‹ Nouvelles de Eugène Scribe ... Maurice--Carlo Broschi--La maîtresse anonyme (volume 2)Chapitre 6 sur 47 · L'ORGIE · texte numérisé non relu

L'ORGIE

Quoique le baron se souciât peu des convenances, il avait des ménagements à garder avec sa femme, que tout le monde honorait et admirait, et à qui il "devait une grande partie de sa fortune; elle avait eu de lui jusqu'alors une excellente opinion que pour mille bonnes raisons il tenait à conserver, sans vouloir cependant renoncer à ses plaisirs, et pour concilier tout cela, il avait voulu, comme les grands seigneurs d'autrefois, avoir loin de Paris sa petite maison. La mode avait fait revivre les habits et les meubles du temps de nos aïeux ; pas un bourgeois qui n'eût son boudoir à la Dubarry ou son

salon à la Choiseul ! Le banquier avait fait mieux encore; il prétendait imiter non pas le siècle de Louis XV, mais le souverain lui-même, et avoir, comme lui, son parc aux cerfs. 11 avait donc en secret, sans que sa femme s'en doutât, et sous un nom supposé, acheté dans la vallée d'Orsay cette habitation de prince créée jadis par un fermier général, folies d'un autre âge, qu'il avait trouvées trop raisonnables pour le nôtre, et qu'il venait de surpasser en faisant restaurer et meubler à neufcet élégant pavillon, qu'il se proposait d'inaugurer le soir même, 3 décembre; et voici pourquoi il avait choisi ce jour. Sa femme avait une grand'tante de soixante-dix-huit ans, sa seule parente, avec laquelle le baron était brouillé, et qu'il ne voyait jamais. Cette tante, pour laquelle madame d'Havrecourt conservait une tendre affection et un profond respect, habitait hiver et été une fort belle maison à quelques lieues de Paris, dans le bourg d'Antony, et elle avait reçu autrefois sur les fonts baptismaux, de M. le duc de Soubise, son parrain, les noms de Barbe-Catherine-Perpétue. Or, tous les ans, le 3 décembre, veille de la Sainte-Barbe, madame d'Havrecourt se rendait le soir chez sa grand'tante pour lui souhaiter sa fête. Elle passait la soirée et la nuit chez elle, et ne revenait à Paris que le lendemain pour dîner. Le banquier ne pouvait donc pas choisir pour la joyeuse fête qu'il méditait une occasion plus favorable, un jour et une nuit où il était entièrement libre et maître de ses actions. Il avait dit à sa femme qu'il irait pendant son absence à la chasse avec quelques amis; puis, avant de partir, il avait donné Tordre à son cocher, qui lui était dévoué, de conduire madame à Antony, chez sa tante, de l'y laisser, puis, au lieu de revenir à Paris, d'aller le rejoindre à Orsay, où le banquier prévoyait avoir besoin de son cocher, de son landaw et de ses chevaux, ne fût-ce que pour ramener le matin en voiture les sylphides légères dont les ailes pouvaient être fatiguées,

Antony est d'ailleurs sur la route d'Orsay, et Jérôme, le cocher, appartenait corps et âme à son maître, qui lui donnait beaucoup plus d'argent pour être fidèle que personne n'aurait pu lui en donner pour trahir. C'était une fidélité pure comme l'or. Le banquier avait donc ainsi tout combiné et tout arrangé ; tout devait se passer comme il l'avait prévu ! Et rien de tout cela n'arriva.

Nous avons vu d'abord que, par un premier contre-temps,

le dîner si fin, si délicat, si recherché, qui devait être savouré

par des appétits féminins, embelli et animé par sept ou huit

jeunes beautés aux propos joyeux et aux regards agaçants,

| allait être la proie d'estomacs masculins et avides, qui de-

, mandaient déjà à grands cris que l'on servît, tout disposés,

pourvu que le dîner arrivât, à se résigner aux tourments de

l'absence. Mais celui de tous qui semblait maintenant avoir

j pris le plus gaîment son parti était le maître de la maison,

qui, sorti quelques instants, venait de rentrer avec un air de

triomphe.

— Encore un moment, messieurs, s'écria-t-il, le temps seulement de rajuster ma coiffure que la brise de décembre a endommagée... car nous ne dînerons pas seuls : nous aurons au moins une dame.

— Une dame î s'écrièrent tous les jeunes gens ; une dame ! et laquelle?

— Une sultane à moi, ma favorite ; une nymphe naïve et pure, que je n'ai pas demandée aux bosquets de l'Opéra, mais que j'ai su découvrir dans les sommités de la rue Notre-Damede-Lorette.

— Une lorette ! répétèrent gaîment tous les convives.

— Oui, messieurs; vous rappelez- vous que l'infidèle Fœdora avait une amie, une jeune lingère plus jolie qu'elle, à telles enseignes que vous aviez tous juré de faire sa conquête.

— C'est vrai.

— Et qu'aucun de vous n'a réussi, et que vous m'avez défié d'être plus heureux, et qu'Horace de Nanteuil, ici présent, a parié deux cents napoléons...

— C'est vrai, répondit Horace, que tu ne serais pas son premier vainqueur, et je les parie encore î

— Je les tiens ! s'écria le banquier, et je n'aurai pas de peine à les gagner, car cette beauté si coquette, et pourtant si sauvage, s'est enfin décidée à venir aujourd'hui dans ma petite maison, dans ce harem que sa défaite doit inaugurer! C'est elle qui sera la reine de la fête, et demain je la ramène à Paris !

— Ce n'est pas possible ! cria Horace, car elle m'a résisté, à moi ! 11 faut donc qu'il l'ait couverte de diamants, et encore !... ce ne serait pas une raison... car elle est si bizarre, si originale... à moins qu'elle ne cède au baron par originalité... mais cela n'est pas... je ne le puis croire.

— Eh bien donc ! s'écria le banquier, puisqu'il faut vous convaincre, paraissez, mes amours !

Et courant ouvrir la petite porte d'un boudoir qui donnait près de la cheminée, il amena par la main une jeune fille dont les joues fraîches, vermeilles et veloutées auraient délié le duvet et les couleuis de la pêche, brune, piquante, au pied mignon, à la taille leste et bien prise, qui, d'abord interdite et les regards baissés, n'osait regarder l'avide et bruyante société qui l'entourait... Mais tout à coup, à un cri qui retentit dans le salon, elle leva ses yeux noirs aux longs cils... et

Maurice s'écria : C'est elle! la fille du tailleur Athénaïs

Tricot !

— Oui, monsieur, c'est moi, reprit Athénaïs, qui semblait plus rassurée en retrouvant quelqu'un de sa connaissance; puis, lui faisant une révérence, elle ajouta : Vous vous portez bien, monsieur?

— lis se connaissent, s'écria le banquier en riant • '

— Oui, dit Maurice froidement, nous demeurions dans la même maison.

— Et je me rappelle très-bien, reprit Athénaïs avec un peu d'émotion, avoir vu monsieur !

— • C'est bien flatteur pour moi, mademoiselle, car je n'ai eu le plaisir de vous rencontrer qu'une fois.

— Ah ï bien plus que cela ! huit ou dix fois au moins, sur l'escalier, continua Athénaïs. Vous ne m'aviez pas remarquée, vous aviez toujours l'air si occupé !... Aussi je me disais : 11 faut que ça soit un savant, car cane regarde personne... ce qui ne m'empêchait pas de vous faire chaque fois une révérence^ vous me les devrez, voilà tout.

En ce moment, les deux battants de la porte de la salle à manger s'ouvrirent, un domestique en grande livrée s'avança et dit : Madame est servie.

Athénaïs, étonnée, regarda autour d'elle pour savoir à qui ces paroles s'adressaient. Quant au banquier, il s'élançait galamment pour donner le bras à la jeune fille, qui, voyant tous les jeunes gens lui offrir la main, avait sur-le-champ fait son choix et pris sans façon celle de Maurice. Le banquier fit la grimace. Mais un parfum de truffes, qui

| s'exhalait de la pièce voisine, vint en ce moment embaumer l'appartement, et chacun s'écria : A table ! à table ! On se précipita en tumulte dans la salle du festin, et comme il n'y

, avait que des hommes, chacun se plaça au hasard et selon sa fantaisie. Seulement, vis-à-vis du maître de la maison s'était

! assise Athénaïs, reine de la fête et souveraine du lieu. Maurice, qui lui avait donné la main, se plaça à sa gauche, et Horace de Nanteuil s'empressa de s'asseoir de l'autre côté; quant à Alfred, il s'était emparé d'un bout de la table pour découper les morceaux d'apparat et faire circuler le Champagne, qui rafraîchissait devant lui dans de grands vases du Japon de porcelaine dorée.

Tous les dîners commencent d'ordinaire d'une manière froide et silencieuse, mais non pas les dîners de garçons, surtout quand ils sont présidés par une jolie fille. La gaîté, la bonne chère et la jeunesse sont amies du bruit, et des les premiers mots, dès le premier verre de madère, on se serait cru au dessert. Il y avait déjà Fintervalle d'une heure et de vingt bouteilles de Champagne. Alfred avait dans le commencement lancé quelques mots assez spirituels, que la joie bruyante des convives avait empêché d'entendre et surtout d'apprécier ; il s'était alors donné à lui-même l'avertissement qu'une dame donnait tout bas à Rousseau: Tais- toi, Jean- Jacques, ils ne te comprendront pas, et avait pris le parti de manger et de ne rien dire, se réservant seulement le droit de crier de temps en temps aussi haut que les autres. Quant au banquier, sa voix dominait tout; c'était l'ivresse de l'orgueil, de la fortune et du vin... Tout en buvant et mangeant, il trouvait le moyen d'adresser aux autres des épigrammes et à luimême des éloges, racontant ses conquêtes, ses paris, ses bons mots, auxquels il riait et applaudissait le premier; il n'était donc pas étonnant que ni lui ni les convives du bout de la table n'entendissent pas les phrases que pendant tout le temps du dîner Athénaïs échangeait avec ses deux voisins.

— Ah! c'est bien mal à vous, lui disait Horace de Nanteuil, moi qui vous aimais tant, Athénaïs, avoir été aussi cruelle pour moi !

— Ce n'est pas ma faute, on n'est pas maîtresse de son cœur.

— Et vous donner à quelqu'un que vous n'aimez pas...

— Je ne vous aurais pas aimé davantage !

— Mais c'est tromper le baron.

— De quoi Vous plaignez-vous alors? 11 vaut mieux que cela tombe sur lui que sur vous.

A ce singulier raisonnement, Maurice, qui jusque-là avait

écouté d'un air distrait, prêta une oreille plus attentive.

— Mais rassurez-vous, continua Athénaïs en répondant à son voisin de droite, je ne veux tromper personne; j'ai dit à monsieur le baron que je ne l'aimais pas, que je détestais tout le monde, à commencer par lui... ça lui a suffi.

— Quoi! vous n'aimez rien au monde, mademoiselle, lui dit Maurice, qui pensait en ce moment à maître Tricot et à sa femme.

— Non, monsieur, répondit Athénaïs en baissant les yeux, rien au monde ! c'est-à-dire peut-être autrefois, je ne dis pas, aurais-je eu des idées... parce qu'une idée, ça vous vient malgré vous et sans qu'on s'explique comment... Mais quand j'ai vu qu'on ne faisait pas même attention à moi, qu'on ne me regardait seulement pas, et que je perdais mon temps et mes révérences...

En ce moment elle leva les yeux, et rencontrant ceux de Maurice, elle s'arrêta, rougit et ne finit point sa phrase.

— Et M. Mathieu, reprit Maurice, ce brave garçon tailleur qui vous aimait tant et voulait vous épouser.

— Je ne l'aimais pas.

— Et si votre père, en apprenant ce que vous êtes devenue, allait mourir de chagrin !

— Ah ! ne me dites pas ça, monsieur. C'est, au contraire, pour faire un sort à mes parents, pour leur donner le repos et l'aisance, pour que sur leurs vieux jours ils ne soient pas obligés de travailler encore. Et puis, s'il faut vous le dire, je voyais Fœdora, qui logeait dans la même maison que nous, si heureuse et si estimée de tout le monde, à commencer par madame Galuchet, la portière, qui avait tant de considération pour elle!

— Et c'est là ce qui vous a déterminée?

— Ah! autre chose encore,.. Dans le magasin de lingerie où j'allais, toutes ces demoiselles se moquaient de moi et cher-

m NOUVELLE.

chaient toujours à m'humilier sur ma tenue et sur ma mise; elles étaient pimpantes et brillantes, elles avaient deschapeaux et des cachemires, une surtout, Cléofé, qui était d'une insolence!... Elle plaisantait toujours sur mes socques et mes bas crottés, et c'est pour l'humilier à mon tour que j'ai voulu avoir une voiture ; c'est là surtout ce qui m'a décidée.

— Ah! le baron vous donne voiture! s'écria sou voisin de droite, qui, au milieu du tumulte, avait saisi ces derniers mots.

— Oui, monsieur, un coupé ! .. et rue de la Bruyère, n° 33, une petite maison charmante à moi toute seule, que j'habite depuis hier; car jusque-là, dit-elle en se tournant vers son voisin de gauche, je n'étais pas encore décidée. Et même aujourd'hui c'est tout au plus si je le suis.

— Eh bien ! puisque vous vous appartenez encore, puisque vous ne vous êtes pas donnée, dites un mot, et je vous reconduis ce soir même chez votre père.

— Chez mon père! dit la jeune fille avec eflroi.

— Oui; n'êtes- vous pas libre?

— Non, non... après ce que j'ai déjà reçu, je suis engagée... j'ai promis au baron... je suis une honnête fille... et à moins que lui-même ne me rende ma parole...

En ce moment, le bruit, qui depuis quelque temps redoublait, était arrivé à son apogée : des acclamations et de longs éclats de rire partaient du bout de la table. Alfred, qui venait de se lever, avait obtenu un instant de silence, et il en profita pour s'écrier : — Je dois, messieurs, vous signaler un fait important : notre amphitryon disait tout à l'heure qu'il y voyait double, et il ne voit pas qu'en face de lui, et sous ses yeux, Maurice lui enlève sa maîtresse.

— Lui, Maurice? dit le banquier en riant; il n'est pas redoutable! il n'entend rien aux conquêtes!

— Il est vrai, dit Alfred, que je ne lui en ai jamais connu;

mais s'il est comme îe fier Hippolyte, s'il n'a pas de passion...

— Il en a ! s'écria le banquier, exalté par le vin, le brait et la chaleur de la salle.

— 11 n'en a pas! cria Alfred sur le même ton.

— D en a une, répliqua le banquier, une inconnue que je connais et que je vous nommerais si je le voulais.

~ït; levons en défie, reprit froidement Maurice.

— Ah ! il m'en défie... Eh bien ! continua le baron, dont la raison commençait à se troubler un peu, eh bien ! messieurs... la passion mystérieuse et malheureuse qu'il éprouve, c'est pour ma femme.

— Sa femme ! s'écria-t-on de toutes parts.

— Oui, ma propre femme ! répéta le baron en riant aux éclats et en se renversant en arrière sur sa chaise.

Maurice, d'abord atterré d'un coup aussi imprévu, essayait en vain de se remettre et de tourner la chose en plaisanterie.

— Non, non, continua le banquier, ne vous en défendez pas, il faut des égards entre amis, et je déclare ici, messieurs, que je lui permets d'aimer tant qu'il voudra.

— Bravo ! s'écrièrent tous les convives.

— Et que s'il réussit, s'il peut réussir, je donne d'avance mon approbation.

— Bravo ! cria-t-on de nouveau.

— Et moi, dit Alfred en élevant son verre, je bois à Varnitié et aux maris philosophes !

— Vivent Y amitié et la philosophie ! répétèrent tous les convives, qui s'étaient levés de table dans un désordre inexprimable.

Athénaïs, eftrayée de ce tumulte, et voulant d'ailleurs s'habiller pour le soir et pour les dames qu'on attendait, saisit ce moment pour quitter la salle du festin et pour remonter dans son appartement.

Dans ce moment-un bruit de voiture se fit entendre sur les pavés de la cour.

— Vivat! s'écrièrent les jeunes gens; ce sont nos divinités qui arrivent. En voici déjà une !

La bande joyeuse s'élança de la salle à manger dans le salon, dont une porte venait de s'ouvrir, et tous, à commencer par le banquier, s'arrêtèrent comme frappés de la foudre en apercevant la personne qui entrait...

C'était la femme du banquier !

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