‹ Nouvelles de Eugène Scribe ... Maurice--Carlo Broschi--La maîtresse anonyme (volume 2)Chapitre 3 sur 47 · LE BANQUIER · texte numérisé non relu

LE BANQUIER

Les deux amis arriveront à l'Opéra dans un entr'acte et se promenèrent un instant au foyer; ils s'arrêtèrent près d'une des cheminées, où un homme jeune encore, mais petit, rondelet, au teint coloré et à la voix haute, s'était posé comme orateur. Un zézayement désagréable nuisait à son débit, mais donnait à son discours une originalité et un comique que ne lui auraient peut-être pas procurés le piquant et la nouveauté de ses pensées. Du reste, sa mise était des plus recherchées, et dans toute sa personne respirait l'air satisfait d'un homme qui croit en lui et en ses moyens de séduction, confiance qu'on n'aurait su comment expliquer sans les trois gros boutons de diamants qui brillaient au jabot de sa chemise et qui semblaient à toutes ses phrases ajouter ces trois mots : Je suis riche!

— Oui, messieurs, criait-il avec son zézayement. ordinaire, je le dis avec peine et douleur : l'Opéra s'en va !

— Quel est ce monsieur? demanda Maurice à son ami.

— Le baron d'Havrecourt, lui répondit Alfred, un banquier opulent.

— 11 a un air bien triste.

— C'est un abonné de l'Opéra...

Puis s'approehant de l'orateur, qu'il salua : — Calmez vos

regrets, monsieur le baron, lui dit-il en riant, le mal n'est pas si grand que vous le faites; nous avons encore dans la danse, et surtout dans le chant, des talents admirables.

— Qu'est-ce que came fait? Je ne viens pas pour cela... Jo viens pour les dames de ma connaissance que j'allais saluer dans leurs loges et que je n'y trouve plus. Je viens au foyer pour les nouvelles politiques, diplomatiques ou excentriques, qu'on y apprend; car députés, grands seigneurs, ambassadeurs, tout le monde s'y donnait rendez-vous autrefois, et maintenant, qui est-ce qui y vient ?

— Vous d'abord, monsieur le baron, répondit Alfred en s'inclinant, et puis nous!... qui venons pour vous entendre, et ce que vous dites là est peu obligeant pour vos admirateurs!

— Du tout, messieurs, du tout, s'écria le banquier avec un rire protecteur ; je ne dis pas cela pour vous qui êtes de charmants jeunes gens, je le dis, au contraire, dans votre intérêt. 11 comprenait seul l'Opéra, le philosophe qui s'écriait: Allongez les ballets et raccourcissez les jupes. En ce temps-là seulement il y avait de piquants scandales, des beautés célèbres qui attiraient tous les regards par l'éclat de leurs conquêtes ou de leurs aventures... Ce n'est plus ça! c'est ennuyeux à périr!... Ces demoiselles sont comme les pièces, elles ne font jamais parler d'elles; tout le monde est sage, tout le monde est honnête... L'Opéra s'en va! ! ! C'est désolant pour nous autres jeunes gens d'esprit et de plaisir... Nous, la nouvelle régence!... On a une maîtresse, personne ne s'en doute,.. Elle vous est fidèle ! elle a des vertus domestiques. C'est presque un ménage; autant vaudrait rester dans le sien !

En ce moment, la sonnette du foyer interrompit le baron au milieu de sa tirade; le rideau se levait, et nos jeunes gens coururent occuper leurs stalles d'orchestre.

La lorgnette de Ma/y 2e, sans cesse braquée sur le théâtre,

était toujours dirigée vers le corps des ballets au grand étonnement de son compagnon. Il traitait les premiers sujets avec une complète indifférence, ou ne les regardait même pas. Eu revanche, il lorgnait Tune après l'autre, avec une attention scrupuleuse et soutenue, qui ressemblait à de l'admiration, toutes ces jeunes bayadères en sous-ordre que Ton nomme figurantes de la danse. Mais hélas! celle que Maurice cherchait, la nièce de madame Durouseau, n'apparut point à ses yeux; il dut penser que quelque indisposition réelle ou de commande, quelque dîner en ville, quelque partie de plaisir la retenait ailleurs ; et en effet il eût été bien difficile à sa belle inconnue d'être en ce moment sur le théâtre, car, en se retournant dans Tentr'acte, Maurice l'aperçut dans la salle. 11 n'avait pas encore regardé de ce côté... elle était dans une première loge de face, en tête-h-tête avec un homme dont la vue excita dans le cœur de Maurice des mouvements de rage et de dépit; cet homme était le baron d'Havrecourt, le riche banquier, l'orateur du foyer, pour lequel Maurice s'était senti du premier coup d'œil une antipathie instinctive et soudaine. C'était là l'amant préféré de cette jeune fille si belle, si distinguée!... Ah! c'était à elle qu'il en voulait le plus; il y a des choix qui rendent une faiblesse impardonnable. Quant au banquier, loin de comprendre et d'apprécier son bonheur, il s'occupait fort peu de sa belle compagne, ne lui adressait pas la parole, bâillait souvent, et pour se distraire lorgnait toutes les dames de la salle.

— Qu'as-tu donc? dit Alfred à Maurice en le voyant tressaillir et changer de couleur.

Mais Maurice aurait mieux aimé mourir que d'apprendre, même à un ami, l'humiliation et les tourments intérieurs qu'il éprouvait. Il s'efforça de comprimer le spasme nerveux qui l'agitait, il fit de son mieux pour écouter les plaisanteries de son ami, il parvint même à sourire, mais pour entendre

ce qu'on lui disait, cela lui fut impossible. Avant la fin du spectacle, voyant que Fœdora et le banquier se disposaient à sortir, il quitta brusquement Alfred et s'élança hors de l'orchestre; pourquoi? Il n'en savait rien lui-même; sans doute pour accabler Fœdora de reproches ou pour défier le baron, mais à mesure qu'il escaladait les marches qui séparent l'orchestre des premières loges, la raison lui revenait et lui démontrait Fabsurdité de sa conduite, si bien qu'en arrivant à la porte du foyer où se trouvait un groupe de jeunes gens il s'arrêta, et vit le banquier et Fœdora s'avancer vers lui. Il n'avait pu admirer encore comme en ce moment cette taille svelte et majestueuse, ce port de reine ou de déesse, il ne voyait rien que les diamants dont elle était couverte, et qui indignaient l'honnête jeune homme. Il ne voyait que ce bras si beau, si blanc, si adorable, qu'elle appuyait avec grâce sur le bras nonchalant du banquier, et quand elle passa près de Maurice, lui adressant comme le matin un léger salut de la tête, Maurice n'y répondit point, mais relevant son front avec fierté, il l'écrasa d'un regard de mépris, et s'éloigna sans remarquer l'air étonné de la jeune femme.

Maurice passa une nuit affreuse : il ne dormit point, il eut la fièvre, il roula dans sa tête mille résolutions impossibles. Le résultat de ce long cauchemar fut le raisonnement suivant, raisonnement pour lui de la plus complète évidence. Il ne pouvait estimer cette femme et ne devait point l'aimer; donc, à la honte de tous les principes et de tous les sentiments d'honneur, il était forcé de s'avouer qu'il l'aimait comme un insensé, et que son seul désir maintenant, le seul rêve de sa vie était de la posséder. Enfin, de conséquence en conséquence, il en arriva à s'applaudir de ce dont il s'indignait d'abord. Les qualités dont il s'était plu à l'embellir auraient rendu sa conquête impossible... il valait bien mieux avoir à la disputer au baron qu'à la vertu, C'étaient deux adversaires

qui n'avaient aucun rapport, mais dont l'un était beaucoup moins redoutable que l'autre* Sans avoir la moindre fatuité, Maurice sentait bien ce qu'il valait; il était moins riche, il est vrai, mais plus beau, plus jeune et surtout plus amoureux que son rival ! Je la lui ravirai, s'écria-t-il, je l'aimerai tant qu'elle m'aimera... je la relèverai à ses propres yeux et aux miens, et tout à l'ivresse du présent, je tacherai à force d'amour, d'oublier le passé.

Consolé par ce nouveau plan et décidé à le mettre à exécution, Maurice se leva joyeux et plein d'espoir. 11 trouva sur sa table un billet qui lui avait été envoyé quelques jours auparavant par son ami Alfred G..., dont le père donnait le soir môme un bal somptueux. 11 avait décidé, en recevant cette invitation, qu'il ne s'y rendrait pas, mais en ce moment il changea d'idée. Son ami Alfred et plusieurs camarades qui assisteraient à cette soirée pouvaient lui donner de bons conseils, à lui jeune homme inexpérimenté; et puis en sa qualité de banquier, M. d'Havrecourt se trouverait probablement à ce bal, qui réunirait toute la finance et le haut commerce, et Maurice n'était pas fâché d'étudier de près ce rival qu'il voulait vaincre et qu'il connaissait à peine. 11 espérait le faire causer, ce qui était facile, et savoir de lui-même, par exemple, les moments de la journée où il était le plus occupé ; l'heure de la bourse n'est pas toujours une bonne heure : les banquiers et les agents de change s'en défient beaucoup. Plusieurs, dit-on, choisissent ce moment-là pour rentrer subitement chez eux, ce qui a souvent causé bien des malheurs.

En rêvant à la campagne d'observation et aux sages manœuvres qu'il méditait, Maurice, qui n'avait point oublié son Tite-Live, se comparait à Fabius Cunctator! Pour commencer, il s'habilla lentement, rien ne le pressait... Aussi, quand il arriva, le bal était déjà commencé et réunissait en hommes et en femmes l'élite de la société parisienne. Maurice ne s'était

pas trompé dans ses pressentiments : une des premières personnes qu'il aperçut fut M. d'Havrecourt, placé à une table de whist et appelant sur lui l'attention générale par une gaieté expansive qui voulait dire je gagne. M. d'Havrecourt était de fort mauvaise humeur quand il perdait et supportait alors difficilement la plaisanterie; mais il se îa permettait volontiers quand la fortune lui était favorable, et il avait en ce moment plusieurs rouleaux devant lui. Maurice lui laissa cuver son or et se dirigea vers la salle du bal, moins éblouissante encore par ses mille flambeaux que par un triple rang de dames dans tout l'éclat de leur parure et de leur beauté.

Mais que devint Maurice en apercevant au milieu d'elles, à côté des personnes les plus nobles et les plus illustres, Fœdora elle-même, qui se penchait en ce moment vers l'oreille dîme dame d'honneur de la reine avec qui elle paraissait dans la plus grande intimité. Ne sachant s'il devait s'indigner ou se réjouir, Maurice se retourna avec embarras vers son ami Alfred, se félicitant de ce que, grâce à la révolution de juillet, il n'y avait plus de préjugés, même clans les salons.

Alfred le regarda avec étonnement et lui demanda ce qu'il voulait dire.

— Regarde toi-même cette jeune dame, la reine de ce bal; la connais-tu?

— Oui, vraiment.

— - N'est-elle pas attachée à l'Opéra ?

— Elle!... Allons donc! c'est madame d'Havrecourt, la femme du banquier.

— Sa femme ! ! ! s'écria Maurice avec un frisson qui parcourut toutes ses veines.

— Eh oui ! mon cher! continua Alfred, cette jolie personne sur laquelle sont attachés tous les regards est la femme de cet original qui pérorait hier au foyer de l'Opéra... Mais comme te voilà changé. Es-tu indisposé?

— Un peu... La chaleur de ce salon. .. Et puis voilà quelque temps que je me tiens debout.

— Voilà un canapé libre ; asseyons-nous. Veux-tu une glace ou plutôt une tasse de chocolat?

— Je te remercie, cela va mieux... Tu disais donc que madame d'Havrecourt...

— Est la femme de Paris la plus remarquable par sa beauté d'abord et puis par sa vertu. Elle est adorée dans les salons et bénie ailleurs; mais elle se cache pour faire le bien comme d'autres pour faire le mal, et nul ne se douterait de ses bienfaits, si parfois elle n'était trahie par la reconnaissance... Ma mère m'a raconté là-dessus des détails qui m'ont fait venir les larmes aux yeux, à moi qui ne sais pas pleurer. Mais taisonsnous, car elle regarde de ce côté et s'aperçoit peut-être que nous parlons d'elle.

On venait d'inviter madame d'Havrecourt à danser, et elle passa près du divan où étaient assis les deux amis... sa robe effleura les genoux de Maurice, qui, pâle et les yeux baissés, ressemblait à un coupable accablé sous le poids d'un crime qu'il se reproche et ne peut se pardonner.

— Et c'est la femme du banquier? reprit Maurice avec émotion quand elle fut passée.

— Oui, vraiment! ce gaillard-là est trop heureux ! Son crédit et sa fortune étaient, dit-on, chancelants, lorsqu'il a fait ce riche mariage; une jeune femme charmante, qui lui a apporté deux ou trois millions de dot... ce qui l'a placé à la tête de la finance !

— Et comment ce mariage-là s'est-il fait?

— Comme ils se font tous; la jeune fille, qui avait perdu sa mère et qui même, je crois, était orpheline, est sortie de pension pour se marier.

— Et, continua Maurice en tremblant, est-elle heureuse?

— Infiniment. Elle est si bonne et si confiante qu'elle ne

croit pas le mal possible. Quoique son mari ait des intrigues et des maîtresses, elle n'a pas à cet égard le moindre soupçon, et pourvu qu'on lui laisse remplir ses devoirs d'amitié, de charité et de religion, elle ne demande rien de plus. } Tiens! tu peux la voir d'ici! regarde ce front pur que n'a troublé le souffle d'aucune passion !... Quelle régularité ! quellefinesse dans ses traits, et surtout quel air d'innocence et de suave candeur ! Un mauvais sujet deviendrait honnête homme en la regardant!... Il n'y a que son mari! Il est vrai qu'il ne la regarde jamais.

— Eh mais ! reprit Maurice de plus en plus troublé, il me semble que tu en parles avec chaleur. Est-ce que tu l'aimerais?...

— Oui d'abord, comme tout le monde ; mais j'ai bientôt vu qu'il n'y avait rien à espérer avec une femme pareille... Je ne suis pas assez insensé pour tenter l'impossible, et j'y ai renoncé, me contentant des dédommagements que m'offrait le sort...

En parlant ainsi, Alfred regardait de loin une jeune femme coiffée d'une guirlande de camélias, qu'il courut inviter pour la valse suivante.

Resté seul au milieu de la foule, Maurice, plus troublé, plus agité que les flots de danseurs et de danseuses qui roulaient autour de lui, Maurice ne savait que dire, que faire, ni à quelle idée s'arrêter. La seule chose certaine, c'est qu'il comprenait maintenant son amour pour cette femme, pour cet ange ! Aussi plus que jamais il l'aimait. Mais plus que jamais aussi il comprenait quels obstacles insurmontables mettaient entre lui et elle sa position dans le monde, sa fortune et surtout ses vertus. Réflexions très-sensées qui ne l'empêchèrent point de se diriger vers la salle où elle dansait. Il s'approcha timidement, respectueusement et se tint quelque temps derrière elle; il n'était pas vu, mais il la voyait, C'était déjà un

grand bonheur ! Une dame qui passait près d'elle la nomma Amélie. On l'appelait Amélie! 11 savait son nom!... Ce fut son second bonheur de la soirée, mais ce fut le dernier.

En retournant à sa place, elle l'aperçut, mais elle ne fit pas semblant de le voir, et passa sans le saluer. Maurice sentait bien que sa conduite impolie et inexplicable de la veille méritait un pareil châtiment, et il ne pouvait se plaindre. Comment d'ailleurs se justifier ? comment môme oser lui parler?... C'était une entreprise au-dessus de ses forces. Enfin, après avoir plusieurs fois hésité, après s'être répété que ce serait peut-être la seule occasion de lui adresser la parole et de causer quelques minutes avec elle, Maurice se hasarda à traverser cet immense salon ; puis, arrivé devant Amélie, il s'arrêta pâle et tremblant, et, enfin, reprenant courage , il balbutia d'une voix émue, qu'on entendait à peine, une invitation à danser.

— Je suis engagée, monsieur, reprit Amélie d'une voix sèche et brève.

— Mais pour la prochaine contredanse ? reprit Maurice.

— Je ne danserai plus de la soirée.

Maurice sortit de la salle et rentra chez lui désespéré.

Quand une fois une passion s'est emparée d'un cœur jeune, novice et ardent, elle y règne en souveraine absolue, en maîtresse tyrannique qui ne permet ni rivalité ni partage : aussi, tout entier à une seule pensée, Maurice laissa de côté ses livres, ses travaux et ses études, il lui aurait été impossible de s'occuper d'autre chose que d'Amélie; c'était son rêve, sa vie, son idée fixe. Elle était digne de son amour, elle méritait les adorations de la terre entière ; il en était ravi, mais il n'en était pas plus heureux. En ce moment il n'avait qu'un désir, c'était de la revoir... Mais comment ? 11 la connaissait à peine, et il avait déjà eu le talent de se mettre mal avec elle, de changer en antipathie et en aversion peut-être les bons senti-

ments ..qu'avait fait naître le hasard de leur première rencontre. Il pouvait se faire présenter chez elle en se liant avec son mari, mais ce mari lui inspirait un éloigneraient invincible. Il lui en voulait de sa fatuité et de son orgueil, de sa conduite et de ses liaisons scandaleuses, il lui en voulait de trahir une femme aussi adorable, il lui en voulait surtout, puisqu'il faut le dire, d'être le mari de sa femme. L'importante affaire de sa journée était de savoir ce que ferait madame d'Havrecourt, et de connaître les lieux où elle devait aller. Pour les bals, les soirées, les grandes réunions, Alfred et quelques autres amis le tenaient au courant, c'était facile. Ce qui ne l'était pas, c'était de prendre ces informations sans éveiller de soupçons, et sans trahir son secret. Les autres jours, Maurice se tenait souvent lui-même aux aguets et en sentinelle sous les fenêtres d'Amélie. Que de fois il oublia le froid, la neige et la pluie, parce qu'il avait aperçu de la lumière à une de ses croisées et qu'il espérait l'entrevoir un instant. Ou bien il avait entendu le bruit de la voiture qui roulait dans la cour ou le hennissement des chevaux qu'on attelait. Elle allait sortir. Il s'élançait, il la suivait dans les concerts, dans les spectacles où elle entrait, et toute la soirée, il s'enivrait du plaisir de la voir. C'étaient là les jours les plus heureux de sa vie, et toutes ses matinées se passaient dans une seule recherche, se résumaient dans une seule phrase : Comment la verrai-je ce soir ? Vous comprendrez alors qu'il ne lui restait plus un moment pour ses affaires, ni pour ses amis, ni pour le palais. Cela l'inquiétait peu, il avait déjà renoncé à son état, tout lui était indifférent pourvu qu'il vit Amélie ; mais bientôt il ne la vit plu? Elle resta toute une semaine sans sortir. C'était là un événement qu'il n'avait pas prévu et qui pensa lui faire perdre la raison. Il fallait à tout prix être reçu chez elle. Et malgré sa répugnance pour M. d'Havrecourt, il chercha les moyens de se lier avec lui,

Le banquier venait de se rendre adjudicataire d'une importante entreprise et avait lancé selon l'usage ses prospectus dans les journaux. Sans examiner si l'affaire était bonne ou mauvaise, sans savoir même de quoi il s'agissait, Maurice prit sur les fonds que lui avait laissés son père une somme assez considérable et se rendit chez le banquier. Le cœur lui battait en entrant par la grande porte, en franchissant le seuil de l'hôtel, en montant cet escalier qui était sans doute celui d'Amélie; mais ce n'était pas chez elle qu'il allait, et une porte sur laquelle étaient écrits ces mots : bureaux et caisse lui indiqua le chemin qu'il devait prendre. — Le banquier était dans un cabinet des plus coquet-, boudoir de finance, où resplendissaient l'or et l'acajou. 11 était en robe de chambre à ramages, d'une étoffe de Lyon soie et or, assis au coin d'un bon feu, les pieds enveloppés dans des pantoufles de cachemire et posés sur des chenets ciselés par Denière. Au cahier qu'il tenait à la main, on aurait dit un homme qui travaillait ou qui pensait. La vérité est qu'il dormait, accablé sous le poids des myrtes qu'il avait cueillis la veille. C'est du moins ce qu'il fit entendre à Maurice, dont l'entrée venait de le réveiller, confidence qui redoubla la rage du jeune homme et faillit lui faire oublier le sujet de sa visite. Il se remit cependant, et tout en glissant quelques mots sur l'opération financière qui l'amenait, il demanda comment se portait madame d'Havrecourt.

— Ma foi, je n'en sais rien ; il y a tantôt une semaine que je ne l'ai aperçue ; elle est comme qui dirait en retraite.

— Comment cela ?

— C'est l'anniversaire de la mort de sa mère, et tous les ans à pareille époque elle s'enferme et ne voit personne pendant sept ou huit jours. C'est trop long. La douleur'est une bonne chose, j'en conviens, mais il ne faut pas en abuser, et je supprimerai cela, Imaginez-vous, mon cher, que pendant

ce temps-là il m'est impossible de recevoir et de traiter mes amis, car j'en ai beaucoup qui viennent ici tous les jours.

Et Maurice sentit plus que jamais le désir d'être l'ami de cet homme qu'il détestait.

— Eh bien ! continua le banquier sans deviner la réflexion de Maurice, eh bien ! il m'a fallu les mener dîner au cabaret. Hier encore nous étions une douzaine àla Maison dorée. Quand je dis une douzaine, ne croyez pas que nous fussions tous gens de finance ; il y avait six de ces demoiselles. J'avais près de moi une petite... un rat que j'avais pris par hasard, et que je garderai, je crois, par caprice. C'est bizarre, n'est-ce pas ? Mais la fortune est aveugle, et je suis décidé à faire celle de cet enfant. 11 faut vous dire que le souper s'est prolongé trèsavant dans la nuit, car on soupe bien à la Maison dorée, on ne soupe même que là. Le Champagne, les égards et les salons particuliers, tout y est admirable ! Y allez-vous quelquefois, monsieur Maurice ?

— Non, monsieur.

— Vous faites bien, car vous ne voudriez plus aller autre part... Ah çà! vous venez donc me demander des actions?

— Oui, monsieur.

— Je n'en donne qu'à mes amis ! Car c'est une admirable affaire que j'aurais dû me réserver ; mais je n'ai rien h moi... je suis comme cela. Vous dites quatre actions, et six que j'ai promises à la petite, cela fait dix... Je les lui porterai aujourd'hui en revenant de la Bourse. Et il sonna. Un de ses commis parut.

— Pardon. Je sonnais mon valet de chambre... C'est égal : monsieur Dumont, voulez-vous dire à mon cocher que je sortirai à deux heures ; le petit coupé et un seul cheval... vous comprenez? Ahî un mot encore. Tenez, prenez l'argent de monsieur.

Et le commis sortit.

- Quant à vous, mon cher, dit-il à Maurice en lui remettant ses actions, voici vos coupons. Comment se porte le petit Alfred G... votre ami? C'est un gentil cavalier, mais il est comme vous il est trop sage. 11 faudra qu'un de ces jours nous fassions quelques parties.

Maurice s'inclina en homme qui se trouverait très-honoré a accepta-, et le banquier le reconduisit jnsqu a sa porte en 1 ui prodiguant les compliments et les poignées de main ; mais il ne 1 engagea point à venir chez lui.

Depuis ce jour, Maurice rechercha le banquier autant qu'il

1 avait évite jusqu'alors, et tout en se détestant lui-même, tout

n rougissant de sa bassesse, il l'écoutait, i, ,e trouvait aima"-

We, il poussa même la flatterie, ou plutôt l'amour jusqu'à rire

de ses bons mots.

Alfred et d'autres amis avaient présenté Maurice à un cercle célèbre, a un club des plus à la mode, et, sur leur recommandation, on avait daigné l'admettre. Son seul but était d'y rencontrer M. d'IIavrecourl, qui venait y passer presque toutes essors; mais, pour ressemblera la jeunesse élégante fashionable qui voulait bien l'accueillir, Maunce, l'ami delà simplicité, fut obligé de s'habiller à la dernière mode, et ne s adressa plus, on le pense bien, à maître Tricot, son voisin Maunce, qui détestait le luxe et qui aimait tant aller à pied; se vu force de prendre un groom et uue voiture dont il ne se servait jamais. Ce n'était rien encore. Tout le monde jouait et Maurice, qui avait depuis son enfance une sainte horreur pour e jeu apprit le whist, afin de se mettre plus avant encore dans Un imité de M. d'Havrecourt, qui, en effet, adorait Maurice quand il ne l'avait pas pour partner. Mais il ne l'engageait point a venir chez lui !... Aux parties de jeu succédaient

ou ni! iV H ri ^ 6 ^ dG Sa re'PUtati0n' el!e était *W f^te, ou plutôt défaite, et un honnête garçon qui n'avait d'autre

tort qu'un amour véritable pour une honnête femme était reconnu généralement pour un roué et pour un mauvais sujet, le tout sans parvenir à son but, car plus son intimité avec le baron augmentait, et plus il commençait à comprendre que le banquier aimait autant, non par jalousie, mais par crainte des indiscrétions, ne pas attirer chez lui ses compagnons de plaisir. Un événement changea la face des choses. Fœdora, dont nous avons déjà parlé, était une des beautés que de temps en temps le banquier adorait; mais, plus adroite que les autres, elle avait su prendre sur lui un ascendant et un empire qui s'expliquaient non par sa beauté, mais par sa coquetterie et surtout par son indifférence. On a tant de puissance, quand on n'aime pas qui vous aime. Le banquier était fort généreux pour Fœdora, qui du reste tenait peu aux richesses... Elle avait une autre ambition plus difficile à satisfaire, elle voulait briller au premier rang par son talent, et comme le talent ne s'achète pas, le malheureux banquier ne savait à quel saint se vouer. Quand il parlait d'amour, on lui répondait : gloire; et le baron eut dit volontiers comme lord Albemarle à sa maîtresse qui contemplait une étoile : « Ne la regardez pas; je ne peux vous la donner. » Mais Fœdora ne se payait point de raisons pareilles : elle prétendait que tout était possible à l'amour, qu'elle aurait des succès si elle avait des rôles, mais personne ne lui en donnait (ce qui était vrai), car il eût fallu avoir sur les yeux le bandeau de l'amour pour ne pas voir qu'elle ne dansait en mesure que par hasard et par occasion, les jours, par exemple, où elle regardait dans la salle et se trompait. Ne sachant donc comment répondre aux exigences de sa maîtresse, qui menaçait de l'abandonner, si elle ne dansait pas un pas dans le prochain opéra, le désolé banquier raconta son embarras à ses compagnons, promettant une reconnaissance et un dévoûment éternels à l'ami qui lui viendrait en aide.

Maurice ne promit rien; mais il vint me trouver. L'on a vu par quelles suite d'intrigues diplomatiques mademoiselle Fœdora se produisit dans un pas de cinq, et l'on comprendra alors facilement comment Maurice obtint enfin la confiance exclusive et l'amitié sans bornes du baron, jaloux de conserver une protection que le talent de sa maîtresse menaçait de rendre de jour en jour plus nécessaire.

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