retenu Maurice, qui voulait se rapprocher de la salle de danse, et l'avait cloué près de lui à une table de jeu qu'entourait déjà une nombreuse et brillante jeunesse. La maîtresse delà maison entra en ce moment, plus jolie et plus fraîche que les roses qui brillaient sur son
front et sur son sein, plus légers et plus aérienne que la robe de gaze qui ondulait autour d'elle. Elle adressa un regard de reproche à tous les danseurs qui encombraient l'appartement où Ton jouait, et tous ces jeunes gens, un peu honteux et baissant la tête, s'élancèrent dans la salle du bal. !
Quant à Maurice, qui aurait bien voulu faire comme eux, il s'inclina et salua respectueusement Amélie, mais celle-ci détourna la tête et passa sans le regarder... Lui 3a regardait toujours et la suivait des yeux avec tant d'inquiétude et d'a« mour qu'il ne pensa plus à ce qu'il faisait et perdit un coup superbe qu'il devait gagner; il s'en applaudit, car il lui tardait d'être décavé pour rejoindre Amélie ; mais la fortune, qui a aussi ses caprices et qui est rarement d'accord avec les d?sirs des amants, sembla prendre plaisir à favoriser le pauvre ?,î auriee, aussi contrarié alors de ses bonnes grâces qu'il avait été souvent malheureux par ses rigueurs ; il avait beau faire, il ne pouvait perdre, il décavait tout le monde et ne pouvait, à son grand regret, quitter la table de bouillotte. La nuit s'avançait, un monceau d'or s'entassait devant lui; et M. d'Havre-' court, qui plusieurs fois déjà était rentré, venait cette fois de se recaver de trois mille francs. En ce moment, Maurice leva les yeux et vit derrière M. d'Havrecourt et en face de lui Amélie, qui le regardait avec cet air qu'il connaissait si bien. 11 y avait dans tous ses traits l'expression du blâme et du reproche et en même temps un sentiment d'inquiétude.
0 ciel ! se dit-il avec joie, elle daigne donc s'intéresser un peu à moi ! Elle a peur que je ne perde !... Et l'instant d'après il en eut la preuve certaine, car Amélie, s'adressant à lui d'une voix un peu émue, lui dit: « Je suis fâchée de déranger monsieur « Maurice, mais il m'avait promis hier de donner le bon exem- « pie et de danser (ce qui était vrai) : faut- il lui rappeler sa pro- « messe, et l'inviter moi-même? contitum-t-elie, en étendant
« vers lui sa jolie main... mais à l'instant, car la contredanse « va commencer. »
En ce moment le baron, qui avait un brelan de valets, dit d'une voix sèche : — Je fais le tout de Maurice.
— Je tiens, répondit celui-ci en se levant. 11 avait dix-huit! et, les yeux rayonnants de joie, il abandonna ses mille écus lu baron et courut prendre la main d'Amélie.
— En vérité, monsieur Maurice, lui dit-elle au moment où ils se plaçaient pour danser, c'est de la folie !
— En quoi donc? répondit-il d'un air étonné. Fallait-il vous faire attendre?
— Je dis que c'est de la folie à vous, qui n'êtes pas riche, de jouer ainsi, d'autant que l'on prétend que vous n'éles pas heureux au jeu.
— Excepté aujourd'hui! Et Maurice prononça ces mots avec une expression de bonheur si véritable et si naturelle, qu'Amélie aurait pu voir que c'était bien là le fond de sa pensée ; mais elle ne la comprit pas ou ne voulut pas la comprendre, car elle reprit d'un air froid et sévère :
— C'est justement parce que vous aviez du bonheur aujourd'hui, parce que vous gagniez une somme aussi forte, qu'il fallait la conserver pour un meilleur usage.
Maurice tressaillit.
— 11 m'avait semblé, continua Amélie, que vous saviez parfois mieux employer votre argent, et il m'en coûterait de penser que vous n'êles charitable et bon que par hasard.
— Merci de vos conseils, madame ; je n'en reçois pas d'ordinaire d'aussi sages, et j'en profiterai. Je ne jouerai plus
— Ce n'est pas là ce que je veux dire, monsieur.
— Et moi, je vous le jure, et je tiendrai ma parole.
— Tant mieux pour vous, monsieur, et surtout pour d'autres qui vous en remercieront. Et à propos de cela, j'aurais à
vous parler d'une pauvre femme, votre cliente ; une commission à vous donner pour elle.
— Ah! parlez, de grâce.
— Ici, dans un bal et pendant une contredanse, ce n'est guère le moment. Venez, non pas demain, je serai fatiguée et me lèverai tard, mais après-demain, à midi, si cela, monsieur Maurice, ne vous dérange pas trop.
Maurice n'avait jamais éprouvé une satisfaction aussi complète et aussi pure. La contredanse était finie depuis long-
I temps, qu'il lui semblait entendre encore les douces paroles qui l'avaient charmé, et quand le baron, qui se croyait obligé de le consoler de son désastreux brelan, vit la joie qui brillait
* sur sa physionomie, il ne put s'empêcher de s'écrier : « Voilà un philosophe !... C'est dommage qu'il joue si mal à la bouillotte! » Le lendemain Maurice ne vit point Amélie, et la journée lui parut longue, quoique embellie par les plus doux
'songes et les plus riantes images, car le jour d'après, lui qui ne
'^'apercevait jamais que le soir et au milieu du monde, il devait la voir le matin à midi chez elle en tête-à-iète.,. C'était presque un rendez-vous! 11 y rêvait, lorsqu'on lui remit une lettre dont il reconnut sur-le-champ récriture; elle était du banquier et contenait ces mots :
« Mon cher Maurice, j'ai à vous parler d'une importante a affaire où vous pouvez me rendre le plus grand service ; je « vous attends demain à déjeuner à l'hôtel ; mais pour que (( nous causions en liberté, venez de bonne heure et avant que
i « ma femme ne soit levée. C'est important. »
Le billet ne portait point de signature et contenait pour postscriptum cette seule ligne :
— Brûlez ce billet.
Ce que fit Maurice, qui était la probité même dans les petites choses comme dans les grandes, et souriant pendant que la flamme consumait le billet du baron^ il se disait : « La
fortune si longtemps contraire veut donc enfin me combler de ses faveurs ! Amélie m'admet près d'elle, je suis assez heureux pour qu'elle ait besoin de moi, et en môme temps me voilà i indispensable à son mari, dont j'ai toute la confiance. » Et d jà il avait calculé en lui-même que tout cela pouvait trèsh\ en s'arranger, qu'il serait à dix heures chez le banquier, qu'il déjeunerait avec lui et de là passerait chez sa femme, qui l'attendrait. La douce perspective! L'heureuse matinée! se disait-il en s'endormant.
Quand il arriva le lendemain à l'hôtel, le banquier était déjà sur pied et l'attendait avec impatience.
— Ah ! vous voilà enfin ! s'écria-t-il ) je venais, mon cher, d'envoyer chez vous.
— L'affaire est donc bien sérieuse ?
— Vous allez en juger.
Le baron approcha son fauteuil de celui de Maurice et lui dit à voix basse, d'un air effrayé :
— 11 peut en résulter les conséquences les plus fâcheuses pour mon ménage.
Et Maurice redoubla d'attention.
— Je vous dirai, mon cher, continua le banquier, que, grâce à mon adresse, ma femme a en moi la confiance la plus complète. Je ne vous parle pas de son amour, c'est connu, et quoique souvent cela me gène, je suis bon mari et ne lui en veux pas; mais cet amour deviendrait un tourment et un enfer, je n'aurais plus ni repos ni liberté si elle se doutait de quelque chose, si le moindre soupçon venait troubler sa tranquillité ou éveiller sa jalousie. C'est ce qui est près d'arriver... si vous ne me venez pas en aide.
— Disposez de moi, monsieur, vous le pouvez.
— C'est ce que j'ai fait, lui répondit le baron en lut serrant la main, certain que vous ne me désavoueriez pas.
— Qu'est-ce donc et de quoi s'agit-il ? dit Maurice avec quelque inquiétude.
— Le voici : imaginez-vous que cette petite Fœdora, qui ne fait que des extravagances, avait acheté des diamants : ce n'est que demi-mal; mais vous allez voir l'absurdité!... elle en envoie toucher le prix ici... chez moi... comme si j'étais garçon ! comme s'il n'y avait que des garçons dans le monde ! Je ne sais en vérité où elle a la tête et à quoi elle pense, mais la facture est arrivée hier pendant que ma femme était là... Refuser de solder ce mémoire entraînait une foule d'explications plus désastreuses les unes que les autres, et puis un banquier, lorsqu'il tient à son crédit, doit toujours payer à bureau ouvert,.. J'ai donc payé, et sans hésiter...
— En vérité ! s'écria gaiment le jeune homme.
— Parbleu ! ma femme était là, et pour lui ôter tout soupçon, j'ai dit d'un air indifférent : Je sais ce que c'est î C'est pour Maurice, dont je suis le banquier.
Maurice poussa un cri de désespoir.
— Comment, monsieur, un tel mensonge, sans m'en prévenir, sans penser au tort que cela peut me faire !
— Du tort ! et lequel? Ne vous avisez donc pas de me démentir, d'autant qu'il m'a semblé, au trouble de ma femme, qu'elle avait conçu quelque doute.
— Elle était troublée ! s'écria Maurice avec anxiété et en 1 même temps avec joie,
— Oui, vraiment ! parce qu'on a beau avoir de l'esprit et de l'aplomb, quand on est pris ainsi à l'improviste et au dépourvu, on a toujours un air gauche et embarrassé qui donne des soupçons... Si j'avais eu le temps de réfléchir et de combiner, j'aurais inventé autre chose.
— Cela aurait mieux valu, dit Maurice d'un air consterné.
— C'est ce que nous avons fait hier avec Fœdora, à qui j'ai reproché son étourdcrie, et, pour la réparer (car elle a du
bon), elle a inventé un moyen bien supérieur au mien, et qui ne permettra pas à ma femme de conserver le moindre doute.
— il faut remployer, et le plus tôt possible ! s'écria vivement Maurice.
— C'est ce que nous allons faire ici même, ce matin, si vous nous secondez.
— Comment, je vous suis encore nécessaire?
— Indispensable.
— Et quel rôle me destinez-vous?
— Le plus aisé, rien à faire, qu'à attendre la réplique qu'on vous donnera.
— Mais encore faudrait-il convenir...
— C'est pour cela qu'il était essentiel de nous voir de bonne heure.
En ce moment la porte du cabinet s'ouvrit, et parut Amélie en robe de matin. Elle était un peu pâle et toujours charmante. Elle salua Maurice comme à son ordinaire, et celui-ci respira.
— Elle ne m'en veut pas ! se dit-il avec joie. Et de l'air le plus tranquille, Amélie annonça à son mari qu'il était temps de déjeuner ; c'est pour cela qu'elle venait le prendre, et tous trois descendirent dans la salie à manger.
Le commencement du déjeuner fut froid et silencieux, on eût dit trois ennemis qui s'observaient. Maurice ne pouvait cependant remarquer aucun changement dans Amélie, si ce n'étaient peut-être des manières plus attentives et plus cérémonieuses que de coutume, car, grâce au ciel, elle l'honorait depuis quelque temps de moins de politesse. Amélie avait au doigt une bague fort simple et fort jolie. Maurice lui en fit compliment.
— Je suis charmée que vous la trouviez bien, lui dit-elle en souriant, car je sais que vous vous connaissez en bijoux.
— J'en connais du moins le prix, répondit Maurice de l'air
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le plus naturel, car j'en ai acheté dernièrement pour un de mes cousins qui se marie.
Amélie ne fit aucune réflexion, ne leva point les yeux sur le jeune homme, mais elle offrit avec empressement à son mari d'un plat qui était devant elle. Depuis ce moment elle fut aussi aimable et moins polie avec Maurice. Celui-ci était enchanté de la réponse qu'il venait de faire : il avait servi la cause du mari, qu'il devait ménager et qu'il ne pouvait trahir sans indignité et sans se fermer à jamais la porte de sa maison. D'un autre côté, il avait défendu ses propres intérêts auprès d'Amclie. Tout cela d'un seul mot, et Maurice se félicitait encore tout en savourant avec délices une tasse de thé, lorsque la porte s'ouvrit et parut un domestique delà maison tenant une lettre qu'il présenta à Maurice.
— Le jockey qui vient de l'apporter avait d'abord passé chez monsieur ; on lui a dit qu'il déjeunait ici et il est accouru ; il est là dans l'antichambre, attendant la réponse.
— C'est bien !
— C'est très-pressé, et il m'a chargé de vous dire que c'était de la part de mademoiselle Fœdora.
11 y avait sans doute quelque chose d'électrique dans ce nom, car il sembla agir à la fois et subitement sur les trois personnes qui venaient de l'entendre, surtout sur Maurice, qui, tour à tour rougissant et pâlissant, regardait avec un trouble indicible la lettre qu'il tenait à la main, et qui portait , bien réellement son nom et son adresse, ne sachant s'il devait la" nier, la déchirer ou la lire, car il comprenait déjà que l'un ou l'autre parti produirait exactement le même effet.
Amélie, redevenue calme et impassible, ne semblait prendre aucune part à cette scène. Le baron riait d'un air goguenard en disant à Maurice : — Lisez donc, mon cher, lisez, faites comme chez vous !
Et Amélie ajouta d'un air aimable : — Que nous ne vous gênions pas !
Sans presque savoir ce qu'il faisait et comme par un mouvement convulsif, Maurice décacheta la lettre, la parcourut à peine et la rejeta sur la table avec un mouvement de rage.
— Si vous avez une réponse à faire, s'écria le baron, passez dans mon cabinet; à moins que vous ne préfériez parler vousmême au messager, qui attend toujours et qu'il faudrait renvoyer.
— Oui, oui, je le préfère ! s'écria Maurice en s'élançant Jans l'antichambre.
Et s'adressant au jockey, qui l'attendait respectueusement et le chapeau à la main.
— Ayez la bonté de dire h votre maîtresse que je la prie de iic plus m'écrire et de ne jamais s'adresser à moi.
Le jockey, peu fait à de pareils messages et peu habitué surout à voir payer ainsi les billets doux qu'il portait, s'inclina d'un air étonné et sortit.
Pendant que cette scène se passait rapidement à l'antichambre, une autre plus rapide encore avait eu lieu dans la salle à manger. Le banquier, relevant nonchalamment la lettre que -lans sa colère Maurice avait jetée sur la table, y lisait à demivoix ces mots :
« Merci de tes diamants, mon cher Maurice ; ils étaient « inutiles, je t'aurais bien aimé sans cela... »
— Monsieur, lui dit Amélie en l'interrompant, vous n'y pensez pas, c'est d'une indiscrétion...
— Bah ! dit le banquier en rejetant la lettre sur la table, 2ntre amis !
En ce moment Maurice entra ; il était pâle, abattu ; ses traits bouleversés étaient ceux d'un coupable, et on l'aurait condamné sur sa seule physionomie, quand même il n'y aurait pas eu contre lui des preuves écrites. Le déjeuner ne dura
pas longtemps; on se leva, midi venait de sonner, et le banquier avait des affaires. Maurice, tout en sentant bien que la vérité était impossible à dire, avait cependant plus que jamais besoin de se justifier, et d'une voix timide et mal assurée il rappela à madame d'Havrecourt qu'elle avait une commission à lui donner et qu'il était à ses ordres.
— ; Je vous remercie, monsieur, de ne m'avoir pas oubliée. La pauvre femme que vous avez secourue m'avait suppliée de vouloir bien être la marraine de son enfant; je l'aurais voulu ! mais vraiment, et toute réflexion faite, cela m'est impossible ; soyez assez bon, monsieur, pour lui porter mes excuses et mes regrets.
Elle salua et sortit.
Ce fut là le terme des prospérités de Maurice. A dater de ce jour, madame d'Havrecourt ne fit plus attention au pauvre jeune homme. Elle le traitait, chaque fois qu'il venait, comme un invité, comme un étranger, et elle avait repris avec lui ses manières polies et désespérantes. — Elle me méprise ! se disait-il; et perdre l'estime d'une femme pareille, c'est avoir tout perdu ! Vingt fois il lui vint à l'idée de lui demander un entretien et de tout lui avouer, mais c'était une lâcheté qui le déshonorerait aux yeux du monde, une trahison gratuite qui ne le rendrait pas plus heureux. . . Porter le désordre dans cette maison où il avait été traité en ami ! découvrir à cette femme les torts de son mari ! Et si elle aimait ce mari, quelle reconnaissance porterait-elle à celui qui venait troubler le repos et le bonheur de son ménage ?
En supposant même (et c'était là l'hypothèse la plus favorable) qu'elle n'eût que de l'indifférence pour le baron, sa jalousie, que celui-ci redoutait, et sa fierté blessée, ne pouvaientelles pas amener un éclat dont tout l'odieux retomberait sur Maurice? Le malheureux avait beau faire, de quelque côté qu'il tournât les yeux, il ne voyait pour lui que le blâme, la
Cy NOUVELLES.
honte et la ruine. Sa fortune compromise par de folles dépenses ou des spéculations téméraires, son état perdu, son avenir sans considération, un amour insensé et sans espoir dont il se mourait et ne pouvait guérir, telle était sa position lorsqu'il vint a notre dîner du i décembre, le jour de la Sainte-Bar! c telles étaient les causes de celte sombre tristesse que nous né pouvions nous expliquer. Sans force et sans courage contre les maux qui l'accablaient, il avait résolu d'en finir et de se tuer On a vu comment nos instances, notre amitié et surtout le souvenir de son père l'avaient décidé à diilérer ses projets et a nous accorder une année. 11 y consentit, et tout en pensant bien qu'un an ne pouvait rien changer à sa position, il partit pour la Grèce, la Syrie et Constantinople.