‹ Nouvelles de Eugène Scribe ... Maurice--Carlo Broschi--La maîtresse anonymeChapitre 11 sur 12 · LE 4 DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

LE 4 DÉCEMBRE

11 était aimé ! H avait repris goût à la vie, au travail, à tous les sentiments nobles et généreux. "

128 NOUYEILBS.

Il était aimé ! 11 voulait se rendre digne de celle qu'il ai* malt. C'était là désormais son seul but et sa seule récompense. On a vu comment il avait renoncé au luxe, aux foUe3 dépenses et à ses brillants amis de la Chausséc-d'Antin pour reprendre sa robe d'avocat et le chemin du Palais. De temps en temps seulement^ mais bien rarement, il allait encore voir son ami d'Havrecourt, qui presque toujours était sorti. Mais il y avait là une personne qui l'accueillait le sourire sur les lèvres, et Maurice était content . Le jour où il gagna sa première cause, il courut chez elle. Elle lui tendit la main en lui disant : Courage ! — et Maurice était heureux.

Athénaîs Tricot, mariée à Mathieu, avait été richement établie par les soins de madame d'Havrecourt, qui, de peur de rechute, ne perdait pas de vue et surveillait toujours sa protégée. Le jour du mariage, Mathieu avait reçu pour cadeau de noce, et d'un ami inconnu, la somme de vingt-cinq mille francs. Amélie n'avait pas voulu que Maurice donnât davantage. Quant au banquier, les secousses qu'il avait éprouvées et qui ne valaient rien pour sa santé ne l'empêchaient pas de continuer sa vie ordinaire; se moquant des prédictions de la Faculté qui le menaçait d'un coup de sang s'il ne renonçait pas au Champagne et aux amours, il sortait, un soir, d'un dîner de garçons où il avait tenu tête avec succès à Horace de Nanteuil. Enivré encore de ses prouesses, qu'il lui tardait de raconter, il fit arrêter sa voiture chez Fœdora, Fœdora l'infidèle, dont il avait repris les chaînes après la conversion d*Athénaïs.

Ce qui s'était dit, ce qui s'était passé dans cet entretien, on ne Ta jamais su au juste ; mais les différentes versions qui ont circulé à ce sujet rappelaient toutes plus ou moins ^ l'accident arrivé à un guerner fameux, à un maréchal de France, dont la vie avait été glorieuse et dont bien des gens avaient envié la mort.

HAUaiCE. 1^9

Ce qui paraît positif, c'est que Fœdora, effrayée, avait appelé les gens du baron pour le transporter dans sa voiture et de là à son hôtel, où Ton s'empressa de le saigner. Il était trop tard, il ne retrouva sa connaissance que pour quelques minutes, et mourut comme il avait vécu ; il s'éteignit en disant : a L'Opéra s'en va... et moi aussi! !! »

Quelques jours après, Maurice reçut une lettre qui contenait ces mots : « Ne venez plus et attendez mes ordres! » Il attendit, ne pensant plus qu'à ses travaux, à ses clients et à elle. 11 attendit plus d'une année !

C'est là, si j'ai bonne mémoire, que Maurice termina soii récit : récit que je me suis efforcé, en rappelant tous mes souvenirs, de vous donner à peu près en entier, moins l'esprit et la vivacité déjeune homme, et surtout la chaleur de l'amant.

Alors le docteur et moi, regardant tour à tour et Maurice et le salon coquet et doré où nous étions assis en ce moment, nous lui dîmes en même temps :

— Eh bien?

— Eh bien ! reprit Maurice, dont les yeux brillaient d'une singulière expression de modestie et de bonheur... il y a dix jours... dix jours seulement, qu'enfin je reçuî dans ma mansarde un billet où je trouvai ce mot: Venez!..* Vous jugez si ma visite se fit attendre ! Elle me donna des ordres sur lesquels elle m'ordonna un silence absolu, et, comme à tout ce qu^elle me prescrivait, j'obéis.

Mais hier elle me dit : Prévenez vos deux meilleurs amis> et à moa tour, continua-t-il en nous serrant les mains, je vous ai dit : Venez... venez pour être mes témoins !

— Ses témoins ! s'écria le docteur, que la joie rendait incrédule et qui craignait de se tromper dans ses espérances... Ses témoins, et pourquoi?

Sans nous répondre, Maurice étendit la main vers ime porlc

i30 NOUVELLES.

qui venait de s'ouvrir, et tout ce qu'il avait souffert depuis ti'ois ans, sa fortune perdue, sa vie exposée, sa raison presque égare'e, tout en ce moment fut à nos yeux expliqué et justifié. Nous vîmes s'avancer, belle et gracieuse, la plus adorable de toutes les mariées. Elle nous salua et nous accueillit comme d'anciens amis... puis, se tournant vers son fiancé avec le sourire des anges, ce som'ire qui semble vous ouvrir les cieux : — Venez! lui dit- elle, tout est prêt!

Sa voiture nous attendait... Nous arrivâmes, en quelques minutes, rue Grange-Batelière, à la mairie du 2* arrondissement, et un quart d'heure après notre jeune camarade barbiste, le pauvre avocat Maurice, était maître d'une immense fortune et, mieux encore, d'une femme charmante.

— Eh bien ! lui dit le docteur, te voilà enfin heureux !

— Pas encore, répondit à demi-voix Maurice avec un soupir et en regardant sa femme ; mais dans deux jours... à l'église! Vous y serez, n'est-ce pas, mes amis?

— En attendant, s'écria le docteur, c'est aujourd'hui 4 décembre, le dîner de la Sainte-Barbe !

Et Maurice, après avoir levé les yeux vers ceux de sa femme, comme pour y chercher une permission, répondit, en nous serrant la main ; J'irai !

Fi:i DE MAURICE.

Une jeune fille entra sur la pointe du pied et s'arrêta. Juanila dormait d'un sommeil pe'nible et agité ; Tair était lourd et brûlant. La jeune fille ouvrit doucement les peisiennes, d'oîi l'œil embrassait la ville et la campagne de Grenade. A sa droite, et sur les ruines d'une mosquée, s'élevait l'église de Sainte-Hélène ; devant elle un parc à la française étendait ses carrés symétriques et ses ba'ssins octogones aux lieux où brillaient jadis les beaux jardins du Généralife avec leurs ombrages centenaires^ leurs eaux bouillonnantes, et leurs minarets où flottait l'étendard des Abencerrages. Maintenant l'ancien palais des rois maures servait de villa, de retraite, et bientôt peut-être de tombeau à une jeune femme qui dormait, pâle et abattue, sur son lit de douleur. Juanita, comtesse de Popoli, avait à peine vingt-cinq ans, et sa beauté, célèbre dans les cours de Naples et d'Espagne, l'avait fait sui'nommer par les peintres du temps la Vénus napolitaine. Jamais titre n'avait été mieux mérité ; car, à une physionomie enchanteresse, à des traiti: réguliers et parfaits, elle joignait ce sourire gracieux

auquel on ne peut résister^ ce charme indéfinissable qui vient de râmc ; beauté céleste que les chagrins ne sauraient altérer^ et que le temps même ne peut détruire!.,. Lors des efforts infructueux que fit le peuple de Naples pour secouer le joug de l'Espagne, le comte et la comtesse de Popoli avaient été grandement compromis, et cette femme, si faible en apparence, s'était fait admirer par son énergie et son courage. Veuve maintenant, maîtresse de sa main et d'une immense fortune, entourée de soins et d'hommages, elle seule semblait ne pas savoir qu'elle était riche, qu'elle était belle... Et personne en effet ne pouvait mieux qu'elle se passer de ces dons... Elle n'en avait pas besoin pour se faire aimer !..,

En ce moment une sueur légère couvrait ce front si pur et si élégant ; sa poitrine oppressée se soulevait avec peine, sa bouche murmurait un nom que l'on ne pouvait distinguer ; et, de ses yeux fermés par le sommeil, s'échappait une larme qui retombait sur ses joues belles et pâles. La jeune fille poussa un cri et se précipita à genoux, près du canapé où reposait Juanita. Celle-ci s'éveilla, et, jetant autour d'elle un regard plein de bonté, tendit la main à sa jeune sœur en lui disant : — Que me veux-tu?

— Âh ! s'écria Isabelle, tu souffrais^ Juanita ?

— Oui, toujours! Mais qu'importe ! il s'agit de toi... Qui t'amène?

— Je ne sais... je voulais te parler... et puis je t'ai regardée... j'ai tout oublié... même Fernand, mon prétendu... car je me le rappelle maintenant... c'est pour lui que je venais... il est là qui voudrait te faire ses adieux.

— Ses adieux!... s'écria Juanita en se levant sur son séant, quand je devais aujourd'hui même m'entendre pour votre mariage avec son père> le duc de Carvajal !... Pourquoi partirait-il?

CARLO BROSCni. 133

— Ah ! dit Isabelle avec un soupir, il ne faut pas l'en blâmer : c'est ce qu'il aura fait de mieux dans sa vie.

— Comment! est-ce que tu ne l'aimerais pas?

— Si vraiment !... c'est-à-dire pas beaucoup jusqu'ici, car ma seule passion, c'est toi, ma sœur! tu le sais bien. Mais je reconnais maintenant que Fernand est un noble jeune homme, un excellent cœur... Et je crois décidément que je Taime.

— Depuis quand?

— Depuis ce matin... Depuis qu'il a refusé de m'épouser! Et Isabelle avait un air de satisfaction et de fierté dont

Juanita ne put obtenir l'explication. Elle fit entrer Fernand. C'était un jeune et joli cavalier, dans la fleur de l'âge, aux beaux cheveux blonds bouclés, portant avec élégance un manteau bleu de ciel et une épée dont la poignée en or était richement ciselée. Dans ses yeux expressifs brillait la fierté espagnole, tempérée par la grâce et l'abandon de la jeunesse. Le duc de Carvajal, son père, était un des premiers seigneurs de la province de Grenade. Des intrigues de cour et le crédit de l'Ensenada, ministre de Ferdinand VI, l'avaient depuis longtemps éloigné de Madrid, et arrêté dans sa carrière politique. Ne pouvant plus être puissant, il avait voulu être riche, et l'avarice chez lui avait succédé à l'ambition. Une passion console d'une autre. Le duc avait rêvé pour son fils unique un mariage opulent, et Isabelle semblait le meilleur parti de. Grenade, à lui, parce qu'elle était riche, à Fernand, parce qu'il l'adorait. Isabelle était loin d'avoir la beauté de sa sœur ; les dames trouvaient même qu'elle n'était pas jolie. Mais elle avait de la grâce et du charme, une imagination vive, ardente, impressionnable, facile à exalter : qualités ou défauts que son éducation avait singulièrement développés, car elle avait passé presque toute sa jeunesse au couvent ! C'est dans le silence de la solitude que naissent les illusions et

134 NOIJVELLES.

les idées romanesques ; c'est dans le monde qu'elles se détruisent et se dissipent; comme toutes les jeunes filles des grandes familles de ce temps-là, sortie du cloître pour se marier, elle avait accueilli d'abord avec joie les hommages de Fernand, parce qu'on lui avait dit qu'il descendait par sa mère du Cid de Bivar, l'amant de Chimène, et il lui semblait qu'une telle origine devait nécessairement faire naître quelques aventures et quelques pages bien intéressantes. Mais quand elle vit que le descendant du Cid se bornait à l'adorer de tout son cœur et de toutes ses forces, à le lui dire hautement, et à demander sa main à sa sœur avec le consentement de son père, son exaltation de jeune fille diminua beaucoup... Et' lorsque le mariage eut été convenu de part et d'autre, sans retards et surtout sans obstacles, il lui sembla que tout cela ne s'était point passé régulièrement, que le roman de sa vie était manqué, et qu'on en avait retranché les premiers volumes ; aussi, tout en rendant justice aux bonnes qualités de Fernand, elle voyait approcher sans impatience un bonheur qui lui avait coûté si peu de peine.

Pour son fiancé, il n'en était pas de même. Il semblait que ce jour-là n'arriverait jamais au gré de ses vœux. L'idée du moindre retard le mettait hors de lui; et, sans la maladie de Juanita et son état presque désespéré, le mariage eût été depuis longtemps célébré. Et c'était ce même jeune homme, cet amant si ardent, si empressé, qui renonçait à toutes ses espérances, et venait prendre congé de sa fiancée. En vain Juanita voulait connaître la cause de ce brusque départ.

— Je vous défends de parler, s'écriait Isabelle ! mon amour est à ce prix. Je vous aime et n'aimerai que vous ; je vous serai fidèle et vous attendrai toute ma vie s'il le faut; mais vous ne direz rien à ma sœur : je le veux !

— Et moi, je veux qu'il parle, disait Juanita avec sa douce voix, et en retenant par la main ce beau-frère qui ne voulait

CARLO DROSCni. 135

plus l'être. Pâle el troublé, Fernand jetait sur elle un regard suppliant^ opprimé qu'il était par une puissance chérie et tyrannique qu'il n'osait braver. 11 allait s'éloigner avec son secret, lorsque ce mystère fatal et impénétrable fut tout à coup dévoilé, au grand désespoir d'Isabelle, de la manière la plus naturelle et la plus bourgeoise.

Pai'ut à la porte du salon un homme en pourpoint noir, qui n'osait entrer. C'était le seigneur Manuel Périco, notaire royal de la ville de Grenade, et homme d'affaires du duc de Carvajal. 11 apportait à la comtesse de Popoli le contrat de mariage.

Isabelle tressaillit. Fernand s'élança vers le notaire, et voulut saisir le papier que l'on présentait à la comtesse. Mais celle-ci s'en était déjà emparée, et le parcourait des yeux.

— C'est bien ! disait-elle ; ce sont les articles dont nous étions convenus avec monsieur le duc... La dot que J'assure à ma sœur... Ah ! dit-elle avec surprise... Et une légère routeur couvrit ses joues d'ordinaire si pâles... Voici des conditions dont on ne m'avait jamais rien dit ! Les connaissiezvous, Fernand?

— Oui, madame ! reprit le noble jeune homme en balbutiant; mon père m'avait prié de vous en parler. Je m'y étais refusé ; et, comme c'était la condition qu'il mettait à son consentement, j'ai renoncé à ce mariage. Je viens vous demander pardon pour mon père, et vous faire mes adieux.

En disant ces mots, sa voix faiblit ; mais Isabelle lui tendit la main avec une expression de tendresse, et Fernand se hâla d'essuyer les larmes qu'il n'avait pu retenir.

Pendant ce temps, maître Périco, le notaire, était debout, tenait une plume et ne disait rien. Juanita achevait tranquil- ' lenient la lecture du contrat.

Celait un bruit généralement répandu dans la ville que la belle comtesse de Ponoli était depuis longtemps attaquée de

130 N0UVEUE8.

la poitrine. Elle seule sans doute Tignorait ; car elle négligeait tout ce qui aurait pu prolonger ses jours. C'était à son insu, et presque malgré elle, que sa jeune 3œur l'environnait de soins dont elle lui dérobait la cause, voulant du moins, si elle ne pouvait la sauver, lui cacher jusqu'au dernier momenf l'arrêt fatal dont elle était menacée ; car les médecins de Grenade, qui prétendaient ne se tromper jamais, avaient annoncé que la comtesse n'irait pas plus loin que la chute des feuilles, et l'on était alors au mois de septembre. Or, le duc de Cai'vajal, en homme prudent, avait ajouté au contrat les deux clauses suivantes : 1** que la comtesse s'engageait à ne pas se remarier ; 2<> qu'en cas de mort, tous ses biens, tant en Espagne que dans le royaume de Naples, reviendraient à sa sœur cadette.

— Nous ne voulons point de telles conditions ! s'écrièrent à la fois les deux jeunes gens.

— Elles sont absmdes et impossibles ! ajouta Isabelle. Poui^ quoi donc enchaîner ta liberté? Tu es jeune; tu dois te remarier et donner à celui que tu choisiras de longues années de

bonheur. Quant à ta succession, continua-t-elle en essayant de sourire, tu es l'aînée de si peu, que nous vivrons, je l'espère, et que nous mourrons ensemble.

Et elle lui arracha des mains le contrat qu'elle remit à Fernand. Celui-ci le déchira et en jeta les morceaux sur le tapis.

Juanita regarda les jeunes gens, leur sourit , leur tendit la main, et dit avec douceur au notaire :

— Maître Périco, ayez la bonté de refaire ce contrat tel qu'il était, et de me le rapporter demain... Maintenant, laissez-nous, je veux rester seule avec eux.

Le notaire sortit, et les fiancés tombèrent tous deux aux pieds de Juanita.

— Écoutez-moi, leur dit-elle en les relevant, votre mariage

GABLO BROSCHI. 137

se fera. Et ne m'en reùierciez pas, ajouta-t-ellc vivement. Les conditions que Ton m'impose ne me coûtent rien. Depuis longtemps j'ai juré à moi-même et à Dieu de ne pas me remarier; je tiendrai ce serment. Quant à mes biens, tous ceux dont je pouvais disposer, je les ai donnés en dot à ma sœur ; pour les autres, qui sont les plus considérables , je ne suis pas sûre qu'ils soient à moi.

Les deux jeunes gens firent un geste de surprise, et Juanita continua lentement et avec émotion :

— Si jamais se représente une certaine personne que je cherche, et que je n'ai pu revoir, toute cette fortune lui appartient; et, après moi, Fernand, il faudra la lui rendre... Vous me le jurez ; je m'en fie à votre honneur. Si cette personne ne reparaît pas, tous ces biens sont à vous et à ma sœur.

— Expliquez-vous, de grâce ! s'écria Fernand.

— Ah ! c'est là un grand et funeste secret, que vous seuls connaîtrez... mais il le faut... il le faut avant de partir, et le départ est peut-être si prochain !... Ne m'interrompez pas! s'écria-t-elle envoyant l'émotion de sa sœur. C'est un bien long récit, et j'ignore si mes forces y suffiront. Mais quand j'aurai besoin de repos, je vous le dirai... je m'arrêterai.

Et assise entre ses deux jeunes amis, la comtesse commença en ces termes :

(c Ma sœur et moi, nous sommes nées dans le royaume de Naples, qui alors était une province espagnole. Nous perdîmes nos parents de bonne heure, et restâmes sous la tutelle de notre grand-oncle/ le duc d'Arcos, dont je ne vous ferai pas le portrait: il n'est que trop connu. Dans sa jeunesse, il avait

été vice-roi de Naples, et sa dureté, son inflexible rigueur, avait poussé au désespoir et à la révolte un peuple malheureux qu'il traitait en esclave. C'est sous son gouvernement qu'avait eu lieu cette révolution d'une semaine, pendant laquelle le pêcheur Masaniello, roi par le peuple et massacré par lui, avait été traîné dans un égout, et le huitième jour, triste exemple de la reconnaissance populaire, porté en triomphe à la cathédrale pour y être canonisé. Le duc d'Arcos revenu au pouvoir ne fut ni plus habile, ni plus clément. Le seul regret et le seul enseignement qui lui restèrent de cette catastrophe, c'est qu'il n'avait pas été assez sévère ; il redoubla ses rigueurs, qu'il appelait des rigueurs salutaires. C'était son seul système politique, il n'en connaissait pas d'autre; et, lorsque enfin la clameur publique força le roi d'Espagne à lui donner un successeur, il se retira en gémissant sur la faiblesse de son souverain, qui ne lui laissait pas achever la tâche glorieuse qu'il avait entreprise. Dans Texil où le suivit la malédiction du peuple, il porta une conscience calme et tranquille, le contentement de lui-même et la conviction intime du bien qu'il avait fait.

« A l'époque où il nous prit avec lui, notre grand-oncle avait près de quatre-vingts ans ; il était toujours le même. Ses opinions et son caractère n'avaient changé en rien. 11 n'avait jamais pardonné à mon père, qui s'était marié sans son assentiment, et ma mère était morte sans qu'il eût voulu la voir. En ce moment cependant, se voyant seul et sans famille, ou plutôt sans tyrannie à exercer, il avait, dans le dénûment de domination où il se trouvait alors, pris le parti d'élever pour son plaisir ses deux petites-nièces. 11 décida, en nous voyant, qu'Isabelle, qui avait, je crois, trois ou quatre ans, devait avoir une vocation religieuse. 11 la mit au couvent délia Pietà. Moi, qui étais plus âgée de quelques années, il me garda avec lui, dans rintenliu" de u^Vlablir un jour à son gré.

GABLO BROSGHI. 130

a Je passerai rapidement sur mes premières années, qui furent les plus tristes du monde, séparée de ma soeur que je ne voyais jamais, renfermée dans un lugubre et magnifique château dont je ne pouvais franchir l'enceinte, et élevée chaque joui* dans la crainte de Dieu et surtout de mon grand-oncle, dont l'aspect et la voix me faisaient trembler. U s'en apercevait très-bien et ne s'en fâchait pas. Au contraire, il voyait toujours avec une espèce d'amour-propre et de satisfaction intérieure l'effroi général qu'il inspirait. La peur était la seule flatterie à laquelle il fût sensible. C'était le meilleur moyen de lui faire sa cour ; et, sans le vouloir, j'étais au mieux avec lui.

a Je n'avais qu'un plaisir , une distraction : c'était mon maître de musique, un habile organiste, un Napolitain d'une cinquantaine d'années, dont l'enthousiasme, les gestes surabondants, et surtout la perruque, excitaient mes éclats de rire, les seuls qui eussent jamais retenti dans cette sombre demeure. Gherardo Broschi était un véritable artiste qui ne manquait pas de talent, et encore moins d'amour-propre. Mais la passion de son art lui avait troublé la cervelle ; il ne rêvait et ne parlait que musique ; il ne vous abordait qu'en chantant, et souvent il ne répondait à mon oncle lui-même qu'en récitatif. Conteur et hâbleur, il avait toujours des histoires incroyables à nous débiter sur ses aventures, dans les cours de l'Europe, sur les marquises ou duchesses qui avaient été ses écolières. A l'entendre, l'amour lui. avait toujours fait négliger la fortune, qui depuis longtemps prenait sa revanche; car le pauvre diable n'avait alors pour tout bien que sa gaieté, ses cavatines, son habit noir râpé, et celte perruque prodigieuse qui faisait mon bonheur.

« Un jour, et contre son ordinaire, il entra dans ma chambre sans chanter. Je le regardai avec inquiétude :

a — Vous êtes malade, Gherardo, lui dis-je.

« — Non, signorina ; mais voici un grand malheur qui m'arrive : des places, des dignités, des honneurs... Je n'y survivrai pas... Et pourtant je ne puis refuser.

a — Qu'est-ce donc ? une grande dame qui vous enlève ?

« — Mieux que cela ! un Toi, un empereur.

« Il me raconta alors que le czar Pierre le Grand recrutait des artisans dans toute l'Europe et des artistes en Italie, n voulait former une musique pour ses régiments et pour sa chapelle, et l'on faisait à Gherardo, qui n'avait rien, des offres très-avantageuses pour aller en Russie.

« Je ne concevais pas alors d'où venaient sa tristesse et son air mélancolique. Je me persuadai que c'était le regret de me quitter ; mais Gherardo avait trop de franchise pour me le laisser croire. Il avait un fils, son seul amoiu*!... après la musique!... un enfant charmant, qui, d'après les demi-confidences de Gherardo, était le fils de quelque grande dame, de quelque princesse, à qui il avait donné des leçons de musique. Ce qu'il y avait de certain, c'est que Gherardo était un excellent père„ qu'il adorait le petit Carlo, son fils, et qu'il se serait privé de tout, même de sa guitare, pour lui donner un jouet ou un habit neuf. Ce qu'on ne pouvait non plus révoquer en doute, c'est que le pauvre enfant était souffrant, maladif, c'est que le soleil de Naples était nécessaire à son existence. Voilà ce qui causait les alarmes de Gherardo. Emmener son fils sous le ciel glacé de la Russie, c'était le tuer ! et s'en séparer était impossible! A qui le confier? qui en prendrait soin ? que deviendrait-il ?... Et il pleurait !... et moi aussi, de voir des larmes sur cette physionomie qui d'ordinaire m'inspirait tant de joie!..,

« Ce jour-là par bonheur était le jour de fôle du duc d'Arcos; et le soir, je m'en souviens encore, quoique je n*eusse guère alors qu'une dizaine d'années, mon oncle me dit de cotte voix tciTible qui me glaçait toujours de frayeur:

CABLO BROSCIII. 141

((— Allons, Juanita ! amuse -moi ! chante-moi une barcaroUe !

a — Oui, signora, s'écria vivement Gherardo, à qui la musique faisait tout oublier. Chantons l'air de Porpora : pescator felice,

tt Mon oncle fronça le sourcil ; car, depuis la révolte de Masaniello, il ne pouvait entendre prononcer le mot de pêcheur. Cependant, comme dans la cavatine de Porpora le pescator felice finissait par faire tiaufrage, cet heureux dénoûment, plus encore sans doute que la manière dont je le chantai, fit un tel plaisir à mon oncle qu'il s'écria :

tt — Brava ! brava ! Demande-moi ce que tu voudras, je te l'accorde pour ma fête !

(( Je me jetai à ses pieds, et je le suppliai de prendre avec lui et d'élever au fchâteau le petit Carlo, qui était à peu près de mon âge. Dans l'attente de sa réponse, Gherardo n'osait reâpirer ; et moi, pâle et oppressée, je tremblais de tous mes membres... effroi qui charma sans doute mon grand-oncle, car il nous dit avec une douceur inaccoutumée :

« — Un noble espagnol n'a que sa parole ; je tiendrai la mienne. Carlo est désormais de la maison ; c'est un page que je mets à ton service.

u Je ne vous peindrai pas la joie ni la reconnaissance du pauvre Gherardo. 11 partit heureux et tranquille ; et pendant trois ans ij nous écrivit très-exactement. Il avait eu à la cour de Russie un succès prodigieux. L'épouse de Pierre le Grand, l'impératrice Catherine, l'avait nommé son maître de chapelle et l'avait attaché à sa personne. Mais, la quatrième année, il cessa de nous écrire. Avait-il succombé à la rigueur du climat? L'amour, qui partout nuisait à sa fortune, lui avait-il encore fait enlever quelque princesse russe ? C'est ce qu'il nous fut impossible de découvrir ; car depuis nous ne reçûmes de lui aucune nouvelle, et on n'entendit plus parler du pauvre . Gherardo, mon maître de musique.

i42 NOUVELLES.

a Pendant ce temps, Carlo, son fils, s'élevait dans la maison de mon oncle ; et moi, j'étais enchantée et ravie de mon jeune page. Sa santé faible et chancelante s'était affermie, sa taille s'était développée. Quoique bien jeune encore, ses traits offraient tant de noblesse et de régularité, que mon maître de dessin, le signer Lasca, peintre distingué, le prenait pour modèle de toutes les figures d'anges et de chérubins dont il décorait le salon de mon oncle; et le pauvre enfant était obligé de poser devant lui des heures entières, au lieu d'aller jouet et courir dans le parc. Du reste, depuis le duc d'Arcos jusqu'aux dernières personnes du château, tout le monde, excepté moi, lui faisait rudement sentir la dépendance où il était. Modeste et résigné, il gardait le silence, ne se plaignait jamais... pas même à moi, et ne versait pas une larme ; mais parfois il y avait dans ses yeux noirs, qu'il levait vers le ciel, une expression de douleur et de fierté indéfinissable.

« Il y avait encore au château une aptre personne dont il faut que je vous parle. C'était le secrétaire de mon oncle, Théobaldo Cecchi, un jeune homme de cœur et de mérite, digne dès lors du rang qu'il a occupé depuis. Fils d'un paysan calabrais, quelques leçons de théologie qu'il avait reçues du curé de son village lui avaient donné le désir de s'instruire. Doué d'une volonté ferme et inébranlable, religieux par caractère, et confiant dans la Providence, il avait quitté la cabane de sa mère, était venu à pied à Naples, s'y était fait lazarone, portefaix ; et l'argent qu'il gagnait le matin dans cet état, il l'employait le soir à payer des maîtres et de la science. 11 passait la nuit courbé sur les livres, et avait ainsi usé ses forces et sa santé. Pâle, maigre, le teint jaune, le front ridé, Théobaldo, qui à peine alors avait vingt ans, semblait en avoir soixante ; mais il était déjà un des hommes les plus instruits de l'Italie en histoire et eu théologie, et connaissait parfaitement plusieurs langues. Malgré tout son savoir, inconnu à

Naples^ où il gagnait à peine de quoi vivre, il avait accepté la place de secrétaire du duc d'Arcos, qu'un ami lui avait fait obtenir. Il envoyait à sa mère tous ses appointements, qui montaient à deux cents ducats, et restait enseveli dans ce vieux château, où ses fonctions se bornaient à écrire sous la dictée de mon oncle, et à me donner des leçons de français et d'allemand. Le reste de la journée, il s'enfermait dans la bibliothèque du château pour travailler.

« Sombre et sévère, mais rempli d'une piété solide et éclairée, qui n'excluait pas l'indulgence, lui seul parlait avec intérêt et bonté à Carlo, que chacun traitait en domestique, et dont les fonctions cependant étaient celles de page dans les grandes maisons. A table, il était debout près de moi, me versant à boire et me présentant après dîner l'aiguière et la coupe en cristal. Le matin, il rangeait mes livres et mes papiers; et, pendant que Théobaldo me donnait leçon, il se tenait derrière mon fauteuil, attentif et silencieux, attendant mes ordres. Doux et timide, il n'osait me parler de sa reconnaissance, mais tout mêla prouvait. 11 obéissait avec empressement à mes moindres caprices, portait mon ouvrage, mes gants, mon éventail, et dans les grands jours, la queue de ma jupe î Grâce à ses soins, les plus belles fleurs du parc ornaient ma cheminée, ou brillaient à ma ceinture. Mon oncle, avec ses vingt domestiques, était moins bien servi que moi par mon beau et jeune page! Et j'étais fière surtout, moi enfant, habituée à obéir, de pouvoir à mon tour exercer sur quelqu'un un empire absolu, empire dont mon âge tempérait la sévérité, car je le prenais souvent pour le compagnon de mes jeux ; et, dans les heures de récréation, la maîtresse et le page oubliaient souvent les distances.

« Un jour entre autres, je me souviens que, dans le grand salon du château, je lui avais commandé de faire avec moi une partie de volant ; et, en avançant ou reculant, nous nous

i42 NOUVELLES.

a Pendant ce temps, Carlo, son fils, s'élevait dans la maison de mon oncle ; et moi, j'étais enchantée et ravie de mon jeune page. Sa santé faible et chancelante s'était aCFermie, sa taille s'était développée. Quoique bien jeune encore, ses traits offraient tant de noblesse et de régularité, que mon maître de dessin, le signor Lasca, peintre distingué, le prenait pour modèle de toutes les figures d'anges et de chérubins dont il décorait le salon de mon oncle; et le pauvre enfant était oblige de poser devant lui des heures entières, au lieu d'aller jouet et courir dans le parc. Du reste, depuis le duc d'Arcos jusqu'aux dernières personnes du château, tout le monde, excepté moi, lui faisait rudement sentir la dépendance où il était. Modeste et résigné, il gardait le silence, ne se plaignait jamais... pas même à moi, et ne versait pas ime larme ; mais parfois il y avait dans ses yeux noirs, qu'il levait vers le ciel, une expression de douleur et de fierté indéfinissable.

« Il y avait encore au château une aptre personne dont il faut que je vous parle. C'était le secrétaire de mon oncle, Théobaldo Cecchi, un jeune homme de cœur et de mérite, digne dès lors du rang qu'il a occupé depuis. Fils d'un paysan calabrais, quelques leçons de théologie qu'il avait reçues du curé de son village lui avaient donné le désir de s'instruire. Doué d'une volonté ferme et inébranlable, religieux par caractère, et confiant dans la Providence, il avait quitté la cabane de sa mère, était venu à pied à Naples, s'y était fait lazarone, portefaix ; et l'argent qu'il gagnait le matin dans cet état, il l'employait le soir à payer des maîtres et de la science. 11 passait la nuit courbé sur les livres, et avait ainsi usé ses forces et sa santé. Pâle, maigre, le teint jaune, le front ridé, Théobaldo, qui à peine alors avait vingt ans, semblait en avoir soixante ; mais il était déjà un des hommes les plus instruits de l'Italie en histoire et eu théologie, et connaissait parfaitement plusieurs langues. Malgré tout sou savoir, inconnu à

Naples^ où il gagnait à peine de quoi vivre, il avait accepté la place de secrétaire du duc d'Arcos^ qu'un ami lui avait fait obtenir. Il envoyait à sa mère tous ses appointements, qui montaient à deux cents ducats, et restait enseveli dans ce vieux château, où ses fonctions se bornaient à écrire sous la dictée de mon oncle, et à me donner des leçons de français et d'allemand. Le reste de la journée, il s'enfermait daiis la bibliothèque du château pour travailler.

« Sombre et sévère, mais rempli d'une piété solide et éclairée, qui n'excluait pas Tindulgence, lui seul parlait avec intérêt et bonté à Carlo, que chacun traitait en domestique, et dont les fonctions cependant étaient celles de page dans les grandes maisons. A table, il était debout près de moi, me versant à boire et me présentant après dîner l'aiguière et la coupe en cristal. Le malin, il rangeait mes livres et mes papiers ; et, pendant que Théobaldo me donnait leçon, il se tenait derrière mon fauteuil, attentif et silencieux, attendant mes ordres. Doux et timide, il n'osait me parler de sa reconnaissance, mais tout me la prouvait. Il obéissait avec empressement à mes moindres caprices, portait mon ouvrage, mes gants, mon éventail, et dans les grands jours, la queue de ma jupe ! Grâce à ses soins, les plus belles fleurs du parc ornaient ma cheminée, ou brillaient à ma ceinture. Mon oncle, avec ses vingt domestiques, était moins bien servi que moi par mon beau et jeune page ! Et j'étais fière surtout, moi enfant, habituée à obéir, de pouvoir à mon tour exercer sur quelqu'un un empire absolu, empire dont mon âge tempérait la sévérité, car je le prenais souvent pour le compagnon de mes jeux ; et, dans les heures de récréation, la maîtresse et le page oubliaient souvent les distances.

« Un jour entre autres, je me souviens que, dans le grand salon du château, je lui avais commandé de faire avec moi une partie de volant ; et, en avançant ou reculant, nous nous

i 5^ NOUVELLES.

trouvâmes, sans le savoir, près d'un vase en verre de Bohême d'un travail admirable, où étaient représentées les armoiries de la maison d'Arcos. Mon oncle y tenait tellement qu'il nous était expressément défendu d'y toucher et même de le regarder. Mais un coup de raquette lancé étourdiment pai* moi, fit voler en éclats le fragile chef-d'œuvre, dont les débris roulèrent à nos pieds. La foudre serait tombée que je n'aurais pas été plus épouvantée ! Je laissai échapper ma raquette : et, prête à me trouver mal, je m'appuyai sur ime console, tandis que Carlo se bâtait de ramasser les morceaux épars, comme s'il eût été en son pouvoir de leur rendre leur forme première. Tout à coup nous entendîmes dans la pièce voisine la terrible voix de mon grand-oncle, qui tonnait à mon oreille comme celle du jugement dernier!... Ah! l'on ne meurt pas de frayeur, puisque j'eus encore la force de me précipiter vers une porte de côté. — Va-t'en ! va-t'en ! — criais-je à Carlo. Pour moi, j'étais déjà cachée dans mon appartement et enfermée aux verrous, me persuadant que je pouvais ainsi empêcher la colère de mon oncle de parvenir jusqu'à moi.

« Il paraît que, moins agile, Carlo n'avait pu me suivre : car il était encore dans le salon quand la porte s'ouvrit et entra le duc d'Arcos, en grand costume, son chapeau sur la tête et sa canne à pomme d'or à la main.

<c Ses yeux se portèrent à l'instant sur les preuves du crime, qui jonchaient le parquet. Carlo pâlit, mais il resta droit et immobile en voyant le duc s'avancer vers lui. — Qui a brisé ce vase ? Carlo garda le silence. — Qui a brisé ce vase ? répéta le duc d'une voix foudroyante, en brandissant sa canne. — C'est moi ! répondit timidement le généreux Carlo... Et lo duc allait le frapper, quand parut Théobaldo. Il courut à mon oncle, chercha à l'apaiser; et, au risque d'attirer sur lui l'orage, il osa lui représenter qu'il avait tort de se mettre ainsi

en colère contre un enfant. — Tort ! — A ce mot, la fureur du duc ne connut plus de bornes.

« — Et si je te chassais de ma maison, si je te châtiais toimême ? cria-t-il en levant le bras sur Théobaldo.

« — Vous auriez deux fois tort, répliqua froidement celui-ci.

« En disant ces mots, il prit respectueusement la canne des mains tremblantes du vieillard, et la jeta par la fenêtre.

a La colère de mon oncle s'était élevée trop haut ; elle ne pouvait plus monter. Anéanti par ce sang-froid, il tomba sur un fauteuil sans pouvoir trouver une parole ; mais il sonna, fit signe à son majordome d'emmener Carlo, et celui-ci, en sortant, jeta sur Théobaldo im regard de reconnaissance qui disait : A vous désormais de corps et d'âme!... Et il tint parole.

(( Moi, pendant ce temps, je n'osais sortir de ma chambre. 11 fallait cependant descendre à l'heure du dîner. Mon oncle était seul dans la salie à manger, sombre et silencieux. A quelques pas derrière lui était Carlo pâle et se soutenant à peine ; mais ses yeux étaient si brillants, sa physionomie avait pris à ma vue une telle expression de joie, que je crus d'abord que tout s'était passé le mieux du monde, et que mon oncle ne savait rien. Que devins-je le soir, quand j'appris que le pauvre enfant avait été emmené par le majordome, dépouillé de ses habits et fustigé jusqu'au sang? et la douleur ne lui avait arraché ni une plainte ni une parole ! Je poussai un cri d'indignation ; je courus à Carlo ; je voulais tout avouer.

« — A quoi bon ? A exciter de nouveau la colère de votre onde, qui, grâce au ciel, ajouta-t-il en souriant tristement, est enfin apaisée.

« — Mais moi, Carlo, lui dis-je, que puis-je faire maintenant pour m'acquitter envers toi ?

«t — . Vous taire, signora, et ne pas gâter mon bonheur !

f46 NOUVELLES.

<jc Vous VOUS doutez que, dès ce moment^ Carlo devint mon protégé, mon favori, mon plus fidèle serviteur. Jamais non plus dévouement ne fut pareil au sien. Sa seule 'occupation était de chercher à lire dans mes yeux pour y deviner mes ordres et prévenir mes désirs. Mon oncle lui commandait souvent... Moi, je n'en avais pas besoin.

« Quant à Théobaldo, dès le soir même de cette scène^ il avait voulu sortir du château. Mon onclC, qui avait besoin de ses services (car il était alors en correspondance avec plusieurs princes d'Allemagne], lui ordonna impérieusement de rester, et Théobaldo, bravant ses ordres, se préparait à partir. Mais moi, désolée de le perdre, je le priai à mains jointes de ne pas nous quitter... et il hésitait.

(c — Ah ! m'écriai-je en pleurant, je n'aurai donc plus d'ami !

<( Et il resta. ^

(( Brusque et sévère avec tout le monde, Théobaldo était pour moi plein de bonté et d'indulgence. Quelque ennuyeuses que fussent ses fonctions de précepteur, rien ne pouvait lasser sa patience, que je mettais souvent à de rudes épreuves surtout dans l'étude des langues étrangères. J'apprenais le français avec quelque facilité, mais l'allemand, auquel mon oncle tenait spécialement, me causait un ennui mortel, et même^ après plusieurs mois d'efforts, ne pouvant me mettre dans la têle un seul mot de cet idiome, qui, à moi Italienne, me semblait barbare, j'avais supplié Théobaldo d'interrompre nos leçons. 11 y avait consenti, à condition que j'en préviendrais le duc d'Arcos. Je le promis ; mais je n'osai jamais.

<K Une ou deux fois, me trouvant seule avec mon oncle, il me demanda si mes études d'allemand m'ennuyaient encore* Je balbutiai et répondis:

<c — Plus maintenant.

« — Tu commences donc à comprendre cette langue ?

CARLO BROSGHT. 147

ce Je me rappelai que le duc n'en savait pas un mot^ ce qui me donna un grand courage^ et je répondis bravement :

« — Oui, mon oncle, à merveille I

a Mais voilà qu'une semaine où Théobaldo était absent du château (il s'était rendu quelques jours près de sa mère, dangereusement malade), voilà qu'arrive pour mon oncle une lettre du margrave d'Anspî^ch, lettre confidentielle, trois grandes pages de l'allemand le plus difficile et le plus effrayant qui fût au monde.

« — Qu'y a-t-il là dedans? me dit-il. Lis-moi cela.

<x Vous jugez de mon embarras... Je retournai dans tous les sens la malencontreuse épitre... et je ne pus trouver d'autre excuse que celle-ci :

«t — C'est bien long à traduire.

« — N'est-ce que cela? Je te donne jusqu'à ce soir...

a La difficulté n'était pas dans le temps. Je remontai à ma chambre, où je passai quelques heures à pleurer et à maudire le margrave d'Anspach. Le dîner sonna. Je laissai la lettre sur ma table, et descendis plus morte que vive.

a — Est-ce fini? me demanda mon oncle.

c( Je baissai la tête sans répondre, «ilence qu'il prit sans doute pour une affirmation ; et je ne puis vous dire de quel tremblement je fus saisie, lorsque le soir, après le dîner, il me demanda :

« — Où est cette lettre ?

tt — Sur ma table, répondis-je en recommandant mon âme h Dieu.

c< Car te^le était ma terreur aux approches de la tempête, qu'il m'eût été impossible de proférer une parole, de peur d'en avancer le moment. Pour comble d'humiliation, Théobaldo, qui venait d'arriver, entra dans le salon. Mon oncle lui raconta ce dont il s'agissait.

« ~ Et voilà^ lui dit4l en prenant la lettre que Carlo venait dé

descendre^ voilà votre écolière qui va nous lire sa traduction! Suivez sur le texte, et voyez si elle est exacte.

« Il y avait deux papiers, il m'en remit un et donna Tautre à mon professeur, dont l'inquiétude égalait la mienne. Il se troublait, il pâlissait, incertain si, dans mon intérêt, il devait parler ou se taire. . . Mais son étonnement redoubla et le mien aussi, lorsque, jetant les yeux sur le papier remis dans mes mains, j'y vis la lettre du margrave lisiblement et parfaitement traduite. Je lus à haute voix ; et Théobaldo, qui suivait sur l'original, ne put retenir plusieurs fois des exclamations de surprise, que mon oncle prit poiu* des cris d'admiration. Et moi, me voyant sauvée et n'expliquant que par un miracle un bonheur que ma raison ne pouvait comprendre, je me demandai en moi-même; Quel Dieu secourable, quelle bonne fée est venue à mon aide et veille ainsi sur moi ? »

— Mais pardon, mes amis, pardon ! dit la comtesse d'une voix affaiblie. Ces souvenirs de mon enfance m'ont entraînée plus loin que je ne voulais... je n'ai plus la force de continuer...

Et sa sœur, qui plusieurs fois déjà avait cherché à l'interrompre, lui imposa silence et tendit la main à Fernand, en lui disant : A demain.

Le lendemain, la comtesse continua son récit : « Mon oncle était sorti de l'appartement; Théobaldo et moi nous nous regardions encore, interdits, ne pouvant nous rendre compte de cette aventure magique et surnaturelle ; car, excepté mon précepteur qui venait d'arriver, personne au château ne comprenait l'allemand... pas même moi qui l'ap-

CARLO BROSGHI. 149

prenais depuis une année. Carlo^ debout dans un coin, nous regardait en souriant ; et s'adressant à Théobaldo :

« — Eh quoi ! maître, lui dit-il, ne devinez-vous pas que vous avez ici un élève de plus, qui vous doit le bonheur d'avoir été utile à sa bienfaitrice ?

a Théobaldo resta stupéfait, car cette phrase venait d'être prononcée dans Tallemand le plus pur. Et moi je m'écriais :

« — Comment, Carlo, cette traduction est de vous ? et d'où vous vient cette science ?

il — C'est celle dont vous ne vouliez pas, et que j'ai dérobée, nous dit-il. Me pardonnerez-vous tous les deux un larcin que vous auriez toujours ignoré, sans l'occasion qui s'est présentée aujourd'hui de vous restituer ce que je vous dois ?

(( En effet, depuis trois ans, témoin assidu et silencieux de toutes les leçons que je recevais, Carlo en avait profité autant et bien mieux que moi. Dès qu'il était seul et livré à luimême, ce qui lui arrivait les deux tiers de la journée, il employait à l'étude des moments que je croyais perdus dans l'oisiveté. Ayant accès à toute heure dans mon salon de travail, qu'il était chargé de tenir en ordre, il se servait de mes livres, de mes cahiers, et son assiduité, son ardeur à l'étude, l'avaient rendu bien vite plus savant qu'une petite fille étourdie et insouciante.

(( Ce page, cet enfant, que tout le monde méprisait dans la maison, possédait déjà parfaitement notre langue et des langues étrangères; il connaissait l'histoire et la géographie. Et il n'y avait pas jusqu'à la musique où il ne fût plus fort que moi; car à peine étais-je sortie qu'il se mettait au clavecin; et quelquefois, il m'en souvint alors, j'avais cru, en entendant des sons éloignés, que mon maître était xesté après moi, ei s'essayait encore.

(( Vous comprenez qu'après un pareil aveu Carlo n'eut plus besoin de se cacher, ni de nous dérober ses travaux. Il étu-

i SO NOUVELLES.

diait auprès de nous^ avec nous. Ses succès ayaient excité mon émulation, et je trouvai bientôt dans l'étude un charme inconnu jusqu'alors. Quant à Théobaldo, il était fier de nos progrès, de ceux de Carlo surtout, dont la précoce intelligence saisissait avec une facilité inconcevable les sujets les plus diffîciles et les plus abstraits. Une mémoire infatigable, une conception rapide, une imagination ardente, et ces pensées nobles et chaleureuses qui viennent non de la tête, mais du cœur, telles étaient les qualités qui brillaient en lui à an degré si éminent, que Théobaldo le regardait souvent avec surprise, et me disait d'une voix prophétique :

« — Croyez-moi, ce n'est pas là un homme ordinaire ; quelque état qu'il embrasse, sa place est au premier rang.

tt — S'il en est ainsi, s'écriait Carlo, c'est à vous que je le devrai, mes amis, et le pauvre orphelin ne l'oubliera jamais.

a Bientôt le maître n'eut plus rien à apprendre à son élève, qui devint son compagnon d'étude. Pour moi, jeune fille, qui ne pouvais ni les suivre, ni m'élever à leur hauteur, le seul mérite que j'eusse acquis, et dont j'étais fière, était celui de les apprécier et de me plaire auprès d'eux. Que leur conversation était douce et attrayante, quels nobles et généreux sentiments rendaient leur voix si persuasive et leur éloquence si entraînante ! Et dans la solitude de ce vieux château, près de ce vieillard humoriste et colère, que les heures s'écoulaient rapidement dans ce salon de travail, sanctuaire de l'étude et de l'amitié! Aux jours insouciants de l'enfance avait succédé l'âge d'or de la jeunesse, avec ses rêves enchantés, ses riches illusions et son avenir immense. Plus âgé que nous, et déjà moins heureux, Théobaldo était plus grave, plus réfléchi. H avait connu le monde, c'est-à-dire les chagrins : nous ne connaissions que la solitude, Tamitié et le bonheur.

a Un matin, et par un beau soleil d'automne, assis tous les

GABLO BROSGRI. i51

trois dans une allée du parc, nous causions, et jamais Carlo n'avait été plus gai, ni plus aimable.

« — J'ai rêvé cette nuit, nous dit-il, que j'étais grand seigneur et premier ministre.

« — Dans quel royaume? lui demandai-je.

i — Mon rêve n'en disait rien.

« — Et moi, quelle place me donniez-vous dans vos songes?

« — Vous, signorâ, vous étiez reine.

« — Et Théobaldo ?

« — Confesseur du roi !

« A cette chute imprévue, je me mis à rire, et ma gaieté excita celle de Carlo. Théobaldo seul gardait son sérieux, et nous dit en secouant la tête :

<( — Eh mais!... ce n'est pas impossible.

a A ces mots nos éclats redoublèrent.

« — Ne riez pas, nous dit-il d'un grand sang-froid... Je devrais être le plus raisonnable de nous trois... et je suis lé plus faible et le plus superstitieux... Ce que vous venez de me dire m'a 'frappé, et malgré moi je ne puis m'empêcher d'y croire.

« — Pourquoi cela ? lui demandai-je.

tt — C'est que j'ai rêvé exactement la même chose.

Cl Nous poussâmes un cri de sm*prise.

a — Oui, dit-il à Carlo, moi prêtre, et toi gi*and seigneur.

et — Et moi ? lui demandai-je.

<c — Vous, c'est différent, me dit-il tristement, vous n'étiez plus là, vous nous aviez quittés... vous nous aviez abandonnés.

« — Ah ! votre rêve est im menteur, et n'a pas le sens commim I m'écriai-je. J'ignore quelle destinée nous est réservée ; mais quelle que soit la mienne, je jure ici que rien ne pourra me faire oublier les amis de mon enfance.

« — Et nous de même, s'écrièrent-ils tous les deux, en étendant vers moi leurs mains, qu'ils tenaient étroitement serrées.

(( 11 y eut un instant de silence^ et Théobaldo reprit lentement et d'un air rêveur :

a Oui, signora, nos pressentiments s'accompliront. Vous aurez un jour d'immenses richesses, vous serez une grande et noble dame... respectée et adorée de tous ! Toi, Carlo, si j'en crois ton mérite plus encore que ton rêve, tu dois, malgré les obstacles, malgré ta position et ta naissance, faire ton chemin dans le monde, et parvenir aux premiers rangs.

(( — Tant mieux pour toi, lui dit gaiement Carlo, en lui frappant surl'épaule d'un air de protection.

a — Oh ! moi, reprit Théobaldo, j'ai idée que je serai toujours misérable ! je ne serai bon à rien sur terre... qu'à vous aimer, à veiller sur vous, et à vous donner ma vie. . . Vous voyez donc, contlnua-t-il en souriant et en nous serrant les mains, que ma part est la meilleure, et que de nous trois je serai le plus heureux.

a La cloche du château retentit, et nous nous séparâmes en renouvelant ce serment d'amitié éternelle, que le ciel entendit et que nos cœurs ont tenu.

(( Contre l'ordinaire, une nombreuse et brillante société venait d'arriver. C'étaient déjeunes seigneurs des environs, qui, réunis dès le matin pour une partie de chasse, venaient se reposer de leurs fatigues chez le duc d'Arcos, leur voisin. . fi Comme seigneur châtelain, mon oncle était trop flatté de cette visite pour ne pas accueillir avec joie ces nouveaux hôtes, et même, s'en fût-il fort peu soucié, sa fierté espagnole se serait empressée d'exercer dignement envers eux les devoirs de l'hospitalité. Il me faisait donc avertir que j'eusse à descendre au salon recevoir ces messieurs, et leur faire les honneurs. J'obéis, et lorsque j'entrai, il y eut parmi ces jeunes gens, dont tous les regards se tournèrent vers moi, une espèce de rumeur à laquelle je ne m'attendais pas, et qui me troubla au dernier point. Nous recevions rarement au château, et les nobles per-

sonnages qui nous honoraient de leur visite étaient d'ordinaire d'antiques duchesses ou de vieux seigneurs amis de mon oncle et ses contemporains. Cette grave société faisait peu d'attention àmoi^ et avait toujours l'hahitude de me regarder comme un enfant,Pendant ce temps, j'étais devenue grande : j'avais quinze ou seize ans; il me semblait bien, quand par hasard je m'apercevais, que mes traits n'avaient rien de disgracieux, mais je n'y avais jamais fait attention, mes amis ne m'en avaient jamais parlé, et ce jour-là l'effet rapide et soudain produit sur tout ce monde qui m'était inconnu, l'embarras nouveau que j'éprouvais, et qui poiu'tant ne me déplaisait pas. . . tout me révéla pour la première fois que j'étais jolie, que je devais l'être ; et si mon ignorance avait pu conserver encore quelques doutes à cet égard, les exclamations que j'entendis autour de moi n'auraient pas tardé à les dissiper.

a — Par saint Janvier, qu'elle est belle ! quelle taille de reine ! les beaux yeux noirs! il n'y a rien de mieux à la cour.

a — Je donnerais tout pour elle, s'écria un petit gentilhomme aux moustaches noires.

« — Et moi aussi, lui répondit une voix rauque qui me fit tressaillir, tout, excepté ma meute et mon cheval arabe !

« Tous ces mots étaient dits dans le salon, en même temps, à voix basse, par vingt groupes différents, et j'ignore comment il se fit que je n'en perdis pas un seul.

« Mon oncle, qui venait de se revêtir de ses insignes et du grand cordon de l'ordre de Calatrava, entra dans ce moment, et invita ses hôtes à passer dans la salle du repas.

a Ce mot leur fit tout oublier, et leur appétit de chasseurs ne leur permit plus de s'occuper de moi ; ils avaient bien autre chose à faire. Aux premiers moments de silence succéda une conversation bruyante comme un finale ou un morceau d'ensemble. Chacun criait à la fois ses prouesses à la chasse, et quand le vin eut circulé dans tous les verres, il n'y eut plus

iM NOUVELLES.

moyen de s'entendre. Quels discours^ bon Dieu ! que d'ignorance^ que de fatuité! Heureux quand ces nobles gentilshommes n'étaient que sots ou futiles ; mais plusieurs d'entre eux, non contents d'être absurdes, se distinguaient encore par leur grossièreté et leur mauvais ton. Interdite et mal à mon aise, il me semblait que j'entendais une langue inconnue, que j'étais dans un monde étranger et inhospitalier, loin de mon pays, de mes amis que j'avais hâte de revoir. Et le (Uner n'en finissait pas, et les nombreuses rasades avaient échauffé le cerveau de tous nos convives.

c( ~ A la signera ! s'écria l'un d'eux en vidant un large verre.

« — A notre hôte le duc d'Arcos ! répondit un autre.

<c — Aux sangliers de ses domaines, dit la voix rauque que j'avais entendue dans le salon.

(( Cet intrépide chasseur, le Nemrod de la contrée, était un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, aux cheveux roux, à la moustache rousse, dont Iq^ traits durs et hautains eussent été assez réguliers, s'ils n'avaient été sillonnés par une longue balafre qu'une branche d'arbre lui avait fiite à ^a chasse.

(x — Aux sangliers de ce domaine ! répéta-t-il, et à celui que j'ai tué ce matin î

(K — Tu te trompes, Odoard, répondit un des convives, ce sanglier-là est tombé de ma main.

« — Non pas, ma balle l'a touché ; je l'ai vu.

(( — Oui, quand elle l'a frappé il était déjà mort.

« — Tu mens.

(c Son adversaire voulut s'élancer sur lui ; le duc d'Arecs se leva, on les sépara, et on obtint, non sans peine, que la querelle n'eût pas de suite. Pour plus de prudence, on se disposa au départ, et pendant que les convives prenaient congé de mon oncle, appelaient leurs valets et faisaient seller leurs chefauz.

CARLO BROSGHr. 155

je me trouvai seule un instant avec le terrible Odoard, l'éternel chasseur; il me fut facile de voir qu'il était moins brillant au salon qu'à table. Les vins d'Espagne que mon oncle lui avait prodigués avaient affaibli son cerveau^ qui chez lui n'était pas la partie forte^ et il eut grand'peine d'abord à me balbutier quelques phrases d'excuses sur la scène qui venait de se passer; puis peu à peu il s'enhardit, ses yeux s'animèrent, sa démarche devint moins vacillante, et il m'adressa quelques mots de galanterie si expressive que je cherchai à m'éloigner.

« — Ne craignez rien, me dit-il, je pars; mais en noble châtelaine, vous accorderez bien à un preux chevalier le baiser d'adieu... le baiser de l'étrier... Je le repoussai... mais vainement. Et comme il s'avançait, je voulus m'élancer à la sonnette. 11 devina sans doute mon dessein, car se mettant entre la cheminée et moi, il me repoussa rudement. Soit ce choc bnital et imprévu, soit plutôt la terreur qui me rendait tremblante, je chancelai en poussant un cri d'effroi. En ce moment, et à la porte du^ salon, parut Carlo, qui, s'élançant vers Odoard, le frappa à la joue. Celui-ci, furieux, tira un couteau de chasse qu'il portait à sa ceinture, et frappaCarlo... Je vis le fer briller, je vis le sang couler, et puis je ne vis et ne sentis plus rien; j'avais perdu connaissance. Quand je revins à moi, quand je commençai à renaître et à rassembler mes idées, j'étais couchée, j'étais dans un vaste appartement à peine éclairé, et à la faible lueur d'une lampe je vis <ieux hommes ; l'un debout, soulevait ma tête et me faisait avaler quelques gouttes de potion ; l'autre était à genoux au pied de mon lit et priait. — Dieu nous a exaucés, dit tout bas une voix qui m'était bien connue ; c'était celle de Carlo. Elle a enfin repris connaissance, elle ouvre les yeux... Et les deux amis s'embrassèrent... Et je les voyais, et je ne pouvais m'expliquer comment fêtais dans cette chambre, dans ce lit...

sans domestique, sans aucune de mes femmes^ et n'ayant près de moi d'autres gardes que Théobaldo... et Carlo. Je sonnai et personne ne vint... Je voulus parler, on m'imposa silence...; je demandai au moins que Ton me permît de voir le jour...; on ne me l'accorda que le lendemain, et seulemeilt alors je connus la vérité.

(( Carlo avait été blessé au bras et peu dangereusement. Mais une fièvre ardente s'était emparée de moi; j'avais été quelques jours dans le délire, et bientôt s'était déclarée une maladie terrible et contagieuse qui sévissait alors sans, pitié dans le pays, car elle frappait de mort tous ceux qu'elle atteignait. Au premier symptôme de la petite vérole, l'effroi fut grand dans le château. Mon oncle, égoïste et craintif comme tous les vieillards, que leur âge même rend désireux de la vie, car on tient plus que jamais aux biens que l'on va perdre, mon oncle n'avait plus voulu me voir, et, confiné dans son appartement, il avait condamné toutes les portes qui donnaient sur le mien; il m'aurait fait, je crois, transporter hors du château, s'il l'avait osé, et surtout s'il avait trouvé^quelqu'un d'assez hardi pour exécuter cet ordre. Mais, à l'exemple du maître, une terreur panique s'était emparée de tous les gens de la maison. Aucun n'eût osé me toucher ni même s'approcher de ma chambre : j'étais comme une pestiférée, comme ime maudite, dont chacun s'éloignait avec effroi, et, depuis douze jours, mes deux amis ne m'avaient pas quittée; assis à mon chevet, me prodiguant jour et nuit leurs soins assidus, vivant dans cette atmosphère de mort, et pour prix de leur dévouement et de leur sainte amitié, ne demandant au ciel que ma vie qu'ils venaient d'obtenir ! En ce moment leurs yeux étaient attachés sur les miens avec cette expression céleste, avec cette joie rayonnante d*une mère qui vient de retrouver son enfant.

a Tout à coup je les vis, avec un sentiment d'inquiétude et

CARLO BROSCni. i57

d'angoisse^ interroger tous mes traits, puis soudain ils respirèrent plus librement... puis brilla dans leurs regards un air de contentement et de bonheur; et les transports naïfs que tous deux firent éclater m'apprirent mieux que tous les hommages du monde le prix de ce que j'avais risqué de perdre.

<t Tous deux étaient à genoux près de moi, tous deux baisaient mes mains, que je retirai brusquement avec effroi. Hélas ! la raison me revenait ! et avec ell^ la reconnaissance et la crainte. Je tremblais maintenant que mes amis ne devinssent victimes de leur généreux dévouement, et mes pressentiments ne furent que trop réalisés, pour Théobaldo du moins, qui, quelques jours après, tomba atteint du fléau dont ses soins m'avaient préservée ; Carlo alors s'éloigna de moi, Carlo m'abandonna; Théobaldo était en danger, c'était lui seul qu'il aimait, à lui seul appartenaient son dévouement et ses soins. Retrouvant de nouvelles forces dans sa jeunesse, ou plutôt dans son âme infatigable et invincible comme le sentiment qui l'inspirait, Carlo passait les jours et les nuits près de son ami mourant, qu'il tenait dans ses bras, et quand je lui parlais du danger auquel il s'exposait : — Non, non, je ne risque rien ^ les anges me protègent, disait-il en me regardant, et Dieu doit me protéger. Aussi sa confiance et son courage ne l'abandonnèrent pas un instant; lui seul relevait nos esprits abattus et nous donnait de l'espérance. Quelquefois je le voyais se troubler et céder malgré lui à l'inquiétude et à la douleur; mais soudain il en triomphait, ses traits redevenaient tranquilles, et, la mort dans l'âme, il souriait. — Voyez, disait-il, les jours malheureux sont passés; il va mieux, il va mieux, Dieu est avec nous. Il disait vrai ! Dieu nous avait entendus, Carlo fut préservé, et Théobaldo revint à la vie ; mais le fléau avait laissé de terribles traces, et moins heureux que moi, il fut défiguré. — Je n'étais pas beau, nous disait-il en souriant, et maintenant je suis bien laid ; vous ne me reconnaîtrez plus. Notre amitié

plus ardente et plus vive s'empressa de le rassurer, et lui prouva que pour nous il était toujours le même. Nous repri* mes nos matinées d'étude, nos douces causeries, notre vie autrefois si heureuse, et maintenant plus heureuse et plus in-^ time encore, car les dangers passés lui donnaient un nouveau charme, et le beau temps est si beau le lendemain d'un orage !

a Chaque jour, Carlo nous semblait plus expansif, plus dé* voué, plus joyeux ; sa grâce et son esprit animaient tous nos entretiens, et quand il nous regardait tous les deux, nous qu'il avait sauvés, sa figure respirait un air de satisfaction et de bonheur. Il ne pensait jamais à lui, ne s'occupait que de nous, et cherchait constamment à égayer et à distraire ce pauvre Théobaldo, qui depuis sa maladie et pendant sa eoùvalescence était toujours triste et mélancolique. Plus d'une fois déjà je m'en étais aperçue ; souvent m'ofTrant à lui à l'improviste, quand il se promenait dans le parc, seul et la tête baissée, je le vis se hâter d'essuyer une larme ; notre amitié s'en inquiétait, nous lui demandions la cause de ses chagrins. — Sa pauvre mère, nous disait-il, était toujours bien malade, ' et nous partageâmes ses craintes. Bientôt, hélas ! il la perdit, et nous pleurâmes avec lui sans pouvoir calmer sa tristesse, qui chaque jour devenait plus sombre. Pressé enfin par nos instances, il nous avoua qu'il méditait depuis longtemps un projet dont il nous ferait part le lendemain.

Le lendemain, j'étais dans le salon de musique, assise près de Carlo dont les doigts se promenaient sur le clavecin, mais au lieu de jouer le morceau qui était devant nos yeux, nous causions. Je lui parlai de la blessure qu'il avait reçue en me défendant, et que lui seul avait oubliée, car il ne s'en plaignait jamais; je lui rappelai son entrée dans le salon au moment où Odoard me repoussa si brutalement.

a— Ah! me dit-il, cefut le jour le plus horrible de ma Tie,

CARLO BROSGHI. 459

et je n'avais pas idée d'une souffrance pareille à eeUe que j'éprouvai.

<i — Quand il vous frappa de son couteau! m'écriai-je.

« — Non, quand je crus qu'il allait vous embrasser.

« Et en prononçant ces mots, qui semblaient lui échapper, il y avait dans sa voix, dans son regard, une expression que je ne lui avais jamais vue et qui me rendit tremblante.

a — Carlo ! m'écriai-je en me penchant vers lui.

c<II poussa un cri de douleur et change^ de visage... Je venais, sans le vouloir, de serrer avec force le bras dont il souffrait toujours, et désolée, hors de moi, je tombai à genoux pour lui demander pardon ; il voulut me relever, et sa tête touchait la mienne, ses lèvres effleuraient mon front, lorsque Théobaldo parut. Il nous aperçut et pâlit, tandis que Carlo et moi nous rougissions, éprouvant en sa présence un embarras dont, pour ma part, je ne pouvais me rendre compte.

« Théobaldo se remit, puis, avec le sourire doux et triste qui lui était habituel :

« — Mes amis, nous dit-il en s'asseyant près de nous, vous rappelez-vous la surprise que me causa, il y a quelques mois, le récit du rêve de Carlo? C'est que depuis longtemps ces idées étaient les miennes : ce sont les premières que j'ai reçues, l'âge et les malheurs les ont fortifiées. Quand vous étiez en danger de mort) signora, j'ai promis à Dieu que s'il vous sauvait j'irais à lui, et que je me consacrerais à ses autels.

fi — Vous faire religieux? m'écriai-je.

« — Et pourquoi pas ? Quel sort m'attend dans le monde? Puis-je aspirer, maintenant surtout, au bonheur du ménage et dé la famille ? Quelle femme voudrait de moi ? De qui pourrais-je être aimé? La vie religieuse m'ofif^e le cahne et le repos; elle convient à mes goûts ti*anquilles et studieux; elle ne nous séparera pas. Dieu ne défend pas d'aimer ses amis...

au contraire; je prierai pour eux et n'aurai pas d'autres occupations que leur bonheur.

a Garlo^ avec toute la chaleur de Tamitié^ voulut en vain combattre ce projet. Théobaldo repoussa toutes ses objections avec sang-froid^ et en homme dont la résolution est irrévocablement arrêtée; et comme nous insistions encore :

« — Qui vous dit, reprit-il en souriant, que je ne prends pas ce parti par ambition? Carlo n'a- 1- il pas rêvé que j'arriverais aux premières dignités de l'Église? Portez- vous déjà envie à ma fortune, et voudriez-vous par jalousie vous y opposer ?

(( — Certainement, nous ne le souffrirons pas I

a — Il le faudra bien, reprit-il froidement, car c'est déjà fait.

<c Nous poussâmes tous les deux un cri de douleur et de surprise.

a — Oui, continua-t-il avec calme, j'ai prononcé mes vœux.

« — Et depuis quand?

<c — Depuis quelques jours. J'avais prévu lai difficulté de résister à vos instances, et j'avais pris d'avance des armes contre ma faiblesse. Ne me plaignez pas, mes amis, je suis content maintenant, je suis heureux.

« En effet, à dater de ce jour, le calme sembla succéder aux inquiétudes qui agitaient son âme. La sérénité revint sur son front et le sourire sur ses lèvres ; son amitié semblait plus vive encore et plus pure. Détaché de la terre, il semblait n'y plus tenir que par nous et pour nous, et il consacrait au ciel et à l'étude tous les instants qu'il ne nous donnait pas. J'avais osé demander pour lui à mon oncle le titre d'aumônier du château avec des appointements considérables, le duc n'avait pas refusé. Enhardie par ce premier succès, je sollicitai pour Carlo la place de secrétaire que Théobaldo ne pouvait plus

CARLO BROSGBI. i6i

exercer, mon oncle consentit sans résistance et sans objection aucune. Je ne revenais pas de ma surprise et de ma joie^ et je croyais que décidément l'âge avait enfîn changé son caractère.

« — A mon tour, me dit-il, j'aurai aussi quelque chose à te demander.

« — Tout ce que vous voudrez, mon oncle, m'écriai-je; j'y consens' d'avance !

a — C'est bien, me dit-il en m'embrassant sur le front, faveur qu'il ne m'avait jamais accordée, n'oublie pas cette parole, je te la rappellerai dans quelques semaines.

(( Un matin, en effet, il me fit appeler dans sa chambre, et j'ignore pourquoi, en me rendant à cet ordre, le cœur me battait, mes genoux tremblaient, et je fus obligée de m'arrêter un instant avant d'entrer. Mon oncle était assis et lisait : il ôta ses lunettes, posa son livre sur la table et me dit : « Ma nièce, vous voilà fort belle et fort bien élevée; voas avez des talents, et plus peut-être qu'il ne conviendrait au sang des d'Arcos ; maintenant le mal est irréparable. De plus, vous avez dixhuit ans. Tous les seigneurs des environs me demandent votre main. »

a — Ah! m'écriai-je, je ne songe pas à me marier...

<c Mon oncle me regarda avec surprise et continua froidement : (( Je vous ai fait venir non pour vous demander conseil, mais pour vous prévenir que j'avais accordé votre main à im de nos voisins. »

<x Le cœur me manquait et je me sentais prête à me trouver mal. Mon oncle me montra du doigt un fauteuil, et, sans s'interrompre le moins du monde : a J'ai choisi le plus riche et le plus noble, le fils du comte de Popoli. Il se présentera demain ; préparez-vous à le recevoir. » Je voulais parler, je voulais supplier; mats, sans avoir l'air de m'entendre, mon oncle reprit ses lunettes et rouvrit son livre en me faisant signe de

la main de m'éloigner. Gomme fascinée par ce doigt décharné qu'il étendait yers moi... j'obcis, sans dire mi mot^ à cet ascendant « magique, je sortis et coiu'us m'enfermer dans ma chambre, où je fondis en larmes. Pourquoi? d'où venait mon désespoir? Je l'ignorais, je ne m'en étais jamais rendu compte. Mais sans avoir vu ce mari, sans le connaître, sans savoir ce qu'il était, je me sentais prête à mourir. C'était un malheur qui ne m'était jamais venu à l'idée, une infortune qui me laissait sans force et sans courage. Mes amis seuls pouvaient m'en donner, et je courus à eux. — Mes amis, leur dis-je en sanglotant, conseillez-moi, sauvez-moi, on veut me marier. Théobaldo tressaillit, puis il leva vers le ciel ses yeux, où je vis briller une larme. Pour Carlo, il devint pâle comme la mort, mais ne me répondit pas. Je crus qu'il ne m'avait pas entendue. — On veut me marier! lui répétai-je. Parlez-moi ! répondez-moi !... Que me conseillez- vous ?

« — Vous n'y consentez donc pas? s'écria-t-il avec joie.

« — Plutôt mourir!

<c II voulut me répondre et ne put trouver une parole... Il resta quelques instants la tête dans ses mains ; puis, cherchant à rassembler ses idées :

(( — Si telle est la volonté de votre oncle, ni la raison, ni les larmes, ni la prière ne pourront la vaincre.

« Nous sentions, Théobaldo et moi, qu'il disait vrai, et nous gardions le silence. Carlo continua :

<c — Je n'essaierais même pas de lui faire changer d'idée, ce serait inutile.

« — Que feriez- vous donc?

« — Je m'adresserais à un pouvoir supérieur. Je quitterais le château, et j'irais me réfugier dans un couvent, celui délia Pietà, où est renfermée votre jeune sœur, ht signera Isabelle.

« — n a raison ! m'écriai-je ; partons !

« — Insensée! dit Théobaldo en m'arrêtant; croyez-vous que

GAHLO BROSGHI. < 163

Tabbessé délia Pietà consentît à vous recevoir ou à vous garder contre la volonté de votre oncle? A sa voix, tous les monastères se fermeront; pas un seul n'oserait braver sa colère, ni résister à ses justes- réclamations... Car, après tout, il a des droits... 5 vous êtes sa nièce..., il vous a élevée.

« Je ne trouvais rien à répondre^ ni Carlo non plus. Il baissa la tête et dit froidement :

(( — Alors il n'y a qu'un moyen, qui n'exposera que moi.

« — Et lequel?

<c — Vous le saurez dans quelques jours.

c( Et, malgré nos instances, il n'en voulut pas dire davantage.

« Le lendemain, le fouet du postillon retentit dans la cour du château; on vit entrer une superbe voiture précédée et suivie d'écuyers et de piqueurs. Mon oncle, debout et entouré de tous les gens de sa maison, vint recevoir au haut du perron un jeune étranger qu'il embrassa et qu'il fit entrer dans le salon. Puis il m'envoya dire qu'il m'attendait. Je crus que je ne pourrais jamais descendre le grand escalier en pierre qui conduisait de ma chambre à son appartement de réception. Deux fois je fus obligée de m'appuyer sm* la rampe... Enfin, rassemblant toutes mes forces, j'entrai les yeux baissés et me soutenant à peine. Mon oncle vint à moi, me présenta le comte de Popoli qui, depuis un an, avait hérité de son père, le plus riche seigneur de la contrée. Et que devins-je, grand Dieu ! en reconnaissant en lui ce rude et farouche Odoard, celui qui, deux ans auparavant, et dans ce même salon, m'avait

i64 NOUVELLES.

grossièrement insultée^ celui qui avait lâchement blessé un homme sans armes et sans défense.

« Le comte de Popoli me salua respectueusement^ puis se retourna vers mon oncle qui^ continuant la conversation commencée^ lui dit froidement :

« — Soit, dans quinze jours^ dans la chapeUe du ch&teau^ mon aumônier fera ce mariage.

<c Et le comte répondit en s'inclinant :

« — Comme vous le voudrez, monseigneur.

a Indignée de tant d'égoïsme et de tyrannie, convaincue désormais que devant cette volonté impitoyable mon bonheur serait compté pour rien, je puisai dans la conviction de ma perte une énergie inconnue jusqu'alors, et je jurai que jamais je ne serais la femme du comte de Popoli.

« De son côté, Carlo était calme et tranquille, et semblait plein d'espoir dans le moyen qu'il avait imaginé, et sur lequel il gardait toujours le silence. Mais quelques jours après toute sa confiance l'avait abandonné ; morne et silencieux, en proie à un sombre' désespoir : — Je ne puis plus vous sauver^ me dit-il, je ne puis pas même mourir pour ma bienfaitrice. J'ai été trouver ce comte de Popoli, et, sans qu'il fût question de vous, sans vous exposer ni vous compromettre, je lui ai rappelé l'insulte que je lui avais faite, il y a deux ans, lui offrant et lui demandant une réparation plus loyale que celle qu'il avait obtenue. Je comptais qu'il accepterait, car on dit qu'il est brave, et alors je l'aurais tué ou je serais mort de sa main. J'aurais empêché votre malheur ou je n'en aurais pas été le témoin. C'est tout ce que pouvait faire pour vous le pauvre Carlo. Mais il m'a fièrement refusé^ en me demandant qui j'étais!... Qui j'étais, signoral... quand il s'agissait de mourir!... J'ai consulté, et il paraît qu'il a raison, il parait que moi inconnu^ orphelin, bâtard peut-être, je n'ai pas le droit d'être tué par un noble seigneur !... par le comte de Popoli.

CARLO BROSCHI. i65

Il paraît que c'est un crime d'oser aspirer même à cet hon* neur^ car votre oncle me chasse.

<c — Vous, Carlo î

« — Oui, chassé... dans huit jours, la veille de votre mariage...

« En ce moment Théobaldo venait à nous, et nous nous jetâmes en pleurant dans ses bras...

ce — Oui, nous dit-il, en confondant ses larmes avec les nôtres... Oui, vous êtes bien malheureux, et sa voix attendrie cherchait à nous donner un espoir que lui-même n'avait pas, joignant aux consolations de l'amitié celles de la religion.

« Pendant deux jours je le vis occupé à calmer le désespoir de Carlo qui, en proie à sa rage, ne voulait rien entendre. Enfin, sa fureur s'apaisa et tomba tout à coup; mais, sombre et rêveur, il ne parla plus ni à Théobaldo, ni à moi. Il semblait occupé de quelque sinistre dessein qui l'absorbait tout entier et lui faisait oublier même ses amis. Cependant les jours s'avançaient, et nous étions à la veille du jour fixé pour le mariage.

(( Théobaldo se présenta devant moi, pâle et les traits renversés :

tt — Juanita, me dit-il, il faut sauver Carlo, il faut sauver son âme. Ce matin il est venu, non à moi, son ami, mais au ministre de la religion; il m'a prié de le bénir et de lui donner l'absolution, que je lui ai refusée, car il est près de conmiettre un crime î

a — Lui ! m'écriai-je.

« — Oui... un crime qui entraîne la damnation étemelle. Ne le maudissez pas, signora, ne l'accablez pas de votre colère... Aujourd'hui même, il veut se tuer !

« Je poussai un cri et je sentis moi-même un froid mortel qui se glissait dans mes veines.

« — Se tuer ! , m'écriai-je ; et pourquoi ?

ce — Pourquoi ? reprit Tiiéobaldo en serrant mes mains dans ses mains glacées... Je ne sais comment vous le dire... et il le faut cependant... il le faut...

« £t^ en parlant ainsi^ la sueur coulait de son front pâle !...

« — Achevez ! achevez î

« *— Eh bien ! reprit-il à voix basse et en faisant un effort sur lui-même^ c'est à moi seul qu'il Ta conûé^ et vous ne deviez jamais le savoir... Il vous aime comme un insensé ! Il vous aime d'amour ! Voilà pourquoi il veut se tuer ! Voilà dourquoi il sera maudit !

<( — Âh ! m'écriai-je^ je le serai donc avec lui^ car j'avais la même pensée.

tt — Vous^ Juanita! vouloir mourir !

a Puis, baissant les yeux et n'osant me regarder^ il continua d'une voix tremblante :

« — Vous l'aimez donc aussi ?

«Je ne répondis point; mais je me jetai à ses pieds. Théobaldo poussa un cri et garda quelque temps le silence ; puis^ levant sur moi un regard plein de bonté :

(T — Ma fille, me dit-il (c'était la première fois qull me donnait ce nom, autorisé par les saintes fonctions qu'il exerçait), ma fille, puissé-je éloigner de vous et détourner sur moi les chagrins que vous vous préparez tous deux ! Promettezmoi seulement de renoncer à ces idées de mort, projet coupable qui TOUS fermerait les portes du ciel, de ce ciel où je veux vous retrouver un jour.

(( — Mais alors, quel parti prendre ?

<t — 11 en est un, reprit-il avec émotion, si vous aimet Carlo, si vous êtes capable de braver pour lui la colère de votre oncle, le blâme du monde, les chagrins> la misère peutêtre!

« — Je suis prête.

« — Eh bien ! je fais mal, sans doute^ en vous donnant un

CARLO BBOSClil. (&7

semblable conseil. . . Mais vous vouliez vous tuer... |l y va de votre âme...

« Il s'arrêta comme s'il avait peur du parti qu'il allait me proposer.

tx — £h bien ! Dieu pardonnera une faute plutôt qu'un crime... Épousez Carlo en secret^ à la face des autels.

« — Et qui oserait s'exposer à la vengeance de mon oncle et de ma famille ? qui oserait nous marier ?

<c — Moi ! dit-il.

a Je ne trouvai pas d'expression pour le remercier ; mais je me jetai dans ses bras.

(( — D'où vient votre surprise ? continua-t-il ; ne vous ai-je pas dit^ il y a quelques années^ que c'était moi^ pauvre et misérable^ qui vous protégerais ?

a 11 n'y avait pas de temps à perdre. Le lendemain^ à midi^ mon mariage était fixé avec le comte de Popoli ; il fut convenu que le spir même^ à minuit^ Carlo et moi nous nous trouverions^ chacun de notre côté^ à la chapelle du château ; que Théobaldo nous y marierait^ et qu'une fois le mariage prononcé, nous nous résignerions tous les ti*ois à la colère du duc d'Arcos, qui pouvait nous emprisonner, nous chasser ou nous déshériter, mais non nous désunir !

(( Après le dîner, nous étions tous au salon dont les portes vitrées donnaient sur le parc ; le comte- de Popoli, assis près de moi, était aussi galant que le lui permettaient ses habitudes de chasseur. Carlo entra, et, à ses yeux rayonnants de joie et de bonheur, je vis que Théobaldo l'avait prévenu. Il venait prendre congé de mon oncle, car il était censé partir le lendemain. Il passa devant le comte, qu'il salua froidement, et s'approchant de moi pour me faire ses adieux, il prit ma main qu'il porta respectueusement à ses lèvres. Je lui dis à voix basse :

« — A ce soir, à minuit.

« — A minuit ! répondil-il en me serrant la main et en levant sur moi des yeux pleins de reconnaissance et de tendresse.

<x En ce moment on Favertit qu'un homme assez mal vêtu demandait à lui parler et l'attendait dans le parc.

« Quelques instants après^ et des fenêtres du salon^ je les vis passer tous deux dans une allée éloigùée. Je ne pouvais distinguer les traits de cet étranger, dont l'air et la tournure ne m'étaient cependant pas inconnus, et rappelaient en moi des souvenirs vagues et incertains. Tous deux causaient vivement, et il y avait dans les gestes de Carlo, dans sa démarche, un trouble et une agitation qui m'inquiétaient malgré moi et que je ne pouvais m'expliquer, d'autant que de la soirée il ne rentra pas au salon ; mais bientôt, me disais-je en regardant la pendule, bientôt je saurai ce que signifie cette visite imprévue. Chacun enfin, et à ma grande joie, se retira dans ses appartements. Je restai dans ma chambre à prier ; et quand minuit sonna à l'horloge du château, j'étais dans la chapelle. Quelqu'un m'y avait précédée.

« — Est-ce vous, Carlo ? demandai-je.

« — Non, ma fille, me répondit une voix tremblante... C'était celle de Théobaldo.

« Mais nous attendîmes en vam, nous restâmes seuls le reste de la nuit, et quand les premiers rayons du jour vinrent éclairer les vitraux de la chapelle, Carlo n'avait pas paru.

« Le lendemain et les jours suivants s'écoulèrent, et nous ne le revîmes plus.

« L'absence de Carlo, continua la comtesse, sa disparition mystérieuse et si imprévue nous avait glacés d'elTroi : était-il

CARLO BROSGUI. 469

victime de quelque piège ou de quelque trahison? Nos projets avaient-ils été découverts ? La jalousie d'un rival avait-elle soudoyé des assassins à gages? La vengeance et le crédit du duc d'Arcosravaient-ils privé de sa liberté et fait jeter dans quelque prison d'État ? Nous nous perdîmes en conjectures et en recherches inutiles ; car foutes les démarches de Théobaldo furent infructueuses^ et ne nous procurèrent aucun renseignement. D'un autre côté^ ni le comte de Popoli ni le duc d'Arcos ne semblaient avoir de soupçons ; ils n'avaient témoigné aucune colère à Théobaldo ; ils ne nous empêchaient pasdenousvoir^ et quoique irrités de ma résistance^ ils paraissaient l'attribuer à ma répugnance pour le mariage plutôt qu'à tout autre sentiment ! J'avais^ à force de larmes et de prières^ obtenu trois mois de grâce^ jurant que ce délai expiré j'obéirais... Et quand ce terme fatal fut arrivé^ j'eus beau supplier et demander encore du temps^ il fallut bien céder à la volonté de mon oncle^ à mes promesses^ à la foi jurée... hélas ! et à ma destinée^ qu'aucun pouvoir divin et humain ne pouvait plus changer. Ma tête était perdue^ mon cœur était brisé^ ma main seule restait ; le duc d'Arcos la donna ! Je devins comtesse de Popoli !

« Comme satisfait de ce dernier acte de tyrannie qui me rendait à jamais malheureuse^ et comme s'il n'eût attendu que ce moment pour quitter la terre, mon oncle mourut la I»:emière année de ce mariage, en nous laissant tous ses biens. Aucun changement ne survint dans mon sort. Aucune nouvelle de Carlo. Si, comme nous le pensions, il avait été détenu dans quelque prison à la requête du duc d'Arcos, cette mort l'eût rendu libre. Mais il ne reparut pas, et Théobaldo me dit avec désespoir :

« — C'en est fait, notre ami n'est plus,

« Et nous le pleurâmes, et nous portâmes son deuil, et dans l'allée du parc où tous trois nous venions jadis nous asseoir,

no NOUVELLES.

nous lui élevâmes une pierre tumulaire qui, mystérieuse comme son sort^ ne portait aucun nom^ aucune inscription : et sur cette tombe, veuve de ses dépouilles, mais qu'animaient et qu'environnaient nos souvenirs, nous venions chaque soir parler de lui, prier pour lui, et implorer le jour qui devait nous réunir.

a Trois années se passèrent ainsi près d'un époux aux passions* brutales et colères, mais dont le cœur était moins méchant que je ne l'avais pensé. Tous ses défauts venaient de son éducation, ou plutôt de ce qu'il n'en avait reçu aucune. Son amour-propre et son orgueil étaient la conséquence de son ignorance absolue; et quand, avec une adresse et une patience infinies, Théobaldo lui eut peu à peu fait comprendre qu'il ne savait rien, qu'il ne connaissait rien, il commença à avoir moins de confiance en lui-même et plus en nous ! De mon côté, je cherchais à modérer ce caractère sauvage et emporté que ma douceur ne désarmait pas toujours. Témoins des scènes de violence auxquelles il se livrait, nos voisins me plaignaient, s'apitoyaient sur des peines qui me touchaient peu. Ils admiraient ma résignation, qui n'était que de l'indifférence ! J'étais trop malheureuse pour avoir des chagrins.

a Pour Théobaldo, sa tristesse augmentait chaque jour. La vue de ce château lui faisait mal, l'air qu'on y respirait altérait sa santé, et s'il ne m'eût vue moi-même aussi souffrante^ dès longtemps il se serait éloigné. Sombre et taciturne, il fuyait toute distraction, même celle de l'étude ; tout entier à la religion, il passait les jours et les nuits au pied des autels. Dans la contrée on le regardait comme un saint, et mon mari luimême respectait cette haute vertu qui relevait au-dessus de nous, et dont je me plaignais seule, car j'y perdais presque an ami. Alors il revenait à moi, alors ses traits sévères et ses yeux secs retrouvaient un instant pour moi le sourire ou les larmes. C'était pour moi seule encore qu'il tenait à la terre!

CARLO BROSGHI. 47i

« Depuis quelques mois; le comte Popoli visitait plus souvent les gentilhommes campagnards des environs, ou bien il les recevait chez lui ; ils avaient des conférences secrètes. Enfin, et à ma grande surprise, il me sembla qu'il se livrait à d'autres occupations qu'à celle de la chasse. Plusieurs fois même il me donna à écrire et à traduire des lettres adressées à différents seigneurs d'Allemagne, lettres insignifiantes en apparence; mais qui avaient un sens caché qu'il m'impoi*tait peu de connaître, et que je ne cherchais pas à deviner.

« Pour le comte de Popoli, il était aisé de voir que quelque projet le préoccupait; car malgré ses efforts pom* prendre un air enjoué, de temps en temps une ride venait plisser son front, ses sourcils se fronçaient ; enfin, et contre son ordinaire, il ressemblait exactement à un homme qui pensait. Je le fis remarquer à Théobaldo, qui me traita de visionnaire et ne voulut pas me croire.

a Mais un soir il entra chez moi d'un air agité : .

« -* Juanita, me dit-il, il se passe ici quelque chose d'extraordinaire. Il y a un amas d'armes dans les souterrains du château.

« — . Des armes de chasse? lui dis-je,

ce — Non, elles ont une autre destination ; et ce soir, en revenant du village où je venais de porter les 'sacrements à un malade, j'ai été abordé au milieu du bois par un homme enveloppé d'un manteau qui m'a dit à voix basse : Seigneur aumônier, quittez cette nuit même le château avec madame la comtesse ; il y va de sa liberté et de sa ^ie ; demain il serait trop tard. Et il s'est éloigné en courant.

« — C'est quelqu'un, lui dis-je, qui a voulu vous effrayer.

a — Non, non, me répondit-il en faisant le signe de la croix, car il m'a semblé entendre la voix de mon bien-aimé Carlo qui revenait pour vous sauver.

« — Carlo, m'dcriai-je toute tremblante; c'est impossible.

d — Oui^ c'est ce que je me suis dit; et cependant mon cœur battait comme si c'était lui. Et quand il s'est éloigné en me serrant la main^ j'ai crié : Carlo ! Carlo ! Il s'est arrêté, a eu l'air d'hésiter; j'ai cru qu'il allait se précipiter dans mes bras; mais il a jeté un cri de douleur^ a détourné la tête et a disparu.

(( Je ne puis vous dire quel trouble me causa ce récit. Mais pourquoi quitter cette nuit même le château où nous étions en sûreté^ où de nombreux domestiques pouvaient nous défendre? un tel avis me paraissait si absurde^ qu'il me faisait douter de tout le reste. Cependant^ et pour n'avoir rien à nous reprocher^ j'envoyai chercher mon mari. Minuit venait de sonner^ et il était encore dehors. J'ordonnai qu'on me prévînt à son retour. Mais de toute la nuit le comte ne rentra pas. L'inquiétude nous saisit ; et à peine le jour avait-il paru que je résolus d'envoyer à sa recherche. Mais les portes du château étaient gardées par des soldats espagnols. Un officier se présenta de^ vaut moi et me dit avec respect :

« — Je viens remplir un fâcheux message; j'ai Tordre de vous arrêter.

« — Moi, monsieur?

« — Oui^ vous^ la comtesse de Popoli.

« — Et de quel droit ?

<( — Au nom du roi.

«c II fallut se soumettre et monter dans la voiture qui m'attendait. Nous arrivâmes au Château-Neuf, où je fus enfermée. Le comte de Popoli avait été également arrêté dans la nuit chez un gentilhomme voisin^ l'un de ses complices. Voici quel était leur crime, que j'ignorais alors et que je connus depuis.

« Le comte de Popoli, propriétaire d'une immense fortune, qu'avait encore augmentée celle du comte d'Arcos, mon oncle, avait cru que son nom et ses richesses devaient le placer dé droit à la tête du gouvernement. Il ne lui était pas venu à ridée que les talents dussent compter pour quelque chose, et il avait été indigné du peu d'importance qu'on lui accordait à la . cour d'Espagne. 11 avait rêvé la vice-royauté de Naples, et on le laissait confiné dans ses domaines ; il s'était cru nécessaire^ et personne ne songeait à lui. N'écoutant alors que son orgueil et son amour-propre blessés, il avait projeté de se rendre redoutable à ceux qui le méprisaient. Il avait voulu livrer aux Impériaux le royaume de Naples , qui supportait impatiemment le joug de l'Espagne. 11 avait fait entrer dans ses ressentiments plusieurs gentilshommes des environs dont il se croyait le chef, et dont il n'était que l'instrument passif; car, en cas de succès, ils auraient recueilli tout le fruit d'un complot dont le comte de Popoli courait tous les dangers.

a Quoi qu'il en fût, la conspiration était évidente, les preuves nombreuses et les juges unanimes!... Mais l'opinion publique s'était prononcée d'une manière si peu douteuse sur les talents et la capacité du comte de Popoli, que l'on ne pouvait se persuader qu'une telle entreprise eût été conçue par lui, et l'on m'en attribua tout l'honneur. C'étaient, disait-on, mes conseils et mon influence qui l'avaient entraîné dans cette conspiration dont j'étais l'âme et le chef. Je dois convenir aussi que les lettres écrites par moi et qu'on avait saisies eussent paru des preuves suffisantes à des juges moins prévenus que les

Page 1