‹ Nouvelles de Eugène Scribe ... Maurice--Carlo Broschi--La maîtresse anonyme (volume 2)Chapitre 7 sur 47 · L'ÉTOILE DU MARI · texte numérisé non relu

L'ÉTOILE DU MARI

Jérôme, le cocher de M. d'Havrecourt, devait, le soir même du 3 décembre, conduire madame d'Havrécourt chez sa grand'tante, à Antony, c'était sa mission avouée... Puisses instructions secrètes portaient que de là il irait rejoindre son maître à Orsay... Tels étaient les ordres qu'il était bien décidé à exécuter fidèlement; il était à croire qu'il y réussirait; il y avait pour cela mille chances contre une, et ce fut justement cette dernière qui prévalut. Après avoir disposé sa voiture pour le soir et donné à manger à ses chevaux, Jérôme sortit au milieu de la journée pour quelques commissions à faire; il était alors près de trois heures et il retournait à l'hôtel, débouchant par la rue de la Michodière. Placé à ce point du boulevard, deux chemins également sûrs vous conduisent au quartier Saint-Georges.

Jérôme pouvait prendre la rue Laffitte ou la rue du Helder,

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il en était le maître, et le caprice, le hasard ou la fatalité (car Jérôme n'a jamais pu bien expliquer cette circonstance importante de sa vie), la fatalité fit qu'il choisit la rue du Helder, et tous les projets du baron furent renversés, et il en résulta une foule de catastrophes et de péripéties plus terribles les unes que les autres, et sans lesquelles n'aurait pu avoir lieu l'histoire que je vous raconte en ce moment.

A l'angle où la rue duHelder se croise avec la rue Taitbout, Jérôme rencontra Trilby, cocher, comme lui de bonne maison, le cocher d'Horace de Nanteuil, qui lui proposa un déjeuner, lequel, vu l'heure avancée de la journée, pouvait s'appeler déjeuner dînatoire. Jérôme n'avait aucune raison pour refuser, il accepta. Horace de Nanteuil ne rentrerait plus chez lui, il était sorti et devait plus tard partir en poste avec quelques amis pour la vallée d'Orsay, où il passerait la nuit et la matinée du lendemain. 11 laissait donc ses domestiques, à commencer par son cocher, maîtres de l'hôtel et, bien mieux encore, de l'office. Alors, et comme dans la fable de La Fontaine :

Je laisse à penser la vie Que firent ces deux amis.

Horace de Nanteuil avait de fort bons vins, que Trilby offrit généreusement à son collègue Jérôme, qui y fit honneur, et à la deuxième ou troisième bouteille de médoc, les confidences intimes commencèrent. L'amphitryon (je parle du cocher d'Horace) raconta qu'il devait, le soir assez tard, aller rejoindre son maître à Orsay.

— C'est comme moi, dit Jérôme.

Mais il devait auparavant aller attendre avec la voiture, rue Grange-Batelière, 3, que la répétition de l'Opéra fût finie, pour emmener mademoiselle Lolotte.

Jérôme raconta aussi comment il devait d'abord conduire

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madame à Antony ; mais après cela les deux amis se rencontreraient à Orsay, où M. Jérôme espérait bien à son tour recevoir et traiter M. Trilby. La chère serait fine et délicate et les vins choisis, car M. d'Havrecourt n'épargnait rien quand il avait à dîner des dames de l'Opéra, et puis ces dames, qui ne reviendraient que le lendemain, amèneraient sans doute avec elles leurs femmes de chambre, et il y aurait partie fine à l'office comme au salon. Les deux amis, déjà ravis de leur matinée, hurent encore à l'espoir de la soirée, et burent tant et si bien que Jérôme eut grand'peine, sur les six ou sept heures, à retrouver le chemin de l'hôtel; ses jambes ne le soutenaient plus, mais cela l'inquiétait peu... c'était à ses chevaux à le conduire. Madame d'Havrecourt monta dans sa voiture, et le digne cocher sur son siège.

Une lueur de raison qui éclaire encore, par intervalles, les cerveaux les plus avinés le guida avec assez de bonheur dans Paris, mais dès qu'il eut franchi la barrière d'Enfer et fut sur le chemin d'Antony, qui est aussi celui d'Orsay, l'air de la grande route, plus vif que celui de Paris, acheva de le griser si complètement qu'il voyait autour de lui danser en rond les maisons et les arbres. Une seule idée lui restait, une idée fixe comme en ont tous les ivrognes : ce Aller retrouver à Orsay « Trilby et ces demoiselles ! aller à Orsay le plus vite possi- « bîe... en passant par Antony. » Telle était la phrase qu'il se répétait sans cesse, à part lui, ou à demi-voix pendant une grande partie delà route.

Et puis, par un raisonnement qui lui parut lumineux (les ivrognes aiment beaucoup à raisonner), il tira de sa proposition première les conséquences suivantes : « Aller à Orsay, <( par Antony, le plus vite possible... c'est une absurdité; car « en allant tout droit à Orsay, on arriverait plus vite. Certai- « nement » (criait-il avec force sur son siège, comme un homme aussi convaincu de sa découverte que Galilée l'était de

la sienne en soutenant que la terre tournait) ; « certainement « on arriverait plus vite ! » En ce moment, on traversait Antony à la nuit pleine; madame d'Havrecourt dormait dans sa voiture, les chevaux allaient comme le vent, Jérôme était sur son siège, tenant les rênes et pouvant, comme la Providence, diriger à son gré les événements... Au lieu de prendre une allée de peupliers à droite qui conduisait chez la grand'tante, il laissa ses chevaux continuer leur course au galop sur la grande route, et une demi-heure après la voiture faisait son entrée triomphale dans la cour d'Orsay.

Amélie s'éveille, se croit arrivée chez sa tante et se hâte de descendre, mais l'endroit où elle se trouve lui est totalement inconnu. Elle se croirait chez des étrangers, si le premier domestique qui frappe sa vue n'était un domestique de sa maison, le valet de confiance de son mari.

— Vous, Joseph ! s'écria-t-elle, comment êtes-vous dans ces lieux?

— Mais, madame, répond le domestique, pâle, stupéfait et perdant complètement la tête, mais, madame, j'y suis avec mon maître.

— Mon mari est donc ici ! s'écrie vivement Amélie, et^ entendant des cris de joie et de bruyants éclats de rire partir d'un riche pavillon splendidement illuminé, elle s'élance de ce côté et tombe au milieu de la troupe joyeuse, qui sortait de table et entrait dans le salon. Vous décrire la stupeur générale est impossible. La commotion fut si violente que le baron en fut presque subitement dégrisé, ou retrouva du moins assez de raison pour comprendre qu'il y avait de quoi la perdre totalement, et que c'en était fait de lui s'il ne sortait de là par un coup de maître. Or, ce n'était pas une bête que le baron, c'était un sot; et il avait, comme tel, un aplomb imperturbable et une confiance immense en lui et en son étoile, et comme sa femme continuait à le regarder d'un air interdit, lui et tous

ses convives, demandant ce que cela signifiait et d'où provenait l'effroi empreint sur tous les visages.

— Parbleu ! s'écria-t-il, tu viens trop tôt... Nous ne t'attendions pas encore, et tu nous surprends à l'improviste... nous qui voulions te surprendre.

— En vérité, monsieur, balbutia Amélie... je ne vous comprends pas et ne puis m'expliquer comment le cocher, au lieu de me mener chez ma tante, à Antony, m'a conduite ici...

Le baron le comprenait encore moins qu'elle. Mais, sentant tout le danger de la position désespérée où il se trouvait, il se décida, comme on dit, à brûler ses vaisseaux, et continua gaiement :

— Cela veut dire que j'ai fait ici, et sans t'en parler, une acquisition nouvelle, une maison charmante que tu ne connais pas et où je voulais, pour jouir de ta surprise, te faire une réception royale... Tu devais nous trouver, à ton entrée, tous ici rassemblés avec des fleurs, des bouquets, pour t'offrir, comme aux souverains, les clefs de ce domaine dans un plat d'or.

— En vérité ! s'écria Amélie, tout émerveillée d'une attention si galante et si délicate, qui n'était guère dans les habitudes de son mari.

— Nous voulions même, continua le banquier, improviser une petite fête... de la danse, de la musique, quelques chœurs de l'Opéra que nous attendions ; mais je ne comprends pas comment cet imbécile de Jérôme, à qui je vais parler, a exécuté mes ordres. Ton arrivée subite ne nous a pas même laissé le temps de nous organiser.

— L'intention suffit, mon ami, lui dit-elle en lui tendant la main d'un air de reconnaissance.

— En attendant, continua le banquier avec embarras, voici plusieurs de nos amis, tu les connais presque tous... qui ont voulu s'associer à moi pour te fêter.,. Voici même quelqu'un

qui arrive exprès pour cela de Constantinople... Une surprise !... Celle-là du moins ne manquera pas son effet. En parlant ainsi, il écartait de la main les jeunes gens qui les entouraient et montrait Maurice, qui, se dérobant à tous les regards s'était tenu caché jusque-là derrière la foule. L'apparition subite d'Amélie l'avait tellement ému que, sentant ses genoux fléchir, il s'était laissé tomber dans un fauteuil ; le souvenir de la scène inconvenante qui venait de se passer au dessert, l'apostrophe du baron en pleine table, la découverte de son amour et plus encore l'idée que les regards railleurs de tous ses compagnons étaient en ce moment fixés sur lui, tout cela n'était pas fait pour diminuer son trouble, et ce fut en rougissant qu'il s'approcha d'Amélie.

— Je suis charmée de vous revoir, monsieur, lui dit-elle avec un peu d'émotion, ainsi que tous les amis de mon mari, ici rassemblés !... Cette surprise-là vaut toutes celles que l'on avait la bonté de me préparer, et je n'en désire pas d'autre. Permettez-moi donc, messieurs, puisque je suis ici chez moi, de rentrer dans mes droits de maîtresse de maison. Et à l'instant, avec cette grâce et ce charme qu'elle seule possédait, elle se mit à faire les honneurs du salon. Il était trop tard pour visiter la charmante habitation qu'elle devait à la générosité de son mari ; mais elle espérait le lendemain tout admirer en détail.

En attendant, elle se hâta de mettre la conversation sur les sujets qui pouvaient intéresser les jeunes amis de son mari. Ceux-ci, d'abord déconcertés et désappointés, avaient commencé par maudire une arrivée qui dérangeait leurs joyeux projets, et maintenant, se remettant peu à peu de leur embarras et se laissant aller à la séduction que leur causait cette femme si aimable et si belle, si confiante pour son mari et si gracieuse pour tous, ils comprenaient presque qu'une soirée intime passée auprès d'elle pouvait offrir autant de charmes

que les plaisirs bruyants qu'ils étaient venus chercher. Le baron lui-même, commençant à respirer, reprenait courage et renaissait à l'espoir de voir la soirée se terminer, pour lui, sans catastrophe, lorsque la porte du boudoir s'ouvrit, et Alhénaïs Tricot parut. Un frisson involontaire parcourut toute rassemblée. Soit que sa toilette élégante lui eût donné plus d'aplomb, soit que le dîner l'eût enhardie, Athénaïs n'avait plus l'air gauche et timide qui avait signalé sa première entrée. Elle était déjà presque à la hauteur de sa nouvelle position, et dans l'aisance de sa démarche, dans la manière dont elle portait la tète, dans un sourire tant soit peu sans façon, tout trahissait la femme qui se croit chez elle. En apercevant une dame dans le salon, elle courut à elle d'un air familier ; puis, ne reconnaissant ni Palmyre, ni Cléofé, ni aucune de celles qu'on attendait, elle s'écria :

— Qui êtes-vous, madame ?

— C'est ce que j'allais vous demander, madame, répondit Amélie en souriant.

Le banquier, redoutant l'explication qui allait le perdre et qui semblait inévitable, se hâta de prendre Amélie par la main, et dit à Athénaïs : C'est ma femme /...

Ce mot de femme produit sur toutes les lorettes, grisettcs et sur tous les amours généralement quelconques, un effet convulsif et répulsif, mêlé cependant de respect... ascendant irrésistible de la légitimité ! Aussi Athénaïs, surprise et confuse et ne trouvant rien à dire, se contenta de répondre par une ré vérence embarrassée qui semblait moins une politesse qu'une reconnaissance de principe.

Mais il restait la question la plus difficile à traiter et à résoudre.

— Quelle est madame? demanda gracieusement Amélie à son mari en lui montrant Athénaïs.

Et le banquier, semblable aux gens d'esprit auxquels il ne

faut que du temps pour réussir dans les impromptus, le banquier, qui avait eu le loisir de reprendre son aplomb, répondit hardiment :

— Madame est... ou plutôt était la propriétaire de cette maison que je viens d'acheter... Fille d'un négociant qui a eu des malheurs... elle est obligée de se défaire de tous les biens de la succession paternelle, à commencer par cette propriété, qui ne rapporte rien et qui est tout entière de luxe.

— Ah î mademoiselle est orpheline, dit Amélie en la regardant avec intérêt.

— Oui; madame, répondit la fille du négociant, qui évidemment était fort mal à son aise.

— Et si jeune encore, vous vous occupez vous-même de vos affaires. . . d'affaires aussi importantes?

— Madame est mariée, reprit vivement le baron, mariée depuispeu... àunhomme... qui est très-bien... et que madame doit rejoindre ce soir même à Paris.

— Oui, vraiment, s'empressa de répondre Athénaïs, qui, les yeux fixés sur ceux du baron, cherchait à y lire toutes ses réponses .

— Madame, continua le banquier, avait jusqu'ici habité cette maison. C'est elle qui, à notre arrivée, nous en a fait les honneurs : mais comme je vous l'ai dit, son intention est de repartir ce soir.

— J'espère qu'elle n'en fera rien, reprit Amélie. D'abord il est déjà très-tard, et puis j'aurai à demander à madame, sur cette maison, une foule de renseignements et de détails que la propriétaire seule peut donner, et qu'elle ne me refusera pas.

Le banquier était sur les charbons et bien décidé dès ce moment à ne pas laisser sa maîtresse en contact avec sa femme et à renvoyer la première à Paris; mais il fallait pour cela donner des ordres et prendre des arrange nient s que la pre'-

sence de madame d'Havrecourt rendait bien difficiles. D'un autre côté, il croyait à chaque instant entendre le roulement des voitures; il tremblait de voir arriver l'Opéra. Ses compagnons de plaisir partageaient la môme crainte. En vain, par une préparation adroite, le banquier avait parlé des artistes qu'il attendait, il serait bien aisé de voir que ces dames n'arrivaient point en costume et pour un divertissement, et puis on avait pu jusqu'à un certain point compter sur la coopération d'Athénaïs, laquelle ne manquait ni de tact ni d'esprit et avait compris à demi-mot. Mais faites donc entendre raison à une douzaine de jeunes Cilles folles et rieuses qui se précipiteraient dans le salon en dansant, et qui, loin d'entrer dans l'embarras de la situation, s'amuseraient beaucoup des infortunes conjugales du baron ; sans compter que ces demoiselles venaient pour souper et qu'elles ne s'en iraient probablement pas sans avoir obtenu satisfaction. Le banquier, malgré son génie inventif, ne voyait guère moyen de se soustraire aux dangers immenses qui le menaçaient de toutes parts lorsque sa femme elle-même vint à son secours.

Amélie n'avait point oublié l'excellente tante dont elle devait, le soir même, célébrer la fête, et qui, sans doute, serait inquiète de son absence ; privée de la voir, elle voulait du moins lui écrire et lui annoncer sa visite pour le lendemain. Son mari approuva fort cette idée : un domestique monterait à cheval et porterait sur-le-champ cette lettre. Il y avait dans le petit boudoir à côté du salon tout ce qu'il fallait pour écrire, et Amélie demanda à ses hôtes la permission de les quitter un instant, proposition qui comblait dans ce moment tous les vœux du baron. Il s'empressa d'ouvrir la porte du boudoir, tandis que Maurice, prenant une lampe sur la cheminée, éclairait M. et madame d'Havrecourt.

Tous les jeunes gens s'élancèrent à l'instant hors du salon, Horace et quelques-uns pour prévenir l'arrivée de ces demoi-

selles et donner contre-ordre, Alfred et les autres pour fumer l'indispensable cigare. Maurice, M. d'Havrecourt et sa femme venaient d'entrer dans un boudoir Pompadour du dernier goût; asile enchanté et mystérieux dont les panneaux offraient les dessins les plus bizarres ou des tableaux d'un pinceau un peu hardi, mais délicieux. Dans un enfoncement/ un divan moelleux, entouré de glaces ; en face, une cheminée de marbre carrare, ou une main habile avait sculpté des amours un peu nus, mais que réchauffait en ce moment la flamme brillante du foyer. Cette petite pièce était du reste éclairée par une seule fenêtre, donnait sur le jardin ; Amélie venait de s'asseoir devant une table et une écritoire de Boule ornées de ciselures et d'incrustations en or, et Maurice posait sur cette table la lampe qu'il tenait à la main, lorsqu'un bruit lointain de voiture se fit entendre, bruit imperceptible encore, mais non pas pour l'oreille effrayée du baron, qui se dit en lui-même : « Ce sont elles ! c'est l'Opéra qui arrive ! il était temps! » Et, sans réfléchir au mauvais effet que pouvait produire une sortie aussi brusque, il s'élança hors du boudoir, laissant en tête-à-tête sa femme et Maurice.

Maurice depuis l'arrivée de madame d'Havrecourt, avait été tour à tour en proie aux sentiments les plus opposés : la surprise, la joie... et l'indignation, en voyant la manière audacieuse dont le baron se jouait de sa femme et la trompait sans respect et sans crainte, aux yeux de tous. 11 s'était contenu pour ne pas démentir les mensonges impudents qu'il entendait ; mais c'était surtout à l'arrivée d'Athénaïs qu'il lui avait fallu toute sa modération pour ne pas éclater, et lorsque madame d'Havrecourt avait souri et tendu la main à cette fille, maîtresse de son mari, il s'était levé et avait fait un pas dans le salon pour empêcher ce qui lui semblait un sacrilège !... Et maintenant il se trouvait seul avec cette femme, que depuis un an il n'avait pas revue, et qui à travers les mers

et sous un ciel étranger, ne l'Avait pas qui l té un instant. Il était là, le cœur plein d'amour, et de désespoir et de regretj devant elle... qui écrivait sans lever les yeux sur lui... sans penser môme qu'il existât au monde quelqu'un qui se mourait pour elle ! Et depuis qu'il la connaissait et l'adorait, il en avait toujours été ainsi. Cet amour malheureux et secret qu'il avait cru cacher au fond de son cœur, tout le monde le connaissait maintenant... excepté elle ! et se rappelant alors, avec rage, la scène du dîner, les railleries dont il avait été l'objet, le défi... et plus encore la permission insolente du baron...

— -Eh bien ! se dit-il en lui-môme, puisque ce mari, aux mœurs si pures et si vertueuses, me permet d'aimer sa femme, puisque le ciel qui le protège en tout, le rend si sûr de lui et de son étoile... qu'est-ce que je risque? Je revenais en France pour me tuer... Eh bien! avant ma mortelle saura du moins combien je l'ai aimée ! Sa haine est pour moi si grande, que grâce au ciel, elle ne peut pas s'en augmenter!

En ce moment Amélie leva les yeux et fut effrayée de sa pâleur.

— Les fatigues du voyage vous ont bien changé, monsieur, lui dit-elle avec intérêt.

— Non, madame, non, l'absence ne m'a point changé; je suis toujours le même, malheureux pour vous et par vous.

— Que voulez-vous dire ! s'écria-t-elle en se levant vivement.

— Que je ne puis vivre ainsi, et ce sera, envers vous, ma première et ma dernière offense.

Puis, sans savoir ce qu'il faisait, hors de lui, en délire, il tomba à ses genoux et s'écria en sanglotant :

— Maudissez-moi, madame, car je vous aime! A ce cri insensé, mais qui partait du cœur, à cette action

aussi imprudente qu'imprévue, Amélie tressaillit ; ses lèvres si fraîches et si vermeilles devinrent blanches et tremblèrent,

ses joues se couvrirent d'une pâleur mortelle, et elle fut obligée., pour se soutenir, de s'appuyer sur la table qui était près d'elle. Mais cette émotion si vive et si poignante ne dura qu'un instant: comme si la noble femme eut puisé dans le sentiment de ses devoirs une force surnaturelle, comme si elle eût commandé aux battements de son cœur et au trouble de ' ses traits, ses joues reprirent leurs vives couleurs, et son front sa fierté. Regardant le coupable prosterné à ses genoux :

— Monsieur, lui dit-elle avec dignité, vous êtes l'ami de mon mari, il ne saura rien, ni moi non plus, de cet accès de folie ; tâchez vous-même de l'oublier, sinon ne me revoyez jamais!

Et elle sortit du boudoir, laissant le malheureux Maurice accablé de honte et de douleur. 11 y resta quelques minutes insensible et muet, ne trouvant pas une plainte, et persuadé qnc, parvenu au dernier degré de l'infortune, rien ne pouvait y - ajouter désormais... 11 se trompait. Des pas se firent entenare. C'était Alfred G... qui entrait vivement dans le boudoir.

— Relève-toi, Maurice, relève-toi, et prépare-toi à l'orage qui te menace.

— Que veux-tu dire ?

— On t'a vu, nous étions là, dans le jardin, à fumer nos cigares, et le baron avec nous.

— Tant mieux ! s'écria Maurice avec rage, tant mieux! il va me demander raison... c'est ce que je veux.

— Lui ! il est ravi, enchanté et plus glorieux que jamais ; ce n'est pas avec l'épée qu'il songe à t'attaquer, c'est avec ses plaisanteries, tu sais quelle en est la trempe : ne lui donne pas, à lui, ainsi qu'à nos compagnons, la joie de te voir confondu et accablé comme tu l'es en ce moment. Allons, du cœur, du courage! ne suis-je pas là. moi, un camarade, un barbiste ! je ne t'abandonnerai pas dans le danger ; mais pour braver

celui-ci, il faut aller au-devant de leurs plaisanteries et les défier le premier.

Maurice, étourdi du nouveau coup qui le frappait, avait peine à reprendre ses sens.

■— Quoi ! disait-il à son ami en balbutiant, on m'a vu?

— Oui, par la fenêtre du boudoir, qui était éclairé, on t'a vu tomber aux genoux de madame d'Havrecourt; et celle-ci, avec la dignité d'une reine offensée, te faire de la main un geste majestueux et dédaigneux qui voulait dire: Vous perdez votre temps, mon cher ami. Et elle a raison, poursuivit Alfred avec chaleur, je t'en avais prévenu depuis longtemps, il n'y a rien à faire de ce côté ; laisse là cette prude et cette bigote, moque-toi d'elle et de son mari, en commençant par celui-ci.

— Oui, oui, tu dis vrai, reprit Maurice, qui sentait le sang lui remonter avec force à la tête et au cœur. Oui, c'est une duperie qu'un amour véritable. On ne réussit à rien quand on est vertueux et honnête ; voyez plutôt le baron : tout lui sourit, rien ne résiste à son étoile. Parbleu! continua-t-il avec rage, je veux faire comme lui, je veux essayer aussi du vice et de la débauche, et montrer à la fortune, qui les protège, que moi aussi, si je voulais, je serais digne de ses faveurs.

— Bravo ! s'écria Alfred, bravo ! Voilà comme je t'aime pour ce soir.

— Pour ce soir ! reprit Maurice avec fureur ; dis pour toujours !

— C'est ce que nous verrons !

— Mais où sont-ils donc tous? poursuivit Maurice avec une espèce d'agitation férbile; que sont-ils devenus? faut-il les aller chercher?

— Ils congédient ces demoiselles, qui viennent successivement d'arriver.

— Tant pis! s'écria Maurice, tant pis! Voilà les beautés qui me plaisent et que je veux adorer désormais.

g — Il a fallu les faire repartir Tune après l'autre, et partir sans souper ! c'était là le difficile. L'éloquence du baron y aurait peut-être échoué, mais Horace de Nanteuil a trouvé un moyen vainqueur et terrifiant : il doit leur dire, je crois, que le jardinier et deux ou trois personnes de la maison sont r atteints de la petite vérole... en dépit de la vaccine! Cette j phrase seule doit suffire pour mettre en fuite ces pauvres L filles, qui tiennent tant à être jolies... c'est leur état. Entendstu ces éclats de joie? Attention ! ce sont ces messieurs qui rei viennent.

j En effet, les jeunes gens rentraient par une porte du salon, et le banquier par l'autre.

| — Victoire ! lui cria-t-on, ces demoiselles sont parties ! I — Vivat! répondit le baron, fidèle à son dicton ordinaire, 3 l'Opéra s'en va ! et tout à l'heure Athénaïs en va faire autant ; i elle retourne à Paris, rue de la Bruyère, 33... c'est plus prudent! Nous voilà donc en sûreté ; il ne reste plus ici que ma î femme ! amusons-nous. Et il jeta sur Horace de Nanteuil et sur les jeunes gens un regard d'intelligence, comme pour s leur dire : A vos rôles ! la mystification va commencer. Alfred comprit le coup d'œil et se rapprocha de Maurice, son allié, Jfour l'aider à soutenir le choc qui le menaçait.

Mais pendant que les grands coups allaient se porter au salon, une scène d'intérieur se passait au premier.

Amélie, à peine remise de ce qu'elle venait d'entendre, avait quitté le boudoir et montait lentement l'escalier, lorsqu'elle rencontra Joseph, le valet de chambre du baron, qui descendait l'escalier d'un air affairé.

— Faites porter sur-le-champ cette lettre chez ma tante, à

,\ Antony, et dites à mon mari que je lui demande, ainsi qu'à

ces messieurs, la permission de ne point reparaître au salon.

I Je ne me sens pas bien, je suis fatiguée et vais rentrer dans

mon appartement.

— Oui, madame.

— Et, à propos de cela, où est mon appartement? conduisez-moi...

Et, voyant l'air interdit du valet de chambre, que cette question, bien simple en apparence, avait tout déconcerté :

— Ne pouvez-vous m'indiquer où est le principal appartement, celui destiné à la maîtresse de la maison ?

— Si, madame, répondit Joseph en balbutiant et en lui montrant la porte n° 1.

C'était une chambre en soie bleue du goût le plus exquis, et qui surpassait par son luxe toutes les autres pièces de ce palais. Amélie ne la regarda même pas, et, occupée d'autres idées qui la tenaient encore tout émue, elle se jeta sur un canapé et resta plongée dans ses réflexions. Elle en fut tirée par l'entrée d'Athénaïs, qui, prête à repartir pour Paris, venait chercher son châle et son chapeau, qu'elle arrangeait en chantant devant une psyché, lorsque Amélie se leva, et s'empressant de faire des excuses :

— Quoi ! madame, j'occupais votre appartement?

— Ne faites pas attention, cela se trouve à merveille, car je m'en vais.

— Malgré nos instances ! à une pareille heure ! Et comment retournez-vous à Paris?

— Dans ma voiture, une voiture toute neuve... Ça m'amusera. Tout est prêt; les chevaux sont attelés. Adieu, madame, au plaisir !

— Pardon, madame, lui dit Amélie; je vous demanderai ou donnent les sonnettes que je vois là.

— Je n'en sais rien, répondit étourdimentla jeune fiile.

— Mais la pièce où nous sommes, est-elle située sur la cour ou sur le jardin?

*— Je l'ignore; les fenêtres sont fermées.

— Comment, vous l'ignorez ! Vous, madame, la maîtresse de la maison !

— Tiens, c'est vrai ! je n'y pensais plus ; c'est que, voyezvous, reprit-elle en se troublant, comme je suis arrivée d'aujourd'hui...

— Dans une propriété qui dépend de la succession de votre père!

— Dieu ! que je suis bête ! c'est juste, mais les changements qu'on y a faits sont cause que...

— Et oserai -je vous demander combien vous l'avez vendue à mon mari ?

— Ah! dame... vous comprenez bien... une somme assez 'forte... le plus que j'ai pu... parce que c'est propre... c'est

gentil, n'est-ce pas?

— - Mais le prix de vente, madame.

— Je n'en sais rien; ça regarde les gens d'affaires.

— C'est étonnant! se dit Amélie. Mais que je ne vous retienne pas, madame. Plus qu'un mot... Cette porte, que je vois cachée dans la tapisserie près de l'alcôve, n'est-elle pas celle d'un cabinet de toilette ?

— Oui, madame, précisément.

Amélie l'ouvrit et se trouva dans une seconde chambre : c'était celle de M. d'Havrecourt, car on voyait encore, épars sur les meubles ou sur le tapis, le paletot, les gants, le chapeau et même le pantalon et les bottes que le banquier avait quittés, en arrivant, pour mettre les bas de soie et les souliers vernis.

Amélie se retournant vers Àtbénaïs, qui, toute rouge et les yeux baissés, ne savait quelle contenance tenir :

— Vous êtes bien jeune encore, mademoiselle, et ne savez pas tromper... Dites-moi la vérité; vous ne trouverez en moi ni haine ni colère, mais, à coup sûr, de la pitié... et protection peut-être!

La jeune fille se jeta à ses genoux et lui avoua tout. Et Ton entendait s'élever du salon des éclats joyeux, et Ton distinguait la voix aigre du baron qui s'écriait :

— Je vous disais bien que mon étoile ne pouvait m'aban-

donner !

Amélie réfléchit quelques instants, et son parti fut pris.

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